Machado de Assis, Son Oeuvre Littéraire

Part 1

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MACHADO DE ASSIS, SON ŒUVRE LITTÉRAIRE

AVANT-PROPOS D'ANATOLE FRANCE

de l'Académie Française

PARIS

LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES

6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6

1861

AU LECTEUR

On trouvera réunis dans le présent volume les principaux discours prononcés en Sorbonne, le 3 Avril 1909, à la «Fête de l'Intellectualité Brésilienne». Rappelons que la séance eut lieu dans l'amphithéâtre Richelieu, sous la haute présidence d'Anatole France, de l'Académie Française, et qu'elle fut organisée par la Société des Études Portugaises de Paris, avec le concours de la Mission Brésilienne de Propagande.

La causerie de M. le Docteur Richet ayant été improvisée, nous n'avons pu la reproduire ici. L'allocution prononcée par S. Ex. M. Gabriel de Piza, ministre du Brésil à Paris, et celle de M. Xavier de Carvalho, promoteur de cette soirée commémorative, n'ont pas non plus trouvé place dans ce recueil parce que, par leur nature, elles s'écartaient toutes deux de l'objet principal de cette fête consacrée tout entière à Machado de Assis.

Nous avons préféré donner en appendice quelques extraits de discours et d'articles parus au Brésil après la mort de l'illustre président de l'Académie Brésilienne. De cette façon, l'œuvre assez complète que nous présentons au public peut être considérée comme un véritable hommage rendu par la pensée française en même temps que par la pensée brésilienne au grand écrivain disparu.

L'Éditeur.

LE GÉNIE LATIN

En cette fête de l'«Intellectualité brésilienne» que j'ai le très grand honneur de présider, notre savant compatriote, le docteur Richet, dont tout le monde connaît la droiture et la générosité, va nous dire les sympathies qui unissent le Brésil à la France; M. de Oliveira Lima, ministre du Brésil à Bruxelles, membre de l'Académie brésilienne, nous entretiendra, avec un art bien des fois applaudi, de son illustre compatriote, Machado de Assis, que le Brésil salue comme une des gloires les plus hautes.

Pour moi, Messieurs, je ne crois pas que ce soit trop étendre le sens de cette fête littéraire, que d'y voir la célébration du génie latin dans les deux mondes.

Le génie latin, peut-on le célébrer assez? C'est par lui qu'à Rome fut délibéré le sort de l'univers et conçue la forme dans laquelle les peuples sont encore contenus. Notre science est fondée sur la science grecque que Rome nous a transmise. L'humanité doit au génie latin la naissance et la renaissance de la civilisation. Son sommeil de dix siècles fut la mort du monde.

Je relisais hier, dans un livre de M. Henri Cochin, un récit étrange du vieil annaliste pontifical Stefano Infessura, que je veux vous conter à mon tour, n'imaginant pas une meilleure illustration du sentiment qui nous rassemble ici.

C'était le 18 avril 1845. Le bruit court dans Rome que des ouvriers lombards, en creusant la terre le long de la voie Appienne, ont trouvé un sarcophage romain, portant ces mots gravés dans le marbre blanc: «Julia fille de Claudius». Le couvercle soulevé, on vit une vierge de quinze à seize ans, dont la beauté, par l'effet d'onguents inconnus ou par quelque charme magique, brillait d'une éclatante fraîcheur. Ses longs cheveux blonds, répandus sur ses blanches épaules, elle souriait dans son sommeil. Une troupe de Romains, émue d'enthousiasme, souleva le lit de marbre de Julia et le porta au Capitole où le peuple, en longue procession, vint admirer l'ineffable beauté de la vierge romaine. Il restait silencieux, la contemplant longuement; car sa forme, disent les chroniqueurs, était mille fois plus admirable que celle des femmes qui vivaient de leur temps. Enfin, la ville fut si grandement émue de ce spectacle, que le pape Innocent, craignant qu'un culte païen et impie ne vînt à naître sur le corps souriant de Julia, le fit dérober nuitamment et ensevelir en secret; mais le peuple romain ne perdit jamais le souvenir de la beauté antique qui avait passé devant ses yeux.

Voilà l'éternel miracle du génie latin. Il s'éveille et soudain la pensée humaine s'éveille avec lui; les âmes sont délivrées, la science et la beauté jaillissent. Je dis le génie latin, je dis les peuples latins, je ne dis pas les races latines, parce que l'idée de race n'est le plus souvent qu'une vision de l'orgueil et de l'erreur, et parce que la civilisation hellénique et romaine, comme la Jérusalem nouvelle, a vu venir de toutes parts à elle des enfants qu'elle n'avait point portés dans son sein. Et c'est sa gloire de gagner l'univers.

Le génie latin rayonne sur le monde. En vain les puissances de ténèbres voudraient le replonger dans la tombe: il crée tous les jours plus de liberté, plus de science et plus de beauté, et prépare une justice plus juste et des lois meilleures.

Latins des deux mondes, soyons fiers de notre commun héritage. Mais sachons le partager avec l'univers entier; sachons que la beauté antique, l'éternelle Hélène, plus auguste, plus chaste d'enlèvement en enlèvement, a pour destinée de se donner à des ravisseurs étrangers, et d'enfanter dans toutes les races, sous tous les climats, de nouveaux Euphorions, toujours plus savants et plus beaux.

Anatole France

_de l'Académie Française._

MACHADO DE ASSIS ET SON ŒUVRE LITTÉRAIRE

Les funérailles imposantes faites en septembre dernier, par la population de Rio de Janeiro, au grand écrivain dont nous venons aujourd'hui, respectueusement et pieusement célébrer ici la mémoire,--mémoire qui doit être chère à toute la race latine qu'il illustra outre-mer,--révèlent un état de culture vraiment avancé chez le peuple brésilien. Car ces funérailles ne furent pas seulement officielles, elles eurent aussi ce caractère plus noble et inattendu d'être pour ainsi dire à peine officielles. Le gouvernement, certes, y avait contribué par toutes ses pompes civiles et par le plus bel éclat militaire: ne s'agissait-il pas du président de l'Académie Brésilienne, une quasi fondation d'État? Mais la note remarquable et particulièrement touchante était donnée par l'adhésion spontanée, par la participation effective et empressée des étudiants, des professeurs, des fonctionnaires, des commerçants, des industriels, de ce que l'on appelle avec raison le monde intellectuel et de ce que quelques-uns appellent, à tort, le monde non-intellectuel, car l'intelligence revêt bien des formes et emprunte même des déguisements, sans que l'expression littéraire puisse être considérée comme son unique apanage.

Cet hommage eut assurément surpris Machado de Assis lui-même, parce que, de sa vie, il n'en avait jamais recherché de pareils, et c'est d'autant plus flatteur pour sa renommée, comme aussi pour ceux qui le lui rendirent. Ces derniers ont montré par là qu'ils appréciaient à sa juste valeur le mérite d'un écrivain qui ne semblait pas tout à fait destiné à être si bien compris par la foule. C'est surtout à cause de cela que l'hommage, comme je viens de le dire, honore ceux qui s'y sont associés avec une pareille ferveur. Nous l'appelions bien, nous autres gens du métier, le Maître, mais j'aurais personnellement juré que son influence, bien que dépassant de beaucoup une coterie de lettrés et d'artistes, n'allait pas au-delà d'un cercle de gens de haute culture, ou, si l'on préfère, de lecture; je croyais,--et je suis fort heureux de m'être trompé,--que sa gloire ne rayonnait point aux yeux du plus grand nombre.

Tout d'abord, il n'était pas ce que l'on est convenu d'appeler un écrivain patriotique,--extérieurement, intentionnellement patriotique, bien entendu. Il l'était toutefois dans l'âme, car, comme il l'écrivait lui-même à propos de José de Alencar, il existe une façon de voir et de sentir qui donne la note intime de la nationalité, indépendante de la physionomie extérieure des choses. Et cependant, tout en considérant avec lui Racine comme le plus français des tragiques français, encore que dans son œuvre la parole ne soit prêtée qu'à des anciens, je me demande s'il est réellement le plus populaire?

On ne peut s'étonner, au Brésil, de la popularité retentissante et durable des Gonçalves Dias, des Casimiro de Abreu, des Castro Alves, de nos meilleurs poètes de l'école romantique. Outre qu'ils s'adressaient à la sensibilité plutôt qu'à l'intelligence, en traduisant avec une tendresse exquise les peines du cœur--auxquelles nul ne demeure étranger,--ils chantèrent à dessein, avec des accents toutefois sincères, touchants et incomparables, les beautés de la nature brésilienne, la douceur de la vie brésilienne, les illusions, les espérances et les rêveries de l'âme brésilienne. Il est donc fort juste que leurs compatriotes les aient récompensés en gardant le souvenir de leurs plus belles compositions. Tout brésilien vous récitera sur le champ la _Chanson de l'Exil_, ou _Mon âme est triste_, ou les _Voix d'Afrique._ Un poète d'esprit subtil me faisait un jour une très juste remarque. Il prétendait qu'il suffisait de lire quelques-unes de ces strophes où s'égrènent les merveilles du ciel tropical pour se procurer le plus sûr commentaire à l'une des gravures coloriées du livre d'Emmanuel Liais: celle qui reproduit ce firmament somptueusement étoilé du Brésil, d'où se dégage une sorte de volupté cosmique et l'ivresse de l'amour.

Quoique poète lui aussi, Machado de Assis est bien différent. Il s'est libéré des liens les plus étroits du nationalisme, qui souvent touche au nativisme et qui envahit également les vers. Il s'est élevé à une conception plus générale et, disons-le, plus humaine de la vie; mais sans cesser toutefois de garder la note essentiellement nationale. En décrivant les caractères de ces personnages, il n'avait pas la prétention de les rendre synthétiques. Et pourtant ils le sont devenus, et tout leur promet même de devenir universels. Dans ses contes et dans ses romans, l'intrigue est courte, élémentaire, pour ne pas dire effacée: ce manque de robustesse de l'armature était cependant arrivé chez lui à valoir mieux qu'un artifice ou un attrait, parce que cette armature, il l'enveloppait tout entière de la tunique soyeuse de sa philosophie discrète, et qu'en outre, il savait l'embellir de son style élégant, limpide et impeccable.

Je viens de mentionner, sans le vouloir, les qualités maîtresses de cet écrivain, qui serait remarquable dans n'importe quelle littérature et qui s'était beaucoup assimilé les chefs-d'œuvres des littératures étrangères, de Sterne à Renan et de Heine à Anatole France. Ces qualités sont la souplesse dans la composition, la mesure dans l'ironie, l'harmonie dans l'ensemble. Avec tout cela, par une combinaison savante dont, seul, il possédait le secret, il resta inimitable quoique fort imité, ce qui est encore une preuve certaine, indiscutable même, de sa supériorité. Lui-même cependant ne devint jamais imitateur, malgré son étude approfondie des modèles. On peut être peintre, doué d'originalité et de talent, tout en ayant beaucoup subi l'influence des maîtres. La discussion sur ce sujet est close, je pense. Rubens étudia longuement, en Italie, la manière composée et noble des artistes, et n'en resta pas mois flamand dans son exubérance. Et Fromentin n'écrivit-il pas sur les grands peintres flamands et hollandais des pages admirables d'entrain et de vérité,--aussi lumineuses que ses toiles sahariennes, qui sont la négation du clair-obscur?

Il en est de même parmi les écrivains. Machado de Assis fut un lecteur assidu des chefs-d'œuvre écrits dans sa langue et en d'autres langues. Il prisait fort les classiques portugais et admirait tout particulièrement Almeida Garrett, dont le langage se rapprochait tant du sien par la grande pureté, la simplicité voulue et la grâce réservée. Tout comme son devancier, qui fut le plus illustre des romantiques portugais, il ne s'attachait pas scrupuleusement à des formes anciennes ni à des règles surannées; mais il gardait dans son esprit de nouveauté le sentiment de discipline qui empêchait cette tendance de déborder et qui le portait à ciseler son style avec la délicatesse d'un orfèvre qui eût été non seulement un bon artisan mais encore un grand artiste. À n'en pas douter, ce fut en maniant patiemment son outil qu'il atteignit cette perfection relative--je ne veux pas dire absolue--qui n'était ni compliquée ni ouvragée, parce que les belles choses ne le sont jamais: elles doivent présenter la limpidité et la régularité du cristal, géométriquement simple et chimiquement précis.

Le style de Machado de Assis avait conquis à la longue un fini extraordinaire, sans paraître jamais prétentieux, encore moins précieux, et sans que l'esprit de détail portât aucunement atteinte à l'unité de la conception. On trouve l'auteur assez souvent hésitant, non pas quant à la langue, qui est toujours coulante en même temps que sobre,--car, vers le temps de sa mort, on peut dire qu'aucun écrivain d'expression portugaise ne la connaissait mieux et ne savait s'en servir avec plus d'adresse,--mais quant aux idées. Cette hésitation, employée beaucoup à dessein et beaucoup par tempérament, était en effet devenue chez lui une habitude, et, à maintes reprises, ce lui fut une ressource: elle resta jusqu'à la fin une caractéristique de sa manière et ajouta même à son charme, sans que la forme eût jamais à en pâtir. En vérité, elle découlait de sa philosophie: j'entends par ce mot, la façon de voir et de comprendre l'univers, ce qui est, je crois, une définition suffisante, quoique un peu ancienne et même vulgaire, si l'on veut. L'auteur de _Braz Cubas_ s'efforçait de voir cet univers à travers une ironie sceptique et calme, en dissimulant autant qu'il le pouvait ses inquiétudes et en laissant échapper parfois une pointe d'émotion qu'il s'ingéniait également à ne pas montrer. Car il désirait par-dessus tout paraître impersonnel à l'époque la plus personnelle des Lettres, à l'époque romantique.

On oubliait volontiers, à le voir travailler et produire, sans cesse quoique sans hâte, jusqu'à son dernier moment,--son dernier livre a paru peu de semaines avant sa mort,--que Machado de Assis était en littérature un ancêtre. Ses premiers vers et sa première prose datent de près d'un demi-siècle. Dans un de ses romans, il a fait cette remarque: «qu'il y a en politique des vieux garçons:--ceux qui parviennent à un âge très ingrat sans avoir connu la béatitude des gens qui se mettent en ménage... avec un portefeuille». Ce n'était pas son cas dans la vie littéraire, puisque, de bonne heure, il avait rencontré le succès et qu'encore jeune il avait épousé la renommée. Si l'écrivain, comme tel, n'avait pas vieilli, c'est qu'il était décidément lui-même plutôt qu'il n'appartenait à une école. Il l'était même foncièrement. Sa personnalité a une place à part dans notre littérature, elle ne se confond avec aucune autre; et le fait qu'on a cherché à l'imiter prouve également qu'il n'était pas pareil à ses contemporains, car les pastiches ne se copient point.

De vouloir être impersonnel, c'est-à-dire de ne pas vouloir apparemment river sa subjectivité à son œuvre en la composant d'éléments objectifs, il en était arrivé à être, en quelque sorte, indéfini dans le temps. En effet, ses personnages n'appartenaient pas exclusivement à une époque déterminée, ils n'en étaient pas le produit direct et circonscrit. Généralement, la liaison intime manquait entre le monde des acteurs de la petite comédie humaine créée par son imagination et le temps choisi pour leur action. Parmi ses personnages, il en est quelques-uns tout en demi-teintes, comme nous en connaissons tous, qui traversent la vie d'une manière vague, qui sont comme effacés et presque inaperçus; d'autres cependant, sont des personnages qui décèlent tout simplement la psychologie humaine sans avoir recours à la modalité d'une époque.

Est-ce que par hasard Harpagon, Alceste, M. Jourdain, Célimène, dans la littérature française, sont des caractères du XVIIe siècle? La préoccupation du synchronisme dominait-elle Molière? Ne sont-ce pas plutôt les types de son théâtre immortel qui, pour figurer sur les planches, se parent des habits brodés, des jabots à dentelles et des perruques frisées du grand siècle, tout comme ils auraient pu endosser la redingote noire et se couvrir du chapeau haut de forme de notre temps? Les personnages de Machado de Assis portent les vêtements de nos jours, exactement comme ils pourraient, sans anachronisme, porter ceux d'une autre époque. L'humanité est du reste uniforme sous ses aspects variés, elle est identique à travers l'évolution de la mode. Heureux celui qui réussit à en saisir les traits généraux, car les traits locaux ne font que dissimuler le fond commun et universel. Le Timon de Shakespeare est aussi bien de Londres que d'Athènes: ce serait partout le désenchanté de la flatterie; comme sa Cléopâtre, aussi peu égyptienne que possible, est surtout la grande amoureuse de la légende, que les historiens en quête de nouveauté ne parviennent pas à détruire.

D'autres fois, Machado de Assis n'était pas, répétons-le, aussi impersonnel qu'il prétendait l'être; on peut même dire qu'il existe sous bien des rapports une étroite relation entre son œuvre et sa personnalité. _Braz Cubas_, par exemple, dont il a écrit les mémoires posthumes, car il affectionnait tout particulièrement cet artifice littéraire,--ce qui est encore une manifestation du caractère fréquemment personnel de son œuvre,--_Braz Cubas_, c'est lui-même à s'y méprendre. N'est-ce pas sa philosophie qu'il y a dépeinte:--«dégagée de la brièveté du siècle, comme une philosophie inégale, tantôt austère, tantôt badine, une chose qui ne construit ni ne détruit, qui n'enflamme ni ne glace, et qui malgré cela est plus qu'un passe-temps, mais moins qu'un apostolat?»

De même, dans la description du ménage Aguiar, contenue dans son dernier livre intitulé: _Souvenirs du diplomate Ayres_,--une fois de plus des mémoires--tout le monde s'est plu à reconnaître son heureux et honnête foyer, où la compagne chérie d'une longue existence commune, toute d'affection et de travail, faisait défaut dans les derniers temps et se faisait amèrement regretter comme la confidente de ses pensées, de ses tristesses d'homme et de ses joies d'écrivain. Voyez plutôt en quels termes Ayres résume, dans son journal, les impressions d'une fête de famille chez les Aguiar, à l'anniversaire de leurs noces d'argent: «Elles ne pourraient guère être meilleures. La première fut celle de l'union du ménage. Je sais bien qu'il n'est pas sûr de juger de la situation morale de deux personnes d'après une fête de quelques heures. Naturellement l'occasion éveille le souvenir des temps passés et l'affection en est comme doublée par l'affection des autres. Mais ce n'est pas cela. Il y a en eux quelque chose de supérieur à l'occasion et de différent de la joie d'autrui. J'ai senti que les années avaient dans ce cas fortifié et raffiné la nature et que les deux êtres étaient devenus à la fin une seule et même personne. Je n'ai pas senti cela, je ne pouvais le sentir, sitôt arrivé; mais ce fut le résumé de la soirée».

Machado de Assis souffrait beaucoup de son veuvage; mais comme il avait à un haut degré la pudeur de la souffrance, il laissait à peine entrevoir toute l'étendue de sa solitude morale. Il montrait une vraie répugnance à exhiber sa douleur, et c'est beaucoup pour cette raison qu'il adopta le travesti littéraire. À l'ombre de ce travestissement, il put librement évoquer la douce silhouette de l'absente, de la créature bonne et dévouée dont il se souvenait chaque jour sans le proclamer à haute voix, épanchant par là ses longs regrets et consacrant son hommage sans en faire le cabotinage d'une apothéose.

À ce propos, qu'il me soit permis de rappeler un souvenir personnel. La publication d'_Esaú et Jacob_, l'histoire de ces jumeaux ennemis par leurs goûts différents et leur amour commun, coïncida presque avec la mort de Mme Machado de Assis. En m'écrivant après ce fatal événement, pour me remercier d'un article que j'avais publié sur ce roman, il ne put s'empêcher d'évoquer celle qui n'avait point lu la critique, et voici en quels termes, d'une émotion contenue et profonde, il le fit: «Ma femme, si elle avait pu lire l'article, aurait éprouvé le même sentiment que moi; mais elle n'a même pas lu le livre, quoiqu'elle en eût témoigné l'intention. Elle n'en a lu que des passages, ce qui m'a été confirmé par une de ses amies à qui elle l'avoua comme la meilleure preuve de l'état où elle se trouvait».

À partir du jour où elle ne fut plus là, sa chère mémoire l'accompagna, le hanta, l'absorba. Il ne vécut plus que par le sentiment, ou pour mieux dire, il l'associa à l'espérance de l'au-delà; mais la vie intellectuelle fut plus lente à s'éteindre chez lui. Il ne cessa de travailler, parce que le travail littéraire lui était une consolation et un besoin, et ce fut par là qu'il connut ses dernières joies, puisqu'il est admis que la tristesse même a ses joies. Sous le titre suggestif de _Reliques de vieille maison_, il rassembla quelques anciennes pages, choisies parmi celles qui lui plaisaient le plus, et il en dédia le recueil à celle à qui ces pages avaient été familières. Ensuite, il rédigea le journal intime de ce diplomate retraité, qui, suivant sa propre expression--laquelle aurait pu s'appliquer à lui-même--avait «l'ironie dans la rétine», une ironie pas méchante mais fine, plus superficielle que maligne, et malgré cela légèrement incisive, quoique plutôt indulgente, qui s'apercevait toujours du côté ridicule des choses mais ne l'exposait qu'avec une raillerie souriante et aimable.

Il est bien dommage qu'à côté du journal imaginaire du Conseiller Ayres, Machado de Assis n'ait pas écrit le sien, le véritable; d'autant plus qu'il n'oubliait pas d'observer à propos de vieux papiers condamnés au feu par l'ancien diplomate, homme du monde avisé, que «nous portons tous dans notre tête d'autres vieux papiers qui ne brûlent jamais et qui ne s'égarent point dans de vieux bahuts». Un chapitre de Mémoires qu'il nous a laissé sous le titre: _Le Vieux Sénat_, est de nature à rendre plus vif encore ce regret. C'est une ébauche délicate et en même temps saisissante du Sénat de l'empire en 1860, au temps de sa jeunesse de journaliste: une assemblée où se groupaient les parlementaires des premiers temps de la Constituante orageuse, les champions de la majorité du jeune monarque contre une régence affaiblie par la discorde civile, et les derniers venus à cette oligarchie éclairée et grave qu'était notre Chambre Haute d'alors.