Part 4
«Nous avons révélé ce que recélaient nos cœurs, car nous avons un ferme espoir dans votre bonté.
«Puisse Dieu prolonger votre existence et vous prodiguer ses faveurs.»
* * * * *
Plus de deux cents noms arabes signaient la supplique.
--Et après cela, ma sœur Cécile?
Elle hésita longuement. Ses doigts s’allongeaient, puis se rétractaient sur ses genoux; ses ongles bombés griffaient la laine de sa robe.
--Après cela..., nous sommes revenues à la maison-mère, sœur Bénigne et moi. Quand notre supérieure a décidé de se réfugier en Italie, sœur Bénigne, malgré son âge, a voulu la suivre. Moi, je les suivais toutes les deux...
--De votre plein gré, n’est-ce pas?
Elle eut un sourire équivalant à un haussement d’épaules:
--Mâadith n’était qu’une chèvre perdue et sœur Cécile appartenait à la communauté...
Le jour se retirait de la chambre. Au dehors régnait déjà l’apaisement du crépuscule.
--Il faut que je m’en aille, dit brusquement la petite religieuse sans voile.
--Je vous accompagne. Nous rejoindrons Louinissa chez Bouhadad.
Je craignais, si je la rendais à elle-même et à son nouveau milieu, si une nuit et une journée peut-être nous séparaient, je craignais que ne s’émoussât son désir de se raconter à moi, et je n’apprendrais jamais la suite de son récit. Elle accepta ma proposition.
Nous descendîmes dans la rue étroite aux maisons hautes. Un minaret pointait vers un croissant de lune. Au seuil des cafés maures, les pots de basilics exhalaient leur senteur fraîche et amère. Sur les nattes et les bancs larges, des burnous drapaient des silhouettes affaissées et somnolentes; des faces extasiées de fumeurs de kif trouaient la pénombre; point de bavardages, mais les petits bruits réguliers des joueurs de dames et de dominos. Suivant le rythme de quelque mélopée, la tête des Arabes citadins dodelinait près de la raideur hiératique des nomades aux profils secs. A l’intérieur de ces lieux de réunion et de songeries tranquilles, toute une floraison naïve décorait les murs: fleurs rigides, imprévues et impossibles, parmi lesquelles s’ébattaient d’invraisemblables oiseaux. En caractères koraniques, peints de vermillon et alternant avec la main protectrice, les mots sacrés flamboyaient:
«_Au nom de Dieu le Clément et le Miséricordieux._»
--Sœur Cécile, dites-moi comment vous êtes partie avec vos deux mères, et comment vous êtes restée seule.
Elle se troubla infiniment, mais ce ne fut qu’une surprise; elle répondit d’un ton posé:
--J’ai manqué le bateau.
--Ah!...
Le voilà donc le mensonge, ou, tout au moins, voici qui n’est pas toute la vérité! Sous mon regard incrédule, elle garde des paupières closes dans un visage figé.
--J’ai quitté nos sœurs au moment où elles s’engageaient sur la passerelle du paquebot. C’était pour une commission oubliée. Je pensais avoir le temps; mais un incident m’a attardée. Quand je suis revenue sur les quais, le navire se trouvait déjà au milieu du port.
--Sœur Cécile, quel désespoir pour Mère Augusta, les autres!...
--Elles ne durent pas avoir tant d’inquiétudes sachant que je regagnerais le couvent avec les sœurs qui les avaient escortées.
--C’est ce que vous avez fait?
--Oui; mais je ne pouvais y demeurer toujours.
--Vous pouviez prendre le courrier suivant.
--Seule, je n’en ai pas eu le courage.
--Et maintenant, comment vous ai-je trouvé à Constantine?
Je la sens se cabrer tout à coup devant ma curiosité. Elle se détourne légèrement, sourit; l’Homme au djaouak nous rejoint. C’est fini, sœur Cécile ne parlera plus... Chez Bouhadad peut-être, si l’atmosphère ne l’influence pas.
--Tu nous suivais, Kralouk?
--Vous êtes passées devant le café où je jouais pour des gens de Sétif. Je leur ai dit:--«La _ghesba_ d’un berger tellien peut vous suffire. Mes frères, vous avez assez entendu le djaouak de Kralouk.»--Ils m’ont jeté beaucoup d’argent. J’en ai laissé un peu à terre et j’ai suivi une double piste de gazelles pour vous rejoindre. Louange à Dieu!
Dans le logis de Bouhadad, une voix hargneuse répondit au coup du heurtoir de bronze:
--Qui est-ce?
--Une amie, puis Mâadith.
Un guichet s’ouvrit dans la porte épaisse et basse sous la voûte sculptée au couteau.
--Quel homme vous accompagne?
--L’homme s’en va.
--Entrez avec la santé.
La porte entrebâillée se referma vite, poussée par les lourdes mains de la négresse gardienne du seuil. La cour intérieure était éclairée de cierges. Des jasmins s’enroulaient autour des colonnes; légers et nombreux de fleurs et de feuilles délicates, ils montaient éperdûment vers les galeries et les terrasses, cherchant un espace plus bleu que la maison bleue. Et c’était la maison strictement close, jalouse de son paradis intérieur, la maison où l’art précieux des faïences s’offre en harmonie colorée, où la fraîcheur et la lumière exultent aux blancheurs azurées des murailles, où l’on ne souhaite rien sinon vivre tel ce citadin aux doigts bagués de diamants et de cornaline qui existe si lentement, parmi la grâce et les parfums des femmes, dans une béatitude enchantée.
Bouhadad l’heureux, gras et paisible, fumait allongé sur un tapis syrien. Par intervalles, il échangeait quelques mots avec les groupes féminins de ses deux épouses, de ses filles et de leurs servantes. Une aïeule sévère, assise près de lui, égrenait un chapelet, ayant sur les genoux son petit-fils, le dernier-né. Entre des cassolettes d’argent, des coupes de bois et des bassins de cuivre, des mortiers pleins de poudre de henné et de poussière de kehoul, des buires et des flacons d’essences, Louinissa officiait.
On nous accueillit avec la jolie affabilité de certains milieux indigènes des villes, d’hospitalité moins large, mais plus gracieuse que celle des gens de la steppe, nobles, hautains et volontiers silencieux. Cependant, cette affabilité se nuançait de restrictions à l’égard de sœur Cécile. La convertie,--dans ce lieu, il convenait de dire: la renégate,--le sentait; ses joues étaient enflammées, ses yeux plus noirs et plus éclatants. Elle souffrait, d’une souffrance qui n’attendrissait pas ses sensibilités intuitives, mais les révoltait un peu; elle souffrait dans un orgueil incoercible, trop fier pour abdiquer, trop vaniteux pour se modifier ou s’assouplir aux raisons d’autrui. Mâadith, qui dissimulait si bien tant de choses, ne dissimulait pas cette souffrance-là. Son regard, sous l’onction voulue des paroles de la religieuse, laissait percer l’esprit rebelle et combatif de la Berbère. Elle serrait ses lèvres amincies jusqu’à ressembler à une égratignure pourpre dans sa figure.
Elle me présenta deux adolescentes, ses élèves, qui m’assaillirent de questions:
--Pourquoi venir avec elle? Est-ce à cause de la nuit prochaine? Ne sais-tu pas qu’elle marche toujours seule dans la rue comme les pauvres et comme les Françaises? Où étiez-vous ensemble et qu’avez-vous dit?
--Des choses nombreuses que nous n’avons pas le temps de répéter.
--Cela est bien, remarque d’une voix sèche Lella Rouhoum, l’aïeule. Cela est bien si ce sont des choses dont on a déjà trop parlé ici.
Le visage de sœur Cécile flambe comme un feu de palmes sèches et ces deux femmes échangent un regard aigu. A mi-voix je demande à la petite nonne si elle n’a pas risqué quelque tentative de prosélytisme, s’aliénant ainsi les sympathies de la grand’mère traditionaliste.
--Non, mais elle m’en veut, et d’autres m’en veulent, de ne pas être revenue à l’Islam. Je me suis bornée parfois, sans faire de zèle, à parler au nom de la morale religieuse et d’un idéal à mettre dans la vie inférieure qu’elles vivent.
Lella Rouhoum échange un nouveau regard avec mon interlocutrice et, s’adressant à moi:
--Nous savons que l’esprit chrétien tourmente Mâadith. Pour moi, sa pensée m’est indifférente, car je suis vieille; mais son haleine est désagréable à cette maison. Elle parle et la tête des jeunes filles tremble sur leur cou mince; elles l’inclinent à gauche ou à droite, les yeux fermés par sortilège et ignorance; quand leurs yeux s’ouvrent, ils voient le chemin quitté et ils pleurent.
Ce n’est pas ici que sœur Cécile achèvera ses confidences ni rachètera ses péchés en sauvant des âmes.
Nous avons attendu que Louinissa eût terminé son importante besogne. Nous buvions du café et goûtions à des confitures de cerises parfumées au girofle et au jasmin. Bouhadad s’était inconsciemment endormi et, comme le petit enfant dormait aussi sur les genoux de l’aïeule, celle-ci le posa à côté du père. Attentive à tous les gestes et à toutes les paroles, elle acheva son chapelet; puis, s’isolant dans la pensée unique et rituelle, debout, agenouillée ou baisant le sol, elle pria, grave, inflexible et pieuse.
Il est tard. Bouhadad réveillé nous offre l’un de ses serviteurs pour nous ramener chacune jusqu’à notre logis. Nous sommes de nouveau dans les ruelles, éclairées surtout par les lampes brûlant au fond des échoppes. Le serviteur de Bouhadad, armé d’un lourd bâton qui signale son rôle et son importance, nous précède de quelques pas. J’ai désiré qu’on allât d’abord chez Louinissa. Je ralentis volontairement notre marche. J’hésite à interroger sœur Cécile pour reprendre notre conversation de l’après-midi; je redoute le sursaut rétractile et méfiant de Mâadith. Mais voici que sa petite main prend mon bras; elle paraît vouloir poursuivre son récit sous le charme d’un sincère abandon.
--A la suite de ma triste aventure du paquebot manqué, j’eus beaucoup de peine à reconquérir ma vaillance accoutumée, la sérénité dont sœur Bénigne m’avait donné l’exemple, la paix du cœur que Mère Augusta possédait à un si haut degré. La communauté me sembla vide de tout esprit fraternel et le couvent lugubre comme un désert. Je pleurais en parcourant les allées, entre les plates-bandes si tendrement cultivées jadis par ma vieille compagne. Je m’abstenais de porter des fleurs à la chapelle, me souvenant que le Père André m’avait dit que ce n’était pas un geste méritoire, parce que j’y prenais trop de plaisir. Je demeurais fervente, mais troublée; active, mais avec effort; dépaysée et possédée d’une vague détresse. Ardente à mes prières; mais accoutumée à surveiller scrupuleusement ma conscience, j’étais effrayée de me découvrir moins de résignation qu’un esprit de vindicative rancune contre la nouvelle destinée que me créaient les lois des hommes et que permettait la volonté de Dieu. Surtout, après la liberté du dispensaire et d’une vie monastique vécue seulement à deux, je souffrais de la vie en nombre, sous une discipline sévère, séparée des saintes femmes qui m’avaient appris à tout supporter et à tout aimer. Il y eut un nouveau départ de quelques-unes d’entre nous pour la Hollande et pour l’Italie. Le couvent ne devait abriter que de vieilles, de très vieilles religieuses, impotentes pour la plupart, et l’on ignorait combien de temps il leur serait permis d’y rester. Un instant, je fus tentée de rejoindre Mère Augusta; mais j’éprouvai une indomptable épouvante à la perspective de l’exil en pays inconnu. Certainement la Providence me réservait une autre mission...
Elle s’interrompt. Je risque discrètement:
--Comment avez-vous quitté le couvent?
Nous avons atteint la maison de l’Homme au djaouak. Sœur Cécile dit très vite, avec une attitude déjà différente et en s’éloignant de moi:
--Une ancienne élève de nos sœurs s’occupait de procurer des situations honorables aux religieuses laïcisées. Elle m’en offrit une ici. Il s’agissait de l’éducation de deux enfants dans une famille d’officier. J’acceptai... L’officier a changé de garnison... Il voulait m’emmener...--Elle sourit, d’un sourire énigmatique et délicieux.--J’ai refusé, car ce n’était pas une maison suffisamment chrétienne. Alors, dans la rue, j’ai rencontré Kralouk et Louinissa.
--Vous vous êtes reconnus?
--Le musicien et moi, oui.--«C’est toi qui m’as guéri! s’est-il écrié. C’est toi, Mâadith du village d’Ighli.»--Louinissa a écarté son voile et m’a saisie dans ses bras:--«O fille du fils de mon oncle, c’est toi que Ouali perdit, c’est toi que les chrétiens ont prise et que nul n’a réclamée; la maison de mon seigneur est à toi.»--C’était le refuge matériel; je me suis restituée en partie à ma famille musulmane. Il se peut que je l’amène à la connaissance du vrai Dieu.
De ce long récit, tout est vraisemblable et cependant... Qui me dira quelles sont les parts du mensonge et de la vérité dans les paroles de sœur Cécile? Je sonde ses admirables yeux posés sur moi comme pour deviner mon impression. Je vois uniquement leur beauté, rien au delà.
--Tu reviendras, un jour d’entre les jours, s’il plaît à Dieu, me dit affectueusement Louinissa. Tu reviendras et la maison sera heureuse.
Sœur Cécile guette ma réponse. Peut-être son orgueil inquiet l’appréhende-t-il un peu. Et je la laisse, doucement souriante et rassurée, parce que j’ai promis de revenir.
«Ma chère enfant,
«En réponse aux questions de votre lettre, je ne peux vous dire que ce que nous avons vu. A l’heure actuelle, vous en savez plus que nous touchant notre petite brebis égarée, sinon perdue.
«Lorsque nous accompagnâmes notre bonne Mère Augusta et nos vaillantes sœurs sur le quai d’embarquement, Cécile était au nombre de ces dernières. Nous remarquions son air préoccupé. Elle sursautait quand on lui adressait la parole. Elle pleura, puis son visage revêtit une expression dure que nous ne lui connaissions pas. Nous attribuâmes tout cela au chagrin causé par nos différentes épreuves et à l’émotion du départ. Il y avait foule, beaucoup de personnes ayant tenu à manifester leurs sentiments et leurs sympathies. Lorsque les religieuses montèrent à bord, Cécile n’était pas à côté de sœur Bénigne comme elle en avait l’habitude. Celle-ci s’aperçut de son absence et en fit part à Mère Augusta qui la crut attardée avec nous; mais nous la cherchâmes en vain. Le départ était imminent; le commandant accorda quelques minutes, puis le bateau s’éloigna sans que Cécile eût reparu. Nous la cherchâmes encore sans succès et nous reprîmes le chemin du couvent sans nous expliquer la conduite de cette enfant qui s’était toujours montrée parfaite. Nous la trouvâmes enfin dans la grande allée de cyprès du jardin. Elle considérait la mer avec cette expression hostile que nous devions lui revoir souvent. Pressée de questions, elle ne témoigna d’aucun regret, prit un air inspiré, croisa les mains sur sa poitrine de la même façon que la sainte Jeanne d’Arc de notre chapelle et nous répondit qu’un pressentiment, auquel elle ne pouvait pas ne pas obéir, l’avait avertie qu’elle ne devait pas partir. C’est pour éviter de céder à la tentation de suivre malgré tout celles qu’elle aimait d’une tendre affection qu’elle s’était, en hâte, éloignée du port. A partir de ce moment elle changea. Son esprit n’était plus parmi nous et son cœur se détacha de la communauté. Plusieurs fois, nous la découvrîmes causant avec un indigène dans les jardins, un homme d’un certain âge, dont la figure nous déplut. Elle nous dit que c’était un ancien malade du dispensaire qui avait voulu venir la voir. Elle devint péniblement indépendante, ne demandant ni ordres ni conseils à personne. Enfin, elle nous prévint brusquement que Madame S... lui proposait une situation et qu’elle voulait gagner sa vie en attendant des temps meilleurs. Nous ne pouvions pas la retenir. Nous n’avons plus jamais eu de ses nouvelles. Mère Augusta et sœur Bénigne lui ont écrit une fois, mais nous croyons savoir qu’elle ne leur a jamais répondu. Nous prions pour elle.»
Tels furent les renseignements que me fournit l’une des vieilles religieuses du couvent de sœur Cécile.
A l’heure où je savais celle-ci occupée hors du logis, j’allai voir Louinissa. Elle était sans défiance et accueillit facilement mes questions qui affectaient un air indifférent.
--«Une nuit, m’apprit-elle, Kralouk est rentré avec Mâadith. Elle était semblable à une morte ressuscitée. Kralouk m’avait révélé, avant cela, que ma cousine, Mâadith la renégate, travaillait ici chez un officier: mais je ne l’avais pas encore vue.--«Regarde bien cette fille, dit Kralouk: elle voulait mourir. Je lui enseignerai à attendre la permission du Prophète. Et comme c’est ta cousine, donne-lui la part de l’hôte dans la maison.»--J’ai obéi parce que je pensais que Kralouk la désirait et qu’elle deviendrait la _seconde_; mais il ne s’est pas approché d’elle; le cadi n’a point eu cette affaire à conclure et je n’ai point préparé de henné de noces. Mâadith ne peut songer à aucun homme, puisqu’elle affirme que devenir comme les autres femmes la précipiterait dans la géhenne.»
Et je voulais encore un dernier témoignage, le plus difficile à obtenir, mais le plus probant s’il consentait à me le donner, celui de Kralouk.
Dans un carrefour, il y a une mosquée toute petite, près d’un caravansérail modeste. La mosquée est peu fréquentée et le caravansérail n’abrite que deux dromadaires galeux dont on ne voit jamais les maîtres et quelques-uns de ces petits ânes exquis et pitoyables, aux croupes osseuses, cuisses pelées, épaules saignantes, naseaux fendus, queue rase s’agitant contre des essaims de mouches. La porte de la mosquée s’embellit d’une couleur d’émeraude; son encadrement simule des pierres taillées peintes de brun et de vermillon. Dans la clarté bleuâtre de son patio, tranchent crûment des colonnes vertes et rouges. C’est là que l’Homme au djaouak vient prier, de préférence à tout autre lieu. C’est sur le banc de maçonnerie au seuil de ce sanctuaire que je l’attendis.
En m’apercevant, il s’écria:
--Es-tu la gardienne de la mosquée, ô toi notre sœur? Parce que je te rencontre, ma prière sera courte, et longue sera la chanson qui dira le bien venu de toi.
Le rusé musicien, subtil comme les gens du Sahara, devinait-il ma préoccupation? Il parla le premier, prolixe selon son habitude:
--Le dromadaire et l’âne tranquilles sont plus intelligents que l’homme agité et la femme soucieuse. Vois Mâadith; elle travaille de son cœur et de sa tête comme elle travaillerait de ses pieds et de ses mains si elle devait porter les montagnes dans la mer. Elle est parfois semblable à un mauvais esprit qui prêcherait pour le compte du Lapidé: mais ceux qu’elle prêche ne l’écoutent pas. Il n’y a que trois choses à écouter: la parole du Koran, le djaouak de Kralouk et le cri du printemps. Si Mâadith comprend cela, elle deviendra heureuse. Et ne peut-elle conduire l’aiguille des brodeuses sans tourmenter leur pensée? Pourquoi se préoccuper du voisin? Voici des pierres et du soleil; que chacun s’asseye ou dorme sur sa pierre et soit couché dessous après la mort sans chercher lequel a la plus fraîche ou la plus chaude: elles sont égales de poids sur le tombeau et toutes se soulèveront au jour du jugement. Comment prouver qu’une pierre est préférable à l’autre? Et il ne faut pas changer de pierre si tu veux continuer à bien dormir. La nuit, Mâadith rêve; ce sont des songes tristes qui la font pleurer. Je lui ai déjà dit ces choses de la sagesse dans un jardin qui parfumait sa beauté. Elle était vêtue de noir. Un voile s’ouvrait et battait derrière elle comme des ailes de pigeon.
J’insinuai avec négligence:
--C’est à cause de cela qu’elle t’a suivi jusqu’ici, ô le sorcier?
Il haussa les épaules, puis, avec malice:
--Tu sais qu’elle ne m’a pas suivi: mais sa destinée l’a conduite. Je lui avais dit que je m’en irais à travers la Kabylie, que je retrouverais Louinissa chez son beau-frère, dans les vergers de Tessala, et que nous habiterions Constantine du printemps à l’hiver. Une fois, ici, je l’ai vue dans les pins de Mansourah. Elle conduisait deux enfants; un officier, le père de ces enfants, regardait la beauté de Mâadith. J’ai guetté jusqu’à ce que je l’aie rencontrée seule et je lui ait dit:--«O Mâadith, sois pour cet homme ou bien reviens parmi ceux de ta race et de ta religion et prends le voile des femmes de bien afin que ce chien ne te regarde plus.»--Elle a tremblé comme les arbres sous le sirocco. Elle s’est enfuie de moi; mais je suis resté près de la maison à cause de la destinée. Et, dans la nuit, elle est sortie. Elle était pareille à quelqu’un qui va partir en voyage. Je lui ai parlé encore. Elle me considérait avec une grande terreur: même elle me demanda si j’étais un prophète ou un démon. Je lui conseillai de venir dans ma demeure et d’y reposer en paix sur la natte aux côtés de Louinissa; mais sa terreur fut plus grande et elle courut vers le ravin pour mourir. Je l’ai saisie et jetée à terre:--«Folle qui quitte un péché pour choisir le péché pire!»--Elle s’est relevée et elle a touché son front. J’ai pris sa main; alors, elle m’a suivi.
--Dieu te récompense, ô Kralouk.
En l’écoutant, j’avais, avec lui, parcouru plusieurs ruelles. Au détour de l’une d’elles, sœur Cécile s’avança vers nous.
--Veux-tu de la beauté, voici Mâadith, murmura l’Homme au djaouak.
Les yeux de Mâadith-Cécile m’épièrent comme si, à son tour, elle eût pu deviner mon enquête et ses résultats. Je compris qu’elle était en garde, le bouclier de son orgueil levé, prête à l’attaque. Allais-je lui reprocher de ne pas m’avoir avoué la vérité exacte? Non, pas plus que je n’écrirais à Mère Augusta. Le moment n’était pas venu. J’avais encore trop à apprendre.
Et, dissimulant à mon tour, je m’informai banalement:
--Ma petite sœur, vos élèves vous furent-elles douces aujourd’hui?
TROISIÈME PARTIE
Certaines conversions sont définitives. Elles naissent d’une vision sur le chemin de Damas ou d’une lente évolution personnelle dans une volonté plénière et libre. Elles peuvent procéder de convictions indépendantes, s’accomplir et persister hors du temple; mais il leur faut une rare qualité de certitude et de résistance.
D’autres sont une moisson, en terre souple et propice, ensemencée par l’exemple. Elles sont plus consenties que voulues, ce qui ne les empêche pas d’être bonnes et de rendre un grain de froment multiplié. Mais elles sont inaptes à vivre d’elles-mêmes et d’elles seules. Elles naissent dans des atmosphères égales et sûres ou possédées de prosélytisme. Elles n’éprouvent ni le désir de réflexion ni le besoin de discussion. Elles croissent à l’abri des vents contraires, sans la nécessité d’acquérir des vertus de combat. Elles représentent un chiffre dont la valeur dépend des autres chiffres constituant le nombre. Si l’atmosphère change, si l’isolement se fait, la conviction vacille puis s’exaspère, se désespère ensuite, hésite enfin, doute parfois, succombe souvent. De telles conversions doivent tout à l’ambiance et ne résistent pas à la solitude.