Part 1
BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON (ŒUVRES NOUVELLES)
MAGALI-BOISNARD
MÂADITH
Connais-tu la main du destin? Le destin a cinq doigts. Qu’ils se posent sur toi et tu les connaîtras. Deux pour les yeux, Deux pour les oreilles... Son dernier doigt sur ta bouche dira: «Tais-toi!»
Gazini
AMIENS LIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE 7, RUE DELAMBRE, 7 (Dépôt à Paris, 1, rue Vavin, 6e arr.)
1921
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Il a été tiré:
20 exemplaires sur Japon, numérotés de 1 à 20. 50 exemplaires sur Hollande, numérotés de 21 à 70. 100 exemplaires sur Arches, numérotés de 71 à 170. 2.000 exemplaires ordinaires.
La présente édition est l’édition originale de cet ouvrage.
Tous droits de reproduction réservés.
Copyright 1921 by Edgar Malfère.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
_L’Alerte au désert_. La vie saharienne pendant la guerre. (Perrin).
_Le Chant des femmes_ (couronné par l’Ac. Française), poèmes du temps de guerre. (Perrin).
_La Vandale_, roman de la décadence romaine en Afrique. (Sansot).
_Les Endormies_, roman de l’Islam féminin. (Sansot).
_L’Islam et la politique des Alliés_ (adapté de l’italien). (Berger-Levrault).
_La Kahena_, 4 actes de l’indépendance berbère.
_Études et conférences_.
En préparation
_Le Désert_, poèmes sahariens.
_La Trace Perdue_, roman.
_Jackie au désert_, histoire d’un bébé dans le Sahara.
_L’Enfant Taciturne_.
PREMIÈRE PARTIE
... Née au temps où les oliviers kabyles fleurissent les pentes montagnardes et les sentiers pierreux entre les vergers, Mâadith devait être belle. Les vieilles reconnurent cela dès sa naissance et ses parents se réjouirent dans leur pauvreté laborieuse, car la beauté est la puissance divine et singulière qui enchante à jamais les hommes et les femmes.
Dix années passèrent, marquées aux retours des rafales de neige dans les cèdres du Djurdjura et du bourdonnement des guêpes dans les oliviers refleuris. Parmi la brousse et les gneiss grisâtres, Mâadith gardait les chèvres du village d’Ighli, dont quelques-unes étaient le bien paternel.
Le front étroit et bombé sous des cheveux touffus, le corps mince dans un lambeau de draperie bleue, Mâadith était aussi bondissante que son troupeau. Ses yeux éblouissaient son visage de statuette brune. D’humeur orgueilleuse et sauvage plus qu’aucune de ses pareilles, elle jouait parfois avec les autres bergers, mais préférait la solitude, habile à se parer de colliers de baies de myrte, à défier les singes aventureux descendus des cèdres et à disputer aux chevreaux le lait des chèvres. Elle n’aimait pas son frère Ouali, mais elle l’admirait pour sa taille élevée au-dessus de celle des autres gamins et parce que, fort de sa qualité de mâle et d’aîné, il la battait si brutalement que chaque fois elle croyait en mourir.
Ouali allait à l’école que dirigeaient un instituteur français et sa femme,--de braves gens aux traits et au caractère imprécis, cultivant des fleurs et des légumes, ne sachant de leurs élèves que le nom et qu’ils étaient tous sales et faisaient étalage de pauvreté. Si Mâadith accompagnait son frère, la femme de l’instituteur l’accueillait d’abord, à cause de sa grâce et de son charmant visage, puis, après quelque sottise vite accomplie, la chassait en l’appelant «fille de sorcière». L’école se trouvait à plus d’une heure de marche du village accroché comme un nid de pigeon sauvage à la montagne. L’hiver, les écoliers enfonçaient jusqu’au ventre dans l’épaisseur de la neige. Ils partaient dans le matin où persistait la nuit; ils revenaient dans le soir où régnait déjà l’ombre hâtive. Ils auraient voulu éviter le rude et quotidien pèlerinage: mais les pères, prudents et avertis, chétifs et sages, craignaient le mécontentement de l’administration.
Le foyer de Ouali et de Mâadith était si humble qu’il arrivait au garçon d’avoir faim. Lorsque la femme du maître d’école préparait le repas, Ouali ramassait les épluchures, livrait bataille aux autres affamés qui voulaient les lui prendre, et mangeait en pleurant de colère et de satisfaction.
Le père des enfants se tua. Avec deux maîtresses branches d’un vieil olivier, dont les autres appartenaient à ses cousins, il possédait un morceau de terre cultivable, oublié par l’ancienne fureur d’un torrent, à mi-hauteur d’une paroi de roche entre un ravin profond et le rebord d’un sentier. Chaque jour, ceinturé par une corde fixée à un arbre, il se laissait glisser au-dessus de l’abîme jusqu’à son jardin qu’il cultivait âprement. Mais la destinée rompit la corde tandis qu’il était encore suspendu dans le vide et les chacals purent seuls découvrir son corps. Alors, quand le menu bétail, les deux branches d’olivier et le jardin furent revenus au prêteur, qui est le grand fléau des montagnards, quand la mère fut morte à son tour de misère et de maladie dans la hutte des cousins, les deux enfants se sentirent aussi libres et aussi isolés que des chèvres perdues dans la broussaille.
--Viens, ô Mâadith, je sais le chemin du grand village où sont des maisons comme pour les géants et les colons riches, dit subitement Ouali.
--Certes, je viendrai, mon frère.
C’est le marché du grand village. Mâadith est ahurie, joyeuse et apeurée, devant une cohue d’hommes et de bêtes. Entre les burnous jaunâtres, effilochés, les feutres ou les casques des colons circulent. A l’écart des groupes qui trafiquent, un vieux Kabyle vend de la neige, prise aux grottes du Djurdjura, pour rafraîchir l’eau ou le petit-lait dont se désaltèrent les clients d’un café maure. Il y a des gens qui discutent ou se battent et d’autres qui échangent les saluts ou le baiser du respect, les lèvres effleurant l’épaule.
--O ma sœur, dit Ouali, attends-moi ici, je te prie.
Mâadith obéit. Tranquille, presque rassurée, elle le regarde s’éloigner dans la foule où il glisse et s’insinue comme un vif lézard parmi les pierres. Elle attend. N’ayant jamais compté les heures, elle ne sait pas que le temps passe. Peu à peu, la place du marché s’élargit et se vide. Des chapelets d’hommes s’égrènent le long des chemins. Le bruit du sabot des mules s’éteint dans la poussière et l’éloignement. Les petits ânes, lourdement chargés de cavaliers aux longues jambes nues, au large chapeau de palmier-doum tressé, disparaissent derrière les lauriers-roses de la vallée. Dans la plainte des essieux violentés par la traversée des thalwegs, au trot des chevaux ébouriffés, les carrioles des colons regagnent les fermes. A son tour, le vendeur de neige s’en est allé. La place du marché est déserte.
Assise sur la terre, Mâadith pleure tout doucement. Elle ne pense à rien, elle n’a pas peur, mais son isolement et son immobilité la déconcertent. Elle n’ose pas se mouvoir dans ce lieu si différent du haut-plateau familier où broutaient les chèvres. La nuit vient et se prolonge comme l’absence de Ouali. Mâadith s’endort...
--Réveille-toi, fille, réveille-toi!
L’enfant ouvrit ses yeux troubles. Une face de vieille femme, égratignée de rides terreuses, se penchait sur son petit visage étonné. L’aube dégageait à peine de l’ombre la silhouette des eucalyptus et des maisons.
--Fille, lève-toi.
Mâadith, examinant l’inconnue, demanda:
--O vieille, est-ce Ouali mon frère qui t’envoie?
--Ton frère Ouali? Je ne sais rien sur lui.
--Il est grand. Il se bat fort; il s’est battu même avec des singes dans la forêt de cèdres, et les singes font peur à beaucoup d’hommes. Il m’avait dit de l’attendre...
--Il est parti! Le prophète sait s’il reviendra. Ton père et ta mère que sont-ils?
--Ils sont morts.
--Où est ton village?
--Dans la montagne.
--O la montagnarde tombée sur la plaine, te voici pareille à une graine jetée dans les champs! Qui saura où tu te trouves, ô la toute petite? Quel jour d’entre les jours reviendra ton frère? Mais viens chez moi attendre son retour; tu conduiras mon fils, l’aveugle Amar, et je te nourrirai.
Mâadith suivit cette femme qui lui fit place dans une cellule étroite, formée par un lambeau de toile, au fond d’un caravansérail où deux chiens maigres hurlaient à tout venant, où quelques dromadaires étiraient leurs fantastiques formes. Les chameliers trouvèrent la petite jolie et le dirent à la vieille qui riposta par des injures, mais sans colère...
Les jours suivants, Mâadith errait de marché en marché, de village en village, au hasard des routes, à travers un monde inconnu. La main lourde de l’aveugle Amar pesait sur son épaule. Il mendiait, invoquant Sidi Abd-el-Kader-Djilani d’une voix rude et livrant au soleil et aux mouches sa face trouée de petite vérole où roulaient inlassablement des yeux sans regard.
Mâadith vécut entre ces deux êtres, la mère et le fils. Elle vécut comme ils le voulurent, ne réfléchissant pas et n’ayant point de révoltes. Elle ne souffrait que d’une souffrance animale: quelque douleur physique, la fatigue, la soif ou la faim. Elle n’avait pas appris à jouir et se contentait d’exister passivement, soumise à des gestes de la vie qui n’étaient plus un mystère pour les petits bergers des hauts pâturages et qu’elle acceptait, semblable à ses sœurs de race, fleurs humaines qui croissent vite, devenant femme avant d’avoir cessé d’être enfant.
Il advint à Mâadith de rencontrer des gens du village d’Ighli. Ils se souciaient peu d’elle; mais, par eux, elle apprit que son frère Ouali était parti pour les villes du littoral, avec d’autres gamins qui émigraient vers les ports ou les grandes cultures du Tell, allant gagner leur vie hors de la sévère et âpre montagne.
Un jour, la destinée de Mâadith choisit la route remontant du lit de l’oued jusqu’au seuil de l’hôpital et du couvent des religieuses qui vont, vêtues de laine blanche, une croix d’argent sur la poitrine, soigner les musulmans malades et parler de choses douces en langue arabe ou berbère. Et la destinée fit que Amar s’endormit au revers du talus...
Entre les longs cils courbes, les yeux de Mâadith luisaient d’un regard net et noir. Ils fixaient l’aveugle avec un désir vague de le vouer à un sommeil éternel. Deux ou trois petits, qui veillaient sur le bétail des pâtures environnantes, se rapprochèrent. Ils parlèrent de leurs querelles et de leurs maux. L’un, guéri d’une blessure par les soins des religieuses blanches, raconta de tentantes et fabuleuses choses sur les secrets de la vie heureuse, derrière les murs neigeux et ensoleillés de l’hôpital. La chaude atmosphère vibrait de l’appel grelottant d’une chèvre. Un vol d’oiseaux migrateurs, suspendu dans la clarté, fit entendre un cri bref comme un avertissement. Sous un olivier, des loques multicolores, ex-voto des femmes pieuses, palpitaient au-dessus de l’amas de pierres recouvrant la sépulture d’un saint homme d’Islam...
Amar l’aveugle reste plongé dans son sommeil. Les petits gardiens du bétail se sont dispersés dans les champs. Mâadith est droite et frémissante sous l’arbre-tabou. Elle a déchiré une lanière de sa gandourah; elle l’attache à une branche.
--O saint, murmure-t-elle, je te prie, que l’aveugle et la vieille perdent la mémoire de Mâadith!
Et la voici courant vers les murailles blanches, hautes et paisibles sous le soleil...
C’est ainsi que Mâadith expliqua sa jeune vie et sa triste aventure à celles qui lui donnèrent asile.
Quelques années après, Mère Augusta, supérieure d’une autre congrégation, venait de me redire ces choses.
Nous sortions du jardin du couvent et nous marchions dans l’ombre de la basilique de couleur fauve sur la colline nord-africaine, au bord de la mer. La coupole byzantine et les deux tours, aux réminiscences de minarets, dominent un cimetière où scintillent surtout des verroteries blanches, puis les villas et les petites maisons de plaisance de Saint-Eugène, banlieue d’Alger accablée par la fantaisie baroque et le goût redoutable des architectures individuelles. En opposition, sur l’autre flanc de la cité, d’autres hauteurs portent les lignes pures de la simple maison arabe, blanche et bleue, et les arabesques des logis, imités d’un art oriental, qui traduisent le luxe des hiverneurs. Par les yeux chatoyants de ses vitraux, la basilique regarde la courbe vaste de l’horizon sur le profond azur méditerranéen.
Mère Augusta poursuivait son récit:
--Dès l’instant où la porte de l’hôpital se fut refermée sur Mâadith, protégeant sa fuite et sa détresse, du moment où des mains douces et sûres caressèrent maternellement son être misérable, où des voix décisives répondirent «non» aux revendications d’Amar et de la vieille, cette petite créature humaine, qui n’avait été qu’un animal dans la broussaille, une esclave entre deux malheureux, se trouva libérée de son court passé et prête à toutes les renaissances. Cependant, les religieuses ne firent pas spontanément la conquête de son esprit. Elles lui parlaient couramment sa langue et commencèrent à l’initier au français; mais l’enfant s’attachait peu au sens des paroles. Elle en appréciait surtout la musique et préférait les sœurs dont la voix était agréable à entendre. Le bien-être et la douceur avaient immédiatement réalisé la conquête physique. Mâadith éprouvait le repos et le rassasiement de son corps, comme une âme civilisée éprouve le bonheur. La conquête morale, plus lente, devait s’accomplir peu à peu et s’achever près de moi...
Mère Augusta s’interrompit pour saluer l’aumônier de la basilique qui s’avançait vers nous. Je devinais, mieux qu’elle ne me l’exprimerait peut-être, les raisons de la conversion morale de la petite chevrière kabyle. Je connais les esprits neufs et riches de ces primitifs où germe, spontanée et vigoureuse, toute graine jetée pourvu que l’atmosphère soit favorable. Je sais comment, si le hasard les libère un instant de la tradition, ils se donnent à d’autres choses avec une passion mystérieuse et une sorte de frénésie sensuelle. Mais ils ne se donnent que momentanément. Mâadith sans doute fut séduite et grisée par une ambiance mystique, en respirant un air saturé de piété, peuplé des formes et des expressions du culte divin, dans un lieu où toutes les attitudes et tous les mots concouraient à l’enveloppement spirituel. Elle s’enivra d’un autre encens que le benjoin musulman: mais elle fut ivre. Je suis curieuse de savoir combien de temps a duré cet enivrement.
Le Père André, aumônier de Notre-Dame d’Afrique, est un de ces missionnaires africains qui parcoururent les brousses et tous les saharas. La demi-solitude de son bel ermitage convient à son caractère indépendant et large. Mère Augusta l’a mis au courant de notre causerie et je constate qu’il ne professe pas pour Mâadith des sentiments aussi crédules et aussi chaleureux que ceux de la généreuse supérieure.
--Ah! la conversion de Mâadith! dit-il en hochant la tête. En êtes-vous si sûre pour le présent et que vaut-elle pour l’avenir?
--Monsieur l’aumônier...
--Je suis rude, n’est-ce pas? Mais j’ai éprouvé, de déception en déception, les forces rétractiles de nos races indigènes et je me méfie.
--Notre petite conquête a été baptisée. Ce n’est pas une Arabe; c’est une Berbère dont les ancêtres furent chrétiens.
--Oui, oui, ils furent chrétiens, après avoir été idolâtres et revinrent aux idoles avant de se faire musulmans. Quel crédit voulez-vous que j’accorde aux ferveurs religieuses transmises à leurs descendants? Je ne vous convaincrai pas; mais vous ne me persuaderez pas non plus. Cette Mâadith, ou Cécile, puisque tel est le nom de son baptême, a pour habitude d’être la gloire et l’édification des communautés. Est-ce à cause de son charme sauvage ou de sa souplesse d’instinct, qui l’adapte sans effort à vos us et coutumes en vous émouvant d’une pieuse surprise et dans la tendre bonté de votre cœur?
--Ses actes sont exemplaires, sa piété édifiante.
--Elle apporte trop de passion en toutes choses. On dirait qu’elle recherche et éprouve de la volupté même dans la prière.
--C’est une nature excessive, mais d’une pureté absolue. Lavée de son misérable passé, elle s’est appliquée à l’abolir dans sa mémoire et n’en conserve pas une ombre.
--Je veux vous croire, je veux vous croire.
--Elle n’a jamais témoigné le moindre regret de sa vie primitive ni manifesté le désir de nous quitter quelque jour.
Le Père André sourit avec une incrédulité plus grande contre laquelle Mère Augusta me semblait accoutumée à rompre des lances.
--Cet argument ne vaut rien, réplique-t-il. L’âne battu et affamé reste volontiers dans la fraîcheur de l’écurie imprévue et devant la crèche où il rencontra bonne provende, même si, la porte ouverte, le soleil et la poussière le sollicitent de revenir au dehors.
J’écoutais la discussion, plus tentée d’adopter l’opinion de l’aumônier que les certitudes de la supérieure. Celle-ci reprit pour moi la suite de l’histoire de Mâadith-Cécile.
--Nous avions demandé aux sœurs de Kabylie une de leurs orphelines, indigène et convertie si possible, pour servir chez nous, assurer de menues besognes, surveiller parfois les trop petits enfants que de pauvres femmes du peuple nous confient. Dès son arrivée dans notre maison, Cécile nous a plu. Elle était touchante et délicieuse, timide sans gaucherie, avec de beaux yeux livrant toute la gratitude affectueuse de son cœur. On ne pouvait pas ne pas l’aimer. Elle ressemblait à des figures d’anges de vitrail et elle se révélait d’une douceur infinie. Mais on discernait en elle une intelligence des plus vives et une ardeur profonde pour apprendre tout ce qu’elle ne savait pas encore. Nous avons bien vu qu’elle serait peu faite pour une besogne ordinaire. Elle possédait assez le français et pouvait lire et écrire. Je me suis attachée à son instruction. Vous connaissez le curieux pouvoir d’application à l’étude de la plupart des petites musulmanes; Cécile a dépassé toutes les prévisions, comblé toutes les espérances. Son regard, qui ne se détachait pas de mon visage pendant nos leçons, me donnait l’impression qu’elle devinait les choses avant que mes paroles les lui eussent expliquées. Je la conduisis jusqu’au brevet élémentaire qu’elle obtint facilement. Sa mémoire possédait imperturbablement le programme.
--Et maintenant? risqua malicieusement le Père André.
--Maintenant... La supérieure hésita, puis elle sourit à son tour avec bonne humeur:--Maintenant, je suis obligée de convenir qu’il s’est opéré, à son insu,--car elle reste toute étonnée si je le lui fais remarquer,--un travail bizarre dans son cerveau. Elle a oublié les choses les plus simples pour se remémorer parfois les plus inattendues, celles-là mêmes qu’avec elle j’effleurais à peine, les considérant comme moins utiles ou trop compliquées. Non seulement elle se les rappelle: mais il lui arrive de les amplifier ou de les interpréter dans un sens qui lui est personnel.
Cela ne me surprenait point; les écolières indigènes sont coutumières de ces particularités.
L’enfant arabe qui s’instruit en dehors de son milieu, tend toujours à dépasser le domaine de l’enseignement primaire qu’on lui offre. Il parcourt vite le cycle de celui-ci et s’intéresse davantage à des notions d’ordre plus complexe: ce sont celles qu’il s’assimilera le mieux ou retiendra le plus longtemps; car la surprenante mémoire et la facilité prompte dans l’étude disparaissent presque infailliblement au moment où l’élève passe de l’enfance à l’adolescence.
--Et maintenant, conclut la supérieure non sans un léger accent de triomphe, maintenant, Cécile se transforme en _sœur Cécile_, une chère novice qui ne tardera pas à prononcer ses vœux.
Le Père André parla, comme répondant à des réflexions silencieusement poursuivies:
--Ses gestes et ses sentiments, depuis son adoption, furent toujours à l’imitation de ceux de son entourage; continue-t-elle simplement à imiter?
--N’avez-vous pas causé ou discuté avec elle, mon Père, cherché à éprouver la valeur de ses convictions? demandai-je.
--Plusieurs fois. Je n’ai pu la trouver en défaut. A peine lui reprocherai-je l’excès même de ses affirmations et un orgueil, très musulman, de sa foi chrétienne;--car, vous le savez, nul disciple d’aucune religion ne met dans le titre et la qualité de «croyant» plus d’irréductible fierté que les adeptes de Mahomet. Disciple de Jésus, Mâadith est superbement orgueilleuse de son Maître. Au début de sa vie nouvelle, son cerveau logique de primitive, mais ignorant de l’analyse, n’évoquant pas les jouissances nombreuses, participant peu aux satisfactions physiques, eut moins d’émerveillement que de contentement naïf, dans une engourdissante béatitude. L’exaltation vint plus tard, quand Cécile eut appris à réfléchir,--et encore, je ne sais si elle réfléchit beaucoup.
--Ne serait-il pas prudent d’insister, pour la mettre en garde contre son inexpérience des sentiments nécessaires à la vocation qu’elle choisit?
--Inutile. Elle veut être religieuse comme elle a voulu quitter l’aveugle Amar, définitivement, avec une volonté de chèvre têtue.--Et il conclut, parce que Mère Augusta courbait un front affligé:--Je veux croire que la grâce de Dieu et la main de sa Providence veillent sur le choix de cette vie ardente, énigmatique encore pour moi.
--Vous verrez sœur Cécile et vous jugerez, me dit doucement la supérieure.
C’était l’heure de la troisième prière islamique. Dans la tiédeur rayonnante de cet après-midi d’automne, les chemins conduisant à la basilique furent émus de formes, de voix et de parfums. Des femmes indigènes les envahissaient par groupes ou processionnaires. Elles s’égaillaient entre les haies d’agaves, au hasard des buissons fleurissant les talus et que ravageaient leurs souples mains peintes. Elles montaient vers la basilique, temple d’un culte étranger, mais temple. A la Vierge Mère,--qui avait son nom et son rôle dans la théologie musulmane, et qui se trouvait être ici la Vierge Noire, Notre-Dame d’Afrique,--les épouses stériles apportaient le vœu profond, le regret et l’espérance de leur instinct maternel. A la beauté de Mériem femme choisie entre toutes les femmes, des courtisanes, soumises à une immémoriale tradition plus qu’au péché de lucre et de luxure, venaient remettre les souhaits de leurs amours. Et, près de la divinité reconnue et adorée par tant de peuples puissants, les vieilles, les aïeules, voulaient consacrer les préliminaires ou le dénouement de quelque occulte sorcellerie. Toutes échangeaient des mots ironiques, des propos crus et légers, puis, brusquement, leurs voix sombraient en de troubles silences dont un roucoulement de chanson subite rompait le lourd enchantement. Dans l’âme de ces filles, berbères ou arabes, persiste un fond de superstition mystique que certaines manifestations du culte chrétien catholique apprivoise et enchante. Elles accouraient des hauts quartiers de la ville ou des humbles abris des champs, bourgeoises ou femmes de mauvaise vie, pour, entre deux prières koraniques, tourner autour de l’autel de la Vierge, y brûler du benjoin, y suspendre des guirlandes de jasmin et de géranium rose. Le Père André les tolérait, ne se reconnaissant pas le droit de juger de la qualité ni des mobiles de leur piété. Il lui suffisait que ces pèlerines aux tuniques embaumées ou aux haillons terreux, aux visages fauves ou voilés, aux pensées secrètes, fussent silencieuses et pleines de respect pour le saint lieu.