# Ma Cousine Pot-Au-Feu

## Part 6

Book page: https://www.cyberlibrary.org/fr/books/ma-cousine-pot-au-feu-6309/index.md

Personne ne voudrait croire que la rencontre fût prodigieusement agréable pour aucun de nous, si ce n'est pour Lisbeth qui exultait. Rosie paraissait fort contrariée. Sans doute elle éprouvait peu de plaisir à être surprise, dans son costume de travail moins qu'élégant, par un cousin et une inconnue qui étaient l'élégance même. Quant à moi, dépositaire du secret et responsable de l'honneur d'une femme, j'aurais voulu être à cent lieues. On devine que ma compagne n'était guère plus à l'aise. Nous nous regardions sans parler, et la situation commençait à toucher au ridicule, lorsque ma cousine, avec un tact remarquable, me tendit la main comme si ma présence, dans cet endroit, eût été la chose la plus naturelle du monde.

--Vous voilà de retour? me dit-elle d'une voix richement timbrée, bien qu'agitée d'un tremblement imperceptible. Mon oncle et ma tante vont bien?

Je répondis sur le même ton et m'étendis en éloges sur la peinture de Rosie, sans quitter le bras de celle que j'appellerai désormais madame X***.

--Quand vous trouve-t-on chez vous? demandai-je pour couper court à une conversation qui, malgré tout, manquait de charme.

--Tous les jours après cinq heures.

--J'irai bientôt vous voir. Mon oncle se porte bien?

--Très bien, merci! Au revoir, mon cousin!

--Au revoir, ma cousine!

J'entraînai doucement ma compagne loin des lieux témoins de cette rencontre funeste. Je pleurais déjà sur les ruines de mon bonheur. Cinq minutes plus tôt, madame X*** me jurait qu'elle commettait pour la première fois une « imprudence » de ce genre, qu'à aucun homme avant moi elle n'avait dit une parole que son mari ne pût entendre. Aussi je m'attendais à une scène terrible de reproches, peut-être même à une rupture prématurée, bien qu'à tout prendre l'idée de « l'imprudence » en question ne me fût guère imputable. Mais, à ma grande surprise, ma belle amie fit preuve d'un sang-froid que nul ne se serait attendu à trouver chez une débutante. Elle me demanda d'un air singulier:

--Vous ne saviez donc pas que votre cousine vient au Louvre copier Murillo?

--D'abord, c'est ma cousine si l'on veut, répondis-je avec diplomatie. Nous devons être parents au vingtième degré. Elle est sans fortune et ne va pas dans le monde. Ainsi n'ayez aucune crainte....

--Mais vous semblez très intimes?

Je racontai brièvement l'histoire de Rosie et notre éducation sous le même toit jusqu'à mon entrée au collège.

--Et vous n'en avez jamais été amoureux? questionna ma compagne.

Amoureux de Rosie! moi!

L'idée par elle-même était si plaisante que j'éclatai de rire.

--Pauvre enfant! dis-je, quand j'eus repris mon sérieux; je ne la vois pas rendant quelqu'un amoureux d'elle.

Madame X*** me regarda comme pour voir si je parlais sérieusement. Puis, sans doute édifiée par cet examen, elle ramena la conversation vers des sujets que nous préférions l'un et l'autre. Cinq minutes après, un fiacre hélé sur le quai ramenait ma déesse dans l'Olympe conjugal. Alors, libre de mes actions, je remontai dans la salle où peignait Rosie. Enfin, j'allais pouvoir m'entretenir avec un être humain de ma nouvelle conquête.

La jeune artiste s'était remise à sa Vierge, Lisbeth avait repris son tricot. Je m'approchai avec le même air d'importance mystérieuse que devait avoir d'Artagnan quand il rapportait d'Angleterre les ferrets de la reine, et, parlant de façon que ma cousine seule pût m'entendre:

--Ma bonne Rosie, je compte sur vous pour n'ouvrir la bouche à personne de ce que vous venez de voir.

En une seconde, elle eut le temps de rougir et de devenir pâle, tenant fixés sur moi ses yeux noirs, honnêtes et francs comme ceux de son grand-père.

--Soyez sans crainte, répondit-elle simplement.

Puis, avec un sourire un peu triste, elle ajouta:

--D'ailleurs, à qui pourrais-je en parler? Je ne vois personne.

--Et vous venez souvent ici?

--Tous les jours.

--Pour peindre des copies?

--Entre nous, je crois que mes originaux ne feraient pas bonne figure au Louvre.

--Mais, grand Dieu! m'écriai-je étourdiment, vous devez avoir tout un musée de copies rue d'Assas. Quand j'irai vous voir, vous me montrerez la collection.

Elle s'était remise à travailler avec le sérieux que, dès son enfance, elle apportait dans toutes ses entreprises.

--Mes copies sont un peu partout, répondit-elle avec plus de mélancolie que d'embarras. Je les vends aux églises qui trouvent les vrais Murillo trop chers.

--Pauvre Rosie! pensai-je. Moi qui l'accusais d'abandonner l'oncle Jean pour le plaisir d'aller barbouiller des toiles! Ce n'est pas son plaisir qu'elle cherche en peignant!

Je me sentais pris, pour cette fille simple et courageuse, d'une grande estime et d'une sincère affection. Et puis elle était ma confidente, la confidente de mon premier secret de jeune homme. Avec le besoin que nous avons tous de revenir au sujet qui nous tient au coeur, je lui dis, très fier du mensonge auquel mes devoirs de gentilhomme m'obligeaient:

--Vous savez, cousine: vous auriez tort de supposer qu'il y a...entre moi et cette dame... des choses... Mais une femme est si vite compromise! A votre âge on ne se rend pas compte de certains dangers.

--Oh! répondit-elle en me regardant encore une fois, j'ai vingt ans par l'âge; mais j'en ai trente par la vie que je mène. Je me sens tellement votre aînée, Gastie!

J'éprouvais je ne sais quel plaisir inconnu à entendre sa voix chaude et, tout en l'écoutant, je venais seulement de remarquer un détail, c'est que, d'un commun accord et sans nous en douter, nous employions le _vous_ depuis une demi-heure, au lieu du _tu_ de notre enfance.

--Pourquoi, lui demandai-je à brûle-pourpoint, ne nous tutoyons-nous pas ici comme à Vaudelnay?

Ma question l'avait contrariée sans doute, car elle éloigna d'un geste brusque son pinceau de la toile.

Je crus comprendre que je l'empêchais de travailler et qu'elle aurait déjà voulu me voir parti.

--Vous venez de le dire vous-même, fit-elle. Nous ne sommes plus à Vaudelnay.

J'eus un élan d'effusion dont je me sentis tout fier. Pourquoi n'apprécierions-nous pas les bons sentiments en nous comme nous les estimons chez les autres?

--Qu'importe? répondis-je. Ne sommes-nous pas de bons camarades comme autrefois? Écoute, Rosie, n'aimerais-tu pas avoir un compagnon dévoué, sûr, qui n'aurait rien de caché pour toi, te consulterait même, au besoin; car je trouve, moi aussi, que tu as l'air d'être mon aînée. Je viendrais te voir souvent. Tu ne sais pas avec quel plaisir je te retrouve. Je t'assure que j'ai bon coeur et que je t'aime bien.

--J'en suis convaincue, dit-elle d'un air quelque peu distrait, tout en commençant à ranger son attirail. Donc nous voilà redevenus bons amis. Quand tu monteras chez nous, si tu désires m'y trouver, n'arrive pas avant cinq heures. Je crains seulement d'être un camarade assez peu amusant. Je ne connais personne et ne sais rien de ce qui se passe.

--Comment peux-tu dire cela? fis-je en riant. Tu es au courant de tout. L'oncle Jean savait par toi le résultat de mes derniers examens.

--Lui dirai-je que nous nous sommes vus? demanda-t-elle sans répondre à ma phrase.

Je fus forcé de convenir qu'il valait mieux ne point parler de ma visite au Louvre, attendu les circonstances délicates qui l'avaient signalée. Nous nous quittâmes en nous promettant de nous revoir bientôt.

XIII

J'étais le plus heureux des hommes, le plus fier aussi: je possédais un trésor dans la personne de madame X***; je savourais les joies de ma première conquête sérieuse. Je ne vivais plus que pour cette femme. Je cherchais à la retrouver dans le monde,--moins aristocratique que celui de mes débuts,--où je la suivais presque chaque soir.

Lorsque des devoirs odieux la tenaient éloignée, je n'avais qu'une seule consolation: penser à elle; un seul désir: en parler. Ce n'était pas que des tentations charmantes ne vinssent, presque chaque jour, mettre ma constance à l'épreuve. On aurait dit, ma parole, que je portais ce nom bien-aimé sur mon chapeau, de même que les matelots arborent en lettres d'or le nom du bâtiment où ils servent. J'ose dire qu'il n'aurait tenu qu'à moi de m'engager sous d'autres couleurs. Coquetteries, regards langoureux, insinuations plus ou moins claires, billets anonymes ou signés, tous les traits de l'arsenal féminin pleuvaient sur moi comme sur une cible vivante. Mais j'avais juré à la reine de mon coeur de l'adorer jusqu'à mon dernier soupir, et j'étais bien résolu à tenir mon serment. Je recevais sans me fâcher les oeillades, les prévenances, voire même les billets; mais je restais de marbre, et cette indifférence, comme il arrive toujours, semblait redoubler l'audace des agressions.

Je n'avais pu m'empêcher, tout d'abord, de parler à quelques amis intimes de la passion qui me dominait. Mais à peine commençais-je à leur vanter les charmes de madame X*** (je serais mort, bien entendu, avant de la nommer), que ces jeunes gens ripostaient par les louanges d'une madame Y*** quelconque et, par le diable! ils avaient l'infamie de la nommer, quelquefois.

Dans ces conditions, l'entretien prenait immédiatement les allures de ces églogues de Virgile où deux bergers s'évertuent, chacun à leur tour, à célébrer l'objet de leur flamme. Tout au contraire, je trouvais chez ma cousine un auditeur, sinon enthousiaste, du moins résigné à m'entendre et, surtout, n'ayant aucun motif personnel pour m'interrompre. Aussi, allais-je la voir assez souvent, presque toujours au musée. Rue d'Assas, nous trouvions un prétexte, à un moment quelconque de ma visite, pour laisser l'oncle Jean à ses livres; nous pouvions alors causer librement.

Certes, je n'avais garde d'oublier que je parlais à une jeune fille dont les oreilles devaient être respectées. Mais Rosie me l'avait avoué elle-même: au point de vue de la raison et du bon sens, elle avait trente ans.

--Pauvre amie! lui disais-je d'un air profond; tu en as dix en ce qui concerne l'amour. Tu ne sais pas ce que c'est!

Alors je commençais de véritables conférences sur ce vaste sujet dans lequel je me sentais passé maître, et, pareil à ces professeurs de minéralogie qui appuient leurs doctrines en tirant des cailloux de leur poche, j'illustrais les miennes en produisant, comme échantillon, quelque billet reçu le matin, quand il était de nature à passer sous les yeux de mon élève.

Parfois, pour dire toute la vérité, l'élève jetait sans s'en douter quelques gouttes d'eau sur les convictions ardentes de son maître. Cette innocente avait la manie des objections. J'y répondais toujours et m'arrangeais pour avoir le dernier mot, mais, de temps à autre, en redescendant l'escalier, je me sentais moins fier de moi, moins satisfait des autres, moins assuré d'un avenir éternel de bonheur. Cette enfant sans expérience avait des profondeurs de logique, des délicatesses de pénétration qui m'étonnaient. Ce que je lui pardonnais le moins, c'était le peu d'envie qu'elle témoignait pour le bonheur que je donnais à une autre, pour celui que j'en recevais. On aurait dit que cet or était du cuivre à ses yeux.

--Va! tu n'y entends rien, m'écriai-je un jour, impatienté; tu es faite pour le pot-au-feu.

--Et toi pour la confiture de roses, me répondit ma cousine. Or le pot-au-feu est l'emblème de ce qui dure; tu t'en apercevras tôt ou tard.

Depuis lors, dans nos grandes discussions, je l'appelais ironiquement « miss Pot-au-feu », à quoi elle ripostait en me demandant des nouvelles de madame « Confiture-de-Roses ». Plus vexé que je n'en avais l'air, je lui disais:

--Enfin, tu l'as vue; tu ne peux pas nier qu'elle ne soit jolie?

--Peuh! répliquait ma cousine avec une moue, beau mérite quand on n'a pas autre chose à faire! Donne-moi seulement sa couturière et sa modiste. Pour le reste, je m'en charge, puisque je sais peindre.

La première fois, je bondis à cette odieuse insinuation. Néanmoins, quand je me trouvai, quelques heures plus tard, en face de madame X***, je ne pus m'empêcher de l'examiner...autrement que je n'avais fait jusqu'alors. Et j'en voulus beaucoup à Rosie d'avoir eu de trop bons yeux. De quoi se mêlait cette petite fille?

Vers la fin de l'hiver, je découvris quelque chose de plus grave, dont je faillis mourir de douleur. Madame X*** était une méprisable coquette, pour ne rien dire de plus, et se moquait de moi, tant qu'elle pouvait, avec un financier non moins connu par ses bonnes fortunes que par sa fortune.

Pendant deux jours la honte m'empêcha d'aller conter ma peine à Rosie. Le troisième je ne pus y tenir tant je me sentais malheureux, et j'étalai mes maux dans la mesure du possible aux yeux de ma confidente.

--Pauvre ami! dit-elle. Je te plains de tout mon coeur.

Sa bouche prononçait des paroles de compassion, mais son visage brillant d'une sorte de rayonnement chantait une autre antienne. Sans doute elle éprouvait cette volupté si chère à toutes les femmes de pouvoir dire:

--Je l'avais bien prévu!

Elle ne le dit pas toutefois, et sagement elle fit, car je crois que je l'aurais battue.

--Ah! Rosie, m'écriai-je. Que va-t-il arriver de moi? Je ne me consolerai jamais. La fausse créature!

--Bon, fit-elle, d'autres te consoleront. Si je sais lire, il y a de par le monde quelques bonnes âmes toutes prêtes à réparer les torts de madame Confit....

Mes traits durent prendre un aspect terrible à cette plaisanterie, car ma cousine s'arrêta court.

Au bout d'une semaine, mon désespoir n'était pas calmé et je ne pouvais plus voir Paris en peinture. Je voulus essayer d'aller dans le monde par redoublement. Hélas! la vue seule d'une femme me soulevait le coeur. Les unes m'exaspéraient par un air de moquerie insupportable que je croyais voir percer sous leur sourire. Les autres m'indignaient par je ne sais quelle expression de joie discrète. Supposaient-elles, par hasard, qu'elles allaient recueillir la succession de mon infidèle!

--Ah! Rosie, m'écriai-je un jour, il est dur d'avoir mon âge, et de mépriser déjà toutes les femmes.

--Toutes? fit-elle en levant sur moi de grands yeux sévères.

--Oui, toutes! répondis-je en frappant du pied; à l'exception d'une sainte qui est ma mère.

--Et moi? demanda-t-elle avec un regard tout différent, le regard mouillé de la Rosie d'autrefois.

La question était si drôle dans sa bouche que je retrouvai la force de répondre par une plaisanterie.

--Oh! vous, miss Pot-au-Feu, vous n'êtes pas une femme, et je vous en félicite bien sincèrement.

La Providence eut pitié de moi. Le lendemain même j'apprenais qu'un de mes amis intimes venait d'acheter un yacht, et qu'il partait la semaine suivante pour une croisière dans les mers de Grèce et dans le Bosphore. Je courus chez lui et m'informai s'il pouvait me donner une cabine.

--Sauf la mienne, dit-il, je peux te les donner toutes. Je n'emmène personne.

--Allons donc! Ce grand voyage à toi tout seul? Quelle idée!

--Mon cher, je te préviens loyalement que je serai un compagnon lugubre. Je quitte la France pour tâcher d'oublier un grand chagrin de coeur, une cruelle ingratitude.

Je pris sa main et la broyai silencieusement dans la mienne.

--Et moi, dis-je à mon tour, je pars pour que la perfide qui m'a tué n'ait pas le plaisir de savourer mon agonie.

Ainsi lancés, nous nous montâmes la tête mutuellement. Heureusement qu'il s'agissait d'une simple promenade en yacht. Si nos jeunes désespoirs avaient suivi la direction moins hygiénique du revolver ou du poison, je tiens pour certain que nous nous serions grisés de nos paroles jusqu'à commettre quelque bêtise irréparable.

Séance tenante, nous délibérâmes sur bien des choses, notamment sur la question de savoir comment nous partirions. Mon ami tenait pour une disparition silencieuse et digne, quelque-chose comme « un chagrin qui sombre dans l'inconnu », je me souviens encore de ses paroles.

Quant à moi j'étais d'un avis tout opposé.

--Pourquoi nous enfuir comme des voleurs quand c'est nous qui sommes volés, trahis, méconnus!

Je n'étonnerai personne en disant que mon opinion l'emporta. Nous commençâmes nos adieux, promenant partout nos airs accablés, comme les gens qui ont eu un duel promènent leur bras en écharpe.

Trois jours après, chacun savait dans le cercle de mes amis et connaissances que j'allais expirer d'un amour malheureux sur quelque rivage désolé de l'Archipel. Je n'avais prononcé aucun nom, trouvant la moindre indiscrétion, même en pareil cas, indigne d'un gentilhomme. Et cependant je pus constater que personne ne s'y trompait. C'était à croire que les bontés de madame X*** à mon égard, puis sa perfidie odieuse, avaient été affichées à la mairie parmi les publications de mariage.

O sublime lâcheté d'un coeur épris! J'adorais plus que jamais l'infidèle; j'aurais oublié tout orgueil sur un signe de sa main. Par je ne sais quel besoin d'humiliation volontaire, j'en fis l'aveu à ma cousine en lui disant adieu, la veille de mon embarquement.

--_Elle_ sait que je pars, dis-je. Il est impossible qu'elle l'ignore. Je l'ai raconté à cent personnes. Me laissera-t-elle m'éloigner ainsi? Ne vais-je pas trouver, en rentrant chez moi tout à l'heure, un billet avec ce simple mot: « Restez! » Ne m'écrira-t-elle pas, dans quelque temps, d'interrompre mon voyage et de venir reprendre ma chaîne.

Ma cousine ne répondit pas, et l'air ennuyé de son visage me fit souvenir que, malgré les trente ans qu'elle se donnait, ses oreilles ne devaient pas en entendre davantage.

--Et toi, Rosie, dis-je pour quitter le sujet brûlant, je pense que tu m'écriras?

--Bah! fit-elle. Pour te parler de quoi? Mes lettres seraient mortellement ennuyeuses.

--Mais non, mais non, protestai-je poliment. Tu me parleras de toi, de ta peinture, de l'oncle Jean. Tes lettres me feront le plus grand plaisir, au contraire. Je sais que tu es pour moi une amie dévouée et, quand le coeur souffre....

Je m'arrêtai, vaincu par l'émotion. Ma cousine me répondit avec un soupir résigné:

--Je t'écrirai puisque tu l'exiges. Ton adresse?

--Poste restante, à Constantinople.

Nous rejoignîmes l'oncle Jean et je pris congé de lui avec une cordiale poignée de mains. Je plantai deux gros baisers sur les joues de ma cousine, et je rentrai chez moi pour achever mes malles. J'avais prévenu mes parents que j'allais faire une excursion de deux mois, m'excusant sur la soudaineté du départ de ne point aller leur dire adieu.

« Je t'approuve, m'avait écrit mon père. A ton âge il est bon de voyager. Regarde bien pour te souvenir des belles choses que tu auras vues, pour nous les raconter au retour. Je t'envie. Comme tu vas t'amuser! »

Pauvre père, il ne se doutait pas que je partais avec la mort dans l'âme! Il parlait de retour.... Le voyageur dont le désespoir conduit les pas sait-il où, quand, comment se terminera son odyssée?

Le moment du départ était arrivé sans que mon infidèle eût donné signe de vie. Mon ami et moi avions l'air de deux condamnés à mort, lorsque la _Galathée_ nous emporta loin des côtes de la Provence, sur lesquelles nos yeux abattus cherchaient en vain deux ombres ingrates et oublieuses.

XIV

Que les âmes compatissantes se rassurent. La montagne glacée de désespoir qui m'écrasait, le coeur sembla se fondre à mesure que le charbon diminuait dans nos soutes. Il faut que l'air de la Méditerranée possède des propriétés singulièrement consolatrices, car nous n'avions pas encore touché à Naples que j'entrevoyais déjà la possibilité de vivre avec ma blessure.

--Je souffrirai jusqu'à mon dernier jour, pensais-je en voyant fuir le sillage bleu, lamé d'argent par l'hélice infatigable. Mais je sens que j'aurai la force de ne pas mourir. Seulement, qu'on ne me parle plus jamais d'amour! Que l'ironie de ce mot odieux ne frappe plus jamais mes oreilles! Une seule femme pourra se faire gloire d'avoir vaincu, subjugué, trahi Gaston de Vaudelnay. Que les autres en prennent leur parti! Désormais il défie tous leurs décevants artifices.

Quand nous reprîmes la mer, après une visite à Pompéi, cette belle morte dont le suaire de cendres s'est écarté sous des mains profanes, il me semblait que le souvenir de madame X*** et celui de toutes ces beautés dont je venais de contempler les appartements et les bijoux, comptaient un nombre de siècles à peu près égal.

En longeant les côtes de Cythère,--nous aurions rougi de perdre une heure pour y aborder,--je souriais avec orgueil comme si j'eusse contemplé la capitale dévastée d'un ennemi désormais impuissant. Ah! qu'il faut se garder de ces inutiles fanfaronnades!

Au Parthénon, sous ces colonnes aux tons d'ocre parmi lesquelles semble glisser encore la blanche tunique aux longs plis de la chaste déesse, des voix mystérieuses, mêlées à l'encens des sacrifices, chantaient à mes oreilles:

--Vis sans aimer, et tu vivras heureux!

Et déjà j'éprouvais je ne sais quel vague bonheur de vivre, de respirer l'odeur des jasmins flottant à travers les rues poudreuses, de suivre d'un regard charmé les jeunes Athéniennes aux yeux noirs, allant remplir leurs amphores à la fontaine.

Enfin l'avouerai-je? Tandis que je gravissais les pentes de Galata pour aller prendre mes lettres à la poste française de Constantinople, une pensée me préoccupait:

--Pourvu qu'_elle_ ne m'ait pas écrit de revenir!

Car j'aurais été l'homme le plus contrarié du monde s'il m'avait fallu dire adieu si vite à cet Orient que j'entrevoyais à peine et qui déjà me captivait. Oh! la ville sainte avec ses minarets et ses coupoles noyés dans la verdure! Oh! le Bosphore avec sa double bordure de palais endormis! Oh! les musulmanes drapées dans leurs satins clairs, laissant voir à travers la mousseline complaisante du _yachmak_ leurs grands yeux noirs, si provocants sous la frange des cheveux dorés par le henné!....

Trois lettres seulement m'attendaient à la poste: deux sur lesquelles je comptais, celle de ma mère et celle de Rosie, la troisième d'une écriture inconnue, ronde, moulée comme les caractères d'un écrivain public. L'enveloppe carrée, en papier jaune, avait les allures froides d'une correspondance d'affaires. Il ne faut pas se fier aux apparences. Voici ce que je lus dans la missive mystérieuse que j'avais ouverte tout d'abord:

« Monsieur,

» Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois dans un salon qui porte un des plus vieux blasons de France, mais je ne vous nommerai pas les maîtres de la maison, pas plus que je ne vous laisserai deviner qui je suis moi-même.

» Vous voudriez savoir au moins quels ont été nos rapports, si nous avons souvent causé, dansé ensemble, ce que nous nous sommes dit, si je vous ai plu, si vous m'avez fait la cour. Peut-être avez-vous la curiosité--flatteuse pour moi--de connaître mon impression sur votre personne. Voilà bien des questions, mais vous n'aurez de réponse qu'à la dernière. Vous intéresserait-elle moins que les autres? Avouez que non.

» Eh bien, monsieur, je pense de vous des choses...que je me suis bien gardée de vous dire, ou même de vous laisser soupçonner. Mais, s'il vous plaît, n'allez pas croire que c'est par modestie ou par crainte de vos dédains. Je connais vos goûts. Je vous ai trouvé parfois moins difficile pour d'autres femmes qu'il ne vous serait, à coup sûr, permis de l'être. J'ai constaté en vous des... indulgences faites pour encourager de moins modestes que moi--et de plus mal partagées. Mais qu'aurais-je gagné à me faire ouvrir les portes du temple? Je m'y serais trouvée en trop nombreuse compagnie! Je ne comprends que les chapelles bien fermées, avec un seul tabernacle et une lampe qui brûle fidèlement, sans jamais s'éteindre. Vos enthousiasmes, autant que je puis croire, ressemblent à ces décors de feu d'artifice qui s'embrasent tout à coup et disparaissent très vite, pour faire place au numéro suivant du programme.

