# Ma Cousine Pot-Au-Feu

## Part 2

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Ce fut tout. Mais au bruit de mouchoirs qui s'éleva derrière nous parmi les domestiques du sexe faible, je compris que le jeune Antoine-René-Gaston de Vaudelnay était le seul à ne pas savoir de quelle malade il s'agissait.

D'autres, à ma place, n'auraient pu se tenir plus longtemps de faire des questions. Pour moi, dont les meilleurs amis critiquent le caractère opiniâtre, le résultat fut tout différent. J'aurais vu démolir pierre par pierre le château sans ouvrir la bouche pour demander la cause du cataclysme. Au fond, je m'attendais à ce que les explications viendraient d'elles-mêmes, en quoi je me trompais. Évidemment mon fier silence faisait les affaires de tout le monde.

Deux autres jours se passèrent ainsi, avec de nouveaux cierges de cire à l'église et de nouveaux _Pater_ à la prière du soir. Le troisième jour, un télégramme arriva d'assez bon matin, et toute la famille, sauf moi bien entendu, se réunit presque aussitôt dans le cabinet de ma grand'mère, fait absolument sans exemple, car, entre l'heure de la messe et celle du déjeuner, le sanctuaire ne s'ouvrait pour personne sauf la cuisinière, la femme de charge, le charretier chargé des commissions à la ville, et les religieuses du village préposées au soin des malades et des pauvres. Mais, ce jour-là, toutes nos habitudes semblaient bouleversées. Le déjeuner fut retardé d'un gros quart d'heure, et ma mère partit pour Poitiers après une longue conversation avec sa belle-mère et ses tantes. Mérinos, crêpe, drap noir, couturière, modiste, gants de filoselle, ces mots significatifs avaient frappé mes oreilles pendant une heure. Quelqu'un de proche était mort, mais qui? Ce n'était pas mon oncle, car j'avais entendu cette phrase prononcée par ma grand'mère:

--Je pense que ce pauvre Jean va revenir tout de suite.

Le soir, à la prière, mon grand-père dit, pour toute oraison funèbre:

--Nous allons réciter un _De profundis_ à l'intention de ma nièce qui sera enterrée demain en Angleterre.

A ce seul mot de _De profundis_, quelques sanglots éclatèrent discrètement, mais non pas chez « les maîtres ». Selon toute apparence, ma grand'mère et mes tantes avaient pleuré toutes leurs larmes en leur particulier, car leurs yeux étaient fort rouges. D'ailleurs, s'abandonner à l'émotion devant les domestiques, c'était une petitesse dont l'idée ne leur serait pas venue.

Quant à moi, je savais à cette heure qu'une mienne parente venait de mourir en Angleterre; mais c'était tout. Le degré de la parenté, le nom, l'âge, l'état civil de la défunte, autant de mystères pour moi. Au fond du coeur, j'étais révolté de cette ignorance où l'on me laissait. Le soir, en me déshabillant, ma mère me fit essayer un costume de deuil. A ce coup, je ne pus y tenir plus longtemps.

--Ce sera sans doute la première fois, dis-je d'un air sombre, que l'on verra quelqu'un prendre le deuil sans savoir le nom de la personne qui vient de mourir.

--Comment! s'écria ma mère. Personne ne t'a rien dit?

--Non, répondis-je; mais je ne demande rien. Que les autres gardent leurs secrets; moi je garderai les miens, quand j'en aurai.

Dieu sait que la menace, de longtemps, n'était pas dangereuse. Néanmoins ma mère, prise d'émotion, de remords peut-être, m'attira sur ses genoux et m'embrassa.

--Mon cher enfant! s'écria-t-elle, on ne t'a rien dit! C'est que, vois-tu, nous avons tous été si...si troublés...à cause du pauvre oncle Jean.

--Mais enfin, qui est mort? demandai-je, renonçant pour cette fois à mon expectative hautaine.

--C'est sa fille qui est morte.

--L'oncle Jean était marié?

Ma pauvre mère leva les yeux vers le ciel avec l'angoisse d'un pilote égaré parmi les écueils, cherchant sur la côte la lueur salutaire du phare.

--Il a été marié longtemps, répondit-elle. Ta tante est morte, ne laissant qu'une fille, celle qui vient de mourir à son tour.

--Comment donc, demandai-je, résolu à tout savoir pendant que j'y étais, comment donc se fait-il qu'on ne m'ait jamais parlé de la vie ni de la mort de ma tante? Comment s'appelait-elle? Ne demeurait-elle pas à Vaudelnay?

L'idée d'un membre quelconque de la famille habitant ailleurs qu'au château, mais, par-dessus tout, l'idée de l'oncle Jean marié, père, me plongeaient dans une surprise qui restera l'une des plus considérables de ma vie. Ma mère me répondit:

--Ton oncle avait épousé une jeune fille italienne dans un de ses voyages. Ta tante n'est jamais venue ici. Personne de la famille ne l'a jamais vue.

--Mais sa fille, celle qui vient de mourir? demandai-je.

--Celle-là non plus. Il ne faut pas en parler, surtout à ton oncle, quand il sera de retour.

J'ouvrais déjà la bouche pour un _pourquoi_ passablement justifié, il faut en convenir, mais je devinai sur le visage de ma mère un tel sentiment de contrariété à la seule idée de cette question prévue, que je renonçai à en savoir davantage pour le moment. D'ailleurs, ce qui se passait depuis quatre jours, ce que j'avais appris ce soir-là était déjà pour mon esprit une pâture suffisante. Enfin j'avais pour ma mère une véritable adoration, et la crainte de lui déplaire, à défaut de la discipline sévère où j'étais élevé, m'aurait fermé la bouche. Feignant un calme que je n'avais guère, je répondis:

--C'est bien, maman, je ne dirai rien. Soyez tranquille!

Un de ces bons baisers, tant regrettés à l'heure où ils manquent, me récompensa de ma soumission, et je fis semblant de m'endormir. Mais, de toute la nuit, je ne pus fermer l'oeil, et, dans l'obscurité de ma chambre d'enfant, je voyais toujours « la femme de l'oncle Jean », l'Italienne qu'aucun membre de la famille n'avait jamais connue. Je me la figurais, d'après une gravure d'un de mes livres, très brune, avec de grands yeux noirs et de lourdes nattes retenues par les boules d'or de deux épingles. Je l'apercevais distinctement, avec sa serviette pliée en carré sur sa tête, son collier de corail au cou, son corsage blanc aux manches bouffantes, et le panier rempli de fleurs qu'elle portait, sans doute pour son agrément, car il m'était impossible d'admettre que la baronne de Vaudelnay vendît des roses comme la première Transtévérine venue.

Au jour naissant, le sommeil s'empara de moi pour une heure, et lorsqu'on vint me réveiller pour la messe, qui réunissait chaque matin la plupart des habitants du château, il me sembla que je sortais d'un rêve compliqué et fatigant. Mais en voyant, un quart d'heure plus tard, des flots d'étoffe noire s'engouffrer dans le banc de famille, en apercevant les ornements funèbres sur les épaules du curé, dont j'étais régulièrement l'acolyte, il me fallut bien me rendre à l'évidence.

D'ailleurs, sauf l'absence de l'oncle Jean, la couleur de nos costumes et une recrudescence effroyable dans la sévérité de la discipline, rien n'indiquait que les Vaudelnay venaient de perdre un des leurs, et ma pauvre cousine,--j'aurais eu bien de la peine à la désigner par son prénom,--ne faisait guère plus de bruit après sa mort qu'elle n'en avait fait pendant sa vie.

Mais cette tranquillité trompeuse ne devait pas durer longtemps.

IV

Deux jours après, une heure avant le dîner, la nuit déjà tombée, j'étais dans le vestibule, occupé à la manoeuvre de mes soldats de plomb, lorsqu'une voiture s'arrêta devant la porte. Au bruit des grelots fêlés, j'avais reconnu un carabas de louage de la ville; je sortis précipitamment, laissant mes troupes se tirer d'affaire toutes seules, pour savoir qui venait chez nous si tard sans être attendu. J'avais oublié tout à fait l'oncle Jean, disparu déjà depuis plus d'une semaine. C'était lui, mais j'eus peine à le reconnaître sous les manteaux et les cache-nez qui le couvraient. Aussi bien, depuis que je savais son histoire, un peu superficiellement, il faut l'avouer, il me semblait que ce n'était plus le même homme. Ce fut donc avec une sorte de timidité que je m'avançai vers lui pour lui souhaiter la bienvenue; mais il parut à peine faire attention à moi.

--Bonsoir, bonsoir! me répondit-il en me tournant le dos, pour prendre dans les profondeurs ténébreuses de la voiture un paquet lourd et volumineux que lui tendit une ombre à peine visible.

Il monta, non sans un peu d'effort, les marches du perron, tandis que l'ombre, une ombre féminine autant qu'on pouvait en juger, mettait pied à terre à son tour.

--Ouvre-moi la porte du salon, commanda-t-il d'une voix brève.

J'obéis; nous entrâmes dans la vaste pièce à peine éclairée par une lampe brûlant sous son abat-jour au milieu de l'immense table. Mon oncle se dirigea vers un canapé, y déposa son fardeau, écarta quelques plis d'étoffe et j'aperçus, on devine avec quelle surprise, une petite fille endormie.

J'eus peine à retenir un cri d'effroi, d'abord parce que l'enfant, dans une immobilité rigide, avait l'air d'une morte, et ensuite parce que mon pauvre oncle, cité dans toute la province, huit jours plus tôt, pour sa verdeur étonnante, semblait avoir tout à coup vieilli de vingt ans. Il était brisé, courbé, déformé, pour ainsi dire, comme il arrivait à mes soldats de plomb lorsque, d'aventure, mon pied se posait sur eux. Son beau visage, naguère si plein d'une énergie que certains jugeaient trop hautaine, s'était détendu comme un masque mouillé. On n'y lisait plus qu'une sorte d'humilité douloureuse, un doute de soi-même et de toutes choses, navrants même pour un observateur aussi peu profond que je l'étais alors. Je restais là, les yeux et la bouche ouverts, ne sachant que dire et que faire, plus attristé que curieux, sentant que j'allais fondre en larmes si la situation se prolongeait encore une minute. Fort heureusement mon oncle y mit fin en me disant d'une voix qui me parut très dure:

--Monte chez ta grand'mère et prie-la de venir ici toute seule; toute seule, tu entends? Vas vite, ne dis rien de plus.

J'escaladai l'immense escalier en quelques bonds. Je me sentais devenir à la fois très grand, à cause du rôle que le hasard me donnait dans ce qui me paraissait un drame à peine vraisemblable, et très petit par le sentiment que j'avais de mon inexpérience et de ma faiblesse en face de ces événements inouïs.

--Grand'mère, m'écriai-je tout essoufflé, oubliant un peu l'étiquette respectueuse qui était de règle à Vaudelnay, il faut descendre au salon, tout de suite, tout de suite! Et surtout n'amenez personne. Ah! mon Dieu! si vous saviez!....

Une jeune femme, à ce message délivré si prudemment, serait tombée dans une crise de nerfs. Mais ma vaillante aïeule en avait vu bien d'autres, comme beaucoup de ses contemporaines. Elle se leva de son fauteuil, remit dans sa poche quelque chose qui, sans doute, était son chapelet, et m'examinant de la tête aux pieds, me demanda:

--Qu'y a-t-il donc? Une visite?

--L'oncle Jean! répondis-je en mettant un doigt sur mes lèvres, et en parlant presque à voix basse.

Là-dessus je m'éloignai, ou pour mieux dire je m'enfuis, trouvant que c'était encore le meilleur moyen de n'être pas obligé de « dire autre chose ». Dans le fond de moi-même, j'étais assez flatté de renverser les rôles. A cette heure, c'était moi qui laissais les autres se creuser la tête et qui refusais de répondre à leurs questions.

Pour être franc, j'avais peu de mérite à ne pas y répondre. D'où tombait cette petite fille endormie? Au retour de chacun de ses voyages, l'oncle Jean,--c'était une habitude chez lui,--rapportait à Vaudelnay quelque animal exotique, généralement assez mal reçu. Serins de Hollande, marmottes des Alpes, chiens des Pyrénées, tortues d'Egypte, singes d'Algérie, j'avais vu successivement tous ces échantillons du règne animal sortir de ses bagages. Mais une petite fille! c'était du nouveau, et tout en redescendant l'escalier sans fermer les portes derrière moi,--décidément nous étions en pleine anarchie,--je me demandais:

--Va-t-on lui faire, à elle aussi, une cage où j'irai lui porter du lait et des coeurs de laitue, à l'heure de mes récréations?

Quand je rentrai dans la pièce, la nouvelle acquisition de l'oncle Jean dormait toujours, et son propriétaire, agenouillé devant le canapé, la dévorait des yeux. De temps en temps il échangeait des sons inintelligibles avec une femme d'aspect modeste, encore jeune, coiffée d'un objet bizarre en paille noire, qui se tenait debout, le regard fixé sur l'enfant, sans faire plus d'attention à ce qui l'entourait, voire même à mon humble personne, que si elle eût été là depuis dix ans. L'oncle Jean, à la fois radieux et absorbé, semblait ravi dans l'extase de la prière, et je ne pus m'empêcher de me dire que je ne l'avais jamais vu si dévot, même le dimanche, au moment de l'élévation de la messe.

Nous étions là, rangés comme les animaux de la Crèche autour de l'enfant Jésus, quand ma grand'mère fit sont entrée. Mon oncle resta comme il était, mais il fit un quart de conversion sur ses genoux, si bien que ce fut à la châtelaine de Vaudelnay qu'il semblait, à cette heure, adresser sa prière.

--Ma soeur, dit-il, d'une voix très douce, presque craintive (et cependant je voyais le sillon tracé par la balle dans le crâne de ce pusillanime), ma soeur, _elle_ avait une petite fille. Voulez-vous, pour la grâce du bon Dieu que vous aimez tant, recevoir chez vous la pauvre orpheline sans abri?

J'ai vu depuis, dans plus d'un oeil féminin, les éclairs des passions, des tendresses, des enthousiasmes qui peuvent y luire, effrayantes ou sublimes. Jamais je n'ai vu la bonté, la compassion, la charité avec sa douce flamme, embellir à ce point un visage resté plein de grâce sous ses cheveux blancs. O grand'mère, comme je vous remercie d'avoir fait comprendre à ma jeune tête blonde ce que ma vieille tête grise croit encore aujourd'hui, elle qui a désappris tant d'autres articles de foi du symbole humain!

Oui, toutes les raisons qui peuvent nous faire tomber à genoux devant les femmes, la meilleure de toutes est leur bonté--quand elles sont bonnes.

On n'arrive pas à onze ans, même dans un château du Poitou sous la deuxième république, sans avoir lu beaucoup d'histoires d'enfants recueillis par des âmes charitables, et Dieu sait qu'il n'existait pas, de Tours à Angoulême, une chrétienne plus charitable que la marquise de Vaudelnay. Je m'attendais donc, surtout après le regard que je viens de décrire, à voir ma grand'mère étreindre sa petite nièce dans ses bras, car je comprenais bien que c'était la petite-fille de mon oncle, ma cousine issue de germains, qui dormait là d'un sommeil déjà résigné, comme un agneau séparé le matin de sa mère. J'avais envie de crier à mon oncle:

--Mais relevez-vous donc! On dirait que vous demandez quelque chose de difficile!

Probablement que le pauvre baron savait mieux que moi la difficulté de ce qu'il demandait, car il restait à genoux, un oeil sur le visage de l'enfant ou les premières contractions du réveil se manifestaient, l'autre sur ma grand'mère qui, à cette heure, semblait réfléchir. Ah! si l'on m'avait dit la veille que « notre maîtresse », ainsi que l'appelaient les villageois, aurait eu besoin de _réflexion_ pour accueillir non pas une pauvre orpheline sortie du sang des Vaudelnay, mais la fille de la plus inconnue des mendiantes!

Comme si elle avait voulu gagner du temps, ma grand'mère fit cette question que je ne pus m'empêcher de trouver au moins inutile dans la circonstance:

--Mon pauvre Jean, pourquoi ne nous avez-vous pas dit qu'_elle_ avait une fille?

L'oncle répondit en serrant les mâchoires, comme s'il avait broyé ses paroles avant de les laisser sortir:

--Tout simplement parce que je n'en savais rien.

--Pauvre mignonne! Elle vous ressemble.

J'avais toujours _considéré_ les jugements de ma vénérable aïeule comme infaillibles; mais, cette fois, le doute pénétra dans mon âme. Si ce petit visage rose entouré de cheveux noirs emmêlés ressemblait à cette figure aux tons de parchemin, coupée durement d'une moustache grise, surmontée d'une chevelure taillée en brosse, on pouvait aussi bien dire que je rappelais les diables cornus sculptés dans le portail de Sainte-Radegonde.

--Attendez-moi, dit soudain ma grand'mère; je vais parler à celui qui est le maître ici. Espérons qu'il cédera.

Sur ces entrefaites, l'enfant s'était éveillée et tournait autour d'elle, sans remuer la tête, des yeux effarés, si noirs qu'on aurait dit deux petits globes de charbon nageant dans deux cuillerées de lait. Mon aïeule demanda:

--Comment se nomme la petite?

--Rosamonde.

Je vis que ce nom bizarre ne produisait pas une impression excellente sur celle qui l'entendait. Néanmoins la châtelaine se penchait tendrement sur sa petite-nièce pour l'embrasser, lorsque l'enfant, à la vue de ce visage inconnu qui s'approchait du sien, se mit à pousser des cris de Mélusine.

--Pour l'amour du ciel, faites-la taire! s'écria ma grand'mère en se retirant, un peu découragée.

Moi je pensais:

--Rosamonde, ma chère, vous faites une fameuse bêtise pour vos débuts à Vaudelnay. Ne pas vouloir embrasser grand'mère!

Déjà la femme au chapeau de paille noire s'était approchée de sa pupille et cherchait à l'apaiser, en lui parlant dans cette même langue mystérieuse.

--Attendez-moi, répéta mon aïeule. Je vais parler à mon mari. Toi, Gaston, va travailler à tes devoirs jusqu'au dîner.

V

Tout on faisant semblant de travailler, je prêtais l'oreille pour deviner le sort de la pauvre Rosamonde, mais le château était si grand qu'on aurait pu donner un bal à une extrémité, et célébrer des funérailles à l'autre, sans que les invités respectifs à chacune des cérémonies en éprouvassent la moindre gêne.

Toutefois quand j'entrai dans la salle à manger, une bonne heure plus tard, je crus comprendre que tout était arrangé pour le mieux. A l'autre bout de la longue table, en face de ma chaise, un fauteuil d'enfant très haut sur pieds, ma propriété d'autrefois, supportait déjà mademoiselle Rosamonde. Et telle était la discipline sévère de Vaudelnay que tout le monde prit sa place sans paraître faire attention à la nouvelle venue qui, tout au contraire, dévisageait avec une sorte d'effroi--silencieux, Dieu merci!--toutes ces figures inconnues. Elle mangeait sans rien dire, d'assez bon appétit, servie par sa gouvernante, couvée à la dérobée par les regards de huit paires d'yeux ou plutôt de sept, car le chef de la famille ne tourna pas une seule fois le visage du côté de la pauvrette. A la fin, elle prit le parti de s'endormir, à mon grand effroi, car je savais par expérience de quels châtiments une pareille infraction aux convenances était punie. J'aurais voulu être à côté d'elle pour la pincer et lui épargner les désagréments qui l'attendaient. Mais il faut croire que, pour ce premier soir, l'amnistie était prononcée d'avance, car personne n'eut l'air de rien voir. Le moment venu de se rendre à l'office pour la prière, mon oncle dit quelques mots en anglais--j'ai fait depuis de sérieux progrès dans cette langue--à la gouvernante de sa petite-fille, qui fut doucement tirée de son sommeil. Tous trois, alors, se dirigèrent vers la porte de droite qui conduisait aux appartements, tandis que le reste de la famille gagnait la porte de gauche, celle de la galerie. A ce moment, la crise reculée ou dissimulée jusqu'à cette heure éclata, lorsque personne ne l'attendait. Mon grand-père s'arrêta court, se tourna vers le groupe des dissidents et d'une voix d'autorité qu'on entendait rarement, que je n'entendais jamais sans frissonner de tous mes membres, il demanda:

--Pourquoi cette enfant ne vient-elle pas prier avec tout le monde?

Un léger tressaillement se fit voir sur les traits de l'oncle Jean, comme à l'approche d'un danger. Il répondit ces paroles qui tombèrent lourdement au milieu du silence général:

--Parce qu'elle est protestante, mon frère.

On peut être certain, dans le sens le plus rigoureux du mot, que les murs du château n'avaient rien entendu de semblable jusqu'à cette heure. Dieu me garde de réveiller des souvenirs sur lesquels vont s'entasser rapidement, désormais, les couches de poussière des générations devenues indifférentes. Si j'ai lieu d'être fier de l'histoire des Vaudelnay à toutes les époques, je ne crains nullement d'avouer que j'en effacerais de bon coeur plus d'un épisode, par trop accentué dans le sens contraire aux principes religieux professés alors par la pauvre Rosamonde. Mes aïeux avaient la main lourde quand ils estoquaient au nom du roi; mais quand la religion se mettait de la partie, leur main devenait massue, et gare à qui passait à portée des coups! En ces temps-là je n'aurais pas donné une drachme de la vie d'un des nôtres, s'il eût osé faire, en face du chef de la famille, une profession de foi du genre de celle que je venais d'entendre.

Pour tout le monde, le siècle avait marché et le règne de Louis-Philippe, sur bien des points, n'avait eu que des rapports éloignés avec ceux de Charles IX et de Louis XIV. Mais mon grand-père en était encore, lui, à peu de chose près, à la révocation de l'Édit de Nantes, car, depuis la prise de la Bastille survenue quand il avait vingt-cinq ans, l'horloge de l'histoire semblait s'être arrêtée chez nous, comme il arrive dans les maisons secouées par un tremblement de terre.

Il est probable que le cher vieillard ne fut guère plus ébranlé par la nouvelle du supplice de Louis XVI qu'il ne le fut ce soir mémorable où il apprit que la petite-fille de son frère était protestante. Il va sans dire que j'étais incapable de faire alors les réflexions qui précédent. Mais je sens encore aujourd'hui le frisson qui passa dans mes épaules au regard que le chef de ma famille jeta sur l'innocente renégate. Heureusement, dans cette génération, l'on restait maître de ses nerfs même en présence de l'échafaud.

Mon grand-père ne dit pas un mot; sans doute parce qu'il sentait sur ses lèvres un mot irréparable et qu'il voulait se recueillir avant de rendre sa sentence. La troupe fidèle reprit sa route vers la terre promise de l'office où l'on allait prier, précédée, en guise de colonne de feu, par le vieux François portant une des lampes. Le trio rebelle continua sa route vers le désert du salon et, comme j'étais d'assez grande force en histoire sainte, je ne pus m'empêcher de comparer le sort de mon oncle à celui d'Agar, disparaissant avec son fils dans la profondeur des solitudes désolées.

La prière eut lieu comme à l'ordinaire, sauf que l'examen de conscience fut prolongé par mon grand-père dans des proportions absolument invraisemblables. N'ayant pas, à cette époque, une provision d'iniquités suffisante pour m'occuper si longtemps, je pensais à ma jeune cousine.

--Pauvre petite! me disais-je. Comme il est dur de penser qu'elle grillera dans l'enfer pendant l'éternité, de compagnie avec le chapeau de paille noir de sa bonne, tandis que j'aurai en partage les joies du paradis, moi et tous ceux qui sont agenouillés là, par terre ou sur des chaises, même le jardinier mon ennemi auquel, je l'espère du moins, Dieu fera la grâce de pardonner avant sa dernière heure!

Ainsi qu'on peut le voir, je n'étais pas, en théologie, de l'école des liguoristes, puisque je damnais la pauvre Rosamonde sans aucune rémission, sur sa seule qualité d'hérétique. Mais son sort en ce bas monde était moins facile à régler.

--Jamais, pensais-je tristement, on ne lui permettra de passer la nuit sous le même toit que nous. Que deviendra-t-elle? Sur quelle pierre, sous l'abri de quel buisson reposera-t-elle sa tête? Aussi, quelle idée d'être protestante!

