Ma conversion; ou le libertin de qualité
Chapter 9
Je passais ainsi ma vie au milieu des talents et des ridicules; mais ma bougresse m'ennuyait; elle jure comme un charretier; pas la moindre ressource avec elle; elle ne sait que foutre, encore brutalement. Un dernier trait me la fit planter là. Un soir, en sortant du spectacle, j'entre chez elle; elle allait souper en ville, et moi aussi. Peut-on partir sans faire graisser ses bottes? Je m'asseois sur une chaise; elle se met sur moi, et je la fous. Dans le plus fort du plaisir, et feignant de perdre la tête, la gueuse ne la perdit pas. Ma montre était superbe, elle en avait envie; l'escamoter lui parut joli; elle la tire doucement et la met dans sa poche. Aussi chatouilleux qu'elle, je m'en aperçois et je parviens à lui dérober la sienne, qui était d'un grand prix; nous nous quittons. Le lendemain, grandes inquiétudes de sa part, plaisanteries de la mienne... pour dénoûment: -- Vous êtes une effrontée coquine, lui dis-je, je vous rends votre montre; gardez la mienne, vous l'avez profanée; ma seule vengeance sera de répandre ce trait odieux; il est neuf et vous fera honneur... Elle jura; je lui fis la révérence et je sortis.
Il faut donc jeter le mouchoir... Allons, Dorville, tu seras ma sultane. Ma foi! Elle en vaut la peine. Une taille de nymphe remplie de grâces; le plus bel incarnat anime son teint de blonde; ses grands yeux bleus ne demandent qu'à mourir pour ressusciter... On se retrouve du moins avec celle-là; ma cuisinière m'avait dégoûté. Nous commençâmes par coucher ensemble, et ma nuit fut éloquente et décisive. Je m'établis maître de la maison. J'avais sous moi un intendant avec qui il fallait des ménagements, parce qu'il payait la dépense; je suis bon diable, je lui laissai la chambre libre.
Cette nouvelle jouissance me plaisait beaucoup; tous les raffinements de la volupté nous enivraient tour à tour. Je la trouve un matin dans son cabinet de bain; elle en sortait comme Vénus Anadyomène, parée de sa seule beauté; une jambe était encore dans la baignoire; elle appuyait l'autre sur un fauteuil; ses beaux cheveux flottaient sur ses épaules: sa main caressait une gorge d'albâtre; elle contemplait tous ses charmes avec un doux sourire; placé dans l'embrasure de la porte que j'avais entr'ouverte, observateur bandant, je jouissais de ce spectacle délicieux, et le feu coulait dans mes veines. Un bruit léger que je fais m'offre un nouveau tableau. Elle se baisse toute honteuse; la rougeur la colore; elle cherche à se faire un voile de sa longue chevelure... Un petit caniche, assis sur le fauteuil, s'élance justement où il fallait entre ses cuisses, lève la tête, voile le sanctuaire, jappe de toute sa force, et remplace par sa petite gueule une autre fente... J'entre en riant à gorge déployée; ma belle fut bientôt consolée, et devinez comment!
Vous vous imaginez que je devais être heureux... Eh bien! je ne l'étais pas. Dans ce beau corps, le temple des grâces, Dorville renferme l'âme d'une furie bizarre, capricieuse; elle n'a de constance que dans le mal et la noirceur; intéressée, avare même, elle n'attire des amants que pour les dévorer. -- "Je suis fâchée, me disait-elle un jour, en parlant d'un malheureux dépouillé par elle, perdu, abîmé sans ressource, je suis fâchée de lui avoir laissé les yeux pour pleurer." Dorville empoisonne tout; sa langue perfide dénature les choses les plus simples; son esprit artificieux, fécond en intrigues, cache la dissimulation la plus profonde sous le voile de la naïveté la plus ingénue; méchante, comme tous les faibles, les crimes ne lui coûteraient rien sans la crainte des supplices. -- Eh! pourquoi vivre avec un pareil monstre? -- Je ne la connaissais pas; elle est séduisante; je croyais qu'elle m'aimait... J'en fus cruellement puni.
Le comte de *** était mon ami; il venait souvent chez Dorville, sa présence ne me gênait pas; je ne l'en croyais pas amoureux; j'étais tranquille; mais bientôt je crus démêler en lui de la contrainte; il venait plus fréquemment, mais sa gaieté disparaissait. Peu à peu, il se montra sombre et taciturne, accabla notre société d'ennui et moi de chagrin. Je m'efforçais de le distraire; il recevait mes avances avec cette politesse gênée qui présage aux amis le refroidissement et la rupture. Dorville est adroite, insinuante; je la priai de tirer de mon ami le secret de ses malheurs; elle parut entrer dans mes vues... La perfide... Quelques jours après, elle m'inquiéta par sa profonde tristesse; je la surpris plus d'une fois versant des larmes qu'elle voulait dérober. Inquiet, alarmé, je pressai, je conjurai; enfin, dans ces moments où, tout entier l'un à l'autre, on ne se refuse rien, je renouvelai mes efforts; alors, avec cette émotion, cet accent que la vérité seule devrait connaître: -- Oh! mon ami, me dit-elle, cher amant! je vais navrer ton coeur; mais j'exige ta parole, cette parole sacrée, que tu contiendras une trop juste fureur. (je promets ce qu'elle me demande...) Tu croyais le comte ton ami, il n'est qu'un traître. -- Un traître! lui? -- Oui, un traître bien lâche, et il a voulu me rendre sa complice. Il m'a fait l'aveu de son indigne amour. J'ai essayé de le ramener à l'honneur, à l'amitié; j'ai employé la douceur, les prières, les larmes... Mais au nom de l'amitié, son emportement a été extrême: je l'abjure, s'est-il écrié, je l'abjure! Mon rival est mon ennemi! Ajouterai-je les insultes qu'il t'a faites? Non, non, mon coeur en saigne encore; tu voudrais te venger, tes jours seraient en péril... Mais, dieu! que je crains de noirceurs!... Le barbare!... Et des pleurs inondent son visage, elle en baigne le mien; ses caresses portent dans mes veines tous les feux de la volupté et tous les poisons de la jalousie; l'orgueil développe un amour que je n'avais pas cru sentir... Moi, je perdrais tant de charmes!... Indigne ami, tu périras, ton sang lavera ton offense... Dorville ne feint d'apprécier ma fureur que pour l'attiser davantage; mais elle m'avait lié par des serments; la rage se concentre et fomente dans mon sein.
Le comte revint; nous nous agaçâmes; je le persiflai; Dorville, toujours en tiers, empêchait toute explication; cette situation était trop violente pour durer. Le comte m'insulta, nous sortîmes; la fureur nous guidait l'un et l'autre; je l'atteignis d'un coup mortel qui l'étendit à mes pieds... Hélas! le voile affreux qui nous couvrait se dissipe aussitôt; le comte laisse tomber son épée: je me précipite sur mon malheureux ami pour arrêter son sang: -- C'en est fait, me dit-il, je meurs... Je l'ai mérité... Ami, je voulais t'arracher la vie... Dorville me l'avait demandé. -- Dorville! ô ciel! -- Ma passion était au comble... Elle avait mis mon bonheur à ce prix... Adieu, pardonne-moi... Que je meure du moins ton ami... Il s'efforce de m'embrasser; il expire... O terre! engloutis-moi!... Je m'arrache de ce lieu d'horreur; désespéré, furieux, j'erre en proie aux furies qui me déchirent. Je ne sais où je vais; mes pas s'arrêtent machinalement devant la maison de l'infâme; j'y monte et je tiens encore le fer fumant du sang de mon ami... -- C'est moi, c'est moi qui l'ai tué! m'écriai-je en hurlant de douleur; tiens, monstre, assouvis ta rage! Il n'est plus; tu voulais qu'il versât mon sang; tu m'as demandé sa vie, tu lui demandais la mienne; viens, prends-la, rassasie-toi de carnage!... Le sang-froid, la sérénité règnent sur son visage; la joie y perce; elle ose encore me tendre les bras, me féliciter sur ma victoire... -- Horrible mégère, tremble! Cette main que tu as rendue criminelle pourrait t'en punir. Un geste furieux accompagne ces mots; son sein palpite et la pâleur le couvre... Je jette mon épée loin de moi; toute son audace renaît... -- Eh bien! dit-elle, j'ai tout conduit, il est vrai; je le détestais, j'ai alimenté son amour pour le perdre; je l'ai animé contre toi; je savais que je ne t'exposais que faiblement; il m'avait offensée autrefois, en me préférant une rivale... Je suis vengée!..." Je l'entendais à peine. Devenu plus calme, je m'évanouis et je me retrouvai dans mon lit, au milieu de mes gens.
Longtemps je fus inconsolable; absorbé dans ma douleur, je fuyais les humains. L'image de mon ami succombant sous mes coups me suivait sans cesse; je me refusais à toute distraction; je mourais lentement, j'invoquais le tombeau.
Dans la même maison, mais dans un corps de logis séparé du mien, la femme d'un colonel vivait très retirée; jusque-là je lui avais rendu quatre fois par an les simples devoirs de l'honnêteté. Ma vie trop dissipée, le genre auquel je m'étais livré ne m'avaient pas permis de faire beaucoup attention à elle. Mon valet de chambre, instruit de mon affaire et désespéré de mon état, imagina que cette jeune dame pouvait seule m'en tirer. Mon changement de conduite et d'humeur avaient fait un événement dans la maison; il sut se faire presser d'en découvrir la cause; quelques mots lâchés à la femme de chambre excitèrent la curiosité de la marquise. Mon homme lui détailla ma funeste aventure; elle en fut touchée; chaque matin, ses gens s'informèrent par son ordre de ma santé. L'apathie où j'étais plongé ne me permit pas de sentir que je devais l'en remercier; nous nous rencontrâmes un jour en sortant; elle me fit des reproches de mon humeur sauvage avec un air d'intérêt; je lui marquai de l'empressement de réparer ma faute, et nous restâmes. Ma visite fut courte, mais le premier pas était beaucoup; je continuai, je la vis plus fréquemment, bientôt je n'en bougeai pas. La marquise était douce et complaisante; elle ne se rebutait pas de détails cent fois repétés; elle s'attendrissait et pleurait avec moi; ma douleur devint moins amère; le sentiment de ce que je devais à cette aimable amie me fit une douce habitude de la reconnaissance... -- Ahi!... gare l'amour! -- Hélas! mon enfant, tu as raison. Une liaison intime, une confiance sans bornes entre une femme de vingt-deux ans, charmante, et un jeune homme, y conduisent infailliblement. D'ailleurs, combien la douleur dispose à la tendresse! -- Enfin! te voilà à l'amour parfait. Belle chute, mon ami, belle chute! -- Non, je ne ferai point le langoureux Philinte. La marquise n'est pas de ces femmes qui se plaisent au merveilleux.
Jolie, sans vouloir le paraître, vraiment bonne et sensible, aussi séduisante qu'on peut l'être et toujours égale, cette femme adorable n'est cependant pas heureuse. Son mari, comme trop de nos militaires, néglige un trésor qu'il possède pour courir après des guenons. Il ne croit pas à la vertu qu'il n'est pas digne de connaître, et cependant il est jaloux jusqu'à la brutalité; qui ne sait que c'est le moyen le plus sûr d'accomplir sa destinée? Il était digne de la sienne; mais combien Euphrosie méritait peu son infortune.
Quelle différence, ô mon ami, entre les caresses ingénues d'une femme aimable et naïve et les agaceries de nos coquines! Celles-ci peuvent enivrer nos sens, mais, leur fougue dissipée, on retombe sur soi-même; le dégoût, l'ennui empoisonnent jusqu'aux plaisirs passés; il faut s'aiguillonner pour les goûter encore.
La marquise a tout l'éclat de la jeunesse joint à une taille imposante; elle paraîtrait colossale, si elle était moins bien proportionnée. Cinq pieds quatre pouces, pieds nus; le plus beau corps du monde; une gorge ravissante; le bras, la main potelés; une physionomie qui, sans être la beauté, renferme mille grâces que n'a point une belle; une irrégularité piquante, des cheveux gros comme le bras et qui lui descendent jusqu'aux pieds: voilà son portrait.
Personne ne sait mieux qu'Euphrosie manier le ridicule; sans la bonté de son coeur, elle serait caustique, mais elle craindrait de faire de la peine même à ceux qui l'auraient offensée si le respect qu'elle inspire le permettait à l'audace. Chaque jour, son esprit m'étonnait davantage. Sa modestie lui faisait trouver étranges les marques de mon admiration... -- Mais, mon ami, m'avait-elle dit vingt fois, tu te rendras ridicule; sans cesse tu me vantes, tu t'extasies sur des choses si simples. Tout le monde en dirait autant.
Mais son âme!... Comment te peindre cette âme tout aimante qui n'a d'existence que pour les sentiments nobles et tendres? C'est par eux qu'elle sort de ce calme inaltérable et doux qui la caractérise dans la société; c'est là qu'elle puise cette chaleur qui la rend si touchante, si dévouée, si sublime en amour. Euphrosie est aussi voluptueuse que tendre, mais elle est toujours décente; elle est pure, elle est chaste, et voilà pourquoi je ne connus jamais de jouissance égale.
Ne vous attendez pas à m'en voir esquisser le tableau. Que le voile du mystère couvre à jamais nos plaisirs... Mais que de combats j'eus à soutenir contre sa vertu! Combien de fois il me fallut lui répéter que le crime seul faisait la honte, et que l'amour, un amour tel que le sien, ne pouvait pas être criminel!... L'avouerai-je? son devoir fut longtemps plus fort que moi. Elle sentit le danger; elle eut le noble courage d'écrire à son mari, de lui demander ses soins et sa présence; il méprisa cette femme respectable, il rejeta ses prières; une indifférence repoussante, un mépris insultant furent le prix des efforts qu'elle faisait sur elle-même pour s'arracher à la tendresse... Je persuadai, je triomphai; Euphrosie ne rougit plus devant moi, la paix régna dans son coeur. Eh! quel homme de fer osera la condamner? Six mois se passèrent au milieu des délices. Isolés du reste de la nature, nous nous suffisions à nous-mêmes. Nos feux sans cesse renaissants avaient toujours le charme de la nouveauté. Une confiance mutuelle et sans bornes achevait notre bonheur.
Hélas! peut-il durer longtemps? Vils jouets du destin, que possédons-nous de stable! Et pour quelques gouttes bien mêlées dans l'océan de maux, faut-il chérir la vie!... La marquise portait dans son sein un gage de notre amour. Bientôt son état ne fut plus incertain. J'étais au comble de la joie sans oser le lui témoigner, joie insensée peut-être, mais si douce que je ne pensais pas même à la combattre. Euphrosie, plus éclairée par ses pressentiments, se sentait dévorée d'inquiétudes que sa douceur et son amour déguisaient à peine. Son mari, de retour à Paris, avait aisément démêlé nos liaisons, et le lâche les avait divulguées. Il nous prodiguait à tous deux les injures; vingt fois Euphrosie arrêta mon bras prêt à la venger; elle sut m'enchaîner par des serments, mais son bonheur fut altéré à jamais. Sans cesse je la surprenais baignée de larmes, et j'y mêlais les miennes... -- Euphrosie, lui dis-je un jour, hélas! Je cause tes douleurs et je ne puis les adoucir; nos coeurs cessent-ils donc de s'entendre? Ah! pourrais-tu jamais me haïr? -- Te haïr! Ah! jamais tu ne me fus si cher. Cet enfant infortuné que je nourris dans mon sein naîtra sous de cruels auspices sans doute, mais il a resserré, s'il est possible, les noeuds qui m'unissaient à toi. Va, mon ami, je ne suis point injuste, et je t'ai fait des sacrifices; ne crois pas que je m'en repente; je t'en ferais de bien plus pénibles... Cher amant, il m'en reste peut-être bien peu à t'offrir... Au moins que cet enfant te rappelle sa mère. -- Cruelle! que veux-tu me faire entendre?... Et voilà donc ton amour!... Ah! si je t'étais cher, paierais-tu d'un tel prix ma tendresse?... Meurs, meurs, pusillanime amante, mais tu jouiras, avant d'expirer, du barbare plaisir d'avoir immolé ton amant. Tu vas priver ton enfant de tes embrassements et des miens, il restera en butte à tous les coups du sort; inconnu sur la terre, entouré d'ennemis peut-être, il vivra pour la douleur, et c'est toi, si tendre, si compatissante, qui, en lui donnant le jour, le voues à de longues infortunes que n'adoucira jamais notre tendresse... Euphrosie m'interrompt par ses sanglots, mais le torrent de larmes qu'elle répand dans mes bras paraît soulager son coeur... -- Oh! mon Euphrosie, lui dis-je alors, quitte, quitte ces funestes pensées. Rappelle ton courage... Conserve-toi pour l'amour; ne m'as-tu pas dit mille fois que tu ne vivais que pour moi?
Elle me promit d'être plus tranquille. Je crois qu'elle le devint en effet.
Peu de jours après, des ordres de la cour me forcèrent à me rendre en Bretagne. Mon voyage devait être court, mais Euphrosie avançait dans sa grossesse. Que d'inquiétudes j'allais lui donner, et combien j'en ressentais!... Des pressentiments affreux nous agitaient. Nos adieux furent cruels; longtemps pressés dans les bras l'un de l'autre, il nous semblait que c'était pour la dernière fois. Euphrosie s'évanouit; on m'arracha d'auprès elle. Il fallut partir.
Déjà je me flattais d'un prompt retour; mes affaires allaient finir; je reçois ce billet d'un ami: "Que fais-tu, malheureux? Tu remplis de stériles devoirs et tu négliges les plus sacrés. Accours, ne perds pas un instant, viens servir l'amour..." Je vole, l'âme saisie d'effroi, j'arrive... Horrible spectacle!... Tout est en deuil chez Euphrosie... Ciel! ô ciel! elle n'est plus!... Je veux la voir, je veux l'embrasser encore, je veux mourir avec mon amante... J'avance, malgré les efforts de ceux qui me retiennent; ils me parlent, je ne les entends pas. Ivre de désespoir, j'allais entrer... -- Arrête, jeune téméraire, me dit un vieillard vénérable qui sort de la chambre d'Euphrosie, respecte ces lieux habités par la douleur... Son accent sévère, mais touchant, pénètre mon coeur; je me précipite à ses genoux, sans le connaître, je l'embrasse... -- Oh! qui que vous soyez, ayez pitié de moi, laissez-moi revoir mon amante; j'invoque cette seule grâce... Hélas! ne puis-je obtenir une mort plus douce auprès d'elle? -- Relève-toi, me dit-il en pleurant... Jeune insensé, tu précipites au tombeau ma douloureuse vieillesse. Que t'avais-je fait? Jusqu'ici rien n'a souillé mes cheveux blancs; tu livres mes derniers jours à la honte, au désespoir. Déjà, ton funeste amour me coûte mon fils et ma fille; l'un était mon soutien et l'autre mon bonheur. -- Vous, son père!... O dieux!... Vieillard infortuné, prenez ma vie; je ne désavouerai pas mon amour, et puissiez-vous en vous vengeant me réunir à mon amante. -- J'ai tout perdu; je pourrais t'imputer tous mes maux; mais je n'ai pas le coeur d'un barbare, et je ne puis ni ne veux te haïr... (mes cris, mes gémissements sont ma seule réponse...) Eh quoi! C'est donc à moi de te consoler? Calmez-vous, jeune homme trop malheureux; Euphrosie... -- Eh bien! mon père... j'attends à vos genoux mon arrêt... -- Euphrosie respire encore. -- Elle respire!... O dieux! laissez-moi... courons... (je m'arrête avec le sang-froid et l'égarement du désespoir). Mais non, elle n'est plus; vous me flattez encore pour savourer plus longtemps votre vengeance... A ces mots, mes forces m'abandonnent, je tombe sur un fauteuil; une stupeur mortelle s'empare de moi; j'ai les yeux ouverts et je ne vois rien.
Le père d'Euphrosie daigne me prendre la main: -- Je ne vous trompe point, mais votre sort et le mien n'en sont guère moins cruels. Croyez ce que je vous dis, et apprenez les malheurs que vous causez. Huit jours après votre départ, le marquis de *** vint voir ma fille. Euphrosie venait de lui confier son état et son amour. Le marquis, furieux, s'emporte contre sa femme dans les termes les plus outrageants. En vain mon fils veut l'apaiser. Le marquis menaça Euphrosie. Il voulut même la frapper. Mon malheureux fils se jeta au-devant de sa soeur; son beau-frère, hors de lui, tire son épée et le force à se mettre en défense. La rage l'aveuglait; il se précipite sur le fer de son adversaire; mon fils, désespéré, le blesse; le marquis cachait un pistolet dont il tua mon enfant... A la vue de ce combat funeste, Euphrosie était tombée sans connaissance; les douleurs d'un accouchement prématuré la rappelèrent à la vie et à toute l'horreur de sa destinée: elle a mis au monde un enfant qui n'est plus; on a jusqu'ici désespéré de la mère, aujourd'hui elle paraît moins mal; comment échapperait-elle à sa douleur?... J'avais dévoré ce terrible récit, j'étais immobile, mais, dieux! Que de serpents déchiraient mon coeur!... -- Eh bien! m'écriai-je avec amertume, elle vit... elle vit, mais c'est pour me détester... Mais non, Euphrosie ne peut pas me haïr... O mon père! ah! souffrez que je vous donne ce nom, je vous offrais ma vie, elle vous sera consacrée; que je répare autant qu'il est en moi vos pertes affreuses, que je devienne votre fils! Oh! combien les devoirs m'en seront doux!... Mais, mon père, laissez-moi sauver votre fille; Euphrosie vivra pour vous aimer... le bon vieillard s'attendrit; un rayon d'espoir pénètre son âme; il pleure sur moi, il daigne me presser contre son sein... Hélas! nous nous abusions tous deux; Euphrosie revint à la vie, mais une mélancolie profonde l'avait empoisonnée pour jamais, elle refusa de me voir et courut s'ensevelir dans un couvent. Je tentai tout pour vaincre ses résolutions; son père seconda mes efforts; tout fut inutile, elle prit le voile et prononça les voeux.
Mon imagination était allumée, ma tête exaltée, mon coeur inondé de tristesse. Je pris un parti violent, et sans communiquer à qui que ce fût mon dessein, je montai à cheval et courus chercher la trappe pour y ensevelir le reste de mes jours.
Le ciel semblait conjuré contre moi. Un orage affreux m'oblige de m'arrêter à Versailles; j'étais percé, je n'avais rien pour changer; je me jette dans une auberge pour me sécher, et rendu de fatigue, je me résous bientôt à y passer la nuit.
Seul dans ma chambre j'y broyais du plus beau noir possible: l'histoire de l'abbé de Rancé me montait au quatrième siècle; je ne voyais rien de si beau que ces longs cimetières dont quelques lampes sépulcrales perçaient à peine les sombres horreurs; j'entendais cette cloche funèbre qui semble appeler la mort; je la voyais s'avancer à pas lents; Comminge et Euphémie étaient devant mes yeux; je prenais le travail pénible de mon imagination délirante pour l'héroïsme de la vertu; j'allais enfin m'enfoncer dans ces demeures funèbres, où gémissent tant de malheureuses victimes des préjugés, des passions... je le voulais, la providence ne le voulut pas.
Absorbé dans mes sombres réflexions, je n'apercevais pas une très jolie fille de l'auberge, arrivée depuis un quart d'heure devant moi... J'y prends garde enfin; je sors de ma rêverie, mais pour tomber dans une autre; je lui approche un fauteuil, la croyant, ma foi, je ne sais qui; je l'oblige à s'asseoir; elle ne doute plus de ma folie; enfin, à force de me demander ce que je voulais pour mon souper, elle me rappelle à moi; je ris, elle éclate.
Je donne mes ordres; Madelon descend et revient faire mon lit. La bonté divine veillait sur moi. Ces sortes de filles portent leurs cotillons fort courts; Madelon, en s'allongeant, me laissait voir une jambe faite au tour et le bout d'une cuisse très blanche... Hélas! me dis-je à moi-même, je vais m'enterrer; que cette pauvre fille profite du moins de mon reste; enfilons-la, c'est le dernier coup que je foutrai de ma vie... Alors, avec une gravité sans égale, je la prends par les deux pattes; je la jette sur le lit, je la trousse et je l'enfourne avant qu'elle eut le temps de voir comment. Elle fit un peu la revêche, mais où est la fille qui ne marche pas au troisième coup de cul? Seulement, pour me marquer son dépit, elle remuait comme un diable. Par habitude, je voulais recommencer; elle me fit convenir que cela ne se pouvait pas; qu'on attendait après elle; mais nous arrêtâmes qu'elle viendrait coucher avec moi, et je me débarrassai en sa faveur de quelques louis, qui, suivant mon projet, allaient me devenir inutiles; car je n'en démordais pas.