Ma conversion; ou le libertin de qualité

Chapter 6

Chapter 63,973 wordsPublic domain

Que serait-ce donc si je peignais les amours des jardiniers?... Les ruses pour faire entrer des amants? Les horreurs du despotisme que les vieilles discrètes exercent sur les pauvres enfants qu'on leur a livrées? Que serait-ce si, te racontant mille scènes dignes de l'Arétin, je t'effrayais de la corruption que ces demoiselles vont puiser, jusqu'au moment où on les marie, dans ces lieux consacrés à la vertu et prostitués aux vices?

Et que serait-ce encore si je te traçais les scènes de désespoir qui se passent dans le secret et le silence? Les brigues, les trahisons, les complots, tout ce que doit nécessairement enfanter la contrainte, la servitude et la barbarie?... Non, tu m'accuserais d'humeur... A la vérité, j'eus quelque sujet d'en prendre.

Déjà l'on murmurait; le conseil des discrètes s'était assemblé; on glosait sur l'abbesse, qui, trop absolue peut-être, voulait que l'on respectât ses goûts et ses plaisirs. Les révérendes mères, sans cesse aux écoutes, gênaient les miens. Toute la jeunesse, rigoureusement observée, n'osait plus se livrer à mes empressements; je m'aperçus que ces vieilles bougresses me regardaient comme le bouc émissaire. Le père en Dieu conduisait tout, mais sourdement, depuis que j'avais menacé sa révérence de la faire rouer de coups par mes valets, sauf à la guérir par six mois de séminaire; des lettres anonymes, péchés mignons des prêtres, se répandirent. L'abbesse faisait tête à l'orage; je lui devenais plus cher par la crainte de me perdre... Hélas! le coup était porté. On avait fait passer des plaintes à _monseigneur;_ il était bête, portait un large chapeau, des cheveux plats comme sa figure, et cachait sous un maintien double et cafard une âme ecclésiastique et traîtresse; sa réponse fut tonnante: il annonçait sa venue pour _remettre l'ordre dans une maison où l'esprit de Bélial s'était introduit_... Je voulais l'attendre; ma chère abbesse me fit concevoir que je la perdrais, et je partis chargé d'or et de sucre.

Depuis six semaines, je n'avais pas vu mes gens; ils s'étaient arrangés avec les tourières, et je leur trouvai un embonpoint édifiant; je tournai mes regards vers les clochers où je laissais bien des yeux en pleurs... ils se perdirent dans les airs ainsi que mes regrets.

Je ne fis que passer à Paris, pour déposer tous les présents dont j'étais comblé, et repartis pour la Picardie, afin d'achever en province la belle saison. N'attendez pas, mon ami, que j'aille dans quelque ville; non, je les ai fréquentées autrefois, et ma curiosité est rassasiée; j'y ai trouvé les mêmes vices que dans la capitale, avec cette différence qu'ils sont plus ridicules et moins aimables. Là c'est un conseiller d'élection, si vous voulez, qui joue la gravité d'un chancelier; les honneurs du pavé lui sont dus. Dans le cercle, on ambitionne de faire sa partie; il sourit aux femmes, dédaigne les hommes, ricane, tranche, décide... Il veut être fat, il n'est qu'un sot.

Ici, monsieur le receveur du grenier à sel, ou quelque seigneur de l'intendance, fait le petit fermier général, appelle tout le monde _mon ami_, vante son cuisinier, fait grosse chère, rit aux éclats, patine ses voisines, débite des nouvelles qu'il tient de la cour, et promet sa protection auprès des valets de chambre d'un ministre qu'il appelle secrétaires.

On y voit, tout comme à Paris, la femme d'un marchand mettre en diamants sur sa tête des fonds presque aussi forts que ceux qu'il a dans le commerce, étaler un pied de rouge, porter des plumes, des chapeaux, dire _piseons_ et grasseyer.

On y voit des précieuses, des dévotes, des femmes à prétentions, et tout cela putains comme chez nous. On y voit enfin tout ce que je me suis lassé d'y voir, et qui ne me paierait pas de mon ennui... je vais donc dans des lieux champêtres prendre la nature sur le fait, dévaliser quelque château, et démanteler quelque dame de paroisse à croupe large et rebondie.

Un de mes amis, chez lequel j'arrive, tient un assez grand état; il a une chasse superbe, de beaux droits; sa maison est ancienne; il en a soutenu l'éclat au service avec honneur; sa femme a été belle, il y paraît encore... Mais, pour ce couple-là, c'est Philémon et Baucis. Ne croyez pas qu'elle soit dévote; non, la plaisanterie l'amuse; elle recevra des vers galants, parce qu'elle sait y répondre; une gaieté douce, qui fait son caractère, la rend l'âme des sociétés; elle y inspire le sentiment et le respect... Voilà, sur mon honneur, un portrait vrai, et vous savez que je suis un peu panégyriste; elle est trop modeste pour me lire, mais du moins son mari lui rendra témoignage que j'ai trouvé à Villers ce que j'ai cherché vainement dans beaucoup d'endroits: la réunion des talents et des vertus.

La société qui se rassemble au château me fournit bientôt des occasions de m'en écarter; je voltigeai, et tout en courant, je pensai jouer, malgré moi, un rôle dans une scène très singulière, qui, me faisant croire aux jaloux et les craindre, ne me ramènera qu'un peu plus tôt au séjour des maris commodes. Pour la rareté du fait, je veux te conter cette aventure.

M. et Mme d'Obricourt vivaient très bien ensemble: aucun soupçon ne troublait l'esprit du mari. Cependant, madame avait une intrigue, jouait monsieur, et, qui plus est, se moquait de lui avec son amant. Une imprudence détruisit la sécurité de l'époux. Tout le monde avait été à la chasse, et j'étais resté seul dans la maison avec madame. Elle passe dans son boudoir pour écrire, je prends un livre et l'attends au salon. Tout à coup elle sort, une lettre à la main; son mari, revenu sur ses pas, je ne sais pourquoi, entre en même temps. -- Ah! Monsieur, lui dit-elle, qu'avez-vous? vous êtes pâle à faire peur... Il détourne sa vue sur la glace. Pour le malheur de la dame, cette glace me réfléchissait en entier, et le mari voit très distinctement qu'elle me glisse une lettre que je cache de mon mieux... La jalousie lui monte au cerveau. Il avait son fusil à la main; il me couche en joue, et me dit d'un air furieux: "La lettre, ou tu es mort. -- Vous êtes fou, lui dis-je, et quand même j'en aurais une, une imprudence coupable pourrait seul vous la donner, car cet écrit ne vous serait pas destiné, et vous devriez vous épargner de le voir. -- Point de conseils; la lettre, ou trois balles dans le corps." Je n'avais rien mis dans celui de la dame: je ne crus pas devoir attendre les représailles du mari... Je me lève, je lui présente la lettre, et je pousse la femme dans son cabinet, car elle avait l'imprudence de ne pas bouger.

La lecture en apprit au mari plus qu'il n'aurait voulu, et il se reconnut de la manière la plus claire chevalier du croissant. C'était un homme très violent avec les dehors les plus flegmatiques. Il prit sur-le-champ son parti et me demanda le secret. Les chasseurs arrivèrent; on ne s'aperçut de rien: il donna à sa femme tous les noms d'amitié qu'il lui prodiguait dans la conversation... Je ne revenais pas de mon étonnement.

Cependant, je n'ai jamais aimé les colères froides, et vous allez voir que j'avais raison de craindre. Partout où monsieur rencontrait ma dame seule, les chaises, les fauteuils lui servaient d'armes pour l'assommer. Rentrait-on dans le salon... "Mon coeur, m'amour, mon ange!..." Comme sa digne moitié ne s'accommodait nullement de ce jeu-là, qu'elle n'était point bornée et qu'elle ne manquait pas d'esprit, elle nous fit cacher un beau matin dans sa chambre à coucher, trois femmes de ses amies, et moi troisième homme. Monsieur arriva, la battit comme plâtre... A ses cris nous sortîmes, et comme les femmes se soutiennent, je vous laisse à penser si la scène fut complète... Sur-le-champ l'on monte en carrosse, et l'on conduit madame chez la mère de son mari. Cette mère, vieille janséniste, avait un faible infini pour sa belle-fille et fort peu d'amitié pour monsieur son fils qui n'avait pas l'honneur de penser comme elle.

C'était sur cette connaissance que la petite diablesse avait formé son plan. "Maman, lui dit-elle, je viens me jeter entre vos bras. Depuis un an, je souffre le martyre avec mon mari; il faut vous l'avouer, je suis ce qu'il appelle _janséniste;_ il me maltraitait continuellement, enfin, il a saisi une lettre que j'écrivais à un saint ecclésiastique qui m'entretient dans mes bons sentiments. Comme je parle à coeur ouvert à mon directeur, les plaintes que je faisais ont irrité mon mari; il a porté l'audace jusqu'à m'accuser d'un commerce criminel. Depuis ce malheureux jour, il m'assomme de coups en particulier, et pousse l'hypocrisie jusqu'à m'embrasser en public. Ces trois dames en sont témoins; trois hommes d'honneur le sont de même; si vous ne me sauvez pas, je suis perdue, je n'ai plus qu'à me livrer à mon désespoir... (les larmes coulent et arrosent le récit, que les dames confirment.) -- Ah! le coquin, l'infâme! répond la belle-mère... Ma fille, restez chez moi; je me charge de votre affaire, et si le malheureux est assez hardi... Il suffit." Ce n'était pas tout. Il fallait retirer la lettre des mains du mari; elle faisait preuve très convaincante. La jeune femme le persuade à sa belle-mère, qui mande à son fils de la lui envoyer par le même exprès qui lui porte son ordre ou qu'il sera déshérité dans les vingt-quatre heures. Il connaissait sa mère; il en attendait quarante mille livres de rente; il fallut obéir, mais il accompagna le texte d'une glose fulminante... Vaine précaution! La vieille crut faire la plus belle action du monde de remettre tout à sa belle-fille. (comment se méfier d'une janséniste!) Celle-ci voulut lire; on lui imposa silence. "Eh bien! ma bonne maman, jetons tout cela au feu. -- Quoi, ma fille, anéantir ces sottises! Vous avez trop d'égards pour ce drôle-là. -- Maman, il est votre fils, il est mon mari et je l'aime toujours." D'Obricourt, furieux, invoque mon témoignage; moi, je dis que je ne savais rien, que j'avais bien eu une lettre, mais que j'ignorais ce qu'elle contenait... Ce ne fut pas tout; il y eut séparation, et la mère, qui vient de mourir, assure vingt mille livres de rente à sa belle-fille, indépendante de monsieur son époux.

Las de fesser des lièvres et de tuer des lapins, plus fatigué encore du ton des campagnards, je m'enfuis sur les bords de la Somme. Là, un antique château bien noir, bien triste, bien vilain, atteste que depuis l'an treize cent, il est le logis des hibous et des chouettes du canton. Le vieux baron qui l'habite ne déroge point à si bonne compagnie; son humeur est revêche, sa figure hideuse, son corps usé... Pour de l'esprit, son arbre généalogique l'a dispensé d'en avoir. Grand liseur de gazettes, grand _politiqueur_, se faisant _monseigneuriser_ par ses valets, par un curé, qui, ainsi que lui, sait, pour toute érudition, marquer un cent de piquet, mangeant peu, dormant moins, et jaloux comme un tigre d'une jolie personne que trois mots de latin avaient _baronisée_.

La baronne, comme dit la chanson, _voudrait bien qu'on la ramone_. Le baron, qui ne le peut, dit qu'il ne le veut; et c'est pour cette bonne oeuvre que j'arrive céans. Je veux bien t'avouer encore, _à toi de mes secrets le grand dépositaire_, que l'on m'a dit que le vieux coquin avait de l'or, mais beaucoup, et que l'espérance d'en palper quelque portion me fait braver ennui, dégoûts, tempêtes.

Le baron me reçoit mal et j'agis comme si je le trouvais bien. Sa femme joue la dignité, fait la précieuse et tant soit peu l'ours; mais le mari, qui m'observait, me traita bientôt mieux. Je lui apportais vingt recueils de nouvelles; pendant qu'il les feuilletait, je puis te peindre la belle.

Une brune piquante, un teint coloré, de jolis yeux bien noirs où le foutre pétille; la bouche très fraîche, des dents que le pain de seigle rend fort blanches; ni grande ni petite; la taille ramassée en jument poulinière de l'avant-main; un peu tétonnière, mais cela est dur, blanc et bien tourné; la croupe normande; point trop de boyau; le montoir facile; la jambe fine comme une biche et le sabot charmant. Tous ces appas-là n'ont pas vingt ans; en conséquence, cela est très foutable. Au reste, ridicule dans sa parure, gauche dans son maintien, guindée dans ses propos, mais ses regards promettent du dédommagement et elle prouve dans le tête-à-tête qu'elle n'est sotte que par contrainte.

A dîner, je fais tomber la conversation sur les femmes; le baron en médit; je renchéris, j'abonde dans son sens, et il en est si transporté qu'il veut m'enivrer par reconnaissance. Un coup d'oeil avait mis la femme au fait (quand il s'agit d'attraper un mari, aucune n'est novice); elle fait mine d'être fort piquée et sort au dessert. Alors, le baron me conte ses chagrins, m'apprend qu'il s'est mésallié, déplore sa faiblesse, etc. J'applaudis; je lui promets de faire entendre raison à sa femme (c'était, foutre, bien mon projet). Dès lors, il me laissa pleine et entière liberté; j'avais annoncé mon départ pour le lendemain; il me demande en grâce une quinzaine et me promet compagnie. "Allons donc, mon cher baron, la vôtre me suffit; qui diable nous amènerez-vous? Des gentillâtres ou des bégueules. Vous êtes, pardieu! le seul galant homme que j'aie trouvé dans ces cantons. -- En vérité, dit-il, en s'adressant au curé, il me raccommoderait avec la jeunesse; jamais, à cet âge, on n'eut tant de raison!"

Le même jour, je tins compagnie à la baronne dans une promenade. Son mari ne put pas être en tiers, à cause d'un catarrhe, et il fut presque obligé de se fâcher pour me forcer à lui aller préparer des cornes. Je ne perdis pas de temps. Après quelques propos vagues, j'en vins à ma déclaration.

-- Ce ne sera pas vous offenser, ma belle dame, que de vous plaindre. Ma conduite, depuis que je suis chez vous, a dû vous faire comprendre que je ne suis pas venu sans dessein. Ce dessein est de vous plaire; je vous aime, je désire que vous m'aimiez. Si je vous conviens, arrangeons-nous. Vengez-vous du maroufle qui vous tyrannise; je vous offre des consolations, des secours, des plaisirs, un coeur dont les sentiments seront prouvés avec force... Votre réponse, belle baronne, décidera de mon sort. L'état où vous gémissez doit vous ôter une indécision qui nous nuirait à tous deux. Si je suis assez malheureux pour vous déplaire, je pars...

-- Mais, que diable! on ne brusque pas ainsi une femme de qualité. -- Sans doute; je filerai le parfait amour!... Seras-tu donc éternellement incorrigible?... Elle est bien moins bête que toi, car, après quelques petites façons préliminaires, elle accepte la proposition et nous scellons le tout d'un baiser. Ensuite, elle prend ses arrangements pour venir coucher avec moi, ce qui lui était beaucoup plus facile que de me recevoir.

As-tu jamais eu quelques jouissances de campagne? C'est une bête à dormir dessus. Cela n'a ni charnière, ni mouvement. Cela ne sait pas placer un petit foutre! à propos... Pour les mots consacrés à l'amour, _ce sont pour ces beautés grands termes de chimie;_ mais, en revanche, cela décharge... Ah! sacredieu! j'étais confit, et par là-dessus pas un sacré bidet. Je me donnais au diable... "Excusez, c'est que le curé l'avait défendu. -- Mais, madame, si ce bougre-là en avait autant dans la bouche, croyez-vous qu'il ne la laverait pas? -- Ah! dit-elle, cela expose à la tentation. (le scrupule était bon là! ) -- Eh! morbleu! lave toujours, et si je trouve l'ennemi, je lui fais sauter la cervelle."

Je la reprends dans mes serres; en une heure de temps, je la mis en eau. Levrette, brouette, américaine, hollandaise... Pardieu! Je t'assure qu'elle vit du pays. L'heureux naturel! A deux heures de là, elle me grimpait déjà sur le corps toute seule. Enfin, nous nous séparâmes avec promesse de nous rejoindre le soir, sans préjudice de la journée, et en convenant de nos rôles.

Le baron resta dans une sécurité parfaite, que mon ton avec sa femme sut entretenir; elle jouit des moments les plus doux et me donna de l'or plus que je n'en devais attendre d'une femme de province. -- Mais comment pouvait-elle l'avoir? -- Comment? La chose est simple. Les maris de campagne ne mettent pas leurs femmes en pension. Celui-ci d'ailleurs était jaloux et brutal, mais amoureux; madame avait, ainsi que lui, la clef du coffre-fort. La petite rusée ouvrit trois ou quatre sacs d'or, afin qu'il ne pût s'apercevoir d'aucune diminution, et me remit deux cents louis, que je voulus bien accepter pour les frais du voyage. Mon bail expiré, je me retirai très bien avec le baron que je laissai cocu et content, et mieux avec sa femme, qui répandit de grosses larmes; mais l'ordre du destin m'arrachait de ses bras et je partis.

Ma dernière excursion champêtre fut à Salency, où je me trouvai le jour même de la fête de la rosière; la simplicité touchante de ce spectacle, fait pour la candeur et l'innocence, porte jusque dans l'âme de nous autres libertins un attendrissement auquel on ne résiste pas... Sublime effet des sages réflexions, des révolutions salutaires qu'il m'inspira!... Je n'eus pas plus tôt vu celle qui venait de remporter la rose qu'il me prit envie de l'effeuiller... Cette paysanne avait seize ans, était naïve, sensible et jolie. Je connus avec elle le prix de l'amour; c'était pour moi-même qu'elle m'aimait (car je n'aurais pas voulu acheter ses faveurs), et je goûtais pour la première fois peut-être un plaisir si doux... Il y avait si longtemps que je n'avais rien fait pour mon coeur!

-- Ah! te voilà sur les bords du Lignon? -- Tu crains des bergeries, et que je ne te fasse bâiller en m'affadissant le coeur... Bourreau! ne puis-je donc pas me délasser un moment dans les bras de l'innocence?... Qu'elle est jolie, cette enfant! Son teint hâlé, mais tout en feu quand je l'approche, ses yeux, que je la force à lever sur moi, sont si touchants!... Sa bouche sans artifice reçoit et rend le baiser avec cette ardeur ingénue que je sais réchauffer encore. Elle n'a que l'éloquence de la nature; mais combien elle est vive lorsqu'elle n'est pas corrompue!... Nous parlons peu, nous agissons davantage. Mets ta main dans ce corset. Eh bien! as-tu trouvé beaucoup de gorges pareilles? Comme cela est séparé, blanc, ferme, élastique! Veux-tu que je te découvre son corps d'albâtre? Celui-là n'est pas estropié par des baleines ou des tailles à l'anglaise... Voilà les vraies proportions de la Vénus de Médicis. Comme ces contours sont gracieux, amollis à l'oeil! Quelle fraîcheur de carnation! Quel coloris pur!... Bandes-tu? Quelle jouissance!... Son premier cri fut: "Ah! que ça fait mal...", le second fut: "Ah! que ça fait plaisir..." Et le joli petit cul de remuer; avantage inappréciable de l'éducation villageoise: elle n'est ni épuisée, ni énervée. Son rein vigoureux craque sous moi; bientôt elle me rend secousse pour secousse, elle ne se bat pas les flancs pour s'évanouir, mais quand elle décharge, chaque fibre est émue, son spasme même est animé... Déjà ses caresses prennent plus d'énergie; elle ose appuyer sur ma langue une langue plus agile... Tous les lieux sont pour nous le sanctuaire de l'amour; la plaine au coucher du soleil, le bocage au midi, au matin la prairie; sans se masquer d'une feinte pudeur, elle laisse parler ses désirs; elle sait qu'ils sont innocents et que je partage son plaisir à les satisfaire.

-- Ma Nanette, lui disais-je un jour, l'ambition de la rose était donc bien forte en toi pour te faire craindre l'amour et ses caresses. -- Bon, me répondit-elle, si j'ai été sage, c'est que je n'y pensais pas; j'étais tranquille; tous nos garçons ne me donnaient aucune émotion. -- Mais, Nanette, ton coeur? -- Ah! c'est vous qui lui avez appris à parler. -- (je l'embrasse.) Tu m'aurais donc sacrifié ta gloire? -- Mais, dame! est-ce que vous ne valez donc pas mieux qu'une rose?... Et puis, je ne l'aurais pas perdue pour ça. -- Comment, comment, petite rusée! -- Bah! bah! quand on est un peu jolie et qu'on est des notables, ils n'y regardent pas de si près. (eh bien! Qu'en dis-tu? L'aréopage paysan vaut-il mieux que celui d'Athènes?...) Tenez, ma cousine Nicole... Oh! comme elle aimait Michaut... Ils étaient tous deux comme de la braise; ils allaient comme nous dans le bois, et ma cousine me disait qu'il lui faisait tant de plaisir!... (elle rougit, la friponne). -- Eh bien? -- Eh bien, elle a eu la rose l'année dernière: à tout cela il n'y a qu'à se bien cacher. Quand on ne sait rien, on ne peut pas vous accuser. -- Mais toi, tu le savais? -- Oh! moi, j'aime trop ma cousine; et puis elle m'avait promis de me tout dire quand j'aurais la rose.

Accourez tous, enthousiastes! Voilà donc ces établissements de vertus! ces conservatoires de pucelages! Bon Saint Médard! mon pauvre bougre, quand votre révérence proposa cette rose, elle radota, ou le diable m'enlève! Quoi! de simples paysannes, à quinze ans, savent déjà tromper! -- Sexe enchanteur! Vous êtes partout le même; et si le serpent n'eût tenté Eve, elle lui eût d'elle-même proposé la douce affaire.

Quelles haines dans ces séjours champêtres, où devrait habiter la paix! Quoi! les mères instruisent leurs fillettes à la délation, à la médisance, à la calomnie! Bel apprentissage de vertus! Pour qu'une fille en accuse une autre, il faut qu'elle sache qu'il y a du mal à se laisser baiser par les garçons... Et l'innocence! Croit-on qu'une femme oublie en grandissant qu'une telle lui a fait manquer la rose, peut-être injustement? Les parents n'embrasseront-ils pas la querelle de leurs enfants? Les juges?... Vous avez vu comme ils sont impartiaux, et puis qui vous dira que le lendemain de son triomphe, la rosière, pour éviter l'orgueil, ne s'humilie pas sous un robuste villageois?... Nanette et moi serions-nous un phénomène? La belle institution qui contient les filles jusqu'à seize ou dix-huit ans!... comme si l'on ne foutait qu'à cet âge!... Pour moi, n'en déplaise aux amateurs et aux sots imitateurs qui pullulent chaque jour, je séduirai à Salency autant de paysannes qu'ailleurs.

Il fallut quitter ce joli séjour; je revins à Villers, et bientôt après à Paris... Pardieu! l'air qu'on y respire a une salubre influence: je repris à sa porte toute ma scélératesse.

Que diable! on se rouille à la campagne: on y parle moeurs, vertu, honnêteté, honneur. On y trouve jusqu'à des femmes estimables; ces gens-là m'auraient gâté... Ah! vive le grand théâtre! Je ne me sens pas de joie. Que de dupes je vais faire encore! Que d'or je vais amasser! Que de foutre va couler!... Mais quelles seront mes victimes?... Pardieu! je veux faire un acte de justice: il faut que je dépouille nos soeurs de l'opéra... Bien dit; j'aurai du plaisir et de l'argent... Et puis, c'est représailles, c'est bonne guerre: pillons qui nous vole et foutons qui nous fout.

Plein de cette ardeur généreuse, je vole à l'opéra; trois mois font bien du changement, et j'avais besoin de me remettre au fait; je grimpe au marché aux chevaux... Toutes les nymphes m'environnent, me baisent, me déchirent, m'étouffent; je riposte à droite, à gauche; je prends des culs, des tétons. -- D'où diable viens-tu? de la lune? -- Non, c'est de Mercure. -- On t'a dit mort, mangé des loups, châtré ou converti, ce qui revient au même. -- Pour converti, j'en conviens... (je me dégage un peu pour accoster une charmante danseuse.) Bonjour, Mimi. -- Non, je suis fâchée. -- Tiens, faisons la paix; je veux te donner mon pucelage. -- Non, j'aime mon entreteneur. -- Eh!... foutre! tu te moques de moi, affaire de style, cela s'entend; me prends-tu pour une recrue? -- Je suis fidèle. -- Qui diable te parle d'infidélité?... Ah çà! nous couchons demain ensemble! -- (elle rit.) Mais s'il le sait? -- Tu es donc devenue bien bête? -- Il est vieux et jaloux. -- Deux raisons pour l'attraper. -- C'est un grand seigneur. -- Pardieu! il n'en sera que plus sot... Ecoute, le tour du cadran si tu veux, ou je le donne à Rosette!... La raison était déterminante; elle accepte; moi, je fus souper chez un financier qui rassemblait vingt hommes de grand nom et de mauvaise compagnie, et quinze filles qui l'augmentaient.