Ma conversion; ou le libertin de qualité
Chapter 3
Loin de nous les reproches! Julie ne m'en fera pas; elle me voulait pour maître, elle désirait le bonheur, elle renaît pour le goûter encore... Mais quel prodige! Notre sopha s'anime! Une multitude de mouvements combinés avec art fait éclore pour la sensible Julie mille émotions plus vives, s'il est possible. Enfin, épuisés de plaisirs, de caresses, nous nous arrêtons... Et j'arrête aussi le diable de ressort qui m'avait prêté son secours d'une manière si peu attendue. Je ne connaissais pas le sopha, et Julie met tous ses plaisirs sur mon compte... Je me garde bien de la désabuser.
Je ne reste pas plus longtemps; ma toilette est diablement dérangée; d'ailleurs, ma vieille aurait une sotte offrande. -- Sans répéter les détails monotones, notre commerce dura trois mois: Julie m'aima constamment; la tête tourna à la tante au point de déranger ses affaires pour moi. Une assemblée de famille la fit interdire et mettre dans un couvent. On arracha Julie à ma tendresse et comme on soupçonna qu'elle avait pu prendre certaines leçons chez sa tante, il y eut des explications dont le parlement se serait mêlé sans une protectrice que je trouvai dans la parenté même. Mme La Marquise de Vit-au-Conas, placée à la cour, accommoda toute l'affaire. C'est de mes arrangements avec elle qu'il me faut vous parler.
Un tendre engagement va plus loin qu'on ne pense. J'eus le bonheur d'intéresser Mme de Vit-au-Conas; elle me demanda les détails de mon affaire; je lui peignis mon aventure avec bonne foi; elle était femme, pouvait-elle être bien sévère pour un crime qui, dans le fond, n'était qu'un hommage à la beauté? Elle aimait le plaisir; mon double emploi lui parut être une preuve de solidité précieuse: -- Mon dieu, me dit-elle, il y avait de quoi vous tuer. La modestie eût été hors de saison; je répondis tout bonnement que ma santé, loin d'être affaiblie, exigeait un service au moins aussi fort: ses yeux s'ouvrirent, les miens s'égarèrent, nous nous rencontrâmes; elle n'était pas novice; je lui avais des obligations qu'il m'était doux d'acquitter, c'est dire assez que nous nous entendîmes.
Son service la retenait souvent à Versailles; le mien, qui commençait à cette époque, me rendait assidu: à la cour on est si désoeuvré! Le mari de la marquise était à son régiment; il lui laissait du vide. Je m'offris à le remplir.
Les premiers jours de notre connaissance, j'allais passer chez elle quelques moments pour attendre le coucher du roi. Parmi les hommes qui composaient le cercle de la marquise, je remarquai un grand chevalier de Malte, fort maigre, fort pâle, mais qui se donnait des airs de privauté; le ton maussade de la marquise me convainquit que c'était mon devancier et qu'il allait être congédié. Pour aider à le pousser dehors, je l'attaquai, je le persiflai; il se défendit mal. Je sortis, il me suivit. Après le coucher, il me pria de gagner avec lui la pièce des suisses, m'assurant qu'il avait quelque chose à me confier. La nuit était belle, nous nous promenâmes; arrivés dans un lieu assez solitaire, il mit brusquement l'épée à la main; je la saisis, je l'enlève et la jette à vingt pas, du plus grand sang-froid du monde; mon homme, tout étonné, se fâche, et je n'en ris que davantage. Enfin, je lui dis: "Mon cher chevalier, je crois entrevoir vos motifs; vous êtes bien avec la marquise, elle vous rejette, vous pensez que je suis votre successeur, et vous n'avez pas tort; vous voulez vous couper la gorge avec moi, et je suis bien sensible à cette marque de votre amitié; mais je vous dirai franchement que je ne me battrai qu'après avoir vu si elle en vaut la peine; ma réputation est faite, on ne me soupçonnera pas; nous prendrons, vous, le temps de la réflexion, moi, le temps de coucher avec elle; ensuite, si le coeur vous en dit, nous nous amuserons..." Je cours ramasser son épée, je la lui présente, je lui souhaite le bonsoir, et je vais me coucher.
Le chevalier vint chez moi le lendemain; il convint de ses torts, nous nous embrassâmes, et je me rendis chez la marquise, qui, déjà instruite du fond de l'aventure, ne m'en fit pas plus mauvaise mine, parce qu'elle en ignorait les détails.
Enfin, les jours s'accumulaient, la marquise jouait la coquette, semblait vouloir irriter mes désirs et me donner un véritable amour. Nous étions dans la saison des petits voyages; nous ne nous voyions que des moments, et ces moments étaient perdus pour mes projets. Tout cela m'ennuya; j'étais oisif, je la pressai; j'obtins un rendez-vous pour le lendemain, et quelques gestes très significatifs, de part et d'autre, m'annoncèrent qu'il serait tout ce que je voulais qu'il fût. Je me rends à l'heure marquée; le roi était à la chasse; tout le monde dehors; le château semblait un désert. Mais l'appartement de la marquise n'est-il pas assez peuplé? Nous étions deux: les désirs accouraient en foule, ils appelaient les plaisirs... Ma foi! je ne sais pas où l'on aurait pu trouver meilleure compagnie.
Les feux du midi embrasaient l'atmosphère. Un jour à demi étouffé régnait dans le boudoir: on y respirait la fraîcheur, les parfums et la volupté. Représentez-vous sur une pile de carreaux une grande femme bien taillée, encore mieux découplée; quelques rubans galamment noués sont le seul lien qui retienne la gaze légère qui la voile; sa gorge est belle, sa figure assez commune, mais ses yeux disent ce qu'ils veulent; d'assez belles dents, des cheveux d'un noir admirable, tout m'invitait: les préliminaires commencèrent; les ménagements auraient ennuyé. Je détourne sur elle et sur moi des voiles importuns. En deux tours de mains, j'arrange la marquise; je me précipite... Dieu! _le flot qui m'apporta recule épouvanté_. -- Eh! qu'as-tu donc? -- Ce que j'ai... Le diable peut-être... Je me signe et je crois que M. Satan s'est venu planter là en propre personne. -- Mais encore... est-ce une illusion? -- Foutre! tu n'as qu'à juger... Un braquemart de huit pouces levait sa crête altière et défendait les approches. Le coquin avait pensé m'éventrer. La marquise, nullement déconcertée, riait aux larmes. Enfin, je me rassure, j'examine, puis adressant la parole au papelard: Hélas! lui dis-je, j'étais venu dans l'intention de le mettre à monsieur votre frère; mais, beau sire, à tout seigneur tout honneur... Alors, je me retourne et je lui présente, bien humblement, ce que Berlin révère et ce que l'italien encense. Sacredieu! de ma vie je ne l'ai échappé si belle. La marquise m'attire à elle... Un moment plus tard... -- Hein?... -- Oui, pardieu! je l'étais, et tout vivant.
Cependant, mon étonnement cesse, et après avoir rendu ce tribut d'admiration, je plaçai Vit-au-Conas de la manière qui nous convenait à tous deux. La marquise était vive sans être tendre; un tempérament ardent lui commandait, l'entraînait; elle croyait aimer l'objet qu'elle tenait dans ses bras, et, les sensations effacées, les désirs satisfaits, son coeur s'épuisait. Dix années de cour forment bien une femme: elle était intrigante, adroite, dissimulée; elle avait enfin le caractère de son état. Aussi jouissait-elle d'une considération que la crainte de son esprit malin et médisant lui avait attirée. Au reste, levant effrontément le masque sur le chapitre des moeurs, elle m'afficha avec une impudence qui m'eût fait rougir, si l'on rougissait encore. J'affectais de la discrétion, de la retenue. "Allons, me disait-elle... Mais tu es un enfant: tout cela est reçu, mon ami. Dans les commencements que j'ai habité ce pays-ci, tout me révoltait. Je sortais du couvent, j'étais jeune, assez jolie; j'avais de la pudeur, j'étais d'un gauche inconcevable. Les femmes m'ont formée; les hommes m'en ont trouvée mieux. J'ai gagné de tous côtés.
"Je vivais chez elle comme chez moi; nous couchions ensemble, et comme elle me trouvait vigoureux, elle s'en tenait là. Mais l'argent ne venait point; car comment tirer l'argent d'une femme de cour encore jeune et jolie?... Le diable y pourvut. Un jour que, dans le délire des sens, nous avions fait, ma foi, toutes les folies que le bon Arétin a dépeintes dans son livre si religieux, la marquise ne prend-elle pas subitement de l'amour pour mon postérieur? Ma plaisanterie et le compliment que j'avais fait à son monsieur fortifient cette idée. A toute force elle en veut venir à l'exécution... As-tu jamais vu, mon ami, un perroquet défendre sa queue contre un chat rusé et malin?... Me voilà, je fais le saut de carpe, des pétarades... La diablesse ne perd pas la carte... Je le sens... Ahi, ahi! -- Mais, madame, c'est un pucelage, foi de chrétien. -- Eh bien! je le paierai cent louis. -- Oh! non, de par tous les diables, deux cents... Eh, foutre! me voilà... (j'en meurs de honte) me voilà enfilé!
Après ce bel exploit, la marquise m'apostrophe... _Rodrigue, qui l'eût cru?_... Et moi, en portant la main au pauvre blessé, et faisant piteuse grimace... _Chimène, qui l'eût dit?_... Ses baisers, ses caresses, ses folies, le triomphe qu'elle se flattait d'avoir remporté lui donnaient une gaieté à laquelle je ne pus résister... Tiens, lui dis-je, mauvaise, tu m'as diablement fait du mal, mais je te pardonne. Nous scellâmes la réconciliation de manière à ne pas laisser le plus petit vent de rancune.
Le bon roi Dagobert avait bien raison: il n'y a si bonne compagnie qu'il ne faille quitter; mon intrigue avec la Vit-au-Conas durait depuis six mortelles semaines; d'ailleurs, j'avais profité de son goût hétéroclite; je lui coûtais des monceaux d'or. "Mon cher, me dit-elle un jour, je vois que nous ne nous aimons plus. Tu me parais toujours aimable, je veux te conserver comme connaissance intime, mais prévenons le dégoût; tu ne saurais manquer de femmes; tu es jeune, je ne veux pas te faire perdre un temps précieux, et je prétends te guider. Tiens, je te le dis avec franchise, les femmes de cour, à commencer par moi, sont dangereuses au delà de l'expression; rien ne leur manque pour plaire, et les hommes trouvent en nous la société de la bonne compagnie et tous les vices de la mauvaise, vices qui, communiqués et rendus, font entre les deux sexes une circulation dont les effets, variés à l'infini, ont presque toujours pour base, pour motif et pour but la perfidie.
"Nous sommes coquettes par ton, vicieuses par caractère; le plaisir a pour nous de l'attrait, mais nous jouissons par habitude. Un amant nouveau est sûr de nous plaire; cela est au point qu'il m'arrive tous les hivers de recevoir mon mari avec une joie incroyable, de lui prodiguer pendant vingt-quatre heures les caresses de la passion: l'illusion cesse, le bandeau tombe, je le reconnais, je me reconnais moi-même, et nous nous quittons.
"Le sentiment est regardé parmi nous comme une chimère, nous en parlons avec emphase, avec esprit, raffinement même, précisément parce qu'il ne nous a jamais touchés. Tu dois réussir ici par ta complaisance, ta vigueur et surtout ta science dans l'art de la volupté. Je connais vingt femmes qui se ruineront pour toi; tu leur créeras un tempérament ou tu ranimeras ce qui leur en reste.
"Mais, mon ami, prends garde à certains désagréments; moins honnêtes que les filles, nous donnons sans délicatesse ce que l'on nous a communiqué sans scrupule, et souvent nous ne valons pas le repentir que nous causons. Pour éviter ces précipices, que les _fleurs_ qui les couvrent rendent plus dangereux, abandonne la timidité, la délicatesse: elles te perdraient, et l'on n'y donnerait ici que des noms ridicules.
"La pudeur est grimace, la décence hypocrisie, les qualités se dénaturent, les vertus sont chargées des couleurs du vice, mais la mode, les grâces embellissent tout; on ne prise l'esprit que par le jargon qui l'accompagne; en un mot, c'est de nous que dépend la fortune, et nous sommes aussi aveugles qu'elle, parce que souvent un sot ouvre la nuit un avis important.
"Prends donc un extérieur hardi, impertinent même, dans le tête-à-tête; brusque les aventures, tu ne serais téméraire que dans le cas de faiblesse, et le seul manque de respect que nous ne pardonnions pas, c'est une faute d'orthographe. Mais en public, change de ton, fais ta cour assidûment, prodigue les soins et les éloges; ce n'est pas de la discrétion que l'on te demande. Nous ne craignons, mon ami, la révélation des mystères que lorsqu'ils ne sont pas à notre avantage..."
La marquise s'arrêta. Son sopha n'était pas loin, nous nous fîmes des adieux très circonstanciés, et j'obtins, en la quittant, la permission de renouveler de temps en temps connaissance... sauf à être encore empalé.
Me voilà donc libre; je m'introduis dans les différentes sociétés de la cour: je jette sur les femmes qui les composent un oeil curieux et perçant. Du plus au moins, je fais mainte application des peintures de la marquise. La saison des bals arrive, j'aime la danse à la fureur, mais, n'étant point talon rouge, elle m'était interdite chez les hautes puissances; l'observation m'offrit des dédommagements. J'avais obtenu la permission de me rendre chez une princesse qui joint à tout plein d'esprit le meilleur ton et le coeur le plus sensible. Je la jugeai faite pour inspirer un attachement durable, mais trop sage pour s'afficher aussi. à son âge, avec tous les moyens de plaire, se fixer!... Eh! que dirait l'amour?
Lui a-t-il confié ses flèches pour les laisser oisives ou pour les ficher sur un seul coeur, comme des épingles sur la pelote de sa toilette? Je consultai mon grimoire, et je sus qu'on ne pouvait allier plus de générosité, de talents et d'adresse. Je sus encore qu'en prédicateur excellent, ses préceptes ne nuisaient pas à ses plaisirs, et je crus sentir qu'un peu de contrainte pouvait y ajouter du prix. -- Mais qui est-ce donc? -- Oh! vous en demandez trop; allez sur le grand théâtre, quand on jouera la _gouvernante_, vous lui verrez remplir un rôle que son coeur lui rend cher et qui lui mérite tous les applaudissements.
Confondus dans un groupe d'hommes, nous exercions notre critique sur les danseurs. -- Eh! bon dieu! quelle est cette petite personne, si folle, si extravagante? Elle est tout ébouriffée, son panier penche d'un côté, tout son ajustement est en désordre... Je ne l'en trouve, ma foi! que plus jolie; tous ses attraits sont animés, ses gestes sont violents, tout pétille en elle. -- C'est la Duchesse de *** me répond le comte de Rhédon; vous ne la connaissez pas? Je vous présenterai; elle aime la musique, vous l'amuserez. Le lendemain, je somme le comte de sa parole, et nous partons.
A six heures du soir, la duchesse était en peignoir; de grands cheveux s'échappaient d'une baigneuse placée de travers sur sa tête. Embrasser le comte, me faire la révérence, me proposer vingt questions et me prendre pour répéter le pas de deux de Roland, ne fut l'affaire que d'un instant. Je fus froid les premiers pas; une passe très lascive, qu'elle rendit comme Guimard, m'enhardit, m'échauffa, me fit... (Ah! mon ami, la jolie chose qu'un pas de deux, quand on bande!) Le comte applaudit à tout rompre; elle s'écrie que je danse comme Vestris, que j'ai un jarret à la Dauberval, me fait promettre de venir répéter avec elle, et me donne carte blanche pour les heures; puis mon lutin sonne ses femmes. Le comte se sauve, je demeure; elle se coiffe à faire mourir de rire, me demande mon avis; je touche à l'ajustement, et je lui donne un petit air de grenadier qu'elle trouve unique... Elle s'habille, sort; je lui donne la main, et je me retire.
Parbleu! dis-je en moi-même, celle-là n'a pas le temps d'être méchante. Je me couche; sa friponne de mine me tourmente toute la nuit. Je me lève en raffolant, et je cours chez la duchesse à dix heures du matin; elle sortait du bain, fraîche comme la rose. Une lévite la couvre des pieds à la tête; on apporte du chocolat; je suis barbouillé du haut en bas; elle saute à son clavecin; sa jolie menotte a toute la vélocite possible; elle a du goût, un filet de voix, des sons charmants, mais pour de l'âme..., serviteur. Je vois cependant qu'elle est susceptible. Nous prenons un duo; je la presse, je l'attendris malgré elle; elle perd la tête, son coeur se serre: j'en arrache un soupir; la voix meurt, la main s'arrête; le sein palpite, mon oeil enflammé saisit tous ses mouvements... zeste! Elle jette tout au diable; elle plante là le clavecin, me bat, me demande pardon, passe un entrechat, se jette en boudant sur un sopha, et se relève par un grand éclat de rire.
Heureusement pour moi, Gardel arrive; nous dansons; je remarque cependant avec plaisir qu'elle prend de l'intérêt: elle me loue avec affectation. Gardel n'a garde de la contredire; avant que je sorte, elle me demande excuse, implore son pardon, me prie de lui imposer sa pénitence; vois donc d'ici, bourreau, cette mine hypocrite; je saisis une main que je couvre de baisers; l'autre me donne un soufflet qu'un baiser plus hardi répare à l'instant.
Le lendemain, j'y vole sur les ailes du désir; elle m'avait demandé quelques ariettes nouvelles, je les lui portais; elle était au lit; une femme de chambre ouvre ses rideaux, je parais; un fauteuil placé à côté d'elle me tendait les bras... J'aime bien mieux m'appuyer contre une console qui me tient de niveau.
Où es-tu, divin Carrache? Prête-moi tes crayons pour esquisser cette enfant!...
Un bonnet à la paysanne couvre sa tête à moitié; ses traits n'ont aucune proportion; ce sont de noirs yeux superbes, la plus jolie bouche, un nez retroussé, un front trop petit, mais ombragé délicieusement; deux ou trois petits signes noirs comme jais assassinent leur monde sans rémission; son teint est moins très blanc qu'animé, mais le carmin le plus pur n'égale pas le vermeil de ses joues et de ses lèvres.
Après quelques folies débitées de part et d'autre, je lui montre ma musique; elle me prie de chanter... Je déployais toute la légèreté de ma voix, quand tout à coup un drap soulevé me découvre un sein de lis et de roses... _et la cadence chevrote_... Je continue: tantôt c'est un bras arrondi par l'amour, une cuisse fraîche rebondie, une jambe fine, un pied charmant qui, tour à tour, se promènent sur le lit et frappent tous mes sens... Je tremble; je ne sais plus ce que je chante...
-- Allons donc! me dit la duchesse, avec un sang-froid dont je ne la croyais pas capable. Je recommence, et le manège d'aller son train; mon sang bouillonne, tous mes nerfs s'agacent et s'irritent; je palpite, mon visage s'inonde de sueur; la méchante, qui m'observe, sourit et cependant soupire... Un dernier bond la découvre tout entière... Sacrebleu! mes yeux font feu; je jette la musique, je fais sauter les boutons qui me gênent, je m'élance dans ses bras; je crie, je mords, elle me le rend bien, et je ne quitte prise qu'après quatre reprises redoublées.
La duchesse était évanouie, cela commença à m'inquiéter; j'employai un spécifique qui ne m'a jamais manqué: j'ai la langue d'une volubilité incroyable; j'applique ma bouche sur le bouton de rose qui termine un joli globe: un trémoussement presque subit me rassure sur son état... -- Dieu! O dieu! me dit-elle en me sautant au cou, cher ami, tu l'as trouvé! -- Et quoi? lui dis-je tout étonné. -- Hélas! un tempérament que l'on m'avait persuadé que je n'avais pas... Et baisers d'entrer en jeu, et les pièces de mon habillement de couvrir le plancher. Enfin, nous nous trouvâmes, comme dit la précieuse ridicule, _l'un vis-à-vis de l'autre;_ je vous jure que ma petite duchesse n'était point de ces prudes qui craignent un homme absolument nu. Elle avait des doutes; il fallut bien les éclaircir. Chaque situation nouvelle me découvrait de nouveaux charmes. C'est bien le corps le mieux fait! Charnue sans être grasse, svelte sans maigreur, une souplesse de reins qui ne demandait que de l'usage... Eh! parbleu! je lui en donnai de toutes les façons.
J'aime bien foutre; mais comme le bon Dieu n'a pas voulu que nous trouvassions le mouvement perpétuel, il faut s'arrêter enfin, car ce _jeu lasse plus qu'il n'ennuie_.
Or ma duchesse n'avait qu'un jargon, toujours le même; et comme j'avais ralenti son feu, ce n'était plus qu'un petit être fort plat, fort monotone. Que j'aime à voir sortir d'une bouche ces riens que rend si précieux une femme enivrée de volupté! Qu'un mot placé à propos sait bien relever le prix d'une caresse et la rendre plus touchante? Otez les préludes de la jouissance et les paroles magiques qui, faisant sortir de l'extase, aident si souvent à s'y replonger... _l'ennui bâille avec nous sur le sein de nos belles:_ l'amour fuit, l'essaim des plaisirs s'envole, et l'on s'endort pour ne jamais se réveiller.
Voilà des dégradations que j'éprouvai chez la duchesse pendant quinze jours: nos commencements furent trop vifs et la satiété amena le dégoût. J'en étais là, quand, un soir, en entrant chez moi, on me remit un écrin et ce petit billet.
"Un instant me rendit votre amante, un instant a tout changé; mais j'ai, monsieur, de la reconnaissance de vos soins; je vous prie de conserver cet écrin: il vous représentera l'image d'une femme qui parut vous être chère et qui se reproche de n'avoir pas pu faire plus longtemps votre bonheur."
Je vis sur-le-champ de quelle main partait ce billet: la duchesse était incapable de l'avoir dicté. J'y répondis: "Vos bienfaits, madame, ont droit de me toucher, si votre coeur a daigné apprécier le peu que je vaux. J'ai mis dans notre liaison des procédés dont l'énergie paraissait vous plaire; je n'ai ni dépit, ni colère. C'est bien assez pour moi d'avoir eu les honneurs du triomphe, sans aspirer à ceux de la retraite: depuis huit jours, j'attendais vos ordres, et la preuve de mon respect est de ne les avoir pas prévenus. Votre portrait sera pour moi le gage de l'estime que vous accordez à mes _talents_. Puisse, madame, le fortuné mortel qui me remplace vous en porter de _plus heureux!_ Vous m'aurez tous deux une obligation bien douce: celle de vous avoir mis dans le cas d'en sentir tout le prix."
Mon successeur, homme d'esprit, n'a pu y tenir comme moi, que peu de jours; elle l'a remplacé par _un prince_, et réellement, quant au moral, ils se convenaient; pour le physique, elle eut ses laquais: c'est le pain quotidien d'une duchesse.
Mon billet écrit, j'ouvris l'écrin, j'y trouvai de fort beaux diamants et le portrait de la duchesse en baigneuse: il était frappant; je l'approchai machinalement de mes lèvres. Avouerai-je ma faiblesse? Je sacrifiai encore une fois à ce joli automate, et mon caprice s'écoula avec la libation que je venais de répandre en son honneur.
Je me rendis chez la Vit-au-Conas, elle était en possession de mes jours de congé; d'ailleurs nous avons contracté une amitié commode. O que cette femme-là gagne à être approfondie! Réellement, à la manière dont elle me reçut (la réception dura deux grandes heures), je crus qu'elle ne me reconnaissait pas. Quand elle fut en état d'écouter, je lui racontai mon aventure; le comte de Rhédon lui en avait dit quelque chose; la catastrophe lui plut, l'égaya, et nous en étions sur la chronique scandaleuse, quand on annonça Mme de Sombreval et une autre femme chez qui j'avais négligé de me faire présenter. Elle m'en fit la guerre avec chaleur; j'y répondis avec intérêt, et je demandai pour la forme une permission de faire ma cour qui était tout accordée.
La visite finie, la chère Vit-au-Conas me dit: -- Mon ami, je vais te perdre encore: voilà un dévolu jeté sur toi. Pour celui-là, c'est une trouvaille: conduis-toi bien... Pousse-la, pousse... -- Ah! Madame, vous savez comme je le pousse; témoin... (vous sentez le geste que je fis). Elle prit au mot, et le témoin fut en _con_frontation. Nous nous quittâmes; ma chère marquise me souhaita bonne chance, et je courus me préparer à la ménager.