Ma conversion; ou le libertin de qualité
Chapter 2
Nous restons seuls, ma belle se plonge sur un sopha; sans m'amuser à la bagatelle, je saute dessus; dans un tour de main, la voilà au pillage. Je trouve une gorge d'un rouge-brun, mais dure comme marbre, un corps superbe, une motte en dôme, et la plus belle perruque... Pendant la visite, ma belle soupirait comme un beugle; semblable à la cavale en furie, son cul battait l'appel et son con la chamade... Sacredieu! une sainte fureur me transporte; je la saisis d'un bras vigoureux, je la fixe un moment, je me précipite... O prodige!... Ma bougresse est étroite... En deux coups de reins, j'enfonce jusqu'aux couillons... Je la mords... Elle me déchire... Le sang coule... Tantôt dessus, tantôt dessous, le sopha crie, se brise, tombe... La bête est à bas; mais je reste en selle; je la presse à coups redoublés... Va, mon ami... va... foutre!... ah!... ah!... va fort... ah!... bougre!... ah!... que tu fais bien ça! Ah! Ah! Ah!... sacredieu! ne m'abandonne pas... ho, ho, ho, encore... encore!... v'là que ça vient... à moi, à moi... enfonce... enfonce!...
Sacrée bougresse! son jeanfoutre de cul, qui va comme la grêle, m'a fait déconner... Je cours après... mon vit brûle... Je la rattrape par le chignon (ce n'est pas celui du cou), je rentre en vainqueur. -- Ah! dit-elle, je me meurs. -- Foutue gueuse (je grince des dents!...) si tu ne me laisses pas décharger, je t'étrangle... Enfin, haletante, ses yeux s'amollissent; elle demande grâce. -- Non, foutre!... point de quartier... Je pique des deux... ventre à terre... Mes couilles en fureur font feu; elle se pâme... Je m'en fous, et je ne la quitte que quand nous déchargeons tous deux le foutre et le sang ensemble...
Il est temps, je crois, de remettre sa culotte.
Un peu rendus à nous-mêmes, ma housarde me félicite en se _congratulant;_ elle va faire bidet, et moi je relève le sopha du mieux que je puis. -- Que fais-tu là? me dit-elle en rentrant. Mon ami, mes gens sont accoutumés à cela, et j'ai un valet de chambre tapissier qui fait la revue tous les matins. -- Vous pensez bien que nous ne parlons pas sentiment. Est-ce qu'elle s'embarrasse de ces foutaises-là! Nous voyons sa maison, son magasin, qui est de l'or en barre; les trésors des trois parties du monde s'y rassemblent... Enfin, nous arrivons dans un cabinet; elle ouvre un coffre... Tiens, me dit-elle, prends ce portefeuille... (Je fais des façons...) Allons, foutre! quand on bande comme toi, on a le moyen d'acquitter ces bagatelles... Je le mets dans ma poche, non sans avoir remarqué qu'il contient pour cinq cents louis de bonnes lettres de change... Voilà ce qui s'appelle des douceurs.
Nous soupons: ma foi, j'en avais besoin. C'est elle qui me sert des morilles, des truffes au coulis de jambon, des champignons à la marseillaise; au dessert, les pastilles les plus échauffantes, sans oublier les liqueurs de Mme Anfou... De la table nous nous élançons au lit, et de la vie, je crois, on n'a vu pareille scène.
Rendez-vous pris au surlendemain, j'arrive... Madame est malade. Hélas! Et c'est tout simple; elle avait excessivement chaud quelque chose que j'aie dit, elle a voulu que j'ouvrisse la fenêtre au mois de janvier. Une fluxion de poitrine l'enterre en trois jours... O douleur!... Je vais lui dire un _de profundis_ chez la Saint-Just.
Après avoir essuyé ses larmes et ses doléances (car elle me proteste que ma princesse était une de ses meilleures pratiques), je l'assure que, très touché de cet accident funeste, j'ai fait des réflexions, et qu'ayant toujours honoré la vieillesse, je viens lui demander ses bons offices pour me consacrer au service de la douairière dont elle m'a parlé. Nous prenons jour, et j'obtiens sous huitaine l'avantage d'être introduit chez Mme In Aeternum. On m'avait prévenu qu'elle était fort riche, en sorte que la grandeur de l'hôtel, la beauté des livrées et des ameublements ne me firent pas d'effet; au contraire, j'en dévorais d'avance la substance... Eh! sacredieu! la fée ne devait-elle pas s'alimenter de la mienne?
Le tête-à-tête était ménagé, l'on m'attendait, j'avais relevé mes appas: à force de vouloir réparer les siens, ma vieille était encore à sa toilette, asile impénétrable; je suis introduit, en attendant, dans un boudoir lilas et blanc; des panneaux placés avec art réfléchissaient en mille manières tous les objets, et des amours dont les torches étaient enflammées éclairaient ce lieu charmant. Un sopha large et bas exprimait l'espérance par les coussins vert anglais dont il était couvert; la vue se perdait dans les lointains formés par les glaces et n'était arrêtée que par des peintures lascives que mille attitudes variées rendaient plus intéressantes; des parfums doux faisaient respirer à longs traits la volupté; déjà mon imagination s'échauffe, mon coeur palpite, il désire; le feu qui coule dans mes veines rend mes sens plus actifs... La porte s'ouvre, une jeune personne s'offre à mes yeux; un négligé modeste, une simplicité naïve, des charmes qui n'attendent pour éclore que les hommages de l'amour, des détails délicieux... Telle se montre la jolie nièce de ma douairière, la belle Julie; elle m'offre les excuses de sa tante, qu'une affaire arrête, et me prie d'agréer qu'elle me tienne compagnie. Je réponds à ce compliment par les politesses d'usage, et nous nous asseyons sur des fauteuils dans un coin de la chambre; Julie s'éloignait du sopha (hélas! qu'il était bien plus à craindre pour moi! ), mes yeux erraient sur elle; je sentais toute la timidité d'un amour naissant, tous les combats de ma raison contre mon coeur; le feu de mes regards en imposait à Julie, notre conversation languissait en apparence, mais déjà nos âmes s'entendaient.
-- Mademoiselle fait sûrement le bonheur de sa tante, puisqu'elle est sa compagne? -- Monsieur, ma tante a de l'amitié pour moi. -- La foule qui abonde chez elle a sans doute de quoi vous plaire, et vos plaisirs (Julie soupire)... mille adorateurs... (le feu me monte au visage). -- Ah! Monsieur! combien de ces adorateurs méritent d'être évalués ce qu'ils sont en effet! -- Quoi! vous n'en auriez pas trouvé dont l'hommage eût su vous intéresser? (elle se trouble...) Pardon... bon dieu! j'allais commettre une indiscrétion... Mais, mademoiselle, me condamnerez-vous à le désirer?
Nous entendons du bruit; un regard assez expressif est toute la réponse de Julie.
La tante avait fini sa toilette; elle s'avance... Peignez-vous, mon ami, un vilain enfant de soixante ans. Sa figure est un ovale renversé; une perruque artistement mêlée, avec un reste de cheveux, reteints en noir, en ombrage la pointe; des yeux rouges et qui louchent pour se donner un regard en coulisse; une bouche énorme, mais que Bourdet a fort bien meublée; du blanc, du rouge, du vermillon, du bleu, du noir, arrangés avec un art, une symétrie que des yeux connaisseurs et un odorat exercé peuvent seuls découvrir.
Une robe à l'anglaise puce et blanche se rattache par des noeuds de gaze, d'où s'échappent des _coulants de perles_, qui, retombant en ondes, se terminent par des glands d'un goût exquis; un _coutil_ couvre la place où pouvait être une gorge il y a quarante ans; voilà ce que je démêlai au premier coup d'oeil... Heureux si je n'en eusse vu ni senti davantage!
-- Mon dieu, mon cher coeur, me dit-elle en minaudant et se laissant aller sur le sopha où elle m'entraîne, je suis désolée de vous avoir laissé ennuyer avec une petite fille (Julie s'est éclipsée); c'est ma nièce, et cela connaît si peu le monde! -- Comment, madame, votre nièce? Mais on ne le croirait pas à l'âge dont elle paraît. -- Cela est vrai; mais sa mère est infiniment mon aînée... Puis saisissant une de mes mains... La Saint-Just, mon cher, m'a parlé de vous, mais d'une manière extraordinaire, elle raconte des choses!... Oh! pour cela, incroyables. -- Ces sortes de femmes nous vantent quelquefois; mais si je lui eus jamais une obligation, c'est de m'avoir mis à portée de vous offrir mes hommages. -- Tiens, mon coeur, bannissons la cérémonie; ton air me prévient; tu es joli, sois sage, et sûrement tu ne t'en repentiras pas. Il est temps de passer dans mon salon: j'ai du monde, tu souperas... Une révérence est ma réponse; un baiser me ferme la bouche... (Ah! sacredieu! c'est du vernis tout pur.) Ne joue pas, continua-t-elle; cause avec ma nièce, tu sembleras être son amant... (ah! charmante vieille, l'aurore de l'amour vient me luire! que je t'embrasse de bon coeur!... Mais, foutre! la peinture!)... et nous nous rejoindrons quand ces importuns seront bannis.
Mon supplice est donc retardé... Nous entrons au salon: nombreuse compagnie s'y rassemble, et pendant que Julie et sa tante arrangent les parties, moi je réfléchis.
Amour! amour! tu viens donc encore me décevoir, m'égarer, me percer! Dieu cruel! N'ai-je donc pas été assez longtemps ta victime? Veux-tu te venger? Quel rôle vas-tu m'imposer?... Objet du caprice d'une hideuse vieille, la beauté, les grâces feront mon tourment. Hélas!... enfant trop aimable! Si j'ai jamais su conquérir des coeurs, en soumettre à ton empire, si j'ai fait fumer sur tes autels un encens qui te fut agréable, ah! protège-moi!... Je suis exaucé; une ardeur nouvelle m'embrase; Julie, la belle Julie, recevra mon coeur, mes transports, et sa tante abusée n'aura de moi qu'un tribut chèrement acheté.
Le jeu fait régner le silence; tout le monde est occupé. Julie, au bout du salon, tient un ouvrage par convenance, et je suis auprès d'elle; -- elle est inquiète, je suis timide. -- Quoi! me dit-elle, on vous a déjà assigné votre personnage? -- Ah! mademoiselle, si vous daignez lire dans mon coeur, vous verrez combien il m'est cher. -- Je l'avoue, monsieur, quelque accoutumée que je sois à ces propos et au motif qui les fait tenir, j'aurais plus de peine à les supporter de vous que de tout autre. -- Vous me les défendez donc, mademoiselle?... Ah! je ne le vois que trop, vous me confondez dans la foule des lâches que votre tante entretient à ses gages; vous me croyez revêtu d'un masque trompeur; je l'ai bien mérité!... N'importe, il faut vous délivrer d'un objet qui vous déplaît; peut-être vous ferai-je m'estimer... Ah! belle Julie! vous saurez un jour que je ne me suis exposé à votre haine... mais vous ne voudrez pas m'entendre vous m'abhorrez, me méprisez... et je ne pourrai pas soutenir longtemps vos dédains... (je me lève.) -- Mon dieu! Monsieur, me dit-elle, tout effrayée, qu'allez-vous faire? Je serais perdue, ma tante m'accuserait... que sais-je?... peut-être de l'avoir trahie. -- Non, non, elle aurait tort, vous la servez trop bien... Vous, la servir, Julie!... Dieu! quelle idée... Et pour votre amant! (Julie se trouble et fait un effort pour sourire...) -- Mon amant, y pensez-vous? Vous êtes cependant arrivé sous des auspices... -- Je vous entends, mademoiselle. Et si ce moyen eût été le seul pour parvenir auprès de vous, me trouveriez-vous si condamnable? Depuis six mois je vous adore (vous vous doutez, mon cher ami, que je n'en savais pas un mot); je suis partout vos pas, je brûle en secret, je m'informe, on m'instruit sur l'humeur de votre argus, et je suis obligé de couvrir du voile le plus déshonnête le sentiment le plus pur qui fût jamais. -- (la pauvre petite, comme elle est oppressée! comme son sein s'élève! Quel sein, grand dieu!... chienne de vieille! il faudra donc que je te donne ce profit-là!...) -- Vous ne répondez pas... De grâce, Julie, nous n'avons qu'un moment, décidez de mon sort. Pourquoi me rendre la double victime de vos rigueurs et des faveurs de votre tante? (ce mot faveurs fut prononcé d'un ton si triste qu'il était persuasif; la petite en sourit.) -- Eh bien! je vous crois, me dit-elle; pourquoi me tromperiez-vous?... Je suis déjà si malheureuse! Hélas! il ne tient qu'à vous de me le rendre bien davantage...
Je ne vous détaillerai pas le reste d'une conversation gênée par les observateurs; mais, pour tout dire en un mot, nous convînmes que je serais l'amant de la tante et que nous saisirions tous les moments favorables pour nous voir, en affectant, la petite et moi, beaucoup d'indifférence l'un pour l'autre.
On soupe. Après souper, je fais un brelan avec ma chère tante; tout le monde défile. Julie, dès minuit, s'était retirée; je reste seul. C'est alors que la vieille, par ses tendres caresses, me montre toute la rigueur de mon sort; cependant j'y réponds en grimaçant; elle sort pour se rendre à sa chambre à coucher, et moi pour faire ma toilette de nuit. Enfin, l'heure du berger, l'heure fatale sonne; une femme de chambre m'appelle, j'arrive, cherchant partout ce que tu sais, et ne trouvant rien. -- Rien? -- Rien, ou le diable m'emporte: devine où il était allé se nicher. A côté d'une grosse bourse bien remplie, placée entre deux bougies sur la table de nuit de madame; je le repris en passant. Ma déesse était en cornette... Sacredieu! qu'elle avait d'appas! Son lit à la turque, de damas jonquille, semblait assorti à son teint (car celui du jour était répandu sur dix mouchoirs qui invoquaient la blanchisseuse); un sourire qu'elle grimace me fait apercevoir qu'elle ne mord point. Enfin, je grimpe sur l'autel. -- Bandais-tu? -- Hélas! il fallait bien bander de misère, ou renoncer à Julie et à cette bourse devenue nécessaire, car le maudit brelan m'avait arraché les derniers louis qui fussent en ma possession... Que parlai-je de possession!... J'en ai, sacredieu bien une autre. Regarde, mon cher ami, c'est pour toi que je n'abaisse pas la toile.
Je parcours des mains et des pieds les vieux charmes de ma dulcinée... De la gorge... je lui en prêterais au besoin... Des bras longs et décharnés, des cuisses grêles et desséchées, une motte abattue, un con flétri et dont l'ambre qui le parfume à peine affaiblit l'odeur naturelle... Enfin, n'importe, je bande; je ferme les yeux; j'arpente ma haridelle et j'enfourne. Ses deux jambes sont passées par-dessus mes épaules; d'un bras vigoureux, je la chausse sur mon vit. Une bosse de grandeur honnête que je viens de découvrir me sert de point d'appui pour l'autre main. Son cou tendu m'allonge un déplaisant visage qui, gueule béante, m'offre une langue appesantie, que j'évite par une forte contraction de tous les muscles de ma tête. Enfin, je prends le galop... Ma vieille sue dans son harnais; sa charnière enrouillée s'électrise et me rend presque coup sur coup; ses bras perdent de leur raideur, ses yeux se tournent; elle les ferme à demi, et réellement ils deviennent insupportables... Sacredieu! j'enrage, cela ne vient pas; je la secoue... Et tout à coup la bougresse m'échappe... Foutre! la fureur me prend, je m'échauffe; le talon tendu contre une colonne, je la presse, je l'enlève; la voilà qui marche... Ah! mon ami! mon petit! Ah! mon cher coeur!... je me meurs... Ah! je n'y comptais plus... Il y a si longtemps... Ah! Ah! Ah!... je décharge, mon cher ami, je décharge!... Le diable m'emporte! ses convulsions me tiennent cinq minutes dans l'illusion; la vieille coquine avait une jouissance comme à trente ans; elle fut longtemps à se remettre; elle était épuisée dans toute la force du terme. Moi, j'étais en eau... Mais voici une bien autre histoire. En m'essuyant je trouve une double perruque: c'était celle de ma ribaude qui, n'étant que collée, se joignait à la mienne par esprit de sympathie. Le désordre de la bonne dame était risible; son bonnet et la toison qui lui tenait lieu de chevelure, tout était au diable... Elle avait l'air honteux. -- Tiens, ma bonne, lui dis-je, entre nous, point de façons; je t'aime mieux tout naturellement et, pour preuve de cela, je veux te recommencer. A ces mots, je la ressaute, et j'amène l'aventure à bien. Pour cette fois, elle n'avait point de dents, dieu merci! car j'eusse été dévoré.
Après cette seconde reprise, elle sonne... Mlle Macao, qui nous servait d'eunuque noir, lui arrange ses affaires. Tandis que je me rhabille, la bonne vieille ne tarissait pas sur mon éloge... Deux fois, ma chère... Deux fois! Oh! ce petit ange-là est un prodige; les autres me faisaient bien venir l'eau à la bouche; mais lui... Mets la main là, j'en suis pleine.
Il était quatre heures du matin, je m'approche pour prendre congé; la vieille, en m'embrassant (foutre! ce n'était pas là le plaisant de l'histoire), m'offre deux bourses au lieu d'une et m'accuse qu'elles contiennent deux cents louis, tandis qu'elle n'en donne ordinairement que cent. -- Non, madame, lui dis-je avec générosité, si j'ai été plus heureux qu'un autre, je n'aspire point à une récompense double; j'accepte le témoignage ordinaire de vos bontés, mais je ne veux m'ôter ni la possibilité de revenir plus souvent, ni à vous celle de contenter un goût qui paraît vous satisfaire. -- Ma foi! je l'aurais prise au mot. -- Nigaud, qui ne sais pas que voilà comme on ruine ces bougresses-là... A la preuve: transportée, elle tire de son doigt un beau brillant (je l'ai, pardieu! vendu deux mille écus) et le met au mien; alors je me retire avec une permission indéfinie pour toutes les heures du jour et de la nuit, et la consigne de paraître amoureux de Julie, afin de cacher notre intrigue... Je fais le difficile; mais la sublime tante me démontre si bien cette nécessité que je me rends pour l'amour d'elle.
Revenu chez moi, dois-je y trouver du repos? Non, Julie... Julie, ton image me trouble; je te vois: hélas! Dans cet instant, en proie à des désirs inconnus jusqu'alors, tu m'accuses et tu gémis; moi-même je soupire... vile soif de l'or! A quelle horrible divinité me forces-tu de sacrifier du sang!... Bien plus encore, c'est la substance la plus pure qui s'épanchera sans fruit sur cet autel odieux... Mais ne suis-je pas dédommagé? Où trouverai-je une enfant plus jolie? Julie, que l'amour me peigne dans tes rêves, et que l'attrait d'un songe te prépare au charme de la réalité!... Allons, ma valeur, à mon secours, qu'êtes-vous devenue?... De l'or, morbleu! de l'or; c'est le nerf de la guerre: front partout; que les feux de l'amour embrasent mon courage, me rendent cette vigueur première qui fit tomber sous le couteau sanglant tant de vierges dans Israël... Et toi, Priape, patron des fouteurs! je t'invoque: qu'une ivresse lubrique me saisisse auprès de ma vieille! Je t'offre le sacrifice de toutes ses perfections... Qu'elle crève en foutant!... c'est un holocauste digne de toi.
On s'imagine bien que la matinée ne se passe pas sans que je me rende chez ma bonne. On m'introduit au petit jour. La fidèle Macao me donne des conseils pour plaire à madame, et je lui sacrifie une parcelle de mon or pour en gagner un monceau. Ma vieille me reçoit avec toutes les grâces possibles... Mais, ô surprise!... avez-vous jamais vu une pomme qu'on place sur le récipient d'une machine pneumatique? Chaque coup de piston semble lui rendre sa fraîcheur, sa peau ridée devient lisse, et les rayons du jour qui s'y réfléchissent lui donnent un vermeil qu'elle avait perdu... Voilà l'état de ma vieille; ses yeux sont dérougis, elle semble soufflée, et si elle avait des cheveux, de la gorge et des dents, elle serait foutable... Ma main batifole, un sourire enfantin la ranime... quand elle me chasse très sérieusement pour mettre ordre à ses affaires.
Mlle Macao est gouvernante en chef de ma Julie; son nom d'heureux présage n'est point démenti par son caractère; cette fille qui, dans sa jeunesse, a fréquenté les seigneurs dans les lieux où tout est égal, est compatissante pour l'innocence; elle a même fourni à Julie les éléments d'un jeu de mains, badinage renouvelé des grecs, et très utile, même aux françaises.
Somme toute, je lui fais comprendre que Julie est appelée à changer d'état, et je lui prouve par un argument irrésistible que je suis tombé de là-haut tout exprès pour opérer ce grand oeuvre: elle devient donc ma confidente, et j'entre chez Julie, que je trouve à sa toilette.
Ma foi! Je ne sais, mais la timidité me reprend... Qu'elle est belle! mon ami... De grands cheveux blond cendré, des yeux noirs et bien fendus, des traits que j'aimerais moins s'ils étaient plus réguliers... Nous restons seuls: pour débuter, je me prosterne et j'embrasse l'idole. -- Foutre! quelle timidité! -- Sûrement, en voilà la preuve... Quand j'ai bien peur, je me jette à corps perdu tout au milieu du danger. -- Mais Julie doit se fâcher? -- Oui, si elle en avait le temps... Et puis, Julie est franche, sa pudeur répugne sans doute à mes caresses; mais elle est bien aise de les recevoir. Enfin, après quelques petites façons, je reste en possession de ma place à ses genoux et de tous les petits larcins que me fournit le désordre d'une toilette et le dérangement d'un peignoir qui voile seul ses hémisphères enchanteurs, sur lesquels je n'ose encore voyager que des yeux.
Nos jours coulent ainsi pendant quelque temps dans la paix. J'avance en grade auprès de Julie. La tante me comble de bienfaits: cela veut dire que je les mérite. Enfin je me rends un samedi saint pour dîner. Ma chère tante m'annonce qu'elle est forcée de sortir et qu'elle ne reviendra qu'à huit heures et demie; qu'une assemblée de charité, un sermon, une quête et toute la simagrée sont pour elle d'une obligation indispensable (car, par contenance, la bonne dame place l'ordre dans le temple de Dagon). Je peste, je me fâche... On se flatte d'un jour de bonheur... On est cruellement abusé. -- La bonne dame me console avec attendrissement... Eh bien! mon petit, ne te fâche pas; je m'arrangerai pour souper avec toi, et puis... Hein?... dis donc, petit fripon!... Mais je ne veux pas que tu sortes. Julie restera avec toi, et vous ferez de la musique... Mademoiselle, j'espère que vous ne laisserez pas ennuyer monsieur! -- Non, ma tante (et l'embarras et la rougeur). Moi, je fronce le sourcil; j'ai des affaires... Bref, Mlle Macao est chargée très expressément de m'exécuter; la vieille part et nous laisse seuls, Julie et moi, dans le joli boudoir.
Puissances du ciel! Vous dont émane ce feu céleste qui nous élève au-dessus des mortels, vous vîtes mon bonheur!... Curieux, indiscret ami, tu veux donc aussi pénétrer les mystères de Paphos?... Eh bien! lis, dévore et branle-toi.
Tout favorisait mes feux; la beauté du jour, dont les rayons, amollis par une gaze diaphane, attendrissaient pour nous les objets; le printemps, son influence, l'innocence de Julie; mon expérience qui l'échauffe pour la détruire; des tableaux lascifs que je lui explique d'une manière plus lascive encore; des voeux prononcés à ses pieds, reçus par sa tendresse... Les désirs nous animent l'un et l'autre; un tact assuré, et qui ne me trompa jamais, redouble ma hardiesse; déjà la bouche de Julie est en proie à ma bouche qui la presse; son sein trop soulevé s'irrite contre les rubans qui le retiennent... Noeuds odieux, disparaissez!... Des larmes coulent de ses yeux, je les sèche par mes baisers; mon haleine s'embrase; le feu de nos coeurs s'exhale et se répand dans nos poitrines brûlantes; nos âmes se confondent... J'entreprends davantage; les bras de Julie ne semblent me repousser que pour m'attirer mieux; déjà elle ne se défend plus, son oeil se ferme à demi, sa paupière vacillante se fixe à peine... Que de trésors je découvre et je parcours!... -- arrête!... téméraire! s'écrie la tendre Julie... Cher amant!... Dieu... je... je... meurs... Et la parole expire sur ses lèvres roses... L'heure sonne à Cythère; l'amour a secoué son flambeau dans les airs; je vole sur ses ailes, je combats, les cieux s'ouvrent... J'ai vaincu... O Vénus! couvre-nous de la ceinture des grâces!...
Peindrai-je ces extases voluptueuses où l'âme semble jouir du repos, alors même qu'elle se répand davantage au dehors!... Non, non, de telles délices ne s'expriment pas.