Part 8
Une interrogation muette et très rapide passa dans les yeux de Pierre, tandis que mademoiselle de Thiaz tendait la main pour demander la lettre, mais personne ne s’en avisa.
Elle était calme, cette lettre, et spirituelle, amusante, presque enjouée.
--Allons, pensa Janik, le voici en bonne voie!
Depuis le départ de Nohel, combien de fois avait-elle prié: «Mon Dieu, faites qu’il m’oublie!»
Maintenant, elle avait froid au cœur en constatant qu’il l’oubliait. Et elle éprouvait une souffrance révoltée, en se disant que cet oubli irait croissant, et que c’était inévitable, et que c’était bien heureux!... Un jour, la petite Bretonne ne serait plus qu’un souvenir pour Jacques Chépart; il rencontrerait d’autres femmes plus séduisantes; peut-être même un jour s’éprendrait-il d’une jeune fille très bonne et très jolie... alors il se marierait.
Janik rendit la lettre à sa tante; elle eût voulu se sauver dans sa chambre pour y pleurer de douleur, de jalousie... presque de honte aussi.
Dieu savait pourtant qu’elle avait combattu pour s’arracher cet amour de l’âme, pour s’attacher à Pierre!... Mais dès le premier jour de l’arrivée de son fiancé, des comparaisons s’étaient imposées à son esprit. Oui, dès le premier jour, au moment où, dans la joie du retour, Pierre lui avait plaqué sur les joues deux baisers sonores et où elle avait pensé au baiser tremblant de Bernard à l’heure de la séparation, baiser craintif dont l’émotion l’avait pénétrée toute et dont la sensation d’angoisse et de délice la poursuivait encore, comme une tentation mauvaise.
Un si bon garçon, d’humeur si joyeuse, ce Pierre! Mais qu’il était exubérant, qu’il parlait fort; sa voix bruyante, habituée à dominer le flot, étourdissait... et Bernard avait la voix grave, un peu voilée et l’on se sentait bercé par sa parole.
Sur la requête de Janik, Pierre avait raconté ses voyages, il les avait racontés en homme qui n’est pas dépourvu de toute idée du pittoresque. Les différents pays, leurs types humains, leurs rites religieux, leurs habitudes sociales, l’avaient généralement frappé par leur côté original; il les décrivait avec une sorte de verve naïve qui amusait tout le monde, mais... Là encore il y avait un _mais_.
Des critiques modernes ont dit que les livres sont moins précieux par ce qu’ils contiennent effectivement que par les échos qu’ils éveillent à l’esprit et à l’âme du lecteur... Janik pensait qu’il en est des pays qu’on traverse comme des livres qu’on lit, et que le son de la harpe que les mots ou les sites font vibrer en nous, dépend moins du doigt qui les touche que de la qualité de nos cordes intimes. Tous les voyageurs ne voient pas de même parce qu’ils voient au travers de leur propre personnalité; Pierre avait vu trop bien, trop objectivement dans ses voyages. A tort ou à raison, mademoiselle de Thiaz se figura que, dans les mêmes pays, Bernard aurait senti et pensé autrement. Ses souvenirs auraient eu peut-être des contours moins précis et des couleurs moins vives, mais il aurait mieux saisi les mystérieuses correspondances des choses et les mots qu’il aurait prononcés auraient eu d’infinis prolongements dans l’esprit de ses auditeurs...
Cependant, Janik essayait de réagir, de rendre justice à son fiancé, de lui faire partager sa vie intellectuelle...
Un moment qu’elle était seule avec lui, elle ouvrit les _Stances et Poèmes_ de Sully-Prudhomme, un poète qu’elle aimait, parce qu’il est doux, chaste et profond. Dans la journée, en lisant le petit recueil, elle s’était dit spontanément: «Bernard aurait compris comme moi ce passage...» et pour se punir de cette pensée, elle s’était juré de lire le passage à Pierre.
Elle lisait bien, à mi-voix, mettant dans chaque mot beaucoup de pensées. Pierre écouta. Quand elle se fut tue:
--C’est bien subtil, Janik, dit-il.
Un peu déconcertée, elle répondit:
--Vous n’aimez pas cette poésie?
Lui protesta:
--Si, si... c’est très joli... mais j’aime mieux Victor Hugo.
Janik admirait en Victor Hugo le plus merveilleux des artistes du Verbe, un peintre prestigieux, un poète géant; mais ce nom sonore, jeté au milieu du poème intime et pénétrant qu’elle savourait, lui fit l’effet de la note magnifique d’un instrument de cuivre interrompant soudainement le concert discret et un peu triste d’un violon. Ce qui la choqua, ce ne fut pas l’opinion de Pierre, mais l’inopportunité de la comparaison qu’il avait faite.
Des mots superbement colorés, d’éblouissantes clartés ou de saisissantes ténèbres, des lignes majestueuses, une grande voix, de grandes images bien sonnantes, voilà ce qui pouvait charmer le marin... Mais il ignorait que chaque poète peut avoir son heure. Quand la nature s’enveloppe dans la mélancolie des soirs d’automne; quand on se laisse gagner par la langueur des choses; quand, troublé par le spectacle écrasant des mondes, poussière d’infini, qui sème d’or la nuit, on se sent inquiet, souffrant... est-ce Victor Hugo qu’on lit?
Janik avait beau faire, jamais sa pensée et celle de Pierre ne se rencontraient au même point, jamais leurs cœurs ne battaient à l’unisson. Tout en Pierre la froissait: jusqu’aux paroles affectueuses qu’il lui débitait à voix haute, et dont elle trouvait qu’il aurait dû faire un grand secret, puéril et charmant. Si Bernard avait jamais une fiancée, quels mots doux et mystérieux il inventerait pour elle!
Et puis aussi, et puis surtout Janik n’aimait pas Pierre, et elle aimait Bernard. Elle aimait Bernard et, si elle avait bien cherché au fond de son cœur le pourquoi de cet amour, elle n’y aurait trouvé que le mot exquis de Montaigne: «Je l’aimais, parce que c’était lui, parce que c’était moi!»
Parfois, cependant, elle se prenait à mépriser Pierre de ce qu’il ne voyait pas se dresser un obstacle entre elle et lui, de ce qu’il ne comprenait pas qu’il y avait autre chose qu’une timidité de jeune fille, dans la pâleur qui envahissait son front, dans le frisson qui glaçait son être, quand il lui baisait la main--la seule caresse qu’il se permît. Elle se disait qu’après tout, elle était libre encore, que rien d’irrévocable ne lui interdisait d’aimer Nohel, d’être aimée de lui... Puis, elle avait un mouvement de remords, elle plaignait ce pauvre Pierre, si tranquille, si confiant, si fidèle; elle s’en voulait de ses injustices, et elle pleurait.
... Mais elle ne dormait plus, elle mangeait à peine, et elle s’émaciait de plus en plus, les yeux trop grands, la taille trop longue, les mains si fluettes qu’au moindre geste sa bague lui glissait du doigt.
--Et il ne voit rien! Comment ne voit-il rien!... s’écriait-elle quelquefois.
En cela, elle méconnaissait l’affection de Pierre Le Jariel. Il voyait... il voyait si bien qu’il n’avait pas encore osé demander qu’on fixât la date du mariage. Souvent, à la dérobée, il regardait mademoiselle de Thiaz avec une sollicitude inquiète.
--Qu’a-t-elle, qu’a-t-elle? s’était-il répété cent fois. Sous ce front blanc, qu’y a-t-il que ces yeux ne me permettent pas de lire? Pourquoi nos pensées, nos paroles se heurtent-elles toujours?
Ce soir-là, il remarqua l’absence de Janik; au bout d’un instant, il laissa le docteur et mademoiselle de Kérigan à leur causerie, et rejoignit la jeune fille sur la terrasse.
Elle avait appuyé sa tête fatiguée contre le treillage garni de plantes grimpantes, et ses yeux, noyés d’une tristesse vague, se fixaient sur quelque chose de très lointain que personne ne pouvait voir.
Pierre la contempla ainsi, sans qu’elle eût le moindre soupçon de sa présence. Enfin il dit:
--Janik...
Et elle tressaillit, s’attendant peut-être à une autre voix.
--Ah! c’est vous, Pierre...
--Ma pauvre Janik... vous êtes si pâle!... Est-ce que vous souffrez?
--Mais non... répliqua-t-elle, tentant de sourire...
--Janik, si vous aviez quelque chagrin, vous me le diriez, n’est-ce pas?
Le ton de Pierre était très amical, il avait en observant mademoiselle de Thiaz de bons yeux de chien fidèle. Elle s’attendrit:
--Oui, Pierre, je vous le dirais... mais je suis très contente, je n’ai rien...
Elle se faisait horreur, car enfin, de cœur et de pensée, elle avait trahi Pierre. Mais avait-elle le droit de répondre à ce pauvre garçon qui lui témoignait une si indulgente tendresse: «Je ne vous aime pas, je n’aurai jamais le courage d’être à vous...»
Ah! ne savoir à qui demander conseil, ne pouvoir confier ce qu’elle éprouvait, ce qui lui torturait l’esprit, ni à mademoiselle Armelle, qui était incapable de la comprendre, ni au docteur, qui était l’oncle de Pierre...
Pourquoi ne devinait-il pas ce que Janik faisait tout au monde pour lui cacher, le docteur?
* * * * *
M. Le Jariel devinait bien le secret de Janik, insensiblement il avait pénétré les douleurs et les luttes qui minaient sourdement sa petite amie, mais il ne savait pas à quel parti s’arrêter.
Un après-midi, Pierre, qui avait déjeuné au château, entra de meilleure heure que de coutume dans le cabinet de son oncle.
--Janik a très mal à la tête, dit-il. Elle est montée dans sa chambre... Je la trouve vraiment mal disposée ces jours-ci.
Le docteur ne répondit pas, il examinait avec une grande attention les dessins de son parquet. Pierre continua:
--C’est une étrange fille... Il y a des jours où... je ne sais comment te dire, mais... je me sens si loin, si loin d’elle.
--Voyons, mon petit,--dit alors M. Le Jariel en relevant brusquement la tête pour regarder son neveu,--sois franc avec moi, aimes-tu Jeanne de Thiaz?
--Oui, je l’aime beaucoup et...
--Un mot de trop, interrompit le docteur. «J’aime», cela dit tout. Il n’est pas d’adverbe qui ne diminue cette parole-là...
--Eh bien! mon oncle, j’aime Jeanne de Thiaz... Mon père et mademoiselle Armelle me l’ont de tout temps destinée, il me semble avoir grandi avec l’idée qu’elle serait un jour la compagne et l’amie de toute ma vie. Quand j’étais au loin, mon cœur faisait d’elle la personnification même du pays et de la famille; je songeais d’une même pensée à la France, à elle et à toi... Je l’admire infiniment, bien que souvent elle me surprenne un peu... Elle est très bonne et très droite, je sens qu’aucune femme plus qu’elle ne mérite d’être la joie et la fierté d’un honnête homme... Et c’est par elle que je veux être heureux et fier. Peut-on appeler ce sentiment-là de l’amour? Je crois que oui.
--Eh bien! moi, mon petit, je crois que non, conclut le docteur... Ah! quelle folie, ces mariages qu’on arrange comme le vôtre, ces serments qu’on échange sans en concevoir la gravité... quitte à apprendre plus tard ce que c’est qu’un véritable amour, et à l’apprendre avec des sanglots!... Quelle folie! Voilà deux petits amis qui s’aimaient bien, on a voulu en faire deux amants... on les a crus heureux en vertu de je ne sais quelle chimère, puis on les a séparés pendant quatre ans... comme si l’absence était bonne conseillère.
Pierre ouvrit la bouche pour protester.
--Mais, malheureux, Janik ne t’aime pas et tu n’aimes pas Janik! continua M. Le Jariel. Non, tu ne l’aimes pas... Et tu l’avoues toi-même quand tu cherches à expliquer ton amour. Elle est pour toi une femme que tu crois digne d’un honnête homme, elle n’est pas la femme, la seule, l’unique femme à laquelle ton cœur puisse se donner. Tu parles trop raisonnablement, je te dis... On est un peu fou quand on aime! Et elle, voyons, est-ce qu’elle t’aime, elle?
Pierre eut un geste découragé.
--Non, fit-il très bas.
Et il ajouta:
--Mon oncle... il me semble, je... ne crois-tu pas qu’elle ait un chagrin?
Le docteur hésita avant de dire:
--Si, je le crois, mon ami...
Le jeune homme regarda attentivement son oncle, puis, tout à coup, il éclata:
--Ah! ce monsieur de Nohel, n’est-ce pas?... J’en étais sûr.
--Je l’ignore, mon pauvre enfant, répondit le docteur. Cela se peut... mais Janik est une noble fille; si elle en aime un autre que toi, elle ne l’a dit à personne... Si tu veux connaître son secret, c’est à elle qu’il faut le demander.
Pierre semblait un peu étourdi par cette conviction qui subitement avait éclairé son esprit.
--Quel homme est-ce donc que ce Bernard! s’écria-t-il avec une certaine rage.
--Un très brave garçon, mon petit, soyons justes... Moi, je l’aime beaucoup, pour ma part... Un cerveau mal équilibré... oui, c’est possible... mais on ne les compte plus, par le temps qui court... Très sincèrement, sans la moindre arrière-pensée, Janik lui a fait de la morale, et, que veux-tu, elle est délicieuse, Janik!... Monsieur de Nohel n’était pas plus aveugle que toi, et il ne la savait pas fiancée... Mademoiselle Armelle aime les longues et mystérieuses promesses, voilà où cela mène... Quand Bernard a appris votre engagement, il est parti; était-il trop tard pour le repos de Janik? c’est ce que je ne puis te dire. J’en suis réduit moi-même aux hypothèses... Sois patient, sois doux avec cette pauvre enfant... Le temps est un grand maître; peut-être oubliera-t-elle.
Pierre secoua la tête:
--Non! elle n’oubliera pas, et mon bonheur est empoisonné... Ah! ce Bernard! Un Parisien, un romancier, un fou!... Elle sont toutes les mêmes, va!... Moi je ne suis qu’un pauvre gars bien naïf qui l’aimais à ma manière,--oh! sans grande passion, sans grands mots, mais sincèrement tout de même... Je l’aimais parce qu’elle est jolie, franche et bonne... Et il faut que cet homme... Pourquoi l’aime-t-il, lui? Parce qu’elle est trop intelligente, trop délicate, un peu mystérieuse... Parce qu’elle ne ressemble pas aux femmes qu’il a déjà aimées, parce que...
--Mon pauvre petit, cet homme aime Janik; il ne l’aime pas parce qu’elle est ceci ou cela, il l’aime et ça suffit...
--Et Janik, reprit le jeune homme en s’exaltant, Janik en qui je croyais comme en Dieu!
--Et tu avais, parbleu, bien raison de croire en elle... puisqu’elle a laissé partir Bernard, puisqu’elle ne t’a pas rendu la petite bague qu’elle porte au doigt... ce qu’elle avait bien le droit de faire après tout!...
Pierre haussa les épaules.
--Voyons, mon ami, dit le docteur, tu as beaucoup voyagé de par le monde... tu n’es pas toujours resté sur ton bateau... Est-ce que tu pourrais me jurer que, pendant ces trois dernières années, tu n’as jamais oublié Janik... mais là jamais?
Il eut un mouvement de dédain avec un vague sourire.
--Et après? repartit-il... Est-ce que c’est la même chose? Est-ce que j’ai laissé mon cœur là-bas?
XI
Pierre Le Jariel avait la tête en feu. Il était blessé dans son amour-propre d’abord, et un peu aussi dans son cœur.
Il lui semblait que quelque chose s’était brisé dans sa vie--oh! non pas peut-être un lien essentiel, mais une habitude très douce. Était-il possible qu’un autre lui prît cette Janik charmante qui, de tout temps, lui avait été promise, cette petite femme de son enfance, dont il avait prononcé le nom comme un nom de sainte, aux jours de tempête?
Oui, il l’aimait d’une affection toute paisible... parfois elle lui paraissait trop frêle, trop pâle, trop blonde; elle ne réalisait pas pour lui le type de la beauté féminine, elle l’impatientait aussi avec ses idées qu’il comprenait mal... Mais enfin, elle était sa fiancée, elle lui avait juré d’être un jour sa femme, l’abandonnerait-il à ce romancier, renoncerait-il à tous les projets d’avenir qu’il avait édifiés?
Non, cent fois non!
Il se montrait irrité, troublé et, disons-le, dérangé dans sa quiétude coutumière. Le soir, après dîner, sous le prétexte de chercher des nouvelles de mademoiselle de Thiaz, il se rendit au château. Il ne savait pas exactement ce qu’il allait dire ou faire, mais il aurait donné dix ans de sa vie pour s’expliquer clairement avec Janik, et l’accabler de son ressentiment.
La nuit était très belle. Il trouva la jeune fille dans le jardin avec mademoiselle de Kérigan et sa lectrice. Elle était moins pâle que dans la journée, cependant on voyait que son esprit s’était envolé bien loin de la conversation que soutenaient les deux vieilles filles.
Le neveu du docteur s’y mêla un instant, mais, bientôt, il se rapprocha de Janik, assise un peu à l’écart, et lui demanda si son mal de tête avait entièrement disparu.
--A peu près, dit-elle avec un sourire absent.
--Alors, voudriez-vous faire un tour de jardin avec moi?
La voix de Pierre était froide; mademoiselle de Thiaz le regarda avec surprise, mais elle se leva docilement et posa sa main sur le bras qu’il lui offrait.
Ils s’enfoncèrent dans les allées, marchant sans parler, absorbés tous deux, et Pierre dit, doucement, cette fois:
--Je ne puis jamais vous voir sans témoin, Janik, nous ne causons que de banalités, je ne vous connais pas, vous ne me connaissez guère... Ce soir, il me fallait absolument vous ouvrir mon cœur... Vous m’inquiétez.
--Encore cette idée!
--Ce n’est pas seulement une idée qui me préoccupe, Janik, c’est votre visage livide, c’est le dépérissement dans lequel vous êtes tombée et qui n’est pas naturel... c’est... je ne sais quoi de vous qui m’échappe sans cesse... Je sens un mur de glace entre nous, et je ne peux plus supporter cet état de choses... Vous n’êtes plus la même, vous êtes malheureuse, je le sais... et je viens vous demander ce qui vous attriste ainsi... Je veux le savoir, j’en ai le droit.
Son ton, amical d’abord, s’était transformé peu à peu, devenant très rude. Suffoquée par cette colère subite, Janik quitta son bras.
--Mon Dieu, qu’avez-vous, Pierre? balbutia-t-elle. Est-ce que je me suis plainte, est-ce que je vous ai fâché?
--C’est moi qui me plains...
Prise soudain du tremblement nerveux qui, depuis quelque temps, la secouait toute à la moindre émotion, mademoiselle de Thiaz se laissa tomber sur un banc, dans le rond-point où, d’un commun accord, ils s’étaient arrêtés.
--Je vous assure que vous avez tort, Pierre, que mon affection pour vous n’a pas changé... que je ne suis pas malade... que je ne souffre pas...
En disant cela, elle pensait: «Peut-être qu’à force de souffrir, je mourrai... alors tout sera bien.»
Et Pierre en eut comme l’intuition.
L’instant d’avant, il avait été sur le point de s’écrier: «Vous m’avez trompé, vous aimez Bernard de Nohel!...» Et l’idée de ce coup de théâtre l’avait exalté d’une joie méchante.
Maintenant, il avait honte de sa cruauté.
Dans une de ces visions rapides dont les cerveaux les mieux équilibrés ne sont pas maîtres, il crut assister une seconde fois à une scène lointaine. Il revécut l’heure où sa mère était morte. Comme il était blême ce pauvre visage agonisant! Comme déjà, elle semblait venir d’un autre monde, cette voix à peine perceptible!... Debout près du lit, Janik se tenait silencieuse avec des yeux tristes, un peu effrayés du grand mystère; alors, sur un signe de la mourante, Pierre avait pris la main de sa fiancée et la voix faible, la voix d’au-delà, avait murmuré: «Je te confie son bonheur; tu en es responsable, songes-y bien!...»
--Oui, mère, je te le jure...
A cette époque-là, le bonheur de Janik, c’était une idée si simple, une idée que Pierre séparait si peu de celle de son bonheur à lui! Mais tout s’était bouleversé... Et il avait juré que Janik serait heureuse.
Mademoiselle de Thiaz se taisait, le regard morne. Enfin elle dit:
--Si nous rentrions, Pierre...
Elle semblait épuisée, elle parlait de retourner au château, avec un air de ne plus avoir la force de se lever... Saisi d’une profonde pitié, ému d’une tendresse toute protectrice qui lui revenait des jours d’autrefois où il disait «petite sœur», Pierre s’assit auprès de la jeune fille.
--Janik, supplia-t-il, voulez-vous me pardonner? J’ai été injuste, j’ai été méchant, mais c’est fini, je vous le promets... seulement, ayez confiance en moi.
Il lui avait pris les mains, il la contemplait avec ses yeux fidèles et indulgents des bons jours.
--Mon Dieu, que puis-je vous dire?... Pierre, ne me torturez pas ainsi, gémit-elle.
Et, très énervée, elle se mit à pleurer.
--Janik, je vous jure que je ne songe en ce moment qu’à vous, à votre bonheur... Il y a bien des jours que je vous observe... oui, je sais, vous ne vous en doutiez pas... mais, j’ai compris beaucoup de choses... d’abord j’ai compris que vous ne m’aimez pas, Janik?
--Pierre!
--Oui, oui... entendons-nous bien, je suis toujours dans votre cœur le petit Pierre fraternel avec lequel vous faisiez de si beaux jeux... mais votre fiancé, oh! non!
Elle ne répondit pas, il reprit:
--J’ai compris cela, et puis encore autre chose... Il y avait une si grande douleur dans vos yeux!... Janik! ma pauvre petite Janik, ajouta-t-il avec une sorte de précaution tendre, j’ai compris que vous en aimiez un autre.
Elle jeta un cri étouffé; tout son corps eut un mouvement éperdu; brusquement, elle cacha son visage dans ses mains.
--Ma pauvre enfant, murmura Pierre en retenant contre son épaule cette tête qui vacillait, il faut bien que je vous parle ainsi... Écoutez-moi... quand j’ai eu la certitude qu’un autre, plus heureux que moi, s’était fait aimer, ma tristesse a été grande et je me suis senti très fâché contre vous, mais maintenant, ma colère est passée, je ne vous en veux plus, plus du tout... Je n’étais pas l’homme qui pouvait vous plaire, il y a longtemps que je le sais.
Janik sanglotait.
--Ma petite, ma petite, fit Pierre avec la même douceur, ne pleurez pas... Cela vaut mieux ainsi, je le sens si bien, moi!... Je ne vous aurais pas rendue heureuse, je n’aurais pas été heureux... Oui, cela vaut mieux, bien mieux... C’était un peu difficile à dire... c’est dit maintenant, voilà.
--Oh! Pierre, vous êtes trop bon pour moi... je ne le mérite pas... vous avez dû me mépriser un moment!... Et pourtant, ce n’est pas de ma faute, Pierre... Si vous pouviez comprendre... je ne savais pas que... qu’il m’aimait. Je ne voulais pas, je ne savais pas l’aimer...
Elle pleurait encore. Pierre essayait de l’apaiser. Il lui dit avec une gaieté affectueuse:
--Ma vraie fiancée à moi, c’est la mer; vous auriez pu être jalouse d’elle... Avez-vous lu _Pêcheur d’Islande_? Peut-être qu’un jour elle m’aurait pris comme le mari de la pauvre Gaud... Tandis que vous resterez toujours ma petite sœur... elle ne s’en plaindra pas.
Il parlait si simplement que, peu à peu, dans le cœur de Janik descendait l’impression réconfortante que Pierre n’avait pas beaucoup de chagrin, qu’il jugeait très sainement, qu’il avait raison, que pour tous deux «c’était mieux ainsi...»
Elle n’avait plus qu’une pensée, qu’un rêve!
--Lui, Bernard, mon Bernard, m’aime-t-il?
Et elle ne sut jamais que cette minute où, faible et brisée, elle s’était appuyée sur Pierre, cherchant en lui un soutien, un espoir, avait été la seule où le pauvre garçon l’eût aimée d’amour...
--Eh bien! mon oncle, nous le lui donnerons son Nohel.
Le docteur avait pris à deux mains la tête de son neveu et l’avait vigoureusement embrassée.
--Tiens, tu es un brave enfant, toi!
Et ils avaient causé, plus calmes. Le cœur de Pierre saignait bien un peu; la douleur de Janik lui avait révélé ce que son amour pouvait être, mais il était content de lui-même, presque fier.
--Oui, nous le lui donnerons son Nohel, dit-il encore, et j’irai le chercher... afin qu’il sache bien, lui aussi, que c’est moi qui veux leur bonheur et que... que, par le cœur du moins, j’étais digne d’elle.
Pierre se tut un instant, puis il émit cette idée qui lui venait: Bernard pouvait avoir oublié Janik, ne l’aimer plus?
M. Le Jariel hocha la tête.
--Si c’est un dernier espoir qui t’inspire cette hypothèse, mon petit, ne t’en berce pas... J’ai reçu tout à l’heure une lettre de monsieur de Nohel... Il n’y prononce pas le nom de Janik, mais ce sont bien les pages les plus désespérées que Jacques Chépart ait jamais écrites.
--Allons, tant mieux! soupira Pierre... Hier, quand nous nous sommes séparés, elle m’a dit: «Peut-être qu’il m’oublie, lui, pendant que vous pensez tant à moi, mon pauvre Pierre!...» Elle ne m’avait jamais parlé si gentiment. C’est étonnant comme la meilleure des femmes a encore des mots cruels, mon oncle!
XII