Ma conscience en robe rose

Part 6

Chapter 63,914 wordsPublic domain

Il ne savait plus s’il en voulait encore à Janik; il ne doutait pas d’elle; quelque chose de tout-puissant sanctifiait sur le front de cette enfant les paroles que prononçait sa bouche. Elle avait dit: «Non, je n’avais pas pensé que vous eussiez pu m’aimer...» Il la croyait. Et il se figurait les fiançailles de cette innocente qui, sans rien connaître de la vie, avait engagé sa vie.

La coupable, c’était mademoiselle Armelle qui, naïvement, avait paré la réalité d’un reflet des romans idylliques de son imagination sentimentale.

--Pauvre Janik! pensait le jeune homme.

Mais il pensait aussi et surtout:

--Pauvre Bernard!

Car il se disait que Jeanne était jeune, qu’il y avait en elle une fraîcheur d’impressions, une volonté de bonheur qui triompheraient d’une première déception.

L’avait-elle aimé, lui, Nohel?

Non, mais, vaguement, elle avait senti qu’il l’aimait et son cœur vierge en avait battu un peu plus vite. La révélation d’une passion jusque-là inconnue l’avait un instant troublée; pendant cet instant, elle avait aimé l’amour... Ce n’était pas Bernard qu’elle avait aimé.

Et elle aimerait son mari, franchement, sincèrement, parce qu’une femme «doit» aimer son mari, et aussi, parce qu’il y avait en elle un grand besoin d’aimer, qui chercherait fatalement sa satisfaction.

Maintenant, Nohel raisonnait froidement et logiquement, comme s’il se fût agi de la destinée fictive d’un personnage de roman.

Mais soudain,--ce fut une sensation étrange, poignante,--il se rappela que cet homme à qui on allait arracher sa dernière chance de bonheur, un faible petit cœur de femme sur lequel il avait concentré toutes ses espérances, que cet homme qui souffrait tant: c’était lui! Et il entrevit qu’il serait au-dessus de sa force de supporter que Janik, sa Janik, appartînt à un autre! L’idée seule de cette monstruosité le brûla comme un fer rouge, il crut qu’il allait devenir fou... Alors une lumière se fit dans son esprit, le sourire d’autrefois, le sourire de Jacques Chépart, tordit sa lèvre, quelque chose de sombre brilla dans son regard empreint, tout à coup, d’une sérénité terrible et il se dit:

--Je peux mourir!

* * * * *

Au même instant un cri jaillit, éperdu.

--Bernard, vous pensez encore à vous tuer?...

Devant le jeune homme, Janik était là, très pâle...

Il balbutia:

--Comment savez-vous que j’aie jamais songé à me tuer?

Elle suffoquait.

--Je le sais... vous l’avez dit pendant votre maladie... dans votre délire... Je le sais... et quand vous parliez de mourir, vous aviez ces yeux-là, vous aviez ce sourire-là! Oh! Bernard, que c’est mal!...

Elle joignait les mains. Mais lui n’était pas touché de cette supplication. Il se révoltait plutôt, car il n’admettait pas qu’on devinât ainsi ses pensées, ni qu’on plaignît son déchirement.

Dur, amer, il s’écria:

--J’ignorais que vous fussiez si bien renseignée... Cependant, vous vous êtes trompée, si vous avez jamais cru que j’abandonnais le désir et la résolution d’en finir avec la vie.

Elle essaya de protester, il l’interrompit.

--Oh! je sais ce que vous allez dire: le suicide est une lâcheté morale que l’homme n’a pas le droit de commettre... C’est votre opinion, ce n’est pas la mienne. Vous n’êtes pas sans avoir lu Werther, vous qui avez tant lu? Je crois me rappeler que ce héros déraisonnable fait, en certain passage, le plus juste des raisonnements: «Personne, dit-il, ne conteste à l’homme qui souffre par la maladie, le droit de prendre le remède qui lui donnera la guérison; donc, personne ne devrait contester à celui qui souffre par la vie, le droit d’avoir recours au seul remède capable d’enrayer son mal: la mort.»

--Si vous voulez comparer la mort à un remède, Bernard, il faut la comparer aux remèdes des êtres sans courage, à l’opium, à l’absinthe, à ceux qui donnent l’oubli des douleurs et non pas la guérison.

--L’oubli! Mais, ma pauvre enfant, l’oubli, c’est le suprême bien! L’oubli profond, complet, mais c’est le plus enviable des bonheurs négatifs... qui sont eux-mêmes les seuls que l’homme puisse sagement chercher.

Nohel s’arrêta, essayant en vain de se calmer, puis il reprit:

--Vous ne me connaissez pas, Janik, non, vous ne me connaissez pas... Hier, nous avons parlé d’un romancier dont le talent, selon vous, a beaucoup nui, en coupant méchamment les ailes aux illusions les plus saintes... Moi, je vous ai dit: «Pardonnez à cet homme, ce n’est pas un mauvais cœur, c’est un esprit mal fait à qui le sens vrai de la vie a manqué». Alors, vous avez plaint Jacques Chépart et vous avez saisi quelque chose de ses tristesses, mais ce que votre candeur n’a pu concevoir, c’est le découragement d’un être qui se sent fatalement poussé à agir mal et qui n’a pas la force de lutter; c’est la désespérance de celui qui n’a même plus l’intérêt, je dirais presque, la consolation du doute!... Eh bien, ce Jacques Chépart, ce personnage malfaisant, cet heureux mortel plus misérable avec sa fortune et sa brillante notoriété que le plus pauvre des ouvriers travaillant, au jour le jour, pour sa femme et ses enfants, ce pessimiste, ce cruel, ce destructeur de rêves; c’est moi!

--Je le savais, Bernard... je l’ai deviné, quand vous m’avez demandé cette fleur, répondit mademoiselle de Thiaz.

Et, affermissant sa voix brisée, elle continua:

--Si le devoir de la vie n’était pas imposé également à tous les hommes, je vous dirais encore: Jacques Chépart est tenu de vivre, car son intelligence est un bienfait dont il doit tenir compte, car son talent, puissant pour faire le mal, le serait aussi pour faire le bien!

--Je vous remercie pour Jacques Chépart... et je vous envie ce jugement impeccable, cette rectitude absolue d’idées qui vous fait négliger les exceptions et passer sous silence les conjectures où le devoir de certain homme pourrait ne pas être rigoureusement semblable au devoir de tel autre!... Mais, ne pensez-vous pas que la femme, elle aussi, doit accomplir sa mission sur terre, et cette mission n’est-elle pas de consoler les malheureux, de ramener dans le droit chemin ceux qui s’en sont écartés?

--Le devoir d’une femme, c’est, avant tout, de se dévouer à son mari, d’élever ses enfants, de faire de ses fils des hommes, et de leur apprendre qu’il y a contre la douleur d’autre recours qu’un coup de pistolet.

Bernard n’eut pas l’air de comprendre.

--Voilà, répliqua-t-il toujours ironique, un devoir qui ressemble singulièrement au bonheur!

--Vous ne croyiez pas si bien dire, Bernard, répondit Janik avec un sourire triste. Oui, le bonheur est quelquefois un devoir... le devoir des femmes justement... car, presque toujours, le bonheur de ceux qui nous entourent dépend du nôtre.

--Soyez donc heureuse, ma cousine... et que Dieu vous protège!

Nohel eut un mauvais rire, puis il sortit de la pièce. Au déjeuner, il parla de son départ très prochain, en s’excusant d’avoir déjà trop abusé de l’hospitalité cordiale de mademoiselle Armelle. L’excellente personne protesta vivement.

--Encore une semaine au moins, Bernard, ou je douterai de votre amitié!

Il allait résister, mais elle ajouta:

--Janik à dû vous parler de ses fiançailles, que nous allons pouvoir annoncer à tous nos amis... Je désirerais que vous connussiez Pierre Le Jariel...

Il s’écria dans une bravade:

--Je resterai, ma cousine, je resterai... ma seule crainte était de troubler une réunion de famille; mais je serai trop heureux de prendre ma part de votre joie.

Il parla beaucoup, déploya une verve qui émerveilla la vieille demoiselle, puis, quand on fut sorti de table, il monta dans la chambre de la tourelle, et, mordant son oreiller pour ne pas être entendu, il sanglota.

VIII

Bernard pensait: «Si l’enfer n’est pas un mythe, on doit y souffrir ce que je souffre!» Mais il avait l’orgueil de sa douleur, il voulait qu’elle restât insoupçonnée de mademoiselle Armelle, il voulait que Janik n’en pût mesurer l’étendue. Pour dérober aux deux femmes son visage décomposé, son front creusé d’un pli, ses yeux pleins d’une sorte d’éperdument, il s’enfuit, loin dans la campagne, demandant à la brise de mer un peu de fraîcheur, à la paix des champs une accalmie passagère. Il refit ainsi sa promenade du matin, sans en avoir la notion exacte, car les choses qu’il voyait maintenant ne ressemblaient plus guère à celles que son ivresse avait embellies d’un tel éclat.

Tout à l’heure encore, dans la tourelle où il cachait ses larmes, il s’était juré de lutter, de disputer Janik à l’homme dont on lui imposait l’amour. A moitié fou, il s’était dit:

--Pierre Le Jariel ne l’aime pas... Est-ce que j’aurais pu vivre trois ans sans elle, moi? Est-ce que j’aurais pu renoncer à la voir, à l’entendre, à respirer le même air qu’elle?... Non, il ne l’aime pas, moi seul je l’aime... Et malgré ce sentiment fraternel qui l’a un instant abusée, malgré ce préjugé de conscience qui la lie au fiancé de son enfance, elle m’aimera parce que je veux qu’elle m’aime, parce que la puissance de cette volonté de tout mon être fera passer en elle quelque chose de l’amour qui m’a brisé, plus fort que la raison, que le devoir, que tout... Alors, oh! alors, je défierai l’univers entier, et personne ne pourra me la prendre...

Mais, avec la fièvre du désespoir, cette exaltation était tombée, remplacée par le mal sourd d’une tristesse, sans violences, comme sans espoirs.

Nohel _savait_ que Janik n’était pas femme à s’étourdir de sophismes. Elle aimerait peut-être celui qui l’aimait tant, mais, si elle se considérait comme engagée à Pierre Le Jariel, rien ne le lui ferait oublier. Le sentiment du devoir, du devoir «quand même» inhérent à sa nature, la défendrait victorieusement contre les arguments spécieux. Alors, elle souffrirait et sans se plaindre pour ne pas attrister les heureux...

--Non, je ne veux pas, ma pauvre enfant, ma pauvre Janik!

Bernard croyait presque parler tant sa pensée était intense, et, dans ce langage muet, il disait:

--Non, je ne veux pas que tu m’aimes! Mon amour est funeste, et je ne veux pas ton malheur. Ton fiancé est jeune comme toi; comme toi il a la jeunesse du cœur. La grande existence des marins, l’éternelle contemplation d’un spectacle sublime, un contact fréquent et toujours attendu de la vie, de la pleine santé avec la mort, épure l’âme. Rien n’a pu enlever à l’ami de ton enfance ces ferveurs que tu aimes tant... et qu’on perd toujours, et qu’on ne retrouve jamais, quand on a connu la vie sous certains aspects décevants. Mieux que moi sans doute il comprendra tes enthousiasmes de rêveuse un peu mystique, mieux que moi il te parlera de «l’Idéal», il prononcera ce mot au sens infini, qu’on peut concevoir, mais qu’on n’explique pas!... Oui, il vous aimera mieux que moi, Janik, car il vous aimera _pour vous_, tandis que je vous aurais aimée _pour moi_; et son amour, paisible et serein, vous donnera un bonheur que ma passion inquiète vous aurait peut-être refusé toujours. Moi, je disparaîtrai... et, près de votre mari, vous ne songerez pas à me pleurer.

Mourir, enfin mourir!...

L’idée avait repris Jacques Chépart, et, maintenant, ni vains regrets, ni fugitifs espoirs, ne la chasseraient plus!

En méditant ainsi, il avait beaucoup marché. Les paysans, occupés aux champs, s’étonnaient de voir passer, pâle et furtif comme une ombre, cet homme jeune et élégant qui ne remarquait pas leur salut.

Où allait-il? Lui-même l’ignorait. Et d’ailleurs que lui importait?

Le soir tombait déjà très bas sur la plaine, les contours des objets commençaient à se perdre dans la brume, l’air était d’un calme oppressant. Soudain, Nohel se trouva devant la Fontaine de madame Marie, qui pleurait toujours de sa petite voix douce... Et Janik aussi était venue là. Fatiguée par l’insomnie de la nuit précédente, elle s’était assise à terre, près de la source et, tandis que sa tête alanguie s’appuyait à la margelle de mousse et de gazon, le sommeil l’avait prise.

Elle dormait encore, avec des larmes au bord des yeux. Bernard s’arrêta, à peine surpris, car, pour lui, Janik était partout, et il la contempla à longs regards: dans cet abandon de son être lassé, elle semblait plus délicate et plus faible; si délicate et si faible que le cœur du jeune homme se fondit, ému de cette pitié attendrie qu’on ressent à voir souffrir un enfant.

Il eût tout donné pour essuyer ces larmes dont il voyait la trace. Pourquoi avait-il effrayé cette sensitive, pourquoi avait-il rudement évoqué à ses yeux le spectre du suicide? Maintenant, un désir le tourmentait de demander pardon, de s’agenouiller près de sa petite cousine et de baiser, là, dans l’herbe humide, l’ourlet de sa robe ou les rubans de son soulier.

--Ah! si vous m’aviez aimé, pourtant! Si vous m’aviez aimé, Janik!

Et il enveloppait la jeune fille d’un regard fou où il y avait de l’amour et surtout de la douleur... Un espoir suprême le grisait; soudain il lui semblait qu’entre les lèvres entr’ouvertes de Janik, un nom allait glisser, et que ce nom serait le sien. Il n’osait plus respirer, son cœur battait à se rompre...

Mademoiselle de Thiaz ébaucha un mouvement, puis... ce fut à peine un mot, mais Bernard l’entendit: «Pierre...» murmura-t-elle, et elle ouvrit les yeux.

Lui restait sans force. Tout était donc bien fini cette fois! C’était donc vrai, qu’il n’avait plus qu’un recours: le néant.

A la vue de Nohel, Janik avait tressailli.

--Vous! fit-elle.

Il expliqua humblement:

--C’est le hasard qui m’a conduit ici... et j’allais vous réveiller. Comme vous êtes imprudente!

--Je me suis endormie sans le savoir, dit-elle, en se levant toute frissonnante.

Et elle ajouta avec un sourire forcé:

--Je suis un peu folle.

--C’est la joie!

Bernard avait parlé avec une ironie malveillante... mais il regretta vite son sarcasme, et se baissant précipitamment, il ramassa l’écharpe blanche qui gisait aux pieds de Janik. La jeune fille se laissa passivement envelopper dans les plis de l’étoffe soyeuse.

--Je ne veux pas que vous ayez froid, je ne veux pas que vous preniez du mal, disait Bernard d’une voix sans expression, comme s’il n’eût pas eu conscience du sens de ses paroles. Venez maintenant... bien vite... tante Armelle va vous gronder.

Pendant quelques minutes, ils marchèrent sous bois, se taisant instinctivement dans cette obscurité, puis ils débouchèrent dans la plaine; le ciel leur apparut tout à coup, comme un dôme magnifique, constellé de points d’or, et Bernard murmura:

--Je vais bientôt partir... Qui sait si nous nous reverrons jamais?... Vous ne m’oublierez pas tout à fait, dites... Janik? Quelquefois... quand vous serez seule... quand vous lirez un des livres que nous avons lus ensemble, quand vous entendrez le chant clair de la Fontaine de Marie... vous me donnerez une pensée, n’est-ce pas?

Elle balbutia:

--Je ne vous oublierai pas. Je...

Mais elle sentit que la voix lui manquait, elle se tut.

Ils avaient franchi la grille du château, qui se détachait en grandes lignes dans la nuit bleue. Un parfum étrange, fait de mille parfums qui se confondaient dans les mêmes effluves, montait des plates-bandes ou tombait des arbres en fleurs.

Bernard se rappela son arrivée à Nohel et cet instant de délire où, seul sous le ciel radieux d’étoiles, il avait appelé l’âme de la mère-grand.

Elle était venue, la bénie consolatrice et la vie du jeune homme, soudain rassérénée, avait changé. Par les yeux doux et gais qui lui avaient si souri, il avait appris l’espérance, presque le bonheur... Tout ce passé encore si proche, tous ces efforts, tous ces rêves, pour que Jacques Chépart se retrouvât, un soir, le même homme, à la même place, avec la mort dans le cœur...

Le même homme! Était-il vraiment le même homme?...

Il se posait curieusement cette question et une voix intime lui répondait: «Non, tu n’es plus le même, car tu aimes, et cette grande tendresse qui est née dans ton cœur l’a purifié, en le meurtrissant. Tu connais la vraie passion, tu connais la vraie douleur, et tu crois à ton amour, et tu crois à ta souffrance!... Tu as découvert dans cette foi une joie poignante que tu ignorais et que tu ne troquerais point contre ta vieille indifférence!... Tu n’es plus le même homme, car, à cette heure où tu veux mourir, tu sais bien que, si tu vivais, ce serait d’une autre vie; que si tu écrivais, tes œuvres palpiteraient d’une inspiration nouvelle; que si tu meurs, enfin, un souvenir te suivra jusqu’à la minute suprême, un nom aimé parfumera ton dernier soupir!»

Bernard leva les yeux vers le ciel: Était-ce la petite mère-grand qui lui parlait ainsi?

Alors, une main se posa sur la sienne.

--Bernard, fit Janik, essayant en vain de contenir l’émotion profonde qui vibrait dans sa voix, Bernard, promettez-moi de vivre.

Il tressaillit, puis par un effort surhumain il obligea son visage contracté à sourire.

--Je constate une fois de plus, ma pauvre enfant, dit-il, que je suis un fou de la pire espèce! Comment avez-vous pu prendre au sérieux mes divagations de ce matin! Vraiment, je regrette que des paroles trop légèrement prononcées...

Janik l’interrompit, secouant fébrilement la tête:

--Ne me trompez pas, Bernard, c’est un jeu cruel.

--Un jeu! mais je vous jure...

--Non, pas cela, pas cela, par pitié... Vous m’avez dit que je vous avais fait du bien, que vous ne l’oublieriez pas... Vous m’appeliez «conscience», vous en souvenez-vous? Eh bien, écoutez-moi, une fois encore. La petite mère-grand vous parlerait comme je vous parle, si les portraits avaient une voix... Soyez fort, soyez vaillant, soyez homme!... Dites-moi: «Je vous promets de vivre»... Et je vous croirai, et je serai si heureuse...

Nohel voulut répliquer, Janik l’en empêcha.

--Ne me dites plus que vous êtes méchant, que vous êtes lâche... Ce n’est pas vrai, je vous connais maintenant... je vous ai vu vous jeter à la mer pour sauver un enfant... je sais que vous êtes généreux, je sais que vous êtes brave... Et je sais aussi que vous êtes trop bon pour me faire une si grande peine... Ah! si vous vouliez, vous pourriez réaliser tant de beaux rêves! Vous pourriez vivre d’une vie si noble, si grande! Ah! si vous vouliez!

Il hochait la tête d’un air sombre.

--Vous ne savez pas ce que vous me demandez, murmura-t-il.

--Si, je le sais, Bernard. Je vous demande le plus grand des courages. Non pas ce courage factice, cette fièvre d’un instant que vous appelleriez à votre aide pour faire jouer l’arme qui vous donnerait la mort, mais un courage plus serein, plus digne, un courage de toute la vie... Je vous demande de travailler, de faire du bien, je vous demande de lutter, la tête haute, contre la vie dont vous avez peur!... Et tout cela, Bernard, parce que vous êtes mon ami, mon frère, parce que j’ai soif d’être fière de vous!

Son enthousiasme la transfigurait. Malgré sa pâleur et ses yeux cernés, elle était belle. Belle, non plus comme une femme née pour les amours de la terre, mais comme un être idéal, descendu de ce grand ciel pur, qui semblait l’inspirer.

Le visage tourmenté, les mains serrées, comme s’il eût traversé une crise de douleurs physiques, Bernard lui résistait.

--Je ne peux pas vous promettre cela, non, je ne peux pas...

Elle se tordait les mains.

--Que puis-je lui dire, mon Dieu! que puis-je lui dire? Bernard, mon Bernard, je vous en supplie!... Au nom de votre mère, promettez-moi de vivre!... Faites-le pour sa mémoire, si vous ne voulez pas le faire pour moi.

Janik chancela. Éperdu, le jeune homme lui prit les deux mains.

--Si je ne veux pas le faire pour vous!... Il y aurait donc au monde une chose que je ne voudrais pas faire pour vous!...

Il la regardait, une immense pitié dans les yeux.

--Vous êtes toute blanche, vous souffrez?... Je vous ai attristée, inquiétée... Je ne veux pas que vous soyez triste et inquiète, je veux... oui, je veux que vous soyez heureuse... Ne tremblez pas, regardez-moi.

Elle obéit; alors Bernard se pencha sur elle; ses lèvres effleurèrent le front de la jeune fille, et il murmura:

--Janik, je vous le promets.

En prononçant cette parole qui, de lui à elle, valait un serment, Nohel pensait que c’est un pauvre héroïsme de mourir pour celle qu’on aime. Mais à cette minute même, à cette minute de déchirement, elle triomphait, «la conscience en robe rose»! Et les yeux qui jadis riaient au petit Bernard, quand il était sage, pleuraient maintenant des larmes douces et fières qui disaient merci à Jacques Chépart.

IX

Le temps marchait. Bientôt Pierre Le Jariel arriverait; l’heureux marin tiendrait sur son cœur sa fiancée, sa «promise», tous les souvenirs, toutes les espérances, reconquis en un instant, dans ce premier baiser du retour. «Déjà! déjà!» disait Nohel...

Et pourtant, elles lui avaient paru interminables, ces journées qu’il avait passées dans une quasi solitude, fuyant Janik, n’osant pas lui parler, car il n’aurait su lui dire que deux choses: «Je vous aime!... Je hais Pierre Le Jariel!»

Ce Pierre Le Jariel, il faudrait le voir, lui tendre la main; ce serait un affreux supplice!

Bernard avait repris une sorte de fièvre; il était à la fois très nerveux, et très las; soudain la peur le saisit de tomber malade, de ne plus pouvoir fuir cette maison hospitalière, dont l’air l’étouffait maintenant, et il choisit le prétexte d’une lettre qu’il venait de recevoir pour déclarer que sa présence était réclamée à Paris comme tout à fait urgente, sous peine de complications graves dans ses affaires. En annonçant ce prochain départ, il avait pâli et cette lividité soudaine accusait encore la maigreur de son visage.

Mademoiselle Armelle se révolta.

--A Paris, pour y tomber malade et y être soigné par des mercenaires! Belle idée que la vôtre, mon neveu! s’écria-t-elle... Regardez donc un peu la figure que vous avez... Et, nerveux comme vous l’êtes, vous voulez vous mettre en route ce soir! Je m’y oppose absolument. Votre affaire peut attendre jusqu’à... après-demain, voyons?... Vous n’allez pas me refuser ça?

Bernard esquissa un geste d’impuissance, mais mademoiselle de Kérigan continua son plaidoyer.

--Et le docteur que vous ne reverriez pas! Je viens justement de lire une lettre de lui... il arrive demain à quatre heures et nous convie tous à dîner... vous très particulièrement... Vous ne voudriez pas blesser, en vous sauvant ainsi sans tambour ni trompette, un homme qui vous a témoigné autant de sympathie?

Nohel réfléchit un instant, l’air accablé, puis il remercia la vieille fille de ses cordiales instances.

--Vous avez raison, dit-il, je serais un ingrat de quitter Plourné sans avoir serré la main du docteur... et pour rien au monde, je ne voudrais vous peiner, tante Armelle, vous qui vous êtes montrée si parfaite pour moi... Je ne partirai que demain soir; il y a un train à sept heures... Ainsi je reverrai monsieur Le Jariel et il m’excusera de manquer--à mon grand regret--son dîner.

Le jeune homme s’exprimait d’une voix très amicale, mais avec tant de décision que mademoiselle Armelle ne tenta point d’obtenir une concession plus importante. Pendant tout l’entretien, Janik, qui lisait, n’avait pas levé les yeux.

Comme mademoiselle Armelle sortait pour donner un ordre, Bernard, sombre et désœuvré, s’assit à la fenêtre et se mit à décacheter les journaux qu’il recevait chaque jour.

En ouvrant l’un d’eux, il eut un sourire amer. On s’était empressé de publier sa nouvelle, _Amour pur_, dont le titre trônait en première page.

Était-ce bien Jacques Chépart qui avait écrit ces lignes, exquises de poésie?

Non, c’était un amoureux de vingt ans et qu’on aimait!...

D’un mouvement brusque, il repoussa le journal.

Les yeux lassés, le geste lent, Janik avait posé son livre; elle prit distraitement la grande feuille déployée sur le canapé et y jeta les yeux. Guidé par une mystérieuse intuition, son regard se fixa aussitôt sur le nom de Jacques Chépart.

--Ah! Bernard!... vous ne m’aviez pas dit...

Il affecta de ne pas répondre.

--Est-ce que je peux lire? ajouta-t-elle timidement.