Part 4
--Allez, allez, petit philosophe.
--Je ne vous raconterai point de vilaines histoires de sauvages, moi, mais plutôt je vous citerai le bon Gourville, le secrétaire du prince de Condé, si je ne me trompe. Il disait, lui, dans sa simplicité franche, que les hommes, comme les plantes, «ont leurs propriétés particulières et que le bonheur pour eux est d’avoir été destinés, ou de s’être destinés eux-mêmes, aux choses pour lesquelles ils étaient nés»... N’y a-t-il pas une grande science de la vie, dans cette petite phrase?... Vous m’accordez bien qu’il y a des différences de caractères, de goûts, d’aptitudes, entre les hommes? Pourquoi ces facultés, ces «propriétés particulières», comme dit Gourville, nous ont-elles été confiées, si ce n’est pour que nous travaillions, chacun selon notre pouvoir, en vue de l’intérêt de tous; si ce n’est pour que nous trouvions, dans la voie pour laquelle nous sommes créés, ce sentiment du devoir accompli, qui donne une satisfaction profonde, à défaut de bonheur?... Non, mon cher cousin, il n’y a pas de lâcheté permise; les inutiles, ce sont les égoïstes ou les paresseux... Donc, personne n’a le droit de se tuer!... Vous voyez qu’il ne s’agit là, ni d’une religion, ni d’une autre, mais seulement de l’avenir de la société et de la civilisation, du progrès matériel que réalise chaque jour celle-ci, du progrès moral que pourrait réaliser celle-là!... Allons, vous croyez bien au progrès, Bernard? demanda mademoiselle de Thiaz en riant.
--Je vais vous révolter: qu’appelez-vous «progrès»?... Est-on plus heureux aujourd’hui qu’il y a quatre mille ans?
La jeune file secoua la tête.
--Vous êtes incorrigible! Je vois que vous ne croyez à rien, Bernard!
--Si, répliqua-t-il, je crois en vous.
--Belle croyance!
Alors il devint sérieux, et, regardant Janik:
--Ne riez pas, dit-il, j’ai trente ans, et vous êtes la première femme à laquelle j’ai dit cela... C’est une victoire que vous remportez sur l’esprit du doute!
De telles conversations ne laissaient pas Nohel moins sceptique en matière philosophique; ses idées s’appuyaient sur des bases trop anciennes pour être aussi facilement ébranlées par une enfant ignorante.
Cependant, cette petite phrase «Je crois en vous» était bien, en effet, une conquête de Jeanne.
Dans le Paris élégant où il avait vécu, le romancier s’était trouvé à même d’étudier le monde des jeunes filles, et, comme il en avait observé attentivement quelques-unes, il avait cru pouvoir les juger toutes.
Avec une assurance un peu présomptueuse de psychologue, il s’était créé une opinion sur ces petites personnes, qui d’ailleurs ne l’intéressaient que médiocrement.
Il y a, pensait-il, deux sortes de jeunes filles: les fausses Agnès, très nombreuses, et les véritables Agnès, beaucoup plus rares.
Les premières cachent, sous un masque d’innocence paisible ou hardie, des curiosités malsaines. Elles ont beaucoup lu ce qu’on lit en cachette; elles ont beaucoup causé avec leurs petites amies, tout bas, dans les coins; et comme elles ont respiré le fruit défendu, comme elles en aiment le parfum, il est probable que, devenues femmes, elles voudront en connaître le goût.
Les secondes, plus sévèrement surveillées, ou moins développées surtout, sont sincères avec leur mine ingénue... Elles ne lisent que des romans anglais et des feuilletons de journaux de modes, elles ne récoltent pas les confidences des petites amies... En un mot, elles ignorent tout du monde et s’ignorent elles-mêmes... Mais, un jour, brusquement, on les jettera dans la vie, comme de pauvres soldats désarmés dans la bataille. Alors, qu’adviendra-t-il?
Un sourire sarcastique était la conclusion de ces réflexions de Jacques Chépart.
Depuis longtemps, il avait voué aux femmes en général une sorte de mépris indulgent. Il les avait considérées comme de faibles êtres, mobiles, inconséquents et mal équilibrés toujours, vertueux ou pervers, innocents ou coupables selon le tempérament, le jeu des circonstances ou, tout simplement, l’occasion.
Mais, Janik avait paru.
Elle ne posait pas à la pensionnaire, Janik! elle ne rougissait pas à tout propos, elle baissait rarement les paupières pour voiler son regard; mais comme elle était bien _jeune fille_ dans ses paroles, dans sa contenance, dans sa voix! En rencontrant ses yeux qui rayonnaient d’une pureté sereine et pour ainsi dire consciente d’elle-même, Bernard se disait,--et c’était spontané, presque involontaire: «Cette enfant sera une honnête femme! Bonne, aimante, loyale, elle restera, quoi qu’il arrive, la paix, la joie et l’honneur de son foyer!»
... Oui, la petite mère-grand avait remporté une grande victoire!... Car, croire en la femme c’est croire en l’amour et en la famille; c’est croire au bonheur dans le devoir; c’est presque croire en Dieu!
... Et c’étaient encore avec Janik des causeries plus douces, moins tendues, des lectures... les idées nouvelles, les formules encore inaccomplies de la pensée moderne, que Bernard expliquait à la jeune fille tandis qu’elle l’écoutait attentive, les yeux pleins d’une interrogation confiante... puis des échanges d’impressions et de surprises joyeuses en s’apercevant que parfois elle et lui sentaient de même... Si bien qu’un matin, quand M. Le Jariel qui allait partir pour Bordeaux où l’appelait une affaire, eut conseillé à son malade les longues promenades au grand air qui achèveraient sa convalescence, Bernard s’étonna que cette convalescence se fût trouvée si vite en passe d’être achevée...
--Nous irons à la «Fontaine de Marie», s’écria mademoiselle de Thiaz.
VI
Dans les champs, les genêts embaumaient brillant au milieu du feuillage comme des reflets du soleil... Un berger jouait du biniou sur les bords du chemin pierreux où croissaient des bruyères, tandis que les petites vaches fines et nerveuses de son troupeau paissaient autour de lui, calmes, les yeux ternes, faisant tinter à chaque mouvement de leur tête une clochette dont le son grêle s’enfuyait au loin porté par la brise de mer.
Près d’une chaumière, à quelques pas de la Fontaine, deux enfants jouaient «à la procession»... Leurs cheveux blonds, couronnés de pâquerettes, nimbaient des visages rieurs; ils marchaient d’un pas drôlement solennel dans le sentier jonché de fleurs effeuillées, l’un pressant de ses mains dévotement croisées un chapelet de Sainte-Anne, l’autre portant dans la main droite un long pissenlit bien ouvert, dont la tige toute droite et coiffée de jaune ardent, simulait un cierge allumé... Bernard et Janik s’arrêtèrent, tous deux gagnés par l’influence douce de cette nature bretonne un peu primitive dans sa mélancolie, de cette scène gracieuse un peu mièvre dans sa poésie inconsciente.
--Le printemps qui passe! s’écria Bernard.
Et, avec une gravité souriante, il se découvrit.
Les pleurs de madame Marie tombaient goutte à goutte dans une vasque naturelle enjolivée de plantes aquatiques... Un grand rayon d’un vert doré tombait des arbres comme d’un vitrail d’église.
--Voici l’eau de Jouvence, Bernard: voulez-vous en éprouver la vertu? demanda mademoiselle de Thiaz.
Pour toute réponse, Nohel s’agenouilla sur la mousse, et sa main plongea dans l’eau limpide dont il rafraîchit son front et ses yeux.
Pendant un instant, la fontaine, troublée, ne refléta plus que vaguement la teinte foncée du feuillage et le bleu clair du ciel. De petites rides, nombreuses et serrées, brouillaient les contours et trompaient les yeux... Puis, tout se calma, et, dans le miroir redevenu clair, le jeune homme aperçut son image.
Une barbe châtaine, très soyeuse, encadrait son visage, qui avait pris, en s’émaciant, je ne sais quelle grâce attendrie. Ses traits étaient reposés, sa bouche avait perdu le pli amer des désenchantés; dans ses yeux agrandis, une lueur brillait... quelque chose comme un reflet de la chaude lumière qui avait ranimé son cœur.
Le Bernard de la «fontaine» ne ressemblait guère à celui que Jacques Chépart avait vu à Paris. Cependant, Nohel tressaillit, poigné par un souvenir.
Alors la tête blonde de la petite mère-grand, qui se penchait au-dessus de lui, vint se dessiner à côté de la sienne, dans la fontaine apaisée.
--Le charme opère-t-il? dit-elle.
Bernard se leva vivement et saisit les deux mains de la jeune fille.
--Le charme, c’est vous! s’écria-t-il.
Elle avait rougi. Sans brusquerie, mais fermement, elle dégagea ses mains de celles qui les étreignaient.
--Comme vous voilà bien, Bernard! Toujours un peu fou, dans vos meilleurs moments, fit-elle. Le charme dont vous parlez, ce sont les contes bleus de vos premières années, que vous avez retrouvés ici et qui vous ont rafraîchi l’esprit, comme de belles brises printanières! C’est l’atmosphère d’affection dans laquelle vous vivez à Nohel... C’est peut-être aussi le portrait de la tourelle qui vous fait de la morale quand vous n’êtes pas sage...
--Oui... mais qui me sourit quand je le suis... Janik, vous avez la bouche des jours où le petit Bernard était méchant... Pourquoi?
Soudain, elle pâlit un peu.
--Vous vous trompez, dit-elle.
--Est-ce parce que je vous ai dit que vous m’avez fait du bien?
--Non, Bernard.
--Vous m’avez prêché de si gentils sermons, Janik, que maintenant, je me prends à concevoir la vie, fière, laborieuse, utile, que vous rêvez. Vous m’avez parlé de bonheur, et, depuis, mon cœur a des élans de joie qu’il ne connaissait plus... Enfin, vous avez un peu essayé de me convertir, ma petite providence et... tenez, dimanche, à l’église, quand vous étiez à genoux, le front courbé, les mains jointes, il m’a semblé que je priais... Ne méprisez pas votre œuvre!
Il parlait avec des inflexions infiniment douces, dans sa voix un peu basse. Ses yeux d’acier, qui pouvaient être tour à tour si durs et si tendres, enveloppaient la jeune fille d’un regard suppliant, dont la grâce câline se mouillait comme d’une larme, prête à couler; c’était presque un regard d’enfant et pourtant le regard d’un maître!
Mademoiselle de Thiaz détourna la tête.
--Si, vraiment, je vous ai fait du bien, Dieu est bon, dit-elle.
Elle se baissa pour cueillir parmi les touffes d’herbe humide une petite fleur qu’elle glissa dans sa ceinture, puis elle reprit d’un ton tout autre:
--Comme le vent est frais sous bois! Ce n’est pas le moment de faire des imprudences, puisque le docteur est absent... Voulez-vous que nous descendions jusqu’à la plage? là nous ne serons plus qu’à un quart d’heure du château.
Au bord de la mer ils échangèrent quelques paroles avec la fille de Jean-Marc, qui raccommodait les mailles d’un filet en surveillant son enfant; puis ils se reposèrent un instant sur les rochers garnis d’algues qui émergeaient du sable.
La fillette du pêcheur construisait un bastion avec des galets.
Maigre, hâlée, pauvrement vêtue, mignonne pourtant avec ses yeux de gazelle et ses cheveux embroussaillés, elle ramassait des coquillages ou attrapait délicatement les crabes qui clopinaient autour des flaques, puis, insouciante de qui l’entendrait, elle chantait en patois breton, s’interrompant pour babiller aux mouettes.
Janik suivait ces jeux d’un sourire indulgent.
--Vous aimez beaucoup les enfants, dit Bernard.
--Oh! oui, répondit-elle, mettant toute son âme tendre dans ce mot.
Ses bras se fermèrent sur sa poitrine comme pour encercler une chère couvée, et ses yeux se perdirent sur l’horizon bleuâtre où la mer se confondait avec le ciel.
La marée montait. Chaque instant rapprochait un peu la ligne hérissée d’écume des vagues qui sautillaient, en se pressant, pour atteindre la plage.
--Je suis sûr que vous êtes le bon ange de tous les mioches de la côte... ils doivent vous adorer! reprit Bernard.
--Ils m’aiment bien, oui!... Pauvres petits!
--Est-ce que vous les grondez, quelquefois, eux aussi?
Le flot avançait toujours; la mer se couvrait de voiles blanches qu’escortaient, haut dans le ciel pâle, de grands vols de mouettes et de goélands. Un vent perfide commençait à souffler et gémissait dans les excavations de la côte. Déjà les vagues mouraient aux pieds mêmes de Janik, qui les regardait accourir promptes et rageuses, bouillonner en nappes d’écume et se replier majestueusement. Elle aimait ce spectacle jamais lassant, du flux et du reflux; elle aimait la voix rude qui la berçait depuis des années.
Et, tandis que Janik contemplait l’étendue glauque, Bernard contemplait Janik. Il admirait son fin profil, sa taille frêle et un peu longue, ses mains croisées sur ses genoux dans une pose familière, ses petits pieds qui se cambraient hors de sa robe, comme pour défier le flot.
Mais, tout à coup, un appel déchirant domina le bruit de la mer et Nohel se leva, brusquement arraché à sa rêverie.
La fillette aux pieds nus ne jouait plus autour de la forteresse submergée; debout sur la plage, la femme du pêcheur se tordait les mains.
Elle vit le mouvement de Bernard, elle s’élança vers lui.
--Ma petite, ma petite!... dit-elle.
Et elle pleurait, ne pouvant achever.
Le jeune homme comprenait le drame. L’enfant avait voulu se rire de la mer, elle avait fait un faux pas sans doute, et la grande impitoyable, l’enroulant du manteau glacé de ses lames, l’avait entraînée en se retirant.
D’un geste rapide, il jeta à terre son chapeau et sa veste... Mademoiselle de Thiaz eut un cri d’angoisse:
--Bernard, vous êtes encore malade, vous ne pouvez pas...
Mais, ce ne fut qu’un éclair de révolte; elle fit un grand effort et ses beaux yeux brillèrent:
--Allez! dit-elle...
* * * * *
--Merci, oh! merci, monsieur!
La petite fille de Jean-Marc serre dans ses bras crispés son enfant sauvée, le cher trésor que Nohel a disputé au flot. Ah! la mer a bien cru tenir sa proie! La pauvre petite épave soulevée, ballottée en tous sens, a échappé plus d’une fois aux mains qui voulaient la saisir. Aussi la lutte a été rude. Le froid de l’eau suffoquait Bernard; très faible encore, étourdi par le mugissement des vagues, aveuglé par la mousse qui lui jaillissait au visage, il s’est senti défaillir plus d’une fois durant ce court sauvetage! Mais, grâce à Dieu, l’enfant inerte et toute ruisselante que la pauvre femme emporte, est bien vivante!... Les pêcheurs, accourus sur la plage, veulent serrer dans leurs mains calleuses la main fine du jeune homme. «Ces Parisiens, c’est courageux tout de même!»
Et le père de la petite est là, livide et parlant à peine.
--Oh! merci, merci, monsieur!
Cependant, au milieu de cet enthousiasme, Bernard n’avait qu’une pensée: Janik.
Pâle, très pâle, elle lui tendit les mains.
--Bernard... murmura-t-elle.
Et elle n’en dit pas plus; mais ses yeux éclairaient son front blême, ses yeux souriaient, bleus et transparents comme des saphirs. Elle était contente, la petite mère-grand!
Quand Bernard sortit de la cabane où il avait revêtu les habits qu’on était allé chercher au château et que le vieux Jean-Marc lui avait apportés en pleurant de reconnaissance, mademoiselle de Thiaz l’entraîna vers la rampe qui escaladait la falaise.
--Rentrons vite, dit-elle.
Mais, au bout de quelques pas, elle s’arrêta pour reprendre haleine.
--Oh! Bernard! s’écria-t-elle, un peu remise. Que c’est beau ce que vous avez fait! Affaibli comme vous l’êtes, vous risquiez deux fois votre vie!
Puis, enveloppant son cousin d’un regard inquiet:
--Vous ne vous sentez pas malade? Dites-moi la vérité?
--Malade! ah! bien au contraire... Bon Jean-Marc! comme il m’a embrassé!... Et cette pauvre femme, comme elle sanglotait!... Ah! tenez, cela fait du bien de penser qu’au moins _une fois_ on a été un peu utile!
--Un peu! répéta Janik avec reproche... Vous n’avez pas froid?
--Aucunement... Comme vous êtes bonne pour moi!
--Parce que je vous demande de vos nouvelles, quelle idée!... ah! j’ai eu si peur!
--Vous avez eu peur, très peur, oui, mais... je ne sais pas vous dire ce que j’ai éprouvé en vous voyant... Toutes les femmes à votre place auraient pleuré et supplié, vous, vous êtes restée calme, et si simple, si grande! Vous étiez pâle, vos mains tremblaient; pourtant, vous m’avez dit: «Allez!...» Janik, vous ne serez pas seulement une bonne mère, vous serez aussi une vraie Française, une vaillante, vous saurez garder les yeux secs à la veille d’une bataille et dire à vos fils: Faites votre devoir!
Mademoiselle de Thiaz se taisait; Nohel reprit:
--Je ne vous ai pas raconté une chose touchante... Comme je quittais sa maison, le père de la petite fille m’a donné un chapelet de Sainte-Anne: «Prenez-le, monsieur, m’a-t-il dit, c’est tout ce que je possède, mais quand vous aurez des enfants, ça leur portera bonheur!»
--Pauvre brave homme! fit mademoiselle de Thiaz, un peu moqueuse. Il ignore vos théories d’esprit fort! Un chapelet à vous!
--Un chapelet à moi, oui, Janik! Et je le garderai toujours, ce chapelet.
--Pour vos enfants?
Bernard regarda la jeune fille, puis, grave, il répondit:
--Oui, Janik, pour mes enfants.
Le soir, après dîner, Nohel se sentait très calme et très heureux, en prenant sa place habituelle dans le salon jonquille où mademoiselle de Kérigan se faisait raconter pour la dixième fois au moins les prouesses de son petit cousin.
--Vous êtes un héros, Bernard, s’écria-t-elle.
Et mademoiselle Louise répéta comme un écho:
--Oui, un héros, monsieur de Nohel, un héros!
Seulement, mademoiselle Armelle regrettait que la fille du pêcheur, au lieu de six ans, n’en eût pas eu seize; elle se serait immanquablement éprise de son sauveur qui, bravant les sots préjugés du monde, l’aurait épousée à Pâques fleuries! Quelle délicieuse idylle!
La vieille demoiselle était en veine de bâtir des romans, elle avait passé sa journée à lire la dernière œuvre d’un auteur en vogue, une de ces œuvres entraînantes qu’on ne sait guère quitter avant d’avoir atteint la page finale.
Le chapitre du sauvetage de la petite fille épuisé, elle éprouva le besoin de faire partager ses admirations à Bernard, avec lequel elle causait souvent littérature, au grand amusement du jeune homme.
--_Juliane_! voilà le titre de ce chef-d’œuvre, pontifia-t-elle. L’auteur est un romancier parisien, que vous connaissez sans doute: Jacques Chépart?
Mademoiselle de Kérigan parlait très innocemment. Entre le nom du livre et celui de l’auteur, Nohel avait eu le temps de se remettre.
Il tenait à conserver le secret de sa personnalité littéraire, inconnue au château. Jusqu’à son retour à Paris, il voulait être uniquement le neveu de tante Armelle et le cousin de Janik, le petit-fils soumis de la mère-grand aux yeux bleus! Jacques Chépart, le romancier las de vivre, l’être compliqué, d’essence moderne, était resté dans la grande ville; il ignorait le château de Nohel, la fontaine de Marie et les réminiscences dont on rit le regard ému.
L’homme auquel souriait le portrait de la tourelle avait un cœur très simple; il aimait les contes bleus, il passait des heures à causer avec une jeune fille et un vieux philosophe... il était presque heureux! Et ce fut lui qui répondit à tante Armelle:
--Si je connais Jacques Chépart, ma tante? oh! très peu.
--Quel génie! s’écria l’enragée liseuse avec conviction... Ce doit être un affreux mauvais sujet... Moi, je l’adore, ce garçon-là!
Le jeune homme se mit à rire.
--Un génie! Comme vous y allez! Et un génie mauvais sujet!... Et un mauvais sujet que vous adorez!... Vous adorez les mauvais sujets, tante Armelle?
--Comme toutes les femmes, mon neveu... Seulement, à soixante ans on ose le dire, tandis qu’à vingt, on se contente de le penser... Ah! vous connaissez Jacques Chépart? Il est jeune, n’est-ce pas?
--Trente ans, je crois.
--J’en étais sûre... Il fait des passions, hein?
--Il ne m’a jamais honoré de ses confidences.
--Tant pis, mon cher Bernard... Ah! c’est mon romancier de prédilection!... Mais je ne le permets pas à Janik... c’est tout au plus si elle a lu un ouvrage et quelques vers de lui... Ces livres-là sont perfides comme le péché!
Janik cousait sous la lampe. Silencieuse, elle souriait d’un sourire doux, presque indulgent, aux enthousiasmes de sa tante.
--Si tu t’en allais un instant prendre le frais sur la terrasse, ma mignonne, mademoiselle Louise pourrait me lire le dernier chapitre de _Juliane_, fit soudain la vieille demoiselle. Je suis si anxieuse du dénoûment! Vous permettez, Bernard?
--Oh! tante Armelle!...
Docilement, mademoiselle de Thiaz gagna la terrasse et Bernard l’y suivit.
Le vent s’apaisait. La nuit était très bleue, criblée d’étoiles. La jeune fille s’accouda, rêveusement, à la balustrade enguirlandée de vigne-vierge.
Tout se taisait autour d’eux, sauf la voix basse de la mer. Bernard demanda:
--Que pensez-vous de Jacques Chépart, Janik?
Alors, elle tressaillit, arrachée à elle-même.
--Jacques Chépart? répéta-t-elle. Oh! je l’ai lu si peu!
--Vous avez lu l’un de ses romans et quelques vers de lui, c’en est presque assez pour le juger... Quelle a été votre impression?
--Mon impression! Elle vous surprendra peut-être, Bernard... En lisant Jacques Chépart, j’ai ressenti un malaise étrange de l’esprit et de la conscience... J’étais mécontente des autres et de moi.
--Voilà tout?
--Non, car je jouissais infiniment de cette prose charmeuse. Quel dommage, pourtant: avoir un si grand talent et l’employer si mal!... Il peint les hommes sous de tristes couleurs, votre ami!
--Oh! il n’est pas mon ami! objecta Nohel, qui ne croyait pas si bien dire. Mais je pense, ma pauvre enfant, qu’il peint les hommes tels qu’il les a vus.
--Tant pis pour le monde où il a vécu!... Allons, Bernard, vous ne me direz pas qu’il n’y a sur la terre rien de bon, de noble et de vrai?
--Non, Janik... je vous accorde qu’il y a de rares exceptions.
--Alors, pourquoi les laisse-t-on de côté, ces rares exceptions?... Pourquoi n’est-ce pas elles qu’on met au jour, comme de grands exemples... Si l’on vous confiait un enfant à élever, Bernard, vous lui reprocheriez ses fautes, mais vous constateriez aussi ses bonnes actions, n’est-il pas vrai? Lui répéteriez-vous sans cesse qu’il est menteur et méchant par nature, et que ses efforts et les vôtres seront impuissants à le corriger? Non, cent fois non; car vous vous rappelleriez une vérité que les romanciers modernes oublient; vous vous diriez que, pour marcher au bien, il vaut mieux être réconcilié avec soi-même, que sévère et découragé... Eh bien, où serait le mal si dans les livres on les embellissait un peu, ces pauvres hommes; si on essayait de les relever à leurs propres yeux, en leur montrant ce qu’ils pourraient être... et non ce qu’ils sont? Mais bah! au lieu de cela, on leur prouve, à grands renforts d’arguments scientifiques, qu’ils sont pervers et corrompus; bien plus, on leur présente le mal comme une plaie inguérissable, on les traite d’êtres irresponsables, on fait d’eux les esclaves de leurs passions! quand ce n’est pas de leurs hérédités!
--Ma chère Janik, c’est très raisonnable ce que vous dites, mais les romanciers ne se piquent pas d’être des éducateurs. Puis, il est rare, l’homme qui écrit ce qu’il veut, comme il le veut! La plupart du temps, ce sont des impressions personnelles qu’on jette sur le papier... Et, quand on se sent triste, abattu, quand on ne croit plus à grand’chose, on ne peut qu’exhaler sa désillusion.