Part 10
Et les amis de Jean qui viennent de faire l’apologie du célibat, concluent qu’après tout, Reignal n’est pas à plaindre.
Puis peu à peu les salons se vident.
Madame Reignal se retire dans sa chambre pour échanger contre un costume de voyage sa longue robe de satin blanc. Dans un instant, son mari va l’emmener; ils dîneront à la gare avant de partir pour Bruxelles.
La pauvre petite mariée a inondé de pleurs le velours du prie-Dieu, mais, maintenant, elle veut être calme, jouer, pour sa mère, la comédie du bonheur. Gaiement elle admire la dentelle de son linge et le chic anglais de son manteau. Sa parole est saccadée, elle rit beaucoup, elle rit trop et madame Person a le cœur gros. Une petite larme de ces chers yeux lui aurait fait tant de bien!
--Je ne suis plus Léa Person, je suis madame Reignal! C’est drôle, dis?... As-tu entendu qu’on m’appelait madame? Est-ce que tu trouves que j’ai l’air d’une dame, toi?... Tu l’aimeras bien, n’est-ce pas, madame Jean?
Voilà ce qu’elle dit et elle pense: «Mon Dieu, je voudrais mourir! je n’aime pas Jean, non, je ne l’aime pas!... Ah! s’il m’avait aimée un peu... seulement un peu... mais je le déteste.»
Et elle regarde désespérément sa chambre de jeune fille. Que d’années paisibles dans ce nid douillet!
Soudain, ne pouvant plus se contenir, madame Person murmure:
--Que vais-je devenir pendant ce voyage, ma pauvre chérie!
C’est le coup de grâce. Léa sanglote sur l’épaule de sa mère qui ne sait plus à quel saint se vouer.
M. Person frappe à la porte.
--Allons, allons, ma fillette, il est tard!
--Ça m’est bien égal, répond-on.
Alors, il entre, il console sa fille, il gronde sa femme, et Léa se dirige vers l’antichambre, suivie de sa mère qui porte avec un soin attendri le petit sac en cuir de Russie.
Jean est là, il attend sa bien-aimée, il lui sourit de loin; puis il voit qu’elle a les yeux rouges.
--Ma pauvre Léa, fait-il affectueusement.
Oh! oui, pauvre Léa! Et, se remettant à pleurer, elle retourne à l’épaule maternelle.
--Dîne avec nous, ma mignonne, vous partirez après, suggère timidement la pauvre mère.
M. Person a l’air contrarié (les hommes se soutiennent entre eux), mais Jean ne peut que dire:
--C’est comme vous préférerez, Léa.
Et Léa lui en veut mortellement.
--Partons, réplique-t-elle d’une voix brève.
En voiture, elle se pelotonne dans un coin et pleure. D’abord M. Reignal se tait, puis il lui prend la main.
--Ma Léa, ne pleurez pas ainsi.
--Je ne peux pas m’en empêcher. Je sais bien que cela vous vexe.
--Non, cela ne me vexe pas, mais cela me fait beaucoup de peine.
--Je ne vois pas pourquoi cela vous fait de la peine... vous devez bien penser que j’aime mieux maman que vous...
--Eh bien! non, figurez-vous... J’espérais bonnement que votre cœur était assez grand pour maman et pour moi, répondit-il si gentiment que, sans l’avouer, elle se sent presque radoucie.
Au buffet, ils s’installèrent à une petite table. Jean était tout occupé de sa femme, il la servait lui-même, et, en lui disant de ces choses insignifiantes qui viennent parfois aux lèvres quand on a le cœur trop plein, il la couvait des yeux. Elle était bien forcée de convenir que c’était très amusant de dîner en tête à tête.
Lorsqu’on commença à ouvrir les portes, son mari lui prit le bras et la conduisit au coupé qui les attendait, retenu depuis la veille.
--Êtes-vous bien, êtes-vous contente? disait-il tout bas.
Elle feignait de ne pas entendre, elle arrangeait sans répondre les frisures de son front en se mirant dans une petite glace, mais elle entendait très bien, un vague sourire effleurait sa bouche, et sa main tremblait un peu.
Soudain, un cri de la machine déchira l’air... les portières se fermèrent avec un bruit sourd.
Le train se mettait en marche.
Léa tressaillit. Le charme était rompu. Elle se rappela la lettre de madame de Prébois, et toutes les petites joies qu’elle avait naïvement savourées s’évanouirent dans son souvenir. La sensation poignante de l’irrévocable l’accablait. Cette grosse machine noire l’emportait vers l’inconnu, dans une autre vie, loin de ce qui lui était cher! Toute son existence appartenait à cet homme qui l’avait épousée sans amour. Éperdue, elle cacha son visage dans ses mains et sanglotant:
--Pourquoi m’avez-vous choisie, moi plutôt qu’une autre... pourquoi, puisque vous ne m’aimiez pas?
Le jeune homme eut un mouvement de stupeur; elle continuait avec une véhémence enfantine:
--Vous n’étiez pas une petite fille, vous! Vous ne désiriez pas qu’on vous appelât madame; ah! c’est bien mal, allez!... Je ne pourrai jamais vous aimer... je ne vous aimerai jamais... Et nous serons très malheureux, voilà tout.
--Mais, ma Léa, je vous adore!
Vainement, il s’était agenouillé devant elle, essayant de l’apaiser...
--Non, non, je sais que vous ne m’aimez pas, disait-elle. J’ai lu une lettre... je sais que c’est un mariage arrangé... oui, je sais tout... Oh! mon Dieu! j’aurais mieux aimé le couvent comme Jacqueline!
--Un mariage arrangé? répétait Jean qui se demandait s’il ne perdait pas un peu la tête. Ma pauvre enfant, que voulez-vous dire? vous me rendez fou... pourquoi ne m’aimerez-vous jamais?... Voyons, que vous ai-je fait pour que vous pleuriez ainsi, pour que vous me fuyiez, moi qui ne vis plus qu’en vous. Je souffre beaucoup, Léa, je vous assure...
Et malgré la résistance de la jeune femme, il lui avait pris les mains, il lui parlait doucement, ardemment.
--Vous croyez que je ne vous aime pas? Comment avez-vous eu cette pensée? Regardez-moi, écoutez-moi...... Je vous adore et peut-être mille fois plus aujourd’hui, parce que nos deux vies sont liées pour toujours, parce que maintenant votre joie et votre peine dépendent de moi, parce que vous êtes mon bien, mon trésor... Tout à l’heure encore, votre mère m’a dit: «Aimez ma Léa, soyez bon pour elle! Tout en l’aimant comme votre femme, aimez-la aussi comme une fille chérie, remplacez-moi un peu.» Et je lui ai répondu: «Soyez heureuse, soyez tranquille, oui, je l’aimerai, je la protégerai, jamais sa petite main ne quittera la mienne.»--Ah! ma chérie, vous croyez que je ne vous aime pas!
D’abord, elle avait levé ses grands yeux, puis ses paupières s’étaient baissées comme alourdies par les larmes qui se succédaient, perlant aux cils.
--Je sais... Je sais bien que vous n’êtes pas méchant... mais...
--Mais quoi? Je vous ai toujours aimée, Léa, toujours... Ma Léa, je vous le jure... Je vous ai adorée le premier jour, le premier instant.
Elle secouait la tête d’un air triste et sérieux.
--N’essayez pas de me tromper, Jean, il y trois jours, quand j’ai lu cette lettre, j’ai tout compris.
--Enfin, Léa, quelle lettre, quelle lettre?
--Mais la lettre de madame de Prébois, fit-elle avec un peu d’impatience, en retenant mal les sanglots qui la suffoquaient.
--De madame de Prébois! Que disait-elle?
--Elle disait à maman d’aller au bal de madame Salbert... elle disait que... Roméo et Juliette s’y rencontreraient... que... Oh! l’affreuse lettre! je ne sais plus, moi... Elle parlait de vous, et puis elle disait... elle disait: «Ce sera un charmant mariage de raison!...» Oh! Jean, il fallait me prévenir... Est-ce qu’on peut jamais aimer une femme qu’on épouse par raison?
Ces explications entrecoupées ne donnaient guère le mot de l’énigme à M. Reignal. Assis à côté de Léa, il l’avait entourée de ses bras, et il la berçait tendrement, paternellement. Soudain, une exclamation lui échappa et, prenant dans ses deux mains la tête de sa petite femme, il l’embrassa bien fort sur les cheveux.
--Léa, ma chère folle, s’écria-t-il, je comprends!... mais ce n’était pas vous!... Ah! pourquoi madame de Prébois se mêle-t-elle de citer Shakespeare, au lieu d’appeler les gens par leurs noms!
Et c’était au tour de Léa de ne pas comprendre, mais elle se sentait vaguement rassurée, la lueur d’un sourire brillait déjà dans ses yeux noyés.
--Qu’est-ce que cela veut dire? interrogea-t-elle intriguée, en se dégageant un peu.
Le jeune homme riait maintenant.
--Ma chère petite, c’est toute une histoire... un vrai roman que je vous raconterai, seulement...
--Seulement?
--Je voudrais vous entendre dire que vous ne doutez pas de ma tendresse, Léa, de ma tendresse infinie?
--J’ai confiance en vous, Jean.
--Alors, si vous me donniez la main en signe de pardon... voulez-vous?
--Oui.
Et, lorsqu’il eut baisé cette main toute menue, il la retint prisonnière dans la sienne, pour raconter la chère histoire de son bonheur.
--Léa, nous nous connaissions à peine, quand j’ai passé à votre doigt cette petite bague qui vous rendait si fière, mais, depuis longtemps, je sentais qu’il est triste de vivre sans but, de travailler sans récompense, et, souvent, seul, le soir, j’évoquais la vision d’un doux foyer où m’accueillerait un sourire, un baiser... Vous rappelez-vous ces fleurs de Nice, dont vous composiez des bouquets l’autre jour... Vous mettiez de côté les plus fraîches, les plus belles et vous disiez: «Pour maman!...» Eh bien! Léa, moi, toute ma vie, j’ai conservé dans un coin de mon cœur, le plus pur de mes sentiments, le meilleur de ma pensée, ce que je devinais en moi de vraiment bon, de tendre, d’aimant, en disant: «Pour ma femme!» Et j’éprouvais comme une souffrance en me demandant: Existe-t-elle, la rencontrerai-je jamais?... Alors, vous savez, quelquefois on a besoin de se confier, je parlais à ma vieille amie, à madame de Prébois, je lui disais: «Vous qui aimez tant à bâtir des romans, me la trouverez-vous un jour, l’adorable créature que je rêve!»
--Voyons, Jean, me répondit-elle une belle fois, comment la rêvez-vous?
Léa écoutait, attentive, elle attachait sur Jean des yeux très doux où passa soudain une inquiétude.
--Oui! comment la rêviez-vous, Jean? murmura-t-elle.
Il l’enveloppa d’un regard plein de caresses.
--Comment je la rêvais? fit-il en l’attirant près de lui. Blonde, très jolie... une bouche toute petite et des cheveux très fins que je bouclerais sur mes doigts... Et puis encore, mignonne, frêle, toute fragile comme ces bibelots délicats qu’on a peur de casser en les touchant...
--Alors, dites-moi, elle est donc un peu fée, madame de Prébois?
--Oh! pas du tout, vous allez voir. Quand je lui ai dépeint ma chère merveille, elle a ouvert de grands yeux en disant: «Il n’est pas difficile, ce Jean! Donnez-lui une beauté! Il sera très content.» Moi, je souriais de son affectueuse moquerie. Non, ma bonne amie, je ne serais pas très content. A la femme qu’on aime en passant, on peut ne demander que d’être belle, nous exigeons plus de celle à qui nous confions la moitié de notre vie! Celle-là, voyez-vous, ce n’est pas seulement le délice des jeunes années, c’est encore l’amie des mauvais jours; c’est la joie des heures bénies, c’est la consolation des grandes douleurs... Et, quand nous lui apportons nos soucis, nos inquiétudes, ce n’est pas pour les oublier près d’elle, c’est pour qu’elle les partage avec nous!... je veux que ma femme soit bonne, pieuse, sensible, aimante, intelligente aussi, car je penserai tout haut devant elle, car je lui donnerai sa part de mes travaux, de mes craintes et de mes espérances... Enfin je veux qu’elle soit très jeune afin que, son cœur et son esprit devenant un peu mon œuvre, nos sentiments, nos plus secrètes pensées se confondent toujours plus complètement... Oh! mon amour, n’est-ce pas que je l’ai trouvé cet idéal que je rêvais?
--Oui, Jean, je vous le promets, s’écria-t-elle rougissante, émue.
Oh! combien il était bon, sage, tendre, son mari!... Elle était fière de lui, et fière aussi un peu d’elle-même, parce que, tout à coup, elle se sentait digne d’être aimée comme il l’aimait.
--Ma Léa!
--Et l’histoire, Jean, l’histoire? Que vous a-t-elle répondu, madame de Prébois?
--Elle m’a répondu: «Mon ami, votre ange est de ce monde. Il y a longtemps que je le connais, que je l’aime, et que je le garde pour vous. Allez au bal de madame Salbert, je me charge de vous présenter à une jeune fille qui est très belle, remarquablement intelligente et parfaitement bonne. C’est mademoiselle Jacqueline de Mayran.»
Léa jeta un cri de joie, d’ivresse, sa tête tomba sur l’épaule de son mari.
--Jacqueline! C’était Jacqueline! Ah! quel bonheur, quel bonheur, Jean!
--Oui, mon adorée, c’était Jacqueline. Mais ce jour-là, je ne l’ai guère vue, cette pauvre Jacqueline: Pour moi, il n’y avait plus qu’une jeune fille dans le salon de madame Salbert; c’est une enfant toute blonde, toute blanche, et mon cœur criait: «C’est elle, c’est elle!...» Ah! qu’il était beau, lumineux, ce bal!
--Oh! je me rappelle, madame de Prébois vous a présenté à moi, vous m’avez dit: «Que c’est triste, mademoiselle, de ne pas danser!» Moi j’ai pensé: «Quelle drôle de chose, un jeune homme qui ne danse pas!...» Mais je vous trouvais bien gentil tout de même...
--Et moi je vous trouvais ravissante et je vous aimais comme un fou... Madame de Prébois n’y comprenait rien. Je n’ai pas dit trois mots à Jacqueline et, un mois plus tard, vous étiez ma fiancée!
Jean contemple Léa. Elle est délicieuse, un peu pâle, les lèvres vaguement souriantes, ses longs cils ombrant sa joue.
--Léa, ma chère petite femme, dans ce temps-là, vous ne disiez pas que vous ne pourriez pas m’aimer?
--Oh! Jean, murmure-t-elle, Jean, ce n’était pas vrai... Je me sentais si malheureuse!... Je croyais faire un mariage de raison!
Et il lui répond:
--Vous ne vous trompiez pas, mon aimée; les vrais mariages de raison, ce sont les mariages d’amour.
* * * * *
«Maman chérie, ne sois pas inquiète... Nous ne pleurons plus, nous sommes bien heureux et nous t’aimons de tout notre cœur.
»LÉA. JEAN.»
UNE PAGE DE DOULEUR
Tu n’as donc pas vu mes larmes. J. BARBIER.
Une femme auteur, un bas bleu!
Pourquoi écrivait-elle?... Oh! ni par vocation, ni par pédanterie: tout simplement parce qu’elle trouvait le monde triste, la vie monotone, et qu’en écrivant elle vivait d’une autre vie, dans un autre monde... «Le monde où l’on oublie»! comme dit Musset.
Quand elle avait répété cent fois à ses élèves, la règle de «quelque» ou la date de Philippe-Auguste; quand elle avait repassé, reprisé le linge, auprès du fauteuil de sa grand’mère infirme, elle était si lasse de la réalité!
Le soir venu, la tâche laborieuse était achevée. La vieille dame dormait en paix sous ses courtines; tout était calme, au sixième étage de la maison... Alors un bruit ailé frissonnait sous les rideaux, les murs s’argentaient de suave lumière, et, dans l’air silencieux, glissaient les esprits du rêve, ces génies bleus qui chantent la nuit, pour les poètes et pour les jeunes filles...
Andrée les écoutait; elle prenait la plume.
Elle écrivait naïvement, sans talent. Son style, plein d’expressions exagérées, de figures rebattues, d’épithètes encombrantes, était celui d’une pensionnaire sentimentale; ses romans, tous bâtis sur le même plan, manquaient d’intérêt et de vie. Inévitablement, le héros beau et riche épousait l’héroïne belle et pauvre... à moins qu’ils ne mourussent ensemble; c’était banal comme un compliment de nouvelle année. Mais quel poème entre les lignes! Quel langage inhabile et charmant d’une âme toute blanche qui s’ignorait!
Aux mots ternes, aux lieux communs, l’enfant prêtait sa jeune sève. Inconsciente, elle se faisait l’héroïne des histoires d’amour, jouissant en songe du bonheur qu’elle demandait à la terre: La vie ou la mort avec... Lui!
Elle n’avait jamais aimé; mais elle devinait en son cœur une force endormie; elle savait qu’elle aimerait un jour.
Parfois, tout son être s’élançait en des tendresses vagues, sans objet, qui se fondaient en larmes sans cause; parfois, des mots confus lui venaient aux lèvres, qu’elle n’osait pas prononcer. Et, rêvant à ces rencontres mystérieuses qu’un ange écrit dans les étoiles et que les poètes célèbrent ici-bas, elle attendait une certaine heure qui viendrait, elle attendait l’âme sœur de son âme, l’amant idéal, dont lui parlaient les esprits bleus.
Souvent, elle soupirait devant son miroir: «Je ne suis pas jolie; si j’allais lui déplaire!» ou elle admirait sa silhouette élégante dans les hautes glaces du boulevard: «Sera-t-il fier quand je m’appuierai sur son bras?»
Le bonheur semblait chose naturelle à cette enfant qui n’avait jamais été heureuse.
Dieu est bon! Il protège ceux qui Le prient. Dieu est juste! Il bénit ceux qui font leur devoir. Elle a toujours prié Dieu; elle a toujours fait son devoir; et chaque soir la vieille grand’mère murmure: «Que Marie te garde, seule joie de ma vie!»
Cependant les jours se traînent, tous semblables: on dirait une interminable procession de pénitents, sombres et mornes.
Andrée est triste, d’une tristesse intime et mal explicable, qui lui devient chère, parce qu’elle y découvre peu à peu des jouissances secrètes, de mystérieuses douceurs... Le soir, sous la lampe, elle lit ses poètes... Hugo, Lamartine qu’elle admire, et les contemporains qu’elle aime... Marius Arnal surtout! Un «jeune» celui-là, mais si bien poète. Il ne se pique d’être ni un érudit, ni un prophète, il dit simplement ce qu’il ressent, ou plutôt il le chante!
Pourquoi préfère-t-elle Marius Arnal à tous les autres? C’est ce que nous ne savons pas, c’est ce qu’elle ne sait pas elle-même.
Elle croit le comprendre. Elle se dit: «C’est un songeur, à l’âme mélancolique, un pâle enfant du vieux Paris» cherchant vainement dans la grande ville la Béatrix, la Laure de Noves qu’il pourrait aimer.
A vrai dire les poésies de Marius Arnal n’exprimaient ni les aspirations d’un être altéré d’idéal, ni la désespérance qu’affectent tant d’écrivains. Le bon sang gaulois de Villon et de La Fontaine coulait dans les veines de ce Parisien du XIXᵉ siècle! Quand, pour faire son métier de poète, il s’était alangui sur les misères humaines, il s’écriait volontiers que le monde est supportable avec un peu d’amour et de gaieté; et il préférait aux belles chimères du songe, les réalités passables de la vie.
Mais Andrée était très jeune, très ignorante; peut-être même ne définissait-elle pas le plaisir subtil qu’elle trouvait à lire les _Poésies tendres_.
Les vers élégants, délicats, mélodieux avaient cette grâce un peu molle, ce charme presque sensuel qui ont caractérisé parfois les manifestations les plus séduisantes de la poésie parnassienne.
Bercée par la cadence harmonieuse, elle oubliait tous les soucis, toutes les inquiétudes... Vaguement, il lui semblait qu’une main pressait la sienne, qu’une voix douce et mâle murmurait à son oreille les mots caressants qu’elle lisait... Et elle se sentait plus forte pour souffrir, pour travailler, tant il est vrai qu’un rêve aimé est encore ce qui aide le mieux à supporter la vie.
* * * * *
La jeune institutrice était parvenue à faire publier dans un journal de modes quelques unes de ses nouvelles; mais son ambition c’était de paraître dans un grand journal, dans une revue connue. _L’Écho parisien! la Vie moderne! la Revue contemporaine!_... Là, que de déceptions pour la pauvre fille!
Cependant, elle ne se décourageait pas.
Deux fois éconduite à _la Vie moderne_, elle voulut risquer une troisième tentative.
Le secrétaire de la rédaction, un grand maigre à l’air important, prit le manuscrit qu’elle lui tendait, et jeta sur la première page un bref coup d’œil.
--Mon Dieu, mademoiselle, il est fâcheux que vous vous soyez dérangée... Nous avons en lecture une telle abondance de manuscrits que...
Le congé était en règle. Les larmes jaillirent des yeux de la jeune fille, elle balbutia un adieu, et, n’y voyant plus, se traîna vers la porte.
--Mademoiselle...
A cette voix inconnue, elle tressaillit, elle se retourna.
En entrant dans le bureau du journaliste, elle avait à peine remarqué l’étranger qui lui apparaissait maintenant en pleine lumière. C’était un homme d’environ trente ans, blond, grand, robuste, auquel une longue moustache et des cheveux coupés en brosse donnaient presque un air militaire.
--Excusez-moi, mademoiselle, cette présentation un peu brusque, dit-il avec ce ton de respect aimable qui est le secret de certains hommes... Mais, nous sommes... confrères, et vous connaissez peut-être mon nom... Marius Arnel... le poète...
--Oh! monsieur...
Ce fut tout ce qu’elle put dire, troublée qu’elle était par ce nom magique, par cette voix harmonieuse, enveloppante...
Et cependant, où était le rêveur pâle, aux inévitables cheveux longs, qu’elle s’était si souvent figuré?
--J’écris dans _l’Écho parisien_, le directeur est de mes amis et... je serais heureux de vous rendre service, mademoiselle; voulez-vous me confier votre manuscrit?
Il souriait avec grâce; Andrée ne perdait pas un mot, une syllabe de son organe au timbre d’or.
Soudain, leurs regards se rencontrèrent; elle crut que son cœur s’arrêtait de battre. Éperdue, brisée sous l’émotion d’une ivresse âpre comme l’angoisse, elle ferma les yeux...
--Oh! merci, merci... murmura-t-elle.
Mais elle ne songeait guère au manuscrit qu’elle laissait entre les mains de Marius.
Machinalement, elle descendit l’escalier, elle marcha dans les rues jusqu’à sa demeure. Son âme était encore toute remplie de ce regard d’homme, doux, presque tendre, qui avait touché le sien.
«Oui, oui, le regard et la voix d’un poète...», pensait-elle.
Elle saisit les _Poésies tendres_ et s’y plongea, parcourant chaque ligne d’un œil ravi.
Elle sentait qu’en elle «quelque chose» avait changé. Maintenant, elle éprouvait une crainte de s’imaginer que Marius était là, soupirant les paroles enchantées... puis, tout à coup, elle croyait l’entendre et elle défaillait. Elle était heureuse et des larmes noyaient sa prunelle; elle jouissait délicieusement, et elle avait peur du charme qui l’avait prise ainsi.
Les pages tournaient dans sa main fiévreuse. Bientôt, il lui parut que la terre se fondait sous ses pieds en vapeurs impalpables... Le sens des mots qu’elle lisait ne frappa plus son esprit; elle n’eut plus conscience ni du temps ni des choses ambiantes. Mais la musique du vers chantait toujours à son oreille captivée. Les lèvres collées à la coupe de délices, elle s’abandonnait à un ravissement étrange, presque mystique dans sa suavité.
Et lentement, le livre glissa des mains de la jeune fille, ses paupières s’abaissèrent appesanties de langueur, sa bouche s’entr’ouvrit dans un sourire extatique... Elle dormit jusqu’au jour.
«Mademoiselle,
»Votre nouvelle est une charmante bluette mais... voilà le malheur!... _l’Écho parisien_ ne publie rien de ce genre, un peu tombé à notre époque.
»Autrefois, l’intérêt d’un roman résidait uniquement dans l’intrigue plus ou moins vraisemblable. Il n’y a pour ainsi dire plus d’intrigue dans les romans qu’on écrit aujourd’hui. Comment intéresser avec un simple enchaînement de faits des gens qui, sous prétexte d’être nés à la fin de ce siècle, s’imaginent qu’ils ont vécu un siècle entier? Rien ne leur semblerait nouveau. Alors, les romanciers, qui songent avant tout au plaisir des lecteurs, ont eu l’ingénieuse idée de leur faire étudier des passions au microscope. C’est très amusant, n’est-ce pas, mademoiselle, quand on a vu une puce toute petite et pas bien vilaine, de l’apercevoir tout à coup grosse comme une abeille et laide à faire peur? Ils appellent cela faire de la psychologie et, comme il faut pour se le permettre avoir l’expérience d’un siècle dans la tête... vous êtes peut-être un peu jeune, mademoiselle...»
Andrée laissa tomber la feuille de papier, et se mit à pleurer. Mais ce n’était pas l’insuccès de son œuvre qui la navrait ainsi; c’était la gaieté insouciante, la légèreté cynique de cet homme qui pouvait rire en portant un coup!... Et puis... on se crée tant de bonheur en idée! elle s’était figuré... Oh! la folle, la folle!...
Pourquoi, sur la foi d’un regard de pitié, avait-elle cru qu’elle était aimée?...