Part 1
MA CONSCIENCE
EN ROBE ROSE
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format in-18.
FIANCÉE D’AVRIL, 71ᵉ édition (_Ouvrage couronné par l’Académie française_) 1 vol.
LES RUINES EN FLEURS, 35ᵉ édition 1 --
AMES FÉMININES, 45ᵉ édition 1 --
SPHINX BLANC, 56ᵉ édition 1 --
L’AVENTURE D’HUGUETTE, 43ᵉ édition 1 --
LE BAISER AU CLAIR DE LUNE, 60ᵉ édition 1 --
LA FOLLE HISTOIRE DE FRIDOLINE, 49ᵉ édition 1 --
LE HASARD ET L’AMOUR, 33ᵉ édition 1 --
MALENCONTRE, 68ᵉ édition 1 --
LA VILLE ASSIÉGÉE, 18ᵉ édition 1 --
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
E. GARVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
GUY CHANTEPLEURE
MA CONSCIENCE
EN ROBE ROSE
_Ouvrage couronné par l’Académie française._
PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS 3, RUE AUBER, 3
A
MONSIEUR PIERRE BARAGNON
_Je dédie ces pages--les premières que j’aie écrites et publiées--comme un témoignage de ma gratitude et de ma respectueuse amitié._
G. C.
MA
CONSCIENCE EN ROBE ROSE
I
Ayant posé sur le bureau l’écrin où les pistolets dormaient encore, enfoncés dans le velours, Bernard de Nohel--en littérature Jacques Chépart--s’approcha de la glace pour déterminer le point exact où la balle trouerait sa tempe.
Ennemi de l’allure débraillée des bohèmes, toujours élégant, correct en costume de sport et en veste de chambre comme en habit noir, que de fois, depuis dix ans, il s’était vu dans cette même glace!... Mais, un matin, n’ayant rien à faire, il y avait détaillé son visage fatigué d’homme de trente ans, le front déjà trop haut où les cheveux s’éclaircissaient, le pli amer de la bouche, l’expression désabusée des yeux... et il avait dit: «Finissons-en.»
Bernard avait ce qu’on est convenu d’appeler de la fortune; très apprécié comme romancier, très recherché comme homme du monde, très adulé partout, il s’était toujours gardé, à travers la vie, de jouer son cœur ou son nom, sachant bien qu’il faut peu de chose pour briser l’un ou pour tacher l’autre... Ce n’était donc ni la misère, ni l’insuccès, ni les affres d’un désespoir à la Werther, ni les dernières exigences d’une réputation compromise, qui le décidaient au suicide. Non... Le dégoût, un découragement irrémédiable, tel était son mal mortel.
Depuis quelque temps déjà, il ne marchait plus qu’entraîné par la force de l’habitude, dans l’existence enfiévrée qu’il avait constamment menée et qui, bien qu’il n’en sût concevoir aucune autre, l’écœurait maintenant. Là où, jadis, il avait trouvé des jouissances sinon le bonheur, il ne rencontrait plus qu’un étourdissement factice. Il avait perdu toute illusion, toute croyance; il était las des autres et las de lui-même; las du plaisir, las du travail.
Il écrivait cependant et sa manière était en grande vogue, le moindre mot de sa plume était attendu par un public de délicats aux aspirations duquel répondaient ses fines études... Mais, comme il déversait sur les pages blanches le fiel de son cœur, la genèse de toute œuvre issue de son cerveau surchauffé, lui était presque douloureuse.
Psychologue averti, anatomiste doucement cruel, il éprouvait une angoissante volupté à glisser lentement son scalpel dans les chairs vives. Comme ces montreurs dont le métier est d’exhiber des exagérations de la nature normale, il s’appliquait à recueillir les cas étranges, phénomènes psychiques, curiosités du domaine moral qu’il savait démêler sous le vernis banal et uniforme de la mondanité. D’ailleurs, il méprisait les oripeaux et le clinquant, les grands faits et les grandes phrases. La vie réelle, la vie parisienne surtout, offrait un champ assez vaste à son imagination qui, plus subtile que brillante, se dépensait moins à resserrer les nœuds d’une intrigue compliquée, qu’à saisir les nuances infinies d’un caractère ou d’un sentiment. Le drame tout entier se déroulait dans un cœur d’homme ou, plus souvent, dans un cœur de femme; car Jacques Chépart connaissait ou croyait connaître en maître «l’éternel féminin».
La touche violente des réalistes blessait son goût délicat. Il affectionnait les demi-teintes, et ses livres, écrits dans un style délicieux, avaient l’attirance de ces fleurs exotiques dont la senteur, trop longtemps respirée, est un poison. On les lisait à la lueur mystérieuse des lampes intimes, dans l’atmosphère parfumée des boudoirs. D’abord, on les traitait de livres futiles, puis de livres dangereux; mais on y revenait sans cesse, comme on revient à l’éther, à la morphine, à tous ces endormeurs perfides qu’on appelle, d’abord pour se guérir, ensuite pour s’enivrer. Aussi quelles tentations avaient pu éveiller à l’âme des êtres inquiets qui errent souvent de par le monde, minés par la désespérance et l’inaction, ces œuvres infiniment séduisantes avec leurs sophismes enchanteurs; de quelles défaillances elles avaient pu être la cause première et insoupçonnée avec leur troublant parfum de perversité!
Cependant, même à l’heure suprême, Bernard de Nohel ne pensait guère aux victimes possibles de son talent fascinateur: il ne songeait pas davantage aux femmes qui, après avoir admiré le romancier, avaient aimé l’homme; celles-ci, par une sorte de curiosité, pour pénétrer le mystère que recélaient ses yeux d’acier aux profondeurs d’abîme; celle-là par une sorte d’ambition, pour être l’inspiratrice d’un écrivain à la mode; quelque autre, par un sentiment mal définissable, pour être étudiée et comprise par un artiste, avide de compliqué...
Oui, elles étaient oubliées toutes, les curieuses, les ambitieuses, et même les sincères!
Rien, des années qui venaient de s’écouler, n’élevait plus la voix dans l’esprit surexcité du jeune homme.
Ce qu’il revoyait seulement, c’était une figure très pâle, aux lignes indécises, celle de sa mère qu’il avait à peine connue; c’était la silhouette d’un château, perché sur les rochers de la côte bretonne, celle du château de Nohel, qu’il avait quitté à sa majorité, et que, maître de son patrimoine, il avait fait vendre.
Ce visage émacié s’était penché sur son berceau, cette vieille demeure avait été l’impassible témoin de son enfance, de sa première jeunesse...
Lentement, Bernard s’éloigna de la glace et s’assit, repoussant l’écrin des pistolets, pour s’accouder à la table.
Maintenant, des souvenirs affluaient dans sa mémoire, tristes et doux comme le parfum des fleurs séchées qu’on retrouve au fond des tiroirs entre les feuillets des lettres jaunies.
Il se rappelait ses rêveries dans la solitude des plages, rêveries que berçait la voix continue et solennelle des flots; il se rappelait les bois pleins de légendes, où il avait peur quand le soir tombait, et les arbres séculaires du parc embroussaillé, auxquels il racontait ses projets d’avenir en bégayant des vers.
Élevé par son père, un ancien viveur devenu misanthrope, et son précepteur, un vieux prêtre plus familiarisé avec les Pères de l’Église qu’avec les hommes de sa génération, il avait souffert parfois de son isolement. Alors, il avait lu beaucoup, n’importe quel livre, et il avait trop songé, bâtissant dans sa tête d’enfant ardent et impressionnable plus de romans que Jacques Chépart n’en aurait jamais écrit.
Ni M. de Nohel, sombre et indifférent, ni le bon abbé, toujours absorbé par d’étroits et interminables travaux d’exégèse, n’avaient su diriger l’intelligence et le cœur de ce petit être à l’imagination malade, puis, de cet adolescent, occupé déjà à s’écouter sentir, à rechercher l’abstraction en toute chose, à juger spontanément et selon ses instincts, ce qu’il voyait, entendait, ou devinait par une intuition étrange.
Bernard s’était fait lui-même, puis il avait fait sa vie, d’après le type très faux qu’il s’était créé du bonheur: vie et bonheur artificiels, les seuls peut-être que pût concevoir un enfant de ce caractère, sevré d’affection et livré à sa propre initiative.
On lui avait enseigné l’honneur, le respect du nom, l’amour filial dans ce qu’il a d’austère, et ces différents devoirs lui étaient toujours apparus comme des lois inviolables; mais les joies du cœur étaient restées pour lui lettre morte, et le mot de foyer n’évoquait à son esprit que les tristesses d’une maison silencieuse d’où les baisers étaient absents.
Il ignorait l’abandon des confidences, les conseils donnés entre deux caresses; il ignorait surtout l’influence bénie, le rôle sérieux et charmant de la femme dans la famille, la femme épouse et mère, la femme tendre et chaste, adorée et respectée.
Cependant, une personne avait disputé à l’ivraie les sentiments généreux et aimants qui naissaient, malgré tout, dans le cœur du futur écrivain.
C’était Loyse, la nourrice de Bernard--morte maintenant, comme l’abbé, comme le père.
Tandis que M. de Nohel, grave faiseur de formules, énonçait, le sarcasme aux lèvres, les conclusions sceptiques de ses méditations; tandis que l’abbé, trop dogmatique au contraire, citait les textes sacrés, la bonne Loyse parlait simplement et sans détour.
«Fais ceci, parce que c’est _bien_! Ne fais pas cela, parce que c’est _mal_!»
Telle était sa morale philosophique, et sa morale religieuse était plus rudimentaire encore: «Mon petit enfant, disait-elle, ne chagrine jamais ni le bon Dieu qui est au ciel, ni ta mère qui est auprès de lui.»
Bernard se souvenait de ces paroles ingénues, il entendait encore la voix franche de la paysanne.
Dans la chambre de l’enfant, en face de son petit lit, un portrait au pastel avait été placé, celui d’une aïeule, peinte toute jeune et très jolie, au temps de la reine Hortense. Cette grand’mère de seize ans, si fraîche dans sa robe de gaze rose à rubans vert pâle, observait soi-disant et jugeait ensuite les faits et gestes de son petit descendant:
«Vois-tu, Bernard, tu as été méchant; la mère-grand est fâchée!» grondait Loyse, en montrant au petit garçon la bouche sérieuse du portrait.
Mais quand la journée avait été bonne, quand l’obéissance et l’application n’avaient rien laissé à désirer, c’était une fête!
«La mère-grand est bien contente!» s’écriait la nourrice. Et Bernard, tout fier, regardait les yeux de l’aïeule, qui riaient toujours, doux et malicieux sous leurs cils bruns.
Des puérilités qui vous font sourire!... Elles faisaient pleurer Jacques Chépart, qui n’était pas un naïf pourtant. Le romancier s’attendrissait sur les enfantillages du petit Bernard et il pensait: «Personne, depuis ce temps-là, ne m’a grondé quand j’étais _méchant_, ou encouragé quand j’aurais voulu être _sage_... J’aurais dû l’emporter à Paris, le portrait de ma petite mère-grand.»
Et il lui revenait encore d’autres réminiscences: des images falotes et comme effacées, ratatinées par les siècles, passaient.
C’était l’image de Jean-Marc, le jardinier de Nohel, qui souvent avait porté Bernard sur ses épaules, le haussant jusqu’à l’arbre où les cerises se balançaient à l’extrémité des bouquets de feuilles, tentantes dans leur chair rouge et parfumée... Brave Jean-Marc! quand son jeune maître était parti, il avait hoché la tête avec des larmes... Maintenant, il n’était plus, sans doute.
C’était l’image de «tante Armelle», une cousine de Vannes presque âgée déjà, à laquelle M. de Nohel avait un jour conduit son fils, et qui avait conté au petit cousin de si merveilleuses histoires!
«Tante Armelle, avait dit Bernard dans un bel élan, quand vous viendrez à Nohel, j’irai vous cueillir un bouquet d’algues au fond de la mer...» Bernard n’avait pas cueilli le bouquet d’algues, et mademoiselle Armelle n’avait passé à Nohel que quelques jours. Puis, elle s’en était allée à Lille, pour rejoindre sa sœur dont le mari était mort et Bernard ne l’avait plus revue. Bonne tante Armelle! où vivait-elle à présent? A Lille ou à Vannes? Vivait-elle encore seulement?
«Où sont-ils tous ceux qui m’ont aimé, les plus humbles, les meilleurs peut-être?» répétait amèrement le jeune homme.
Toujours appuyé au bureau, la tête cachée dans ses mains brûlantes, il songeait, ayant au cœur le poignant regret de ceux qui disent: «J’ai manqué ma vie», et se figurent qu’il est trop tard pour la recommencer.
Il était décidé, oh! bien décidé à mourir, car rien ne le rattachait à la terre. Des parents? Il ne s’en connaissait plus. Des amis? Il n’y croyait pas. Des amours? Il en était dégoûté.
Le bonheur, selon l’un de nos philosophes modernes, c’est «le dévouement à un rêve ou à un devoir».
Des devoirs obligatoires, ceci manquait encore à Jacques Chépart, et il était incapable de s’en créer de facultatifs. Quant au «rêve»... quelle dérision!
Non, vraiment, il en avait assez des êtres et des choses du monde, il était tout prêt à dire, comme Byron dans une heure mauvaise: «Maintenant j’ai vécu, bonsoir!...»
Mais avant de presser la gâchette de l’arme qui reposait là dans le velours à la couleur sinistre, il voulait revoir les vieilles pierres de la côte bretonne et la grève et la mer chantante, et, dans la chambre de la tourelle, le portrait de la petite mère-grand.
Le château, vendu une seconde fois, était habité par des étrangers. Bernard demanderait aux nouveaux possesseurs la faveur de le visiter encore... puis, quand il aurait remué les souvenirs trop longtemps assoupis, quand il aurait dit adieu au seul coin de terre auquel il devait des impressions saines et réconfortantes, il rouvrirait la boîte aux pistolets.
II
C’était le soir, presque la nuit, une nuit d’été, chaude, alourdie de parfums capiteux...
Étouffant ses pas comme un voleur ou un amoureux, Bernard était entré dans le parc de Nohel par la grille entr’ouverte; debout, appuyé au tronc d’un acacia somptueux dans sa neigeuse floraison comme un bouquet de mariée, il contemplait le château à la clarté de la lune qui pâlissait les murs.
Toute la journée, il avait grelotté la fièvre et, seul dans le wagon qui l’emportait vers la Bretagne, il s’était dit, douloureusement étonné:
«Je croyais qu’il était plus facile de mourir!...» Car, souvent, il avait vu la mort en face, et jamais, la veille d’un duel, il n’avait ressenti l’angoisse qui l’étreignait à cette heure.
Arrivé tout près de la tombe, il regardait en arrière, et les années écoulées ne lui inspiraient que le mépris des hommes et de lui-même; il n’espérait plus rien et pourtant... Pourtant, il était dur de partir ainsi, sans avoir goûté l’illusion, sinon la réalité, d’une joie pure de tout alliage. Et il se souvenait de deux vers du poète charmant des _Intimités_:
On ne peut demander de bonheur à la vie Qu’une minute exquise et sur-le-champ ravie...
Ah! cette minute exquise dont la fugacité est peut-être une séduction, que n’aurait pas donné Jacques Chépart pour la savourer une fois!
Mais la Grande Cruelle lui avait refusé même cette lueur trop tôt pâlie, même cet instant de paradis dont il eût pu emporter le reflet en retombant sur terre. Allait-il la prier encore? A quoi bon! puisqu’il ne lui était pas permis de reprendre le livre à la première page, de retrouver, en naissant à nouveau par un prodige, la confiance et l’ardeur d’autrefois. A cette idée d’un prodige, Bernard avait souri. Sur les mousses des bois de Nohel, un filet d’eau pleurait, que les paysans avaient nommé la «Fontaine de madame Marie». Dans le vieux temps, disait la tradition populaire, une goutte de cette eau donnait la jeunesse à qui s’en mouillait en état de grâce. Mais il était bien loin le vieux temps! En ce siècle de _struggle for life_, il n’existe plus d’eau de Jouvence.
A la station de Plourné, Nohel est descendu du train, et, machinalement, il a marché jusqu’au château.
Maintenant, devant la demeure qui a été sienne, il ressasse encore son existence perdue, l’isolement dans lequel il a vécu parmi la foule de ceux qui s’aiment. Et peu à peu une tristesse pesante l’écrase.
Quand on l’aura trouvé, affaissé dans une mare de sang, la tête misérablement fracassée, le corps déjà rigide, qui donc pleurera?
Oh! certes, ce suicide-là ne passera point inaperçu. Quelle occasion de faire de la réclame et de noircir du papier!
La photographie de Jacques Chépart, exposée aux vitrines des papeteries, se vendra couramment, et, dans les journaux, des chroniques paraîtront, déplorant la mort tragique du romancier, relatant ses débuts et sa brillante carrière, analysant son talent «si finement réaliste, si essentiellement moderne».
Ce tapage durera quelques jours...
Puis on s’empressera de lancer de nouvelles éditions des œuvres de Jacques Chépart, avec un portrait de l’auteur.
Un certain monde les relira passionnément, et on les discutera en papotant, au _cinq_ à _sept_ de madame X... ou à la quinzaine de madame Z...
Cet enthousiasme durera quelques semaines.
Mais après?
Ce portrait, acheté curieusement, un regard humide le contemplera-t-il jamais, dans ces extases muettes où l’âme s’absorbe, revivant, seconde à seconde, les bonheurs inoubliés?
Cette tombe, saluée un jour par le «Tout Paris» des grandes premières, une main l’embaumera-t-elle, choisissant, par une coquetterie, les fleurs préférées du cher disparu?...
Non, cent fois non!
Après ce bruit, après ces regrets de commande, le silence planera profond sur cette mort mystérieuse dont le début d’un acteur ou le procès à scandale d’un financier aura détruit déjà l’actualité poignante.
Le nom de Jacques Chépart subsistera peut-être... celui de Bernard de Nohel, personne ne le prononcera plus!
--«Et je n’ai jamais été méchant, pourtant!» s’écria-t-il tout à coup, dans une révolte.
Non, il n’avait jamais été méchant; mais jamais non plus il n’avait livré son cœur et sa pensée, jamais il ne s’était donné tout entier, _lui_ tel que la nature l’avait formé, faible, imparfait, mais bon, mais sincère!... Sans être aucunement comédien, il avait, presque inconsciemment, joué un personnage dans le monde. Insouciant et fier, un sourire sceptique aux lèvres, il avait passé, n’inspirant, en fait d’amitiés, que des engouements, flatterie qui ne le trompait guère; en fait d’amour, que des passions, feux de paille auxquels il ne se brûlait pas.
Hommes et femmes n’avaient été pour lui que des sujets. La grande loi qu’il s’était imposée et qu’il avait prêchée aux autres, l’indifférence, érigée par lui en principe initial de toute existence raisonnable, le punissait maintenant par où il avait péché.
Ah! poser sa tête incendiée par la fièvre sur un cœur qui battrait pour lui! Sentir sur ses yeux des lèvres attendries qui y boiraient ses larmes! Pouvoir se dire surtout: «Je n’ai pas le droit de mourir; une vie dépend de ma vie!»
Les mains de Bernard s’agitaient d’un mouvement convulsif qu’il ne savait plus maîtriser; les pensées qui se heurtaient dans son esprit, lui causaient un mal presque physique...
Et il regrettait maintenant d’être venu à Nohel. Faible, incertain, il en arrivait à douter de la résolution que, d’abord, il avait si fermement embrassée.
--Je ne vois pas quelle serait l’horreur d’un sommeil sans rêves! se répétait-il.
Mais toute réflexion philosophique sur la mort qui en elle-même n’effrayait pas Bernard, ou sur l’immortalité à laquelle il ne croyait pas, restait stérile. Follement, dans un rêve de poète, il se prit à souhaiter un avertissement surnaturel, une voix qui s’élèverait dans la nuit pour lui dire: «Meurs!» ou «Vis!»... La voix de sa mère, la voix de la petite mère-grand.
Du haut des étoiles qui riaient si claires dans le ciel, toutes deux, la mère et l’aïeule, plaignaient-elles leur pauvre enfant?
Hélas! tout se taisait... même les oiseaux qui dormaient, alanguis de chaleur sous la feuillée, même la brise qui s’était évanouie dans un dernier souffle, aux approches du soir... Seul, l’Océan, qu’on ne pouvait voir, gémissait au pied des falaises, et c’était lugubre comme un _De profundis_!
Jacques Chépart écoutait en vain ce calme oppressant.
Ses yeux se troublaient, ses jambes fléchissaient; il lui semblait que sa tête trop remplie devenait lourde pour ses épaules.
Il _savait_ que, bientôt, il allait tomber à terre, et il n’avait pas la force de lutter contre l’anéantissement qui l’engourdissait peu à peu. Ah! si ç’avait été la mort au moins!...
Brusquement, un vide se creusa dans son cerveau et sous ses pieds. Alors, il éprouva la sensation vague d’un choc de tout son corps, puis une souffrance très vive, puis... plus rien...
* * * * *
Depuis quelques minutes déjà, Bernard gisait inerte au pied des acacias en fleurs... La porte du château s’ouvrit et se referma pour laisser passer quelqu’un qui descendit prestement les cinq marches du perron.
Le nouveau venu était un petit homme d’une soixantaine d’années, vêtu d’une redingote assez longue et coiffé d’un large chapeau de paille.
Dans la main droite, il serrait une canne dont la pomme brillait aux rayons de la lune qui éclairaient prestigieusement la grande place sablée et donnaient à la pelouse des reflets de neige.
Il fit quelques pas rapides et, presque aussitôt, une exclamation lui échappa. Il avait aperçu, au bord du gazon, le corps de Bernard, effrayant sous la clarté blafarde qui le baignait. Il se pencha vivement, appuya son oreille sur la poitrine du jeune homme, puis se redressa avec un soupir de soulagement.
Un pas se faisait entendre du fond des allées, le pas de deux sabots qui écrasaient pesamment le gravier.
Le petit homme se releva et d’une voix vibrante, la voix du maître ou d’un ami bien intime de la maison:
--Hé! Jean-Marc! cria-t-il.
On répondit de loin encore, puis le pas se rapprocha peu à peu en se pressant, et Jean-Marc parut dans l’encadrement des arbres, une lanterne à la main.
Ses yeux effarés allèrent du corps affalé sur le sol, au personnage qui l’avait hélé.
--Ce n’est qu’un malade, fit ce dernier répondant au regard anxieux du jardinier, mais du diable si je sais comment il est arrivé là... Nous allons le porter au château; seulement, je crois utile de prévenir mademoiselle de Kérigan qui va se mettre l’âme à l’envers.
--Voyez donc, monsieur le docteur, dit Jean-Marc, c’est un monsieur, un jeune monsieur... comme il est pâle!
Le vieil homme se baissait un peu, inclinant sa lanterne pour mieux distinguer les traits de l’inconnu... Tout à coup, sa main lâcha l’anse de fer et il se mit à trembler sur ses jambes affaiblies.
--Mon Dieu, balbutia-t-il, est-il possible que ce soit lui!
--Qui, lui, imbécile? s’écria le docteur avec une impatience inquiète.
--Monsieur Bernard... Monsieur Bernard de Nohel... Ah! sainte Anne, conservez-le-nous!
III
Bernard de Nohel est bien malade.
Depuis huit jours, il n’a conscience ni du lieu où il se trouve, ni des soins qu’il reçoit. Dans l’exacerbation du délire, il attribue une cause tout extérieure aux douleurs aiguës qui lui traversent la tête. Il croit qu’un ouvrier invisible enfonce, à coups espacés, un long clou dans sa tempe gauche... La pointe pénètre lentement, déchirant les chairs, fendant les os avec des craquements. C’est atroce!
Puis, d’inquiétantes visions l’obsèdent qui maintiennent son esprit dans une surexcitation dangereuse.
Tantôt, c’est l’écrin aux pistolets qu’un être fantastique et hideux lui appuie sur la poitrine, en ricanant sinistrement; bientôt, ce sont des ombres noires qui passent dans la chambre silencieuses, un doigt sur la bouche... Il veut les interroger, elles le regardent fixement sans répondre, et continuent, toujours muettes, leur mystérieuse promenade...
Parfois enfin c’est sa propre image qu’il aperçoit, navrante telle qu’elle lui est apparue à Paris, dans la glace, le jour où il a résolu de se tuer. Alors, il réclame à grand cris l’eau de Jouvence de la «Fontaine de Marie» ou, par un revirement subit, il supplie la mort de l’endormir enfin, de ce «sommeil sans rêves» qui serait le suprême bien.
--Je veux mourir... Ce sera bientôt fini... mais, ôtez-moi cette image, ôtez-la! sanglote-t-il.