Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros

Chapter 9

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A toute heure du jour, j'étais entouré d'une foule importune de tout âge et de tout sexe, affligée de tous les maux dont notre chair a hérité. Je n'avais plus ni retraite ni repos, si je quittais un instant notre camp avec mon fusil, pour aller à la recherche de quelque gibier; j'étais suivi d'une foule hurlante. Sur notre route, à chaque halte de Wali-Dabba au camp de Théodoros dans le Damot, du lever du soleil à son coucher, je n'entendais pas autre chose que le cri incessant: «_Abiet, Abiet, medanite, medanite._»[20] Je faisais tout ce que je pouvais; je recevais tous les jours pendant plusieurs heures ceux qui avaient besoin de remèdes. Mais cela ne contentait pas la majorité composée de syphilitiques, de lépreux, ou bien de ceux qui souffraient d'éléphantiasis, d'épilepsie, de scrofules, ou bien encore de malheureux qui avaient été mutilés par les cruels Gallas. Jour après jour la foule des malades allait croissant; ceux qui n'avaient pu être admis attendaient dans l'espoir qu'un autre jour la boite de médecine surprenante du _hakeem_ s'ouvrirait pour eux. De nouveaux malades s'ajoutaient chaque jour aux autres. Quelques guérisons de cas ordinaires de maladies, que j'avais pu opérer, répandirent ma renommée de tous côtés, elle arriva même jusqu'à mes compatriotes à Magdala. Ils entendirent parler d'un _hakeem_ anglais, qui était arrivé et qui pouvait rompre les os et les remettre en place immédiatement, de telle sorte que les gens opérés se mettaient à marcher comme le paralytique des saintes Ecritures. Cependant cela finit par devenir insupportable, et je fus obligé de tenir ma tente fermée toute la journée; quand je la laissais ouverte, j'étais entouré d'une foule curieuse. Les officiers de l'escorte furent obligés de placer une garde tout autour de ma tente, ne permettant d'approcher qu'à leurs parents ou à leurs amis. Mais il arriva que la crainte qu'inspirait le despote était moins grande que l'amour de la vie et de la santé; et ces cas étaient innombrables.

Le 13 janvier, nous commençâmes notre voyage pour nous rendre au camp de l'empereur; nous traversâmes successivement les provinces de Tschelga, une partie du Dembea, le Dagossa, le Wandigé, l'Atchefur, l'Agau-Medar et le Damot, laissant la mer de Tana à notre gauche. Les trois premières provinces avaient encouru la colère de Théodoros, quelques années auparavant; tous les villages avaient été brûlés, les récoltes détruites, et la plupart des habitants étaient morts de faim; ceux qui restèrent furent incorporés dans l'armée impériale. Quelques-uns revenaient en ce moment à leurs habitations renversées, après avoir entendu proclamer l'amnistie de l'empereur. Ce prince, au bout de trois ans, s'était lassé, et avait permis à ceux qui erraient dans les provinces éloignées, abandonnés et sans asile, de retourner au pays de leurs pères. De tous côtés, au milieu des ruines de ces villages autrefois en pleine prospérité, on voyait passer des paysans presque nus et à demi affamés, devant de petites huttes sur les cendres des habitations de leurs ancêtres, sur la terre qu'ils se préparaient à cultiver de nouveau. Hélas! ils ne savaient pas que cette même main impitoyable allait s'étendre de nouveau sur eux. L'Atchefur avait aussi été ravagé à la même époque; mais leur _crime_ n'ayant pas été aussi grand, _le père de son peuple_ s'était contenté de les dépouiller de leurs propriétés, sans faire appel à l'incendie pour achever sa vengeance. Les villages de l'Atchefur sont grands et bien bâtis; quelques-uns, tels que Limju, peuvent être rangés parmi les petites villes; mais les gens ont une apparence pauvre et misérable. Le peu de terrain en culture indique clairement qu'ils s'attendent toujours, à quelque invasion, aussi ne travaillent-ils que juste la portion du sol capable de fournir à leurs premiers besoins.

Le pays d'Agau-Medar fut toujours en faveur auprès de l'empereur: il ne le ravagea jamais, ou, ce qui revient au même, il ne fit jamais un _séjour amical prolongé_ dans cette région. Les riches et abondantes moissons déjà prêtes pour la faucille, les nombreux troupeaux de bétail paissant les prairies parsemées de fleurs, les villages vastes et propres, le regard heureux des paysans montrent clairement ce que l'Abyssinie pourrait devenir par le travail de ses propres enfants, si leur riche et fertile sol n'était pas dévasté par des destructions inutiles, et si les habitants eux-mêmes n'étaient pas réduits par la guerre et l'effusion du sang, à périr de misère et de faim.

Le camp de Théodoros était alors dans le Damot; il avait déjà tant brûlé, pillé et ravage à coeur joie qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce que de la province d'Agau jusqu'à son camp nous n'eussions pas rencontré un être humain, à part notre escorte; pas une belle tête de bétail; pas un hameau souriant: c'était un contraste saisissant avec cet heureux Agau, que «saint Michel protège.»

Le 25 janvier fut notre dernière journée de voyage. Nous avions passé la nuit précédente à une distance très-rapprochée du camp impérial. La tente noire et blanche de Théodoros, plantée sur le sommet d'une colline conique, se montrait dans toute sa fierté et contrastait avec le reste du camp comme la clarté du soleil levant avec les ténèbres des bas-fonds. Un murmure faible et éloigné, tel que celui qu'on entend à l'approche d'une grande cité, arrivait jusqu'à nous, porté par la douce brise du soir; et la fumée qui s'élevait autour de la noire colline, couronnée par ces tentes silencieuses, devait nous convaincre que nous nous trouvions non-seulement dans le voisinage du despote africain, mais encore que nous étions déjà au milieu de ses armées innombrables. A mesure que nous approchions, on nous expédiait messager sur messager; nous dûmes nous arrêter plusieurs fois, puis nous remettre en marche, puis nous arrêter de nouveau; enfin le chef de l'escorte vint nous avertir qu'il était temps de nous habiller. En conséquence, on éleva une petite tente, sous laquelle nous nous abritâmes pour passer nos uniformes. Après quoi, nous nous remîmes à monter; nous avions à peine parcouru une centaine de mètres, que tout à coup, à un coude de la route, nous nous trouvâmes en face d'une de ces scènes orientales qui rappela à notre mémoire les jours de Lobo et de Bruce.

Une haute colline boisée, située juste en face de celle où se déployait la tente impériale, était couverte jusqu'à son extrême sommet par les fusiliers et les lanciers de Théodoros, tous en habits de fête; ils étaient vêtus de chemises de soie aux riches couleurs, tandis que le _lamb_[21] rouge, noir ou brun tombait de leurs épaules; l'acier brillant de leurs lances miroitait à l'éclat du soleil en son méridien qui lançait ses rayons à travers le noir feuillage des cèdres. Dans la vallée, entre les deux collines, se tenait un corps de cavalerie d'environ 10,000 hommes, formés sur deux rangs, au milieu desquels nous avancions. A notre droite, vêtus de magnifiques vêtements, portant des boucliers d'argent, montés sur des chevaux ornés de brides richement plaquées, se tenaient le corps entier des officiers de l'armée de Sa Majesté, les gens de sa maison, les gouverneurs de province, de district, etc. Tous avaient d'élégantes montures; la plupart étaient assis sur le fier animal à l'oeil de feu, originaire des plateaux de l'Yedjow et des chaînes du Shoa. A notre gauche était la cavalerie, plus sombre et aussi plus compacte que son aristocratique vis-à-vis. Les chevaux, bien que moins gracieux dans leur allure, étaient plus forts et bien proportionnes; et lorsque nous vîmes leurs rangs bardés de fer, nous comprîmes de quelle terreur devaient être saisis ces pauvres paysans dispersés, lorsque Théodoros, à la tête de ses impitoyables compagnons si bien équipés et si bien armés, apparaissait soudainement parmi leurs paisibles demeures. Avant qu'on eût pu soupçonner sa présence, il était arrivé, avait tout ravagé et était reparti.

Au centre opposé se tenait Ras-Engeddah, premier ministre, qui se distinguait de tous par ses manières comme il faut et par la grande simplicité de sa mise. Nu-tête, ceint du shama, en signe de respect, il nous délivra le message impérial de bienvenue, qui fut traduit en arabe par Samuel, demeuré près de lui, et dont les traits finement découpés et le maintien intelligent, démontraient sa supériorité sur les ignorants Abyssiniens. Les compliments finis, le ras et nous, nous nous mîmes de nouveau en route, nous avançant toujours vers la tente impériale, précédés des hauts fonctionnaires à cheval et suivis par la cavalerie. Arrivés au pied de la colline, nous descendîmes de nos montures, et l'on nous conduisit à une petite tente en flanelle rouge, dressée pour notre réception sur la pente même de l'élévation. Nous nous arrêtâmes là quelques instants pour partager une légère collation. Au bout de trois heures, on vint nous annoncer que l'empereur était prêt à nous recevoir. Nous montâmes la colline à pied, escortés par Samuel et plusieurs officiers de la maison de l'empereur. Aussitôt que nous atteignîmes le sommet du petit plateau, un officier vint nous réitérer les salutations et les compliments de Sa Majesté. Nous avancions lentement à travers de magnifiques tentes en soie rouge et jaune, entre une double ligne de fusiliers, qui, à un signal donné, nous saluèrent par une salve de coups de fusil pas mal réussie, vu leur ignorance dans cette science.

Arrivés à l'entrée de sa tente, l'empereur nous fit demander encore des nouvelles de notre santé. Ayant répondu avec tout le respect qui lui était dû à son message poli, nous nous avançâmes jusqu'à son trône, et lui remîmes en main la lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre. L'empereur la reçut très-poliment et nous invita à nous asseoir sur le splendide tapis qui couvrait le sol. Théodoros était assis sur un alga, enveloppé jusqu'aux yeux par le shama, signe de grandeur et de pouvoir en Abyssinie. A sa droite et à sa gauche se tenaient quatre de ses principaux officiers, portant des vêtements de soie riches et éclatants, et devant lui veillait un de ses affidés intimes, tenant dans chaque main un pistolet double chargé. le roi se plaignit des prisonniers européens, regrettant que, par leur conduite, ils eussent rompu la première amitié qui existait entre les deux nations. Il était heureux de nous voir, et il espérait que tout s'arrangerait. Après quelques compliments échangés, et sous le prétexte que nous étions fatigués, venant de si loin, il nous fut permis de nous retirer.

La lettre de la reine d'Angleterre, que nous avions remise dans les propres mains de Sa Majesté abyssinienne, était en anglais, et aucune traduction n'y avait été ajoutée. Sa Majesté n'en avait pas rompu le sceau devant nous, probablement à cause de ses premiers officiers, car il n'aurait pas aimé qu'ils fussent témoins de son désappointement, si la lettre n'était pas selon ses désirs. Dès que nous fûmes rentrés dans nos tentes, la lettre nous fut renvoyée pour être traduite; mais comme nous n'avions avec nous aucun Européen qui connût la langue du pays, elle fut d'abord remise à M. Rassam, qui la traduisit en arabe à Samuel, lequel la traduisit de cette langue en amharic. Il est à regretter qu'aucun des Européens fixés dans la contrée et habitués à parler cette langue ne nous ait accompagnés, pour interpréter ce document important devant Sa Majesté, car je crois que non-seulement la traduction n'en fut pas bien faite, mais encore qu'à certains égards elle était incorrecte. Une phrase toute simple, par exemple, fut rendue par une autre dont le sens eut une grande importance sur le succès de la mission: elle exprimait de telles intentions, vu la position de Théodoros, que j'ai toujours cru qu'elle avait été insérée dans la traduction par les ordres de l'empereur. La lettre anglaise s'exprimait ainsi: «Ainsi, nous ne doutons nullement que vous ne receviez favorablement notre serviteur Rassam, et que vous ne donniez un entier crédit à tout ce qu'il vous dira de notre part.» Cette phrase avait été ainsi traduite: «Il fera pour vous tout ce que vous exigerez;» ou par d'autres mots ayant le même sens. Sa Majesté fut très-satisfaite de ce que ses serviteurs intimes faisaient dire à la lettre de la reine, et il donna à entendre qu'avant peu de temps les captifs seraient relâchés.

Le matin suivant, Théodoros nous envoya prendre. Il n'avait auprès de lui que Ras-Engeddah. Il se tenait à l'entrée de sa tente, gracieusement penché sur sa lance. Il nous invita a entrer dans sa tente, et là, devant nous, il dicta à son secrétaire Samuel, en présence de Ras-Engeddah et de notre interprète, une lettre à la reine d'Angleterre, lettre humble, justificative, qu'il n'eut jamais l'intention d'expédier.

Dans l'après-midi, nous eûmes l'honneur d'une autre entrevue à l'effet de lui offrir les présents que nous lui avions apportés. Il nous demanda aussitôt si les cadeaux lui étaient faits au nom de la reine ou au nom de M. Rassam. Ayant appris que c'était au nom de la reine qu'on les lui offrait, il les accepta, faisant remarquer toutefois que ce n'était pas à cause de leur valeur, mais comme témoignage d'une puissance amie qui renouait des relations qu'il était très-heureux de reconnaître. Parmi les présents offerts se trouvait une glace. M. Rassam, en la lui présentant, lui dit que Sa Majesté Britannique avait eu l'intention de l'offrir à la reine. L'empereur l'examina avec gravité et répondit tranquillement qu'il n'avait pas été heureux dans sa vie conjugale, mais qu'il était sur le point de prendre une autre femme, et qu'il lui offrirait le magnifique miroir. Bientôt après notre arrivée, des vaches, des moutons, du miel, du tej, du pain, nous furent envoyés en abondance, et chaque jour, nous et nos compagnons de voyage fûmes approvisionnés par la cuisine impériale.

Sa Majesté nous accompagna une partie du chemin conduisant à la mer de Tana, Kourata nous avant été désigné comme le lieu de notre résidence, jusqu'à l'arrivée de nos compatriotes de Magdala. Le premier jour de marche, nous restâmes en arrière, à cause de nos bagages, et nous fîmes l'expérience de ce que c'est que de voyager avec une armée abyssinienne. Les guerriers marchaient eu tête avec le roi; les hommes du camp (au nombre d'environ 250,000), portant les tentes et les approvisionnements, marchaient lentement derrière nous. Il est impossible de se faire une idée du bruit et de la confusion qui régnaient dans le camp, lorsqu'il fallait passera à gué quelque petite rivière, ou lorsque la route était coupée par une pente taillée dans le roc nu. Des milliers de gens entassés poussaient, criaient, et l'on aurait fait de vains efforts pour pénétrer dans cette masse vivante. Le tumulte allait toujours croissant; les mules et les bêtes de somme s'effrayaient, de plus la boue des rives du ruisseau devenant toujours plus glissante, et le terrain manquant sous leurs pas. Plusieurs fois, désespérant de voir l'ordre se rétablir après des heures d'attente, nous allions à la recherche d'une autre route ou d'un gué où le bruit et la foule étaient moindres. Ce n'était que bien tard dans l'après-midi que nous pouvions rejoindre notre lieu de campement; nous avions passé la journée entière à parcourir l'espace que l'empereur avait franchi dans une heure et demie. Théodoros ayant eu connaissance des inconvénients que nous avions eus en faisant transporter ainsi nos lourds bagages, nous permit de prendre avec nous quelques objets légers et de marcher avec lui en tête de l'armée. Pendant les quelques jours qu'il nous accompagna, nous ne fournîmes que de courtes étapes, tout au plus dix milles par jour. Théodoros voyageait avec nous pour plusieurs raisons: il devait nous faire prendre le plus court chemin par la mer de Tana, et comme le pays était entièrement dépeuplé, il fut obligé de faire porter nos bagages par ses soldats. Il n'avait pas cependant pillé cette partie du Damot; les habitants avaient fui, mais la moisson, prête pour la faucille, était debout, et sur un signe de l'empereur, elle fut abattue par mille bras. Tandis que la plus grande partie de ses soldats étaient ainsi occupés (le sabre, dans cette circonstance, fut employé comme un instrument de paix), le roi et sa cavalerie quittèrent le camp, et bientôt après la fumée qui s'éleva de tous côtés dénonça leur cruelle mission.

Quelques-uns des incidents qui se passèrent pendant notre commun voyage avec Théodoros, méritent d'être racontés, car ils peignent son caractère et la nature de son amitié. Le second jour de notre voyage avec Sa Majesté, le 1er février, nous dûmes traverser le Nil Bleu, non loin de sa source; les bords en étaient glissants et escarpés, le tumulte était à son comble, et plusieurs femmes et plusieurs enfants eussent été inévitablement noyés ou tués, si Théodoros n'avait envoyé quelques-uns des chefs qui l'accompagnaient pour aider le passage au moyen de leurs épées, tandis qu'il restait là jusqu'à ce que le dernier des hommes de son camp eût traversé. Lorsque nous arrivâmes, Sa Majesté nous envoya dire de ne pas descendre de nos montures. Nous traversâmes donc l'eau sur nos mules, mais au moment où nous atteignîmes le bord opposé, nous mîmes pied à terre et grimpâmes sur le tertre où se tenait Sa Majesté. Le sentier était si rapide et si glissant que M. Rassam, qui marchait en tête, eut quelque difficulté à atteindre le sommet; Théodoros voyant cela, s'avança, lui prit la main, et lui dit en arabe: «Ayez bon courage, n'ayez pas peur.»

Le jour suivant, pendant la marche, Théodoros envoya Samuel, tantôt en avant, tantôt en arrière pour nous poser diverses questions, telles que: «Les Américains sont-ils en guerre?--Combien d'hommes ont été tués?--Combien de soldats avaient-ils?--Les Anglais se battent-ils avec les Achantis?--Ont-ils fait leur conquête?--Leur contrée est-elle malsaine?--Ressemble-t-elle à ce pays?--Pourquoi le roi de Dahomey met-il à mort ses sujets?--Quelle est sa religion?» Puis il nous fit faire ses excuses de ne nous avoir pas répondu plus tôt. Il avait eu des désagréments, nous dit-il, avec tous les Européens qui avaient pénétré dans son pays. Personne n'avait été bon comme Bell et Plowden, et il aurait aimé de savoir si l'Anglais qui avait abordé à Massowah était comme ces derniers. Sa bonhomie était telle qu'il avait supposé qu'il était bon, et à cause de cela, il avait décidé de le faire venir.

Le 4, il nous envoya prendre encore. Il était seul, assis en plein air. Il nous fit asseoir sur un tapis près de lui, et nous parla longuement de sa vie passée. Il nous dit comment il se conduisait avec les rebelles. D'abord, il leur envoyait l'ordre de payer leur tribut; s'ils refusaient, il y allait lui-même et ravageait leur pays. Au troisième refus, pour employer ses propres paroles: «il envoyait leurs corps au sépulcre et leurs âmes en enfer.» Il nous dit aussi que Bell lui avait beaucoup parlé de la reine d'Angleterre, et que plusieurs fois il avait eu l'intention de lui envoyer un ambassadeur, tout était même prêt quand le capitaine Cameron, par son influence, changea en ennemi son premier ami. Il avait ordonné, nous dit-il, que des présents nous fussent offerts pour nous montrer sa considération, car il n'avait rien avec lui qui fût digne de nous être présenté; il avait eu du plaisir à nous voir et nous considérait comme trois frères. L'entrevue fut longue; lorsque enfin il nous congédia, il nous informa que le jour suivant, il nous enverrait à Kourata pour y attendre l'arrivée de nos compatriotes de Magdala. Bientôt après être arrivés dans notre tente, M. Rassam reçut un billet poli qui l'informait qu'il recevrait 5,000 dollars, dont il pourrait disposer comme bon lui semblerait, mais toujours d'_une manière agréable au Seigneur_. Un message verbal me fut aussi envoyé pour savoir si je ne connaissais pas l'art de fondre le fer, les canons, etc. Je répondis, d'après l'avis d'un ami, que je ne connaissais rien en dehors de ma profession de médecin.

Notes:

[19] De Kassalu à Kédaref, ou compte environ 120 milles.

[20] Seigneur, seigneur, médecine, médecine.

[21] Manteau de forme particulière en fourrure ou en velours.

VIII

Nous quittons le camp de l'empereur pour Kourata.--La mer de Tana.--La navigation abyssinienne.--L'île de Dek.--Arrivée à Kourata.--Les gens de Gaffat et les premiers captifs nous rejoignent.--Accusations portées contre ces derniers.--Première visite au camp de l'empereur à Zagé.--Les flatteries précèdent la violence.

Le 6 février, Théodoros nous envoya l'ordre de partir. Nous ne le vîmes pas, mais avant notre départ, il nous fit remettre une lettre pour nous informer que, aussitôt que les prisonniers nous auraient rejoints, il ferait les démarches nécessaires pour que notre sortie du pays se fit avec _honneur et satisfaction_. L'officier qui avait reçu l'ordre d'aller à Magdala, afin de délivrer les captifs et de nous les amener, faisait partie de notre escorte; nous étions porteurs d'une humble apologie de Théodoros à notre reine; tout nous souriait; et, heureux au delà de toute expression par l'apparence du succès complet de notre mission, nous nous rappelions nos démarches d'un coeur léger et reconnaissant, en traversant les plaines de l'Agau-Medar. Dans l'après-midi du 10 février, nous campâmes sur les bords de la mer de Tana, grand lac aux eaux fraîches et réservoir du Nil Bleu. Le fleuve fait son entrée par l'extrémité sud-ouest du lac, et en sort par son extrémité sud-est, les deux bras n'étant séparés que par le promontoire de Zagé.

Le terrain sur lequel nous établîmes notre camp n'était pas loin de Kanoa, joli village dans le district de Wandigé; Kourata étant tout à fait à l'opposé, au nord-nord-est. Nous dûmes attendre plusieurs jours, pendant que l'on construisait un bateau pour nous, nos bagages et notre escorte. Ces bateaux, d'un genre de construction tout à fait primitif, sont faits d'une espèce de jonc, le papyrus des anciens. Les joncs sont liés ensemble, de façon à former une surface d'environ six pieds de largeur et de dix à vingt pieds de longueur. Les deux extrémités sont alors pliées en rouleau et serrées ensemble. Les passagers et le batelier sont assis sur un grand carré de joncs en faisceau formant la partie essentielle du bateau, lequel est tenu en place par la cage extérieure, dont les extrémités pointues servent à avancer. Dire que ces bateaux laissent l'eau s'infiltrer ne serait pas exact; ils sont pleins d'eau ou à peu près, comme un morceau de liège à demi submergé; leur flottaison est simplement une question de gravité spécifique. La manière employée pour faire avancer les bateaux, ajoute beaucoup au malaise du voyageur. Deux hommes sont assis en avant et un autre en arrière. Ils se servent de longs bâtons, au lieu de rames, frappant l'eau alternativement de droite et de gauche; à chaque coup, ils font jaillir l'écume, comme une douche par devant et par derrière, et le malheureux passager, qui auparavant a été ses bas et ses souliers, et relevé ses pantalons, trouve bientôt qu'il aurait été plus sage d'adopter un costume plus simple encore, et de suivre l'exemple des bateliers, à peu près nus.

La marine abyssinienne ne donne pas beaucoup de travail à ses habitants et il ne leur faut pas des années pour construire une flotte; deux jours après notre arrivée, cinquante nouveaux bateaux avaient été lancés et plusieurs centaines avaient déjà fait la traversée de Zagé à l'île de Dek.