Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros
Chapter 8
Entre Sabderat et Kassala, et entre cette dernière ville et le Gash, nous avions d'abord aperçu quelque culture; mais ce n'était rien en comparaison de l'étendue immense de champs cultivés commençant depuis notre départ de Sheik-Abu-Sin, et s'étendant sans interruption à travers les provinces de Kédaref et de Galabat. Des villages se montraient, dans toutes les directions, couronnant chaque hauteur. A mesure que nous avancions, ces éminences croissaient en élévation jusqu'à ce qu'elles devenaient des collines, des montagnes et finissaient par se joindre à la grande chaîne à laquelle appartenaient les pics élevés de l'Abyssinie, qui, au bout de quelques jours, se montrèrent à nous.
Nous arrivâmes à Metemma dans l'après-midi du 21 novembre. En I'absence du cheik Jumma, l'homme important de ce pays, nous fûmes reçus par son _alter ego_, qui mit une des résidences impériales (une misérable grange) à la disposition des _«grands hommes de l'Angleterre.»_ Si nous déduisons le septième jour pendant lequel nous dûmes nous arrêter à cause de la difficulté que nous eûmes à obtenir des chameaux, nous fîmes notre voyage entre Massowah et Metemma (environ 440 milles de distance) dans trente jours. Notre voyage fut extrêmement triste et fatigant. A part quelques agréables régions, telle que celle d'Aïn à Haboob, les vallées de l'Anseba et d'Atbara, et le pays qui s'étend de Kédaref à Galabat, nous ne traversâmes que des savanes sans fin; nous ne rencontrâmes pas un être humain, pas une hutte, seulement, de temps à autre, quelques antilopes, des traces d'éléphants, etc., et nous n'entendîmes aucun bruit, si ce n'est le rugissement des bêtes sauvages. Deux fois notre caravane fut attaquée par des lions; malheureusement nous ne les vîmes pas, parce que dans ces deux occasions nous étions couchés; mais chaque nuit, nous entendions leurs redoutables rugissements, retentissant comme un tonnerre éloigné dans les nuits calmes de ces silencieuses prairies.
La chaleur du jour était parfois réellement accablante. Afin de laisser reposer nos chameaux de temps en temps, nous roulions nos tentes de très-bonne heure; mais quelquefois nous restions des heures à attendre le bon plaisir de nos chameliers, à I'ombre étroite d'un mimosa, nous efforçant vainement de trouver, sous son feuillage rabougri, un abri contre les rayons brûlants du soleil. Nuit après nuit, que ce fût à la clarté de la lune ou à la simple clarté des étoiles, nous allions toujours: la tâche était devant nous, et notre devoir nous imposait d'atteindre au plus tôt ce pays où nos compatriotes languissaient dans les chaînes. Déjà en selle entre trois et quatre heures de l'après-midi, nous avions souvent forcé nos mules harassées à marcher, jusqu'à ce que l'étoile du matin eût disparu devant les premiers rayons du jour. Plusieurs fois nous n'avons eu à boire que le liquide chaud et sale que nous portions dans nos outres de cuir; et presque toujours cette eau tiède et dégoûtante était si rare et si précieuse, que nous ne pouvions en distraire une goutte pour calmer notre peau brûlée ou rafraîchir notre système épuisé par une ablution à propos.
Malgré les privations, les inconvénients, les refus et les dangers de toute espèce que l'on rencontre dans un voyage à travers le Soudan, à cette époque de l'année si malsaine, à force de soins et d'attentions nous arrivâmes à Metemma, sans avoir eu une seule mort à déplorer. Plusieurs de nos compagnons et de nos serviteurs indigènes, même M. Rassam, eurent à souffrir plus ou moins de la fièvre. Ils se rétablirent tous insensiblement, et quelques semaines après notre départ pour l'Abyssinie, la majeure partie était en meilleure santé que lorsque nous avions quitté les côtes chaudes et étouffantes de la mer Rouge.
Metemma, capitale du Galabat, province située sur la frontière occidentale de l'Abyssinie, est bâtie dans une grande vallée, à environ quatre milles d'Atbara. Un petit ruisseau serpente aux pieds du village, et sépare le Galabat de l'Abyssinie. Sur le bord qui touche à l'Abyssinie, se trouve un petit village, habité par quelques négociants abyssiniens qui y résident pendant les mois d'hiver, époque d'un grand commerce avec l'intérieur du pays. Les huttes arrondies et coniques sont encore ici les seules habitations de toutes les classes; la dimension et certains soins apportés dans la construction, sont les seules différences qui existent entre les demeures des riches et celles de leurs voisins les plus pauvres. Les palais du cheik Jumma sont inférieurs à plusieurs des huttes de ses sujets, probablement afin de dissiper le préjugé accrédité de sa richesse et des trésors incalculables qu'il a enfouis dans le sol. Les huttes mises à notre disposition, ainsi que je l'ai déjà dit, étaient sa propriété; elles étaient situées sur l'une des petites collines faisant face à la ville; le cheik y demeure pendant la saison des pluies; elles sont, en effet, un peu moins malsaines que le terrain marécageux des bas-fonds.
Bien que suivant la croyance du prophète de Médine, la capitale du Galabat ne peut se vanter de posséder une seule mosquée.
Les habitants du Galabat sont Takruries, la race nègre du Darfour. Ils sont au nombre d'environ 10,000; 2,000 environ habitent la capitale, le reste est disséminé dans les divers villages situés ça et là au milieu des champs cultivés et des vastes prairies. La province tout entière est parfaitement apte à la culture. De petites collines arrondies, séparées par des vallées inclinées et arrosées par de frais ruisseaux, donnent un aspect agréable à la contrée; et si ce n'était que le pays est extrêmement malsain, on pourrait comprendre la préférence des pèlerins du Darfour; quoique ce ne soit pas un compliment fait à leur pays natal. Les pieux Musulmans du Darfour, dans leur pèlerinage à La Mecque, remarquèrent en passant cette province si favorisée, et ils s'imaginèrent que c'était là, moins les houris, une partie du paradis de Mahomet. Quelques pèlerins s'y établirent d'abord, et Metemma fut bâtie; d'autres suivirent leur exemple et, quoique appartenant à une race indolente et paresseuse, ils formèrent bientôt, va l'extrême fertilité du sol, une colonie prospère.
Une fois établis, ils reconnurent le sultan, lui payèrent un tribut et furent gouvernés par un de ses officiers. Mais la colonie du Galabat s'aperçut bientôt que les Egyptiens et les Abyssiniens étaient bien plus à craindre que leur souverain éloigné, qui ne pouvait même les protéger contre les injures de ces peuples: alors, tranquillement, ils tuèrent le vice-roi du Darfour et élurent un cheik choisi parmi eux. Le nouveau gouverneur fit alors ses conditions aux Egyptiens et aux Abyssiniens, et leur offrit un tribut annuel à tous les deux.
Cette sage, mais servile politique, amena les meilleurs résultats: la colonie s'accrut et prospéra, le commerce fleurit, les Abyssiniens et les Egyptiens vinrent en foule à leurs marchés bien fournis, et, chaque foire apporta son tribut de plusieurs milliers de dollars à ces nègres rusés et nouvellement enrichis.
Du mois de novembre au mois de mai, tous les lundis et les mardis, le marché est tenu sur une grande place au centre du village. Les Abyssiniens y amènent des chevaux, des mules, du bétail et y apportent du miel; le marchand égyptien déploie dans sa cahute des toiles de l'Inde, des chemises, de la quincaillerie et de magnifiques estampes. Les Arabes et les Takruries arrivent avec des chameaux chargés de coton et de grains. La place du marché offre alors un spectacle animé. De partout on se presse; les chevaux sont examinés par des jockeys demi-nus qui, du fouet et du talon, forcent à une allure furieuse leurs chétifs animaux, sans aucun souci des membres et de la vie des spectateurs qui s'aventurent trop près.
Ici, le coton est chargé sur des corbeilles, et prendra bientôt sa route pour Tschelga et Gondar; là, passent de grosses jeunes filles nubiennes, parfumées à l'huile de castor rancie, qui découle de leurs têtes laineuses sur leurs cous et sur leurs épaules, et dont la conséquence est de faire faire la grimace à une quantité de Français. Elles tiennent, à leurs mains, le mouchoir rouge ou jaune, objet de leurs longs désirs et de leurs rêves. La scène entière est animée; la gaieté y domine, et quoique le bruit soit assourdissant, que les marchés soient interminables et que chacun soit armé d'une lance ou d'une massue, cependant tout se passe toujours pacifiquement; aucun sang n'est jamais répandu, si ce n'est celui de quelque vache tuée pour les nombreux visiteurs des montagnes, qui vont savourer leurs tranches de viande crue à l'ombre rafraîchissante des saules de la rivière.
Le vendredi, la scène change complètement. Ce jour-là, la colonie tout entière est saisie d'une ardeur martiale. N'ayant pas de mosquée, les Takruries consacrent leur saint jour par des cérémonies plus en rapport avec leurs goûts; ils affluent sur la place du marché transformée, à cet effet, en terrain de parade, quelques-uns s'y amusant, le plus grand nombre admirent. Quelques Takruries, ayant servi dans l'armée égyptienne pendant un certain temps, s'en sont retournés dans leur pays natal, pleins d'estime pour la discipline militaire, et convaincus de la supériorité des mousquets sur les lances et les bâtons. Ils out persuadé à leurs concitoyens de former un régiment sur le modèle égyptien. De vieux mousquets ont été achetés, et le cheik Jumma a eu la gloire de créer pendant son règne le premier régiment ou plutôt le _Jumma_ lui-même.
Je crois qu'il est impossible de voir rien de plus amusant. Environ une centaine de nègres grimaçants, à la tête laineuse et au nez aplati, marchaient autour d'une espèce de champ de Mars, en défilé indien, c'est-à-dire sans ordre, environ dix minutes. Puis ils se formèrent en ligne; mais ils n'étaient pas encore bien familiarisés avec les paroles de commandement: Demi-tour à droite, demi-tour à gauche. N'importe, la foule admirait toujours, et sur chaque figure se déployait une rangée de dents allant d'une oreille à l'autre. Aussi le chef aux yeux jaunes pensait-il qu'avec de telles troupes, rien n'était impossible. On n'eut pas plus tôt crié: _«En place, repos!»_ que les spectateurs s'élancèrent pour admirer de plus près et féliciter les futurs héros de Metemma.
Le cheik Jumma est un vilain spécimen d'une vilaine race; il avait alors environ soixante ans, long et mince, avec un visage ridé très-noir, portant quelques taches grises au menton et porteur d'un nez si aplati, qu'on se demandait parfois si réellement il en avait un. Presque toujours il est ivre. Il passe une bonne partie de l'année à porter le tribut de son peuple au lion abyssinien ou à son autre maître, le pacha de Kartoum. Peu de jours après notre arrivée à Metemma, il arriva lui-même d'Abyssinie et nous fit une visite de politesse, accompagné d'une suite de serviteurs bigarrés et hurlants. Nous lui rendîmes sa politesse; mais il sortait du bain, et il fut très-malhonnête, pour ne pas dire grossier.
Pendant notre séjour, nous assistâmes à la grande fête annuelle de la réélection du cheik. De grand matin, une bande de Takruries débouchèrent de toutes les directions, armés de bâtons ou de lances, quelques-uns sur des montures, la plupart à pied, tous criant et hurlant (ils appellent cela chanter, je crois) tellement fort, que, même avant d'avoir aperçu la poussière soulevée par une nouvelle bande d'arrivants, les oreilles étaient assourdies parleurs clameurs. Chaque guerrier takrurie, c'est-à-dire tous ceux qui peuvent hurler et porter un gourdin ou une lance, a le droit de voter, et il paye ce privilège un dollar. Le droit de voter est acquis dès l'instant où l'on compte l'argent, et c'est l'argent qui décide du sort du gouverneur. Le cheik réélu (car, à la fête à laquelle nous assistâmes, l'ancien cheik fut réélu) avait tué des vaches, fait distribuer des pains de jowaree, et surtout il avait donné d'immenses jarres de merissa (espèce de bière aigre généralement estimée). Ce fut ainsi qu'il fêta pendant deux jours le corps entier des électeurs. Il serait difficile de dire lequel y est du sien, de l'électeur ou du cheik. Il va sans dire que chaque Takrurie mange et boit la valeur entière de son dollar. Il est satisfait d'avoir payé ... et ne désire qu'une chose: en avoir pour son argent. La subornation y est inconnue. Les tambours, seul emblème de la royauté, sont silencieux pendant trois jours (tout le temps que dure l'interrègne); mais les vaches ne sont pas plutôt abattues et le merissa versé à la ronde par des jeunes filles au teint d'ébène ou par les belles esclaves gallas, que leur chant monotone se fait encore entendre, jusqu'à ce qu'il dégénère en un concert hurlant de deux mille nègres complétement ivres.
Le matin suivant, l'assemblée entière se trouva réunie, _par ordre supérieur_, sur un terrain situé aux environs de la ville. Les guerriers, disposés en croissant, virent alors arriver le cheik Jumma, qui les harangua en ces mots: «Nous sommes un peuple fort et puissant, qui n'a pas son égal dans la cavalerie et dans l'usage de la massue et de la lance.» De plus, il ajouta qu'ils avaient accru leur puissance par l'adoption des armes à feu, la force réelle des Turcs. Il était parfaitement convaincu que la seule vue de ses hommes armés, jetterait la terreur parmi les tribus voisines. Il finit en proposant une _razia_ en Abyssinie et dit: «Nous prendrons les vaches, les esclaves, les chevaux et les mules, et en même temps nous réjouirons le coeur de notre maître, le grand Théodoros, en pillant son ennemi, Tisso-Gobazé!» Un sauvage feu de joie et un rugissement terrible de la foule excitée apprirent au vieux cheik que sa proposition était acceptée. Ces bandes partirent l'après-midi de ce même jour pour leur expédition, et ils durent surprendre quelque paisible province, car ils retournèrent au bout de peu de jours, chassant devant eux plusieurs centaines de têtes de bétail.
Metemma, du mois de mai au mois de novembre, est très-malsain. Les maladies principales sont la fièvre continue ou intermittente, la diarrhée et la dyssenterie. Les Takruries sont une race dure, qui résiste bien à l'influence nuisible du climat, mais non pas les Abyssiniens ni les blancs. Les premiers seraient sûrs de mourir dès les premiers mois qu'ils passeraient dans ces régions basses et infectées; les seconds probablement verraient leur santé ébranlée considérablement, mais résisteraient une ou deux saisons. Pendant notre séjour, j'ai été plusieurs fois appelé comme médecin. C'étaient, pour la plupart des cas, des affections de la rate, qui furent généralement soulagées par des applications de teinture d'iode et par l'administration interne de petites doses de quinine et d'iodure de potassium. Les diarrhées chroniques cédaient promptement à quelques doses d'huile de castor, accompagnée d'opium et d'acide tannique. Les dyssenteries aiguës et chroniques, je les traitais par l'ipécacuanha, accompagné d'astringents. L'un de mes malades fut le fils et l'héritier du cheik: il souffrait depuis deux ans d'une dyssenterie chronique; et bien que par mes soins il eût entièrement recouvré la santé, cependant son ingrat de père ne pensa jamais à moi pendant tous mes malheurs. Quelques ophthalmies, des maladies de la peau, des tumeurs glanduleuses, peuvent être rangées aussi parmi les maladies régnantes.
Les Takruries n'ont aucune connaissance de la médecine: les charmes sont, dans ce pays, le grand remède, comme dans tout le Soudan. Ils cherchent toujours à se garder des mauvais coups d'oeil et à se préserver des mauvais esprits et des génies; c'est pour cette raison que tous les individus, voire même les bêtes, mules, chevaux, bétail de toute espèce sont couverts d'amulettes de toutes formes et de toute grandeur.
Le lendemain de notre arrivée à Metemma, nous envoyâmes deux messagers porteurs d'une lettre à l'empereur Théodoros, pour l'informer que nous venions d'arriver à Metemma, le lieu qu'il nous avait désigné, et que nous n'attendions que son bon plaisir pour nous présenter devant lui. Nous craignions que ce mobile despote n'eût changé d'intention, et qu'il ne nous laissât un temps illimité dans ce pays malsain du Galabat. Un mois s'était à peine écoulé, et nous commencions à nous désespérer, lorsqu'à notre grande joie, le 25 décembre 1865, les envoyés que nous avions expédiés à notre arrivée, ainsi que ceux que nous avions fait partir de Massowah au moment de nous mettre en route, revinrent nous apportant une lettre de Sa Majesté, polie et pleine de courtoisie. Il était aussi enjoint, par le même message, au cheik Jumma, de nous bien traiter et de nous fournir des chameaux jusqu'à Wochnee. Dans ce village, nous devions rencontrer une escorte accompagnée de quelques officiers de Théodoros, qui devaient se charger des arrangements à prendre pour transporter nos bagages au camp impérial.
VII
Entrée en Abyssinie.--Altercation entre les Takruries et les Abyssiniens à Wochnee.--Notre escorte et les porteurs.--Application de la médecine.--Première réception de Sa Majesté.--Traduction de la lettre de la reine Victoria et présents offerts.--Nous accompagnons Sa Majesté à travers Metcha.--Sa conversation en route.
Fatigués de Metemma, et soupirant après le moment où nous franchirions celte haute chaîne qui avait été un si formidable rempart à nos espérances et à nos souhaits, ce fut avec une vive joie que nous fîmes nos préparatifs de départ, qui cependant fut retardé de quelques jours, à cause des chameaux. Le cheik Jumma, probablement, fier de sa dernière réélection, semblait prendre très-froidement les ordres qu'il avait reçus, et si nous n'eussions pas été plus pressés de pénétrer dans l'antre du tigre qu'il ne l'était lui de condescendre à ses désirs, nous fussions restés probablement bien des jours encore à la cour du cheik nègre. A force de demandes polies, de promesses, de menaces, le nombre de chameaux demandés nous fut à la fin fourni, et dans l'après-midi du 28 décembre 1865, nous passâmes le Rubicon éthiopien et fîmes halte pour la première fois sur la terre d'Ethiopie. Dans la matinée du 30, nous arrivâmes à Wochnee et nous plantâmes nos tentes sous quelques sycomores à peu de distance du village. Ainsi, notre première station en Abyssinie se fît au milieu de bois de mimosas, d'acacias et d'arbres d'encens; le terrain ondulé, s'élevait comme les vagues de la mer après un orage, tout couvert d'une verte pelouse. A mesure que nous avancions, le sol devenait plus irrégulier et plus accidenté, et nous dûmes traverser plusieurs ravins au fond desquels couraient de petits ruisseaux d'une eau cristalline. Petit à petit, les collines arrondies devinrent plus abruptes et plus escarpées, l'herbe de haute et verte qu'elle était devint courte et sèche; les sycomores, les cèdres et les grands arbres pour charpente commencèrent a se montrer. A mesure que nous approchions de Wochnee, notre route se transformait en une succession de montées et de descentes, de plus en plus rapides et fatigantes, tantôt dégringolant dans de profonds ravins, tantôt grimpant les côtes les plus perpendiculaires de la première chaîne de montagnes de l'Abyssinie.
A Wochnee, personne ne vint nous souhaiter la bienvenue. Les chameliers, ayant déchargé leurs chameaux, allaient partir, lorsque arriva un des serviteurs des officiers envoyés par Sa Majesté pour nous recevoir. Il nous présenta les salutations de son maître, qui n'avait pu se présenter à nous étant occupé à chercher les porteurs de nos bagages; il nous engagea en même temps à garder nos chameaux pour la station suivante, parce que nous ne pouvions en obtenir dans cette contrée.
Une altercation eut lieu alors entre le gouverneur de Wochnee et les chameliers. Ceux-ci refusèrent d'aller plus loin et après qu'ils se furent consultés, chacun d'eux prit son chameau et partit. Mais le gouverneur et le serviteur de l'officier, s'étant entendus, après que les chameliers furent partis, allèrent au village voisin où se tenait un marché et y raccolèrent un certain nombre de soldats et de paysans. Puis, lorsque les chameliers traversèrent le village, à un signal donné, la bande entière fondit sur eux et leur enleva leurs chameaux. Je suis fâché de l'avouer à la honte des Arabes et des Takruries, ces derniers, quoique bien armés, n'essayèrent même pas de résister, mais au contraire s'enfuirent dans toutes les directions. Cependant, la crainte de perdre leurs bêtes de somme fit que leurs possesseurs revinrent par bandes de deux ou trois. Alors, il y eut de nouveaux pourparlers, un pourboire d'un dollar chacun fut promis aux chameliers ainsi qu'une vache à partager entre eux, moyennant quoi la paix et la bonne harmonie furent rétablies. Une couple d'heures plus tard, nous arrivions à Balwaha. Je compris alors les difficultés suscitées par les chameliers; réellement la route était trop mauvaise pour des chameaux: il fallait gravir deux montagnes élevées et très-escarpées et traverser deux profonds ravins, tous couverts de bambous hauts et compactes.
A Balwaha, nous campâmes dans un petit enclos naturel formé de magnifiques arbres au feuillage épais. Trois jours après notre arrivée, deux des officiers envoyés par Théodoros firent leur apparition; mais ils n'amenaient aucune bête avec eux. Nous étions arrivés malheureusement le dernier jour de la grande fête qui précède la Noël et, nous dit le chef de l'escorte, nous devions prendre patience jusqu'à ce que la fête fût passée.
Le 6 janvier, environ douze cents paysans furent réunis, mais la confusion était si grande, que nous ne pûmes partir que le lendemain et même ce jour-là nous ne fîmes qu'une très-courte étape d'environ quatre milles. La plus grande partie de nos lourds bagages fut laissée derrière, car cela aurait demandé un renfort de Tschelga plus considérable pendant notre voyage. Le 9, nous fîmes une plus grande étape et nous nous arrêtâmes pour passer la nuit sur un plateau situé vis-à-vis le fort élevé de Zer-Amba.
Nous étions là tout à fait dans la montagne, et nous devions souvent monter ou descendre des pentes escarpés, nous étonnant de la facilité avec laquelle nos mules grimpaient sur ces flancs abruptes et semblables à une muraille. Le 10, nous avions encore la même route qui devenait de plus en plus mauvaise à mesure que nous avancions. Et lorsque nous eûmes fait l'ascension du pic le plus escarpé qui rejoignait le plateau abyssinien et que nous pûmes admirer la belle vue qui s'étendait à nos pieds, nous nous réjouîmes de grand coeur comme si nous avions atteint le pays de la promesse. Nous fîmes halte à quelques milles du marché de la ville de Tschelga, à un endroit appelé Wali-Dabba. Là, nous eûmes à échanger nos bêtes de somme et, par conséquent, nous dûmes attendre plusieurs jours jusqu'à ce que de nouvelles bêtes fussent arrivées ou que nous eussions fait un peu d'ordre. Dès cet instant, mes tracasseries commencèrent.