Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros

Chapter 5

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Les habitants étant musulmans, l'eau est leur boisson ordinaire; le tej et l'araki (boisson faite avec du miel) sont cependant vendus au bazar. La quantité d'eau fournie par les quelques réservoirs, en assez bon état pour la contenir, étant insuffisante pour toute la population, on en apporte journellement des puits situés à quelques milles au nord de Massowah et d'Arkiko. Une partie est transportée dans des outres par les jeunes filles du village; l'autre partie est amenée dans des barques à travers la baie. D'où qu'elle vienne, cette eau est toujours saumâtre, surtout celle d'Arkiko. C'est pour cette raison et aussi à cause d'une plus grande facilité dans le transport, que cette dernière est meilleur marché et achetée seulement par les plus pauvres habitants.

Afin d'éviter d'inutiles répétitions, avant de parler de la population, du climat, des maladies, etc., etc., il est nécessaire de dire quelque chose du pays voisin.

Environ à quatre milles nord de Massowah se trouve _Haitoomloo_, grand village d'environ mille feux, le premier endroit où nous avons rencontré de l'eau douce; un peu plus d'un mille plus loin dans les terres, nous rencontrâmes _Moncullou_, village plus petit, mais mieux bâti. A un mille encore vers l'ouest se trouve le petit village de _Zaga_. Ces quelques villages, y compris un petit hameau à l'est de Haitoomloo, composent toute la partie habitée de cette région stérile. Le plus rapproché des villages est ensuite _Ailat_, situé à environ vingt milles de Massowah et bâti sur la première terrasse des montagnes de l'Abyssinie, à environ 600 pieds au-dessus du niveau de la mer. Tous les autres villages dont nous avons parlé sont situés an milieu d'une plaine sablonneuse et désolée; quelques mimosas, quelques aloès, de rares plantes de séné et de maigres cactus s'efforcent de chercher leur nourriture dans ce sable brûlé. La résidence des consuls anglais et français dans cette région brille comme une oasis dans le désert; ils y ont transporté de grands pins afin d'acclimater cet arbre dans ce pays, où du reste il pousse très-bien.

Les puits sont la richesse des villages, leur véritable existence. Très-probablement, les huttes ont été ajoutées aux huttes dans leur voisinage jusqu'à ce que des villages entiers se sont élevés, toujours entourés par une étendue déserte et brûlée. Les puits y sont au nombre de vingt. Plusieurs anciens puits sont fermés, souvent de nouveaux puits sont creusés afin d'entretenir un approvisionnement constant d'eau. La raison pour laquelle on abandonne les anciens puits, c'est qu'au bout d'un certain temps l'eau en devient saumâtre, tandis que dans ceux qu'on a nouvellement creusés l'eau est toujours douce. Cette eau provient de deux sources différentes: d'abord des hautes montagnes du voisinage. La pluie qui filtre et imprègne le sol ne peut pénétrer que jusqu'à une certaine profondeur à cause de la nature volcanique de la couche inférieure, et forme une nappe qui toujours se rencontre à une certaine profondeur. Ensuite, l'eau vient aussi par infiltration de la mer. Les puits, quoique creusés à environ quatre milles de la côte, sont profonds d'environ vingt ou vingt-cinq pieds et par conséquent au-dessous du niveau de la mer.

La preuve d'un courant souterrain, dû à la présence des hautes chaînes de montagnes, devient plus évidente à mesure que le voyageur avance dans l'intérieur du pays; quoique le terrain soit toujours sablonneux et stérile, cependant on aperçoit une certaine végétation, les arbres et les arbrisseaux deviennent de plus en plus abondants et d'une plus haute taille. A quelques milles dans l'intérieur des terres, pendant les mois d'été, il est toujours possible de se procurer de l'eau en creusant à quelques pieds dans le lit desséché d'un torrent.

Il m'est souvent venu à la pensée que le bien qu'avaient produit les puits artésiens dans le Sahara, ils pouvaient aussi le produire dans ces régions. La localité semble même plus favorable, et j'espère que ces pays désolés du Samhar, de même que le grand désert africain, seront un jour transformés en une fertile contrée.

Tels qu'ils sont, ces puits peuvent encore être d'une grande utilité. A notre arrivée à Moncullou, nous trouvâmes l'eau des puits dépendant de la résidence du consul à peine potable, à cause de son goût saumâtre; nous nettoyâmes le puits, une grande quantité de sable d'un goût salé en fut extraite et nous creusâmes jusqu'à ce que le roc apparût. Le résultat de nos travaux fut que nous eûmes le meilleur puits du pays, et que plusieurs demandes de notre eau nous furent faites, de la part même du pacha. Malheureusement, les ancêtres des Moncullites actuels n'avaient jamais fait une semblable chose, et comme toute innovation est toujours détestée par les races à demi civilisées, le fait fut admiré mais non imité.

Arkiko, à l'extrémité de la baie, est plus près des montagnes que les villages situés au nord de Massowah, mais le village est entièrement bâti sur la berge; les puits, qui ne sont pas à cent pas de la mer, sont tous beaucoup moins profonds que ceux du côté nord, par conséquent, les eaux de la mer, ayant un trajet beaucoup plus court à parcourir, retiennent une plus grande quantité de particules salines, de sorte que, s'il ne s'y mêlait une petite quantité d'eau douce des montagnes, elle serait tout à fait impotable.

Dans le voisinage de Massowah se trouvent plusieurs sources d'eaux thermales. Les plus importantes sont celles d'Adulis et d'Ailat. Pendant l'été de 1865 nous fîmes une petite excursion dans la baie d'_Annesley_, pour visiter le pays. Les ruines d'_Adulis_ sont à plusieurs milles de la côte, et à l'exception de quelques fragments de colonnes brisées, elles ne renferment aucune trace des premières et importantes colonies. Cette localité est beaucoup plus chaude que Massowah; on ne voyait aucune végétation, ni aucune trace d'habitation sur ces bords désolés. Figurez-vous quelle fut notre surprise, en traversant le même pays an mois de mai 1868, d'y trouver des ports, des chemins de fer, des bazars, etc., etc., enfin, une ville bruyante qui avait surgi an milieu du désert.

Les sources d'Adulis[9] sont seulement à quelques centaines de pas des bords de la mer; elles sont environnées de champs de verdure couverts d'une puissante végétation et sont le rendez-vous de myriades d'oiseaux et de quadrupèdes, qui, matin et soir, arrivent par essaims pour se désaltérer.

A Ailat[10] les sources chaudes surgissent d'un rocher basaltique, sur un petit plateau, entre de hautes montagnes taillées a pic. A sa source la température est de 141 degrés Fahrenheit[11], mais comme ses eaux serpentent le long de différents ravins, elles se refroidissent graduellement jusqu'à ce qu'elles ne différent presque pas des ruisseaux qui coulent des autres montagnes. Elles sont bonnes à boire, et employées par les habitants d'Ailat pour tous leurs besoins usuels; elles sont même très-estimées des Bédouins. A cause de leurs propriétés médicales, un grand nombre de personnes affluent à ces bains naturels, qui naissent an milieu de rochers ravinés et volcaniques, et qui contribuent au soulagement d'une grande variété de maladies. Par ce que j'ai pu recueillir, il paraît qu'elles sont surtout bonnes dans les rhumatismes chroniques et les maladies de la peau. Probablement, dans ces cas, toute espèce d'eaux chaudes agirait de la même manière, vu l'état morbide des téguments chez ces races sales et qui ne se lavent jamais.

La population de Massowah, y compris les villages environnants (autant que j'en puis être certain), s'élève à environ 10,000 habitants. Le peuple de Massowah est loin d'être une race pure; an contraire, c'est un mélange de sang turc, de sang arabe et de sang africain. Les traits sont généralement bons, le nez est droit, les cheveux chez la plupart sont courts et bouclés; la peau est brune, les lèvres souvent épaisses, les dents égales et blanches. Les hommes sont d'une taille moyenne; les femmes sont au-dessous de la moyenne, beaucoup trop petites pour leur grosseur. Au point de vue moral ce peuple est ignorant et superstitieux, n'ayant conservé que quelques-unes des vertus de ses ancêtres, mais ayant gardé tous leurs vices. Il y a une grande différence chez ces hommes entre ceux qui portent le turban et de longues chemises blanches, et les malheureux qui s'occupent des travaux grossiers, qui ne sont ceints que d'un simple tablier de cuir, et vont par bandes à la recherche de leur nourriture et de leur eau. Les premiers vivent je ne suis comment. Ils se donnent le titre de marchands! Il est vrai que trois ou quatre fois par an une caravane arrive de l'intérieur, mais d'ordinaire, sauf une ou deux outres de miel et quelques sacs de _jovaree_, ils n'apportent rien avec eux. Quelles peuvent être les affaires de cinq cents marchands! Comment la valeur de cinquante francs de miel environ, et 250 à 300 francs de grain peuvent-ils procurer un bénéfice suffisant pour babiller et nourrir non-seulement les négociants eux-mêmes, mais aussi leur famille? C'est un problème que j'ai en vain cherché à résoudre.

Dans les pays orientaux, les enfants, loin d'être une charge pour les pauvres, sont souvent une source de richesses; il en est ainsi du moins à Massowah; les jeunes filles de Moncullou rapportent un joli revenu à leurs parents. J'ai connu des gros et forts compagnons, mais paresseux, se traînant tout le jour à l'ombre de leur hutte, et qui vivaient du charriage de deux ou trois petites filles qui journellement faisaient plusieurs fois le voyage à Massowah, pour porter des outres pleines d'eau. Les porteuses d'eau out en général de huit à seize ans. Les plus jeunes sont assez jolies, petites mais bien faites, leurs cheveux, proprement tressés, tombent sur les épaules. Une petite étoffe de coton, partant de la ceinture jusqu'au genou, est le seul ornement des plus pauvres. Celles qui sont plus aisées portent de plus une autre étoffe gracieusement attachée à leurs épaules comme le plaid écossais. Leur narine droite est ornée d'un petit anneau de cuivre; lorsqu'elles peuvent remplacer le plaid par une chemise ornée de boutons, c'est beaucoup plus estimé; aussi pendant notre séjour, nos boutons furent-ils mis à contribution.

Si nous considérons que Massowah est située sous les tropiques, qu'elle ne possède aucun courant d'eau, qu'elle est entourée de déserts brûlants, et que de plus il y pleut rarement, nous arriverons à cette conclusion que le climat doit en être brûlant et aride.

De novembre à mars, les nuits sont froides et pendant le jour, dans une maison ou sous une tente, la température est agréable; mais du mois d'avril au mois d'octobre, les nuits sont lourdes et souvent étouffantes. Pendant ces mois de chaleur, deux fois par jour, le matin avant le réveil de la brise de mer et le soir lorsqu'elle est tombée, tous les animaux de la création, bêtes et gens, sont saisis d'une sorte d'engourdissement. Le calme parfait qui règne alors vous saisit de crainte et il produit un douloureux effet.

Du mois de mai an mois d'août, il y a de fréquents ouragans de sable. Ils commencent d'habitude à quatre heures de l'après-midi (quelquefois cependant le matin), et leur durée peut varier de quelques minutes seulement à une couple d'heures. Longtemps avant que l'ouragan éclate, l'horizon vers le nord-nord-ouest est tout à fait sombre; un nuage noir s'étend de la mer à la chaîne de montagnes, et, en avançant, il obscurcit le soleil.

Quelques minutes d'un calme profond s'écoulent, puis tout à coup la noire colonne s'approche; tout semble disparaître devant elle, et le rugissement de la terrible tempête de vent et de sable déchaînée sur la terre est vraiment sublime dans son horreur. Le vent chaud et sec qui souffle après le vent de la mer paraît froid, bien que le thermomètre monte à 100 ou 115 degrés. Après la tempête, une douce brise de terre se fait sentir et dure quelquefois toute la nuit. On ne peut se figurer la quantité de sable transportée par ces ouragans. Il est de fait que, pendant la tempête, nous ne pouvions distinguer à une très-courte distance les plus gros objets, comme une tente, par exemple.

Il pleut rarement; seulement en août et novembre il fait quelques ondées.

En ce qui concerne les Européens, le climat, tel que nous I'avons décrit, ne peut être considéré comme nuisible; il débilite et affaiblit le système, et prédispose aux maladies des tropiques, mais il les engendre rarement. J'ai été témoin de quelques cas de scorbut dus à l'eau saumâtre et à l'absence de végétaux; mais ces cas ne se propagèrent pas, ou du moins je n'en ai pas connaissance, et, pendant tout mon séjour, je n'en ai compté que trois ou quatre cas. Les fièvres sont communes parmi les naturels après la saison des pluies; mais bien qu'il y ait de temps à autre quelques cas de fièvres pernicieuses, cependant le plus souvent ce ne sont que des fièvres intermittentes qui cèdent promptement au traitement ordinaire.

La petite vérole de tout temps y fait de terribles ravages. Lorsqu'elle éclate, un cas bénin est choisi, et l'on inocule le virus à une grande quantité de gens. La mortalité est considérable parmi ceux qui subissent l'opération. Plusieurs fois en été j'ai reçu du virus, et j'ai essayé de l'inoculer. Dans aucun cas il n'a pris; je l'attribuais à l'extrême chaleur du climat, mais pendant les froids je renouvelai l'opération, et je ne réussis pas davantage. Les cas les plus nombreux de mortalité sont dus aux accouchements, chose étrange, ainsi que dans toutes les contrées de l'est, où la femme est sédentaire. Les usages du pays sont aussi pour beaucoup dans ce résultat. Après son accouchement, la femme est placée sur un _alga_ ou petit lit indigène, sous lequel est entretenu un feu de plantes aromatiques, capable de suffoquer la femme nouvellement délivrée. Les cas de diarrhée furent fréquents pendant l'été de 1865, et la dyssenterie, à la même époque, causa plusieurs morts. Ou rencontre rarement des maladies des yeux, excepté de simples inflammations produites par la chaleur et l'éclat du soleil. Je souffris moi-même d'une ophthalmie, et je fus obligé de retourner à Aden pendant quelques semaines. Je n'ai rencontré aucun cas de maladie de poumons, et les affections des bronchites semblent entièrement inconnues. J'ai soigné un cas de névralgie et un de rhumatisme goutteux.

Pendant plusieurs années, les sauterelles avaient causé de grands dommages aux récoltes. En 1864, elles amenèrent une telle disette, une telle cherté des objets de première nécessité, qu'en 1865 les provinces du Tigré, de l'Hamasein, du Bogos, etc., qui avaient été entièrement ravagées par les essaims de sauterelles, se trouvèrent sans aucun approvisionnement de l'intérieur. Le gouverneur du pays envoya à Hodeida et dans d'autres ports pour demander des grains et du riz, afin d'échapper à l'horreur d'une famine complète. Toutefois, beaucoup d'habitants moururent, car une grande partie de ces misérables à moitié affamés furent victimes d'une maladie semblable au choléra. Ce dernier fléau fit son apparition en octobre 1865, comme nous faisions nos préparatifs pour un voyage à l'intérieur. L'épidémie se fit cruellement sentir. Tous ceux qui avaient souffert de l'insuffisance de nourriture ou de sa qualité inférieure devinrent aisément la proie du fléau; un bien petit nombre de ceux qui furent atteints en réchappèrent. Pendant notre résidence à Massowah, cinq membres de la petite communauté d'Européens moururent; deux furent frappés d'apoplexie, deux s'éteignirent de faiblesse, et un autre mourut du choléra. Je ne soignai aucun de ces malades. Le pacha lui-même fut plusieurs fois sur le point de mourir d'une grande faiblesse et d'une perte complète de forces dans les organes digestifs. Il fut guéri par des bains de mer pris à propos.

Les Bédouins du Samhar, comme tous les sauvages bigots et ignorants, ont une grande confiance dans les charmes, les amulettes et les exorcismes. L'homme qui exerce la médecine est généralement âgé; c'est un cheik, respectable voyant, grand bélître à la mine béate. Sa prescription habituelle consiste à écrire quelques ligues du Koran sur un morceau de parchemin, puis il en lave l'encre avec de l'eau, qu'il fait boire an malade. D'autres fois, le passage est écrit sur un petit carré de cuir rouge et appliqué sur le siège de la maladie. Le _mullah_ est un rival du cheik, bien qu'il s'applique aussi l'entière efficacité des Paroles de la Vache révélée, il opère plus rapidement son traitement en crachant plusieurs fois sur la personne malade, ayant soin, entre chaque expectoration, de marmotter des prières favorables pour chasser le malin esprit, qui, s'il n'avait été combattu auparavant, essayerait d'empêcher l'effet bienfaisant du crachat. Massowain se flatte eu outre d'avoir un praticien _selon la formule_, dans la personne d'un vieux bashi-bozouk. Bien que supérieur en intelligence au cheik et au mullah, ses connaissances médicales sont bien restreintes. Il possède quelques remèdes qui lui out été donnés par des voyageurs; mais comme il ignore complètement leurs propriétés et la quantité voulue a employer, aussi les garde-t-il fort sagement sur une étagère, pour la grande admiration des indigènes, et fait usage de quelques simples avec lesquelles, s'il n'opère pas de merveilleuses cures, du moins il ne fait pas de mal. Notre _confrère_ n'est pas beaucoup recherché, quoiqu'il en impose à la crédulité des gens du pays. Lorsque nous nous sommes rencontrés en _consultation_, il a toujours témoigné une grande modestie, reconnaissant parfaitement son ignorance.

Massowah, ainsi que je l'ai déjà constaté, est bâtie sur un rocher de corail. La plus grande partie de la côte est formée de pareils rochers, qui s'élèvent en falaises quelquefois à la hauteur de 30 pieds au-dessus du niveau de la mer. Plus loin dans les terres[12], les rochers volcaniques commencent à se montrer, semés de tout côté et comme jetés négligemment sur la plaine sablonneuse; d'abord isolés et comme servant de limite dans les champs, ils se rapprochent bientôt, croissant en nombre et en hauteur, jusqu'à ce qu'ils atteignent la montagne elle-même, où chaque pierre atteste sa provenance volcanique.

La flore de ce pays est peu variée et appartient, sauf quelques rares exceptions, à la famille des légumineuses.--Plusieurs variétés d'antilopes rôdent dans le désert. Les perdrix, les pigeons et quelques espèces de palmipèdes y arrivent en grand nombre à certaines saisons de l'année. A part ces derniers, on ne rencontre aucun autre animal utile à l'homme. Les principaux hôtes de ces contrées sont les hyènes, les serpents, les scorpions et une quantité innombrable d'insectes.

Nous demeurâmes à Massowah du 23 juillet 1864 au 8 août 1865, date de notre départ pour l'Egypte, où nous allions dans le but de recevoir des instructions, lorsque nous reçùmes une lettre de l'empereur Théodoros. Massowah ne nous offrait aucune attraction; la chaleur était si intense parfois, que nous ne pouvions pas respirer; nous soupirions ardemment après notre retour à Aden et aux Indes, car nous avions abandonné tout espoir de faire accepter notre mission par l'empereur d'Abyssinie. Aucune peine n'avait été épargnée, aucun obstacle ne s'était présenté qu'on n'eût essayé de le vaincre, aucune chance possible pour obtenir des informations sur l'état des prisonniers ou pour les secourir n'avait été négligée. Tous les moyens avaient été employés pour persuader l'obstiné monarque de réclamer la lettre qu'il affirmait être si désireux de recevoir. Le jour même de notre arrivée à Massowah, nous avions fait tous nos efforts pour engager des messagers à partir pour la cour abyssinienne et informer Sa Majesté éthiopienne, que des officiers étaient arrivés à la côte, porteurs d'une lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre. Mais telle était la crainte du nom de Théodoros, que ce ne fut qu'avec beaucoup de difficultés et sur la promesse d'une large rétribution, que nous pûmes décider quelques personnes à accepter cette mission. Le soir du 24, le lendemain de notre arrivée, nos messagers partirent chargés de remettre à l'Abouna et à l'empereur des lettres du patriarche et de M. Rassam. Nos envoyés promirent d'être de retour avant la fin du mois.

M. Rassam, dans sa lettre à l'empereur Théodoros, l'informait fort convenablement qu'il était arrivé à Massowah le jour précédent, porteur d'une lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre à l'adresse de Sa Majesté l'empereur Théodoros, et qu'il désirait la remettre en main propre. Il l'informait également qu'il attendait la réponse à Massowah, et qu'il désirait, si Sa Majesté voulait qu'il l'apportât lui-même, qu'on lui fournît une escorte sûre. Toutefois il laissait le choix à Théodoros de faire prendre la lettre ou de renvoyer les prisonniers accompagnés d'une personne digne de confiance, à laquelle on délivrerait la lettre de la reine d'Angleterre. Il terminait en avertissant Sa Majesté que son ambassade à la reine Victoria avait été agréée, et que si elle atteignait la côte avant le départ de M. Rassam pour Aden, il prendrait toutes les mesures nécessaires pour qu'elle parvînt en Angleterre en sûreté.

Un mois, six semaines, deux mois s'écoulèrent dans l'attente incessante du retour de nos messagers. Toutes les suppositions furent épuisées. Peut-être, disait-on, les messagers n'ont pu arriver; il est possible que le roi les ait retenus; peut-être ont-ils perdu ce qui leur avait été remis, en traversant quelque rivière, etc., etc. Mais comme aucune nouvelle positive ne pouvait être obtenue sur l'exacte condition des captifs, il était impossible de rester plus longtemps dans un tel état d'incertitude. Cependant M. Rassam tenta encore une fois d'expédier de nouveaux messagers, non sans de grandes difficultés, leur remettant une copie de sa lettre du 24 juillet, accompagnée d'une note explicative. D'un autre côté, des envoyés secrets étaient en même temps expédiés an camp de l'empereur, pour s'informer du traitement subi par les captifs, ainsi que dans différentes parties du pays, d'où nous supposions qu'il était possible d'obtenir quelques renseignements. Peu de temps après, ayant réussi à nous assurer du nom de quelques-uns des _gens de Gaffat_ qui avaient été autrefois en relation avec le capitaine Cameron, nous leur écrivîmes une lettre en anglais, en français et en allemand, ne sachant quelle langue ils parlaient, les suppliant de nous informer quelles mesures il y aurait à prendre afin d'obtenir l'élargissement des prisonniers.

Nous attendîmes encore sur cette plage déserte de Massowah, espérant toujours cette réponse tant désirée; rien n'arriva, mais le jour de Noël nous reçûmes quelques lignes de MM. Flad et Schimper, les deux Européens auxquels nous avions écrit. Ils nous informaient tous les deux, que les infortunes qui avaient fondu sur les Européens étaient dues à ce qu'il n'avait pas été répondu à la lettre de l'empereur, et ils suppliaient M. Rassam d'envoyer au plus tôt la lettre qu'il avait apportée pour Sa Majesté. Cependant M. Rassam pensait qu'il n'était pas convenable que le gouvernement britannique forçât l'empereur à recevoir une lettre signée par la reine d'Angleterre, lorsque ce dernier, par son refus constant de prendre connaissance de cette susdite lettre, montrait clairement que ses dispositions étaient changées et qu'il ne s'en souciait plus.

Sur ces entrefaites arrivèrent quelques serviteurs des prisonniers, porteurs de lettres de leurs maîtres; d'autres personnes avaient été expédiées de Massowah et des lettres, des provisions, de l'argent étaient ainsi régulièrement envoyés aux captifs qui, en retour, nous informaient de leur état et des faits et gestes de l'empereur. Notre présence à Massowah n'avait pas eu peut-être une grande importance politique; cependant sans les secours et l'argent que nous envoyâmes aux prisonniers, leur misère aurait été décuplée, si même ils n'avaient pas succombé aux privations et aux souffrances.