Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros
Chapter 4
Dans la matinée du 4 janvier, M. Cameron, ses serviteurs européens, les missionnaires de Gondar et MM. Stern et Rosenthal (ces deux derniers, retenus dans les chaînes depuis quelque temps), furent mandés par Sa Majesté. Ils furent introduits dans une tente renfermée dans l'enceinte particulière de Théodoros, ayant deux pièces de douze placées à l'entrée et pointées dans la direction de la tente. L'enceinte était pleine de soldats, et tout était arrangé pour rendre la résistance impossible. Peu d'instants après l'arrivée de M. Cameron, Théodoros lui envoya plusieurs messagers chargés de différentes questions, telles que: «Où est la réponse à la lettre dont je vous avais chargé pour votre souveraine?... Pourquoi vous alliez-vous à mes ennemis les Turcs? ... Etes-vous consul?...» Le dernier message, qui lui fut adressé, fut celui-ci: «Je vous garderai prisonnier jusqu'à ce que j'aie reçu une réponse, et que je sache si vous êtes oui ou non consul.» Aussitôt les soldats saisirent violemment M. Cameron; il fut jeté par terre, on lui arracha la barbe et on lui mit de lourdes chaînes aux pieds. Les captifs furent tous placés dans une tente située dans l'enceinte impériale. Pendant quelque temps, à part leurs fers, ils n'eurent à subir aucun mauvais traitement.
Le 3 février suivant, M. Bardel rentrait d'une excursion faite au nom de l'empereur, et qui avait pour but de surveiller le pays et d'épier un général égyptien, qui, à la tête de forces considérables, occupait, depuis quelque temps, le pays de Metemma, poste situé sur les frontières du nord-ouest et le plus rapproché de l'Abyssinie. Le jour suivant les _gens de Gaffat_ furent mandés par l'empereur pour être consultés sur la question de rendre la liberté aux captifs européens. D'après leurs conseils, deux missionnaires de la société d'Ecosse, deux chasseurs allemands, MM. Flad et Cornélius furent délivrés de leurs fers, et il leur fut permis de retourner à Gaffat parmi les ouvriers. Le chef des _gens de Gaffat_ dit alors au capitaine Cameron qu'il solliciterait son élargissement, ainsi que l'autorisation de son départ, si lui, Cameron, voulait s'engager par écrit, qu'aucune démarche ne serait faite de la part de I'Angleterre pour venger l'insulte qui lui avait été faite dans la personne de son représentant. M. Cameron, ne se croyant pas autorisé à prendre une telle responsabilité, refusa. Quelques jours plus tard, M. Bardel ayant offensé Sa Majesté, ou plutôt Sa Majesté n'ayant plus besoin de M. Bardel, celui-ci fut envoyé rejoindre ceux qu'il avait contribué, pour sa bonne part, à faire emprisonner.
Le révérend M. Stern a très-bien décrit la douloureuse captivité que lui et ses compagnons ont eu à supporter avant leur premier élargissement, lors de leur arrivée dans la mission an commencement de 1865; comment ils furent traînés de Gondar à Azazo; l'horrible torture qui leur fut infligée le 12 du mois de mai; leur longue marche dans les chaînes d'Azazo à Magdala; leur emprisonnement à l'Amba (nom général donné aux forteresses eu Abyssinie) dans la prison commune, et la multiplicité des souffrances qu'ils eurent à supporter ainsi pendant plusieurs mois. Nous nous bornerons à dire que le 14 février 1864, date de la lettre du capitaine Cameron, qui donne le premier avis de leur emprisonnement, les captifs, an nombre de huit, étaient: le capitaine Cameron et ses compagnons, Kerans, Bardel, Mac Kilvie, Makerer, Piétro et MM. Stern et Rosenthal.
Tout ce que j'ai dit jusqu'à présent et la plus grande partie de ce que j'ai à raconter serait inintelligible, si je n'expliquais pas la conduite de Théodoros vis-à-vis des étrangers. Il est certain (un grand nombre de faits sont là pour l'attester) que Théodoros, pendant plusieurs années, les insulta systématiquement. Il agissait ainsi soit pour éblouir son peuple par son pouvoir, soit aussi parce qu'il croyait à la complète impunité de ses plus grossières iniquités.
En décembre 1856, David, le patriarche cophte d'Alexandrie, arriva en Abyssinie, porteur de certains présents pour Théodoros, et de l'expression bienveillante du pacha d'Egypte. La réputation de Théodoros s'était répandue an loin du côté du Soudan, et probablement les autorités égyptiennes, dans la pensée de sauver cette province du pillage, ou bien, voulant éviter une guerre dispendieuse avec leur puissant voisin, adoptèrent cet expédient comme le meilleur à suivre pour apaiser la colère de leur ancien ennemi. Selon son usage, Théodoros trouva encore une excuse aux mauvais traitements qu'il infligea au respectable patriarche, sur ce prétexte que la croix en diamants, qui lui était présentée, était une insulte: «C'est la preuve, disait-il, qu'ils me considèrent comme vassal.» Le patriarche alors proposa d'envoyer une lettre accompagnée de présents convenables an pacha d'Egypte, promettant qu'en retour le pacha enverrait à Théodoros des armes à feu, des canons et des officiers pour dresser ses troupes; Sa Majesté aussitôt se récria en disant: «Je comprends, ils désirent maintenant me déclarer leur tributaire.»
Il est très-probable que Théodoros, toujours jaloux du pouvoir de l'Eglise, profita de la présence de son plus haut dignitaire pour montrer à son armée qui elle avait à craindre et à qui elle devait obéir. Sous le prétexte mentionné plus haut, il fit un jour bâtir une baie autour de la résidence du patriarche, et l'on vit ainsi pendant plusieurs jours, le fils aîné de l'Eglise cophte, tenir son Père en prison. Théodoros, plusieurs fois, avait été excommunié par l'évêque, aussi se réjouissait-il beaucoup de la honteuse querelle qui surgit à cette occasion, parce qu'il voulait, par la crainte, persuader le patriarche d'enlever l'excommunication lancée par son inférieur. Toutefois, au bout d'un certain temps, Théodoros absous laissa partir le vieillard qu'il avait épouvanté.
Le patriarche, à son retour, fit son rapport: mais la réputation de justice et de sagesse du bienveillant descendant de Salomon était si grande que, loin d'être cru, le gouvernement turc attribua l'échec survenu, dans les négociations à l'inaptitude de son agent; et bientôt après, il organisa une autre ambassade sur une plus grande échelle, la faisant accompagner de nombreux et magnifiques présents, et la mettant sous les ordres d'un officier expérimenté et fidèle, Abdul Rahman-Bey.
Ces envoyés égyptiens arrivèrent à Dembea en mars 1859. Tout d'abord Théodoros, satisfait de recevoir de si magnifiques dons, traita les ambassadeurs avec courtoisie et distinction; mais craignant qu'en ce moment le pays ne fût pas sûr, il prit son hôte avec lui et partit pour Magdala, qu'il estimait être une résidence plus conforme à ses projets, et il y laissa l'ambassadeur. Il l'oublia même complètement, et le malheureux y demeura près de deux ans, à demi prisonnier. Mais ayant reçu plusieurs lettres où des menaces étaient énergiquement exprimées de la part du gouvernement égyptien, Théodoros permit à son prisonnier de partir, mais il lui annonça qu'il serait volé, en touchant à la frontière, par le gouverneur de Tschelga. Théodoros, après le départ d'Abdul-Rahman-Bey, écrivit an gouvernement égyptien, niant d'avoir aucune connaissance du vol commis au préjudice de l'ambassadeur et accusant celui-ci de crimes graves. En apprenant cela l'infortuné bey, craignant que ses dénégations ne tournassent contre lui, s'empoisonna à Berber.
Sa troisième victime fut le naïb d'Arkiko. Il avait accompagné l'empereur à Godjam, lorsque, sans raison connue, celui-ci le fit mettre en prison et le fit charger de chaînes. Ce ne fut que sur les remarques de quelques marchands influents qui lui firent observer qu'on pourrait se venger sur ses caravanes d'Abyssinie et leur rendre la pareille, que Sa Majesté comprit la prudence de ces avis et permit à son prisonnier de retourner dans son pays.
Le même jour que le naïb d'Arkiko était fait prisonnier, M. Lejean, membre du service diplomatique français, dégoûté de l'Abyssinie et du manque de confort de la vie des camps, se présentait devant l'empereur pour le supplier de le laisser partir. Théodoros ne voulant pas accorder l'entrevue désirée et M. Lejean persistant dans sa demande, il lui fut répondu que Sa Majesté était en route pour Godjam. Chaque jour accroissait ainsi les difficultés de son retour. Une telle arrogance ne pouvait être tolérée. Théodoros avait défié l'Egypte; et maintenant il allait défier la France. M. Lejean fut saisi et eut à demeurer en plein uniforme dans les fers pendant vingt-quatre heures. Il ne fut relâché qu'en envoyant une humble excuse et en renonçant an désir de quitter le pays. Il fut envoyé à Gaffat avec l'ordre de rester là jusqu'au retour de M. Bardel.
Théodoros semblait faire fi de tout le monde; il emprisonnait le patriarche d'Alexandrie, l'ambassadeur d'Egypte était gardé à demi prisonnier pendant plusieurs années; il enchaînait le naïb, il insultait et enchaînait le consul français et le chassait du pays; et pourtant rien de mal ne lui était arrivé; an contraire, son influence au camp était bien plus grande. Dans de semblables circonstances tous les barbares auraient fait et pensé exactement comme lui. Il en arriva bientôt à cette conviction que soit par crainte de son pouvoir, soit dans l'impossibilité où l'on était d'arriver jusqu'à lui, quels que fussent les mauvais traitements qu'il infligeât aux étrangers, aucune punition ne pouvait l'atteindre. Que telle fût sa conviction, la chose est parfaitement démontrée par sa brutalité toujours plus grande et sa conduite toujours plus méchante, et toujours plus outrageante à l'égard des captifs britanniques. Théodoros à la fin ne prit aucune peine pour cacher son mépris pour les Européens et leurs gouvernements.
Il savait qu'an mois d'août 1864, il y avait déjà un mois, une réponse de sa lettre à la reine d'Angleterre était arrivée à Massowah: «Qu'on attende mon bon plaisir,» fut la seule réponse qu'il fit lorsqu'on le lui annonça. Il est probable qu'il n'aurait jamais pris connaissance de cette lettre et du message qui lui avait été envoyé, si sa chute rapide, n'avait «vers la fin» modifié sa conduite. Lorsque nous arrivâmes à Massowah en juillet 1864, Théodoros était encore tout-puissant, à la tête d'une grande armée, et maître de la plus grande partie du pays. Sa campagne du Shoa en 1365 fut des plus désastreuses. Il perdit là non-seulement son éclat royal, mais aussi une grande partie de son armée. Les Gallas profitèrent de l'occasion et inquiétèrent sa retraite. Il pressentit alors sa chute, et probablement il pensa que l'amitié de l'Angleterre pouvait lui être utile, peut-être même entrevit-il la possibilité d'amener cette puissance à une capitulation en s'emparant de nous comme otages. Quoi qu'il en soit, et bien qu'avec une apparente répugnance, il nous accorda la permission si longtemps désirée d'entrer dans le pays. Nous pouvons comprendre maintenant jusqu'à un certain point, cet étrange caractère d'homme si remarquable sous tant de rapports. Ayant quelques notions des moeurs européennes, Théodoros eût désiré ardemment posséder les avantages qu'elles procurent et dont il avait entendu parler: mais comment y réussir? L'Angleterre et la France lui rendraient-elles son amitié en paroles, il avait besoin de faits, il ne pouvait se payer de phrases. Il fut bientôt convaincu qu'il pouvait impunément insulter les étrangers ou les envoyés d'un Etat allié et il finit par croire, après avoir maltraité les Européens, qu'il pouvait tout aussi bien garder en otage un homme aussi important qu'un consul.
IV
La nouvelle de l'emprisonnement de M. Cameron arrive chez lui.--M. Rassam est choisi pour aller à la cour de Gondar, où il est accompagné par le docteur Blanc.--Délais et difficultés pour communiquer avec Théodoros.--Description de Massowah et de ses habitants.--Arrivée d'une lettre de l'empereur.
Au printemps de 1864, une rumeur vague se répandit qu'un potentat africain avait emprisonné un consul britannique. Le fait parut si étrange que peu de personnes crurent à cette nouvelle. Il fut bientôt certain cependant qu'un empereur d'Abyssinie, nommé Théodoros, avait enfermé et chargé de chaînes le capitaine Cameron, consul accrédité à cette cour, et avec lui plusieurs missionnaires établis dans cette contrée. Une petite note au crayon du capitaine Cameron, fut portée à M. Speedy, vice-consul à Massowah; elle renfermait le nombre et le nom des captifs et donnait à entendre que leur élargissement dépendait entièrement de la réception d'une lettre officielle, en réponse à celle que le roi avait envoyée quelques mois auparavant à la reine Victoria.
Il est évident que beaucoup de difficultés se présentaient au sujet de la demande exprimée par le consul Cameron. Peu de personnes connaissaient l'Abyssinie, et la conduite de son gouverneur était si singulière, si contraire à tous les précédents, qu'il y avait de quoi réfléchir pour savoir comment se mettre en communication avec l'empereur abyssinien sans exposer la liberté de ceux qu'on enverrait.
Dans la correspondance officielle de l'Abyssinie se trouve une lettre de M. Colquhoun, agent de Sa Majesté et consul général d'Egypte, datée du Caire (10 mai 1864), dans laquelle ce Monsieur informe le comte Russell, «qu'on aura beaucoup de difficultés pour arriver jusqu'à Théodoros.» Il attendait en ce moment-là des nouvelles du gouvernement de Bombay, pour savoir quels étaient les moyens qu'il pourrait mettre à la disposition de l'Angleterre, l'Egypte n'en ayant aucun de praticable; il ajoutait: «Excepté par Aden je ne vois réellement aucune autre voie possible. Si seulement nous avions affaire à une nature douce comme le dernier roi! mais il paraît qu'il (Théodoros) est sujet à des accès de rage qui parfois le privent de sa raison et rendent _son approche dangereuse_.»
Le 16 juin, le ministère des affaires étrangères choisit, pour la tâche difficile et périlleuse de mandataire auprès de Théodoros, M. Hormuzd Rassam, représentant politique résidant à Aden. Des instructions furent envoyées à ce délégué afin qu'il se tînt promptement prêt à partir pour Massowah, pour aller solliciter l'élargissement du capitaine Cameron, ainsi que des autres Européens détenus par le roi Théodoros. Une lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre, une autre du patriarche cophte d'Alexandrie pour l'Abouna, et une autre du même au roi Théodoros, furent envoyées en même temps à M. Rassam dans le but de faciliter sa mission. M. Rassam devait être transporté à Massowah sur un vaisseau de guerre; il devait à la fois informer Théodoros de son arrivée, lui porter une lettre de la reine d'Angleterre, et par la même occasion, faire remettre les lettres du patriarche à l'Abouna et à l'empereur. Il devait attendre une réponse à Massowah, avant de décider s'il irait lui-même ou s'il enverrait la lettre de la reine pour la délivrance du capitaine Cameron. Les instructions ajoutaient que M. Rassam devait toutefois adopter n'importe quelle démarche qui lui paraîtrait la plus favorable pour réussir, mais il devrait surtout prendre garde de ne pas se placer dans une position qui pût causer des embarras an gouvernement britannique.
Or il arriva que, juste au moment où M. Rassam apprenait qu'il avait été choisi pour remplir la tâche difficile, de transmettre une lettre de la reine d'Angleterre à l'empereur d'Abyssinie, nous devions aller ensemble faire une excursion à Lahej, petite ville arabe, située environ à vingt-cinq milles d'Aden. Nous causâmes longtemps sur cette étrange contrée, et comme j'avais manifesté un grand désir d'accompagner M. Rassam à la cour d'Abyssinie, cet ami proposa aussitôt au colonel Merewether, représentant politique à Aden, de me le laisser accompagner dans sa mission; demande que le colonel Merewether accorda immédiatement et qui fut promptement sanctionnée par le gouverneur de Bombay et le vice-roi de l'Inde. Nous dûmes attendre quelques jours la lettre de la reine Victoria, cette lettre avait été retenue en Egypte pour être traduite. Ce ne fut donc que le 20 juillet 1864 que M. Rassam et moi quittâmes Aden pour nous rendre à Massowah, sur le steamer de Sa Majesté le _Dalhousie_.
Le 23 au matin, à une distance d'environ trente milles de la côte, nous aperçûmes le haut pays d'Abyssinie, formé de plusieurs chaînes de montagnes superposées, courant toutes du nord au sud; les plus éloignées étaient les plus élevées. Quelques pics, entre autres le Taranta, s'élèvent à la hauteur d'environ 12 à 13 mille pieds.
A mesure que nous approchions, les contours du rivage devenant de plus en plus distincts, nous aperçûmes une petite île semée de blanches maisons entourées de vertes pelouses et réfléchissant leur ombre protectrice dans l'eau tranquille de la baie, ce spectacle nous fit éprouver une sensation délicieuse; on eût dit que nous touchions à l'un de ces lieux enchantés de l'Orient, si souvent décrits, si rarement aperçus, et vers lequel l'impatience de nos coeurs nous poussait si ardemment, que l'allure vive de notre steamer nous semblait trop lente encore. Mais petit à petit, comme nous approchions de la côte, nos illusions disparurent une à une; les gracieuses images s'évanouirent, et la réalité toute crue ne nous offrit que des buissons marécageux, une berge sablonneuse et calcinée, des huttes sales et misérables.
Au lieu du demi-paradis que la distance avait fait miroiter devant notre imagination, nous trouvâmes (et malheureusement, nous restâmes assez longtemps pour constater le fait) que le pays de notre résidence temporaire pouvait se décrire en trois mots: soleil brûlant, saleté et désolation.
Massowah (latitude 15,36N., longitude 39,30E.), est une de ces îles de corail qui abondent dans la mer Rouge; elle n'est élevée que de quelques pieds au-dessus du niveau de la mer; elle a un mille de longueur et un quart de largeur. Vers le nord elle est séparée de la terre ferme par une petite baie d'environ 200 pas de largeur; sa distance d'Arkiko, petite ville située à l'extrémité ouest de la baie, est d'environ deux milles. A un demi-mille au sud de Massowah, une autre petite île de corail tout à fait parallèle à la première, couverte de buissons et de plusieurs autres genres de végétation, est toute fière de posséder la tombe d'un chelk vénéré: elle est entre Massowah et le pic Ajdem, la plus haute montagne formant la limite méridionale de la baie.
Toute la partie occidentale de l'île de Massowah est couverte de maisons; quelques-unes hautes de deux étages, sont bâties en rocher de corail, le restant se compose de petites huttes de bois avec des toits en chaume. Les premières sont habitées par les plus riches négociants, les représentants de la Turquie, quelques Banians, les consuls européens, et enfin quelques marchands que leur malheureuse destinée a jetés sur cette côte inhospitalière. Il n'y a pas un édifice digne d'être mentionné: la résidence du pacha n'est qu'un grand hôtel lourd et remarquable seulement par sa saleté. Pendant notre séjour, les mauvaises odeurs produites par l'accumulation des saletés dans la cour et dans l'escalier du palais, n'étaient pas supportables; il est plus facile de se les imaginer que de les décrire. Les quelques mosquées qui se trouvent à Massowah sont sans importance, ce sont de misérables édifices en corail blanchi. L'une d'elles toutefois, en construction en ce moment, promet d'être un peu mieux que les précédentes.
Les rues, si toutefois on peut donner ce nom aux ruelles étroites et irrégulières qui serpentent entre les maisons, sont tenues assez proprement; est-ce par l'intervention municipale ou en son absence? je ne saurais le dire. Excepté devant la résidence du pacha, aucun espace n'est ouvert auquel on puisse donner le nom de place. Les maisons sont pour la plupart bâties les unes contre les autres, quelques-unes même sont construites sur pilotis. Le terrain a une telle valeur dans ce pays si peu connu, qu'il donne lieu à de nombreuses contestations.
Le port est situé au centre de l'île, du côté opposé aux portes de la ville, qui sont régulièrement fermées à huit heures du soir; la raison de cette mesure, je ne saurais la dire, car il est impossible de débarquer dans aucune autre partie de l'île que sur la sale jetée. Sur le port, quelques huttes avaient été bâties par le douanier et ses employés; puis autour de ces dernières il s'en éleva d'autres, construites par les marchands et les Bédouins parfumés au suif. Ce sont eux qui enregistrent les entrées, et exigent les impôts selon leur caprice, avant même que les marchandises soient expédiées aux _Banians_, ou consignées dans le bazar pour la vente. Ce dernier est une vilaine chose, bien que la partie importante de l'est de la ville. Le beau Bédouin, le bashi-bozouk, la jeune fille indigène et les flâneurs de la ville, doivent trouver grand plaisir à hanter cet endroit de la ville; car quoique _parfumé_ d'exhalaisons impossibles à décrire, et tout fourmillant de mouches, cependant, toute une partie de la journée c'est le rendez-vous d'une foule joyeuse et pressée.
La partie est de la ville renferme le cimetière, les fontaines publiques, la maison de la mission catholique-romaine et un petit fort.
Le cimetière commence à la dernière maison de la ville; les limites entre les vivants et les morts ne sont pas visibles. Pour profiter de l'espace entre les sépultures, les réservoirs publics sont placés parmi les tombes! Et il n'y eu a que quelques-uns qui soient en bon état. Après les fortes pluies, le terrain déchiré ouvre une issue aux eaux qui se rendent dans les réservoirs, entraînant les saletés et les détritus accumulés pendant un an ou deux, et auxquels s'ajoutent des fragments de corps humains présentant tous les degrés de décomposition. L'eau n'en est pas moins estimée et, chose étrange, ne produit aucun mauvais effet.
A l'extrémité nord et à l'extrémité sud de l'île, deux édifices ont été bâtis, l'un l'emblème de l'amour et de la paix, l'autre celui de la haine et de la guerre: la maison des missions et le fort. Mais il serait difficile de dire quel est celui qui a fait le plus de mal; plusieurs inclinent à croire que c'est la demeure des révérends Pères. Le fort paraît considérable, mais seulement à une grande distance; car plus on approche plus il ressemble à un débris des derniers âges, une ruine croulante déjà trop ébranlée pour supporter plus longtemps ses trois vieux canons, couchés sar le sol. Ce n'était pas la peur des ennemis qui les avait fait placer là, mais la frayeur du canonnier qui avait perdu un bras en essayant de mettre le feu aux pièces.--Du côté opposé, la maison des missions conservant la blancheur immaculée, semble faire rayonner autour d'elle un sourire, invitant plutôt que repoussant l'étranger. Mais à l'intérieur, est-ce que ce ne sont que des paroles d'amour qui ébranlent les échos de leurs dômes? Est-ce que les paroles de paix sont les seules que laissent échapper ses murs? Quoique des volumes témoignent de son passé, et bien que l'histoire de l'Eglise romaine soit écrite en lettres de sang sur toute la terre d'Abyssinie, nous voulons espérer que les craintes du peuple sont sans fondement et que les missionnaires actuels, comme tous les missionnaires chrétiens, s'efforcent de faire prospérer une seule chose: la cause du Christ.
Massowah, de même que tous les pays environnants, dépend de l'Abyssinie, surtout par les secours qu'elle en reçoit. Le _jovaree_ est la principale nourriture; le blé est peu en usage; le riz est la nourriture favorite de la haute classe. Des chèvres et des moutons sont tués journellement au bazar, quelques vaches aussi dans de rares occasions; la viande de chameau est la plus estimée, mais, à cause de la cherté de cet animal, ce n'est que dans les grandes circonstances qu'il est permis d'en tuer.