Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros

Chapter 3

Chapter 33,654 wordsPublic domain

Toutefois Plowden confiant dans sa popularité, et aussi dans sa prudence, partit pour retourner chez lui. A peu de distance de Gondar il fut attaqué et fait prisonnier par un rebelle nomme Garad, cousin de Théodoros. Il est probable qu'il aurait été relâché moyennant une rançon, sans une circonstance tout à fait malheureuse. Plowden malade et fatigué s'étant assis au pied d'un arbre pour se reposer, tandis que Garad lui parlait, porta la main à son ceinturon pour prendre son mouchoir de poche, ainsi que l'a raconté son domestique; mais le chef rebelle croyant qu'il cherchait son pistolet, le frappa de la lance qu'il tenait à la main et le blessa mortellement. Plowden fut acheté par des marchands de Gondar, mais il mourut bientôt après des suites de sa blessure en mars 1860.

Pendant notre séjour à Kuarata, au temps où nous étions en grande faveur, une copie des lettres officielles de Plowden, datées de l'année qui avait précédé sa mort, nous furent apportées. Comme ses impressions et son opinion étaient changées! Il savait maintenant ce que valaient les belles paroles de l'empereur; il prévoyait qu'avant peu de temps une haïssable tyrannie remplacerait la conduite ferme mais juste, qu'il avait autrefois tant admirée. Je me souviens parfaitement qu'à Zagé, lorsque notre bagage nous fut apporté quelques instants après notre arrestation, avec quelle hâte et quelle anxiété Prideaux, qui avait le manuscrit dans ses effets, ouvrit sa malle devant son lit, afin que les gardes ne pussent apercevoir le dangereux papier avant qu'il fût détruit.

Si Bell et Plowden eussent été en vie, on se demande si Théodoros ne les aurait pas fait intervenir en dernier lieu pour arranger les différends entre l'Abyssinie et le gouvernement anglais. Pour mon compte je le crois. Le roi, ainsi que je l'ai déjà dit, n'aimait pas Plowden; il remboursa, il est vrai, sa rançon aux marchands de Gondar, mais ce ne fut qu'une ruse politique; il savait fort bien à qui il comptait cet argent et il le rattrapa quelques années plus tard et _avec intérêt_. On le vit plus d'une fois ricaner eu parlant de la manière dont Plowden était mort, et il avait l'habitude d'ajouter: «Les hommes blancs sont poltrons; voyez Plowden; il était armé, et il s'est laissé tuer sans se défendre.» C'était une méchante accusation de la part de Théodoros, qui savait fort bien que Plowden était si malade à cette époque qu'il pouvait à peine marcher, et que s'il portait un pistolet, ce pistolet n'était pas chargé. Peu de temps avant sa mort, Théodoros, en plusieurs circonstances, ayant parlé dans des termes trop durs de l'aînée des filles de Bell, quelques-uns de ses amis lui représentèrent qu'il ne devait pas oublier qu'elle était la fille d'un homme mort en le protégeant. Théodoros répondit tranquillement: «Bell était un poltron, il n'eût jamais porté un bouclier!»

Quelques mois après que la nouvelle de la mort du consul Plowden eut été répandue en Angleterre, le capitaine Charles Duncan Cameron fut nommé an poste vacant de consul, mais pour plusieurs motifs il n'arriva à Massowah qu'en février 1862, et à Gondar qu'au mois de juillet de la même année. Le capitaine Cameron, non-seulement avait servi avec distinction pendant la guerre contre les Caffres, et traversé seul plus de deux cents milles de pays ennemi, mais il avait été employé dans l'état-major du général William et avait été attaché plusieurs années au consulat. Il était vraiment bien qualifié pour ce poste; mais malheureusement pour lui, lorsqu'il arriva en Abyssinie il eut à faire à un homme séduisant, orgueilleux et rusé, et qui cachait ses artifices sous une apparence de modestie, en un mot il se trouva en présence de Théodoros devenu un vrai despote. A sa première visite Cameron fut reçu avec honneur et traité par l'empereur avec beaucoup de respect, et lorsqu'il s'éloigna en octobre 1862, il fut chargé de présents, escorté par les serviteurs mêmes de l'empereur et _presque_ reconnu comme consul. Comme tous les autres, je dirai même comme M. Rassam et moi, tout d'abord il se laissa complétement séduire par les bonnes manières de Théodoros et ne sut pas discerner le vrai caractère de l'homme avec lequel il avait eu à faire, et ce ne fut que trop tard qu'il apprit à connaître la valeur réelle de cette gracieuse réception et de ces flatteries dont on l'avait si libéralement gratifié.

D'Adowa, le capitaine Cameron envoya une lettre de Théodoros à la reine Victoria par un messager indigène, et il partit pour la province de Bogos où il avait jugé sa présence nécessaire. Pendant son séjour dans cette province, il découvrit que Samuel, le _baldéraba_[6] que Théodoros lui avait donné, homme fin plutôt que traître, intriguait avec les chefs du voisinage, tributaires de la Turquie, en faveur de son maître impérial. Le capitaine Cameron pensa qu'il serait convenable, pour éviter plus tard d'avoir des difficultés avec le gouvernement turc, de laisser Samuel en arrière avec les serviteurs dont il n'avait que faire. Samuel fut blessé de n'avoir pas été choisi pour accompagner M. Cameron à travers le désert du Soudan, et quoiqu'il prétendît être bien aise de cet arrangement, il écrivit peu de temps après une longue lettre à son maître, dans laquelle il parlait de M. Cameron dans des termes tout à fait défavorables.

Arrivé à Kassala, un soir que le capitaine Cameron se trouvait chez des amis, il demanda à ses serviteurs abyssiniens de leur montrer leur danse de guerre, quelques-uns refusèrent, d'autres consentirent, mais comme les spectateurs n'eurent pas l'air d'apprécier cette réjouissance, ils cessèrent bientôt. (Je mentionne ce fait parce que Théodoros le considéra comme une offense à sa personne, et que ce fut un prétexte dont il se servit plus tard pour expliquer sa conduite vindicative.) Arrivé à Metemma, M. Cameron qui souffrait alors de la fièvre, écrivit à Sa Majesté pour l'informer de son arrivée, et lui demanda la permission de se rendre à la station missionnaire de Djenda; ce qui lui fut accordé.

M. Bardel, Français d'origine, avait accompagné M. Cameron, dans son premier voyage en Abyssinie: ils ne purent s'entendre et M. Bardel quitta le consul Cameron pour entrer au service de Théodoros. A cette époque Théodoros envoya à M. Cameron une lettre pour la reine d'Angleterre, il en remit aussi une à M. Bardel pour l'empereur des Français. Pendant l'absence de M. Bardel, M. Lejean, consul français à Massowah, arriva en Abyssinie; il était porteur de lettres de créance pour l'empereur Théodoros; il apportait aussi avec lui de petits présents destinés à Sa Majesté au nom de l'empereur Napoléon III. M. Lejean ne fut traité comme consul, qu'au retour de M. Bardel, qui revint à Gondar seulement en septembre 1863. Il apportait une réponse du secrétaire des affaires étrangères qu'il remit à Théodoros, comme une pièce émanant de l'empereur Napoléon lui-même (un Afa-Négus). Tous les Européens de Gondar furent sommés d'assister à la lecture de la lettre. Après cette lecture, le roi assis à la fenêtre de son palais demanda à M. Bardel comment il avait été reçu.

«Très-mal, répondit M. Bardel, j'avais obtenu une entrevue de l'empereur, lorsque M. d'Abbadie souffla à l'oreille de Sa Majesté que vous aviez l'habitude de faire couper les pieds et les mains aux étrangers. Sur ce, sans plus de façons, l'empereur me tourna le dos.»

Théodoros à ces mots prit la lettre et la déchira à morceaux en disant: «Quel est ce Napoléon? Est-ce que mes ancêtres ne sont pas plus grands que les siens? Si Dieu l'a élevé si haut, ne peut-il pas m'élever aussi?» Après cela il fit délivrer un sauf-conduit à M. Lejean avec ordre de quitter immédiatement le pays.

--L'Abouca,[7] en faveur en ce moment, craignant quelque tentative de la part des catholiques-romains, pressa l'empereur de laisser partir M. Lejean, de peur que les Français ne trouvassent un prétexte pour s'établir quelque part dans la contrée et que leurs prêtres n'en profitassent pour propager leur doctrine. Mais deux jours après le départ de M. Lejean, Théodoros regrettant d'avoir favorisé ce départ, envoya des messagers sur sa route pour l'arrêter et le ramener à Gondar.

Dans l'automne de 1863, les Européens établis en Abyssinie étaient au nombre de vingt-cinq, savoir: M. Cameron et ses serviteurs venus avec lui, la mission de Bâle, la mission d'Ecosse, les missionnaires de la société de Londres pour la conversion des Juifs et quelques aventuriers.

En 1855, le docteur Krapf et M. Flad, entraient en Abyssinie, comme pionniers d'une mission que l'évêque Gobat désirait fonder dans ce pays. Il avait l'intention d'envoyer des ouvriers qui feraient en même temps une oeuvre missionnaire, et qui seraient censés suffire à leurs besoins par leur travail, mais auxquels cependant on accorderait une petite rémunération si la chose était jugée nécessaire. Ils devaient ouvrir des écoles et saisir toutes les occasions de prêcher la Parole de Dieu. M. Flad fit plusieurs voyages dans différentes directions. Lors des premières difficultés qui survinrent au commencement du règne de Théodoros, le nombre des missionnaires laïques et des aventuriers qui s'étaient joints à eux (généralement désignés sous le nom de _gens de Gaffat_ du nom de la ville où ils résidaient), s'élevait à huit. M. Flad, quelque temps auparavant, avait abandonné la mission de Bâle en faveur de la mission de Londres pour la conversion des Juifs.

Les _gens de Gaffat_ jouèrent un rôle important dans les difficultés qui, en 1863, surgirent entre Sa Majesté abyssinienne et les Européens établis dans le pays. Leur position n'était nullement enviable: non-seulement ils devaient plaire à Sa Majesté, mais surtout ils étaient préoccupés d'éviter l'emprisonnement et les chaînes. Afin de s'attacher le caractère changeant du souverain, ils l'intéressaient à leurs travaux en fabriquant toujours quelques nouvelles babioles, en rapport avec ses goûts d'enfant pour la nouveauté. A leur arrivée dans le pays, ils firent tous leurs efforts pour remplir les instructions de l'évêque de Jérusalem. Mais Théodoros ayant appris qu'ils étaient de bons ouvriers, leur envoya dire: «Je n'ai pas besoin de professeurs chez moi, mais d'ouvriers: voulez-vous travailler pour moi?» Ils se soumirent de bonne grâce et se mirent à la disposition de Sa Majesté. Gaffat, situé à la distance environ de quatre milles de Debra-Tabor, leur fut désigné comme lieu de résidence. Ils bâtirent là des maisons à moitié européennes, ils y ouvrirent des magasins, etc., etc. Sachant qu'il aurait ainsi un plus grand empire sur eux, et qu'ils quitteraient plus difficilement le pays, Théodoros leur ordonna de se marier. Ils y consentirent tous. La petite colonie prospéra, et l'empereur pendant longtemps fut très-libéral à leur égard. Il leur donna à profusion de l'argent, du grain, du miel, du beurre, enfin toutes les choses de première nécessité. Il leur fit aussi présent de boucliers d'argent, de selles brodées d'or, de mules, de chevaux, etc. Leurs femmes brodaient magnifiquement leurs burnous avec des fils d'or ou d'argent. Mais ce qui surtout rehaussait leur position dans la contrée, c'est qu'ils jouissaient de tous les privilèges d'un ras (gouverneur).

Théodoros les appelait _ses enfants_, toutes les fois qu'il espérait quelque chose de leur part. Mais il se fatigua bientôt de tout ce qu'ils fabriquaient, voitures, pioches, portes et autres objets, et il conçut la pensée d'avoir des canons et des mortiers dans son empire. Il insinua doucement son désir aux Européens qui refusèrent formellement en déclarant qu'ils n'avaient aucune idée d'un pareil travail. Théodoros connaissait parfaitement le moyen infaillible d'obtenir ce qu'il désirait. Il se montra fort mécontent et fronça les sourcils. Alors ils demandèrent en tremblant quel serait le bon plaisir de Sa Majesté. Théodoros exigea des canons: ils essayèrent aussitôt d'en fondre. Sa Majesté sourit; il savait quels étaient les hommes auxquels il avait affaire. Après les fusils et les canons, ils firent des mortiers; puis de la poudre; puis de l'eau-de-vie; puis encore des canons, des bombes et des boulets, etc., etc. Les uns furent chargés de faire des routes, les autres d'établir des fonderies, etc., etc. Les plus intelligents parmi les indigènes leur étaient confiés, pour qu'ils leur apprissent toutes ces choses. Il est de fait qu'avec leur concours ils exécutèrent plusieurs travaux remarquables. J'ai été un jour témoin de la dureté avec laquelle ils étaient traités. Théodoros leur parlait d'un ton menaçant, parce qu'une pure bagatelle l'avait contrarié. Je ne comprends pas leur complète soumission à cette volonté defer; mais je ne puis les blâmer. Ils avaient plié une première fois et avaient accepté ses bontés; et maintenant qu'ils avaient femmes et enfants, ils désiraient plus que jamais ne pas lui déplaire, afin de rester en possession de leurs biens et de leurs familles.

Une autre station de missionnaires avait été établie à Djenda. Ceux-ci ne s'occupaient que de la lecture des Ecritures, ne se familiarisant avec personne, et ne travaillant que pour une chose: la conversion des Fellahs ou des Juifs indigènes. Ils refusèrent tout travail à Théodoros. L'empereur ne comprit point leur refus. Il était persuadé que tout Européen est apte à toute sorte de travail. Il attribua leur refus à un mauvais vouloir à son égard, et il attendit une occasion de faire éclater son mécontentement. Ces missionnaires ne s'entendaient pas très-bien avec les _gens de Gaffat_: toutefois ils avaient des égards les uns pour les autres et un esprit fraternel régnait entre les deux stations.

Le personnel de la mission de Djenda se composait de deux missionnaires de la Société écossaise, d'un homme nommé Cornélius,[8] amené en Abyssinie par M. Stern, lors de sa première tournée; de M. et Madame Flad et de M. et Madame Rosenthal, qui avaient accompagné M. Stern dans son second voyage. Le révérend Henri Stern fut réellement un martyr de sa foi. Véritable type du courageux renoncement missionnaire, il avait exposé sa vie en Arabie, où, avec conviction et s'oubliant complètement, il avait entrepris un voyage dangereux et impossible, dans le seul but d'apporter _la bonne nouvelle_ à ses frères les Juifs du Yemen et du Sennaar. Il s'était à peine échappé et comme par miracle des mains des fanatiques Arabes, lorsqu'il entreprit un premier voyage en Abyssinie, dans l'intention d'établir une mission dans ce pays où vivait encore un millier de Juifs.

M. Stern arriva en Abyssinie en 1860 et il fut bien reçu et bien traité par Sa Majesté. A son retour en Europe il publia une relation de ce voyage sous ce titre: _Excursion parmi les Fellahs d'Abyssinie_. Dans cet ouvrage, M. Stern parle très-favorablement de Théodoros; mais comme c'était un historien très-véridique, il donna sur la famille de l'empereur quelques détails qui, jusqu'à un certain point, furent la cause des souffrances auxquelles il fut exposé plus tard. Peu de temps après, quelques articles parurent dans un journal égyptien, et on les attribua à M. Stern. L'on y faisait des réflexions sévères sur le mariage des _gens de Gaffat_, M. Stern a toujours nié être l'auteur de ces articles. Bien que plusieurs d'entre nous, connaissant M. Stern, ayons cru à sa parole, cependant les _gens de Gaffat_ n'ont jamais ajouté foi à son démenti. Jusqu'à la fin ils l'ont accusé d'être l'auteur des articles en question, et ils lui en ont toujours conservé du ressentiment.

M. Stern partit pour son second voyage en Abyssinie dans le courant de l'automne de 1862, accompagné cette fois de M. et Madame Rosenthal. Ils arrivèrent à Djenda en avril 1863.

Aussitôt que les _gens de Gaffat_ apprirent l'arrivée de M. Stern à Massowah, ils se rendirent en corps auprès de Théodoros et le supplièrent de ne pas laisser s'établir M. Stern en Abyssinie. Sa Majesté donna une réponse évasive et n'accorda point la demande; au contraire, il se réjouissait à la pensée de voir naître l'inimitié entre les Européens vivant dans son royaume, et il était plein de joie à la pensée des avantages qu'il pourrait retirer de leur jalousie et de leur rivalité. M. Stern s'aperçut bientôt du grand changement qui s'était produit dans le caractère de Théodoros et pendant ses différents voyages missionnaires, il eut plus d'une fois l'occasion de constater la cruauté de cet homme, qu'il avait peu auparavant tant estimé et admiré. L'Abouna, à cette époque, avait de fréquents froissements avec l'empereur parce qu'il reprochait ouvertement à ce dernier ses vices, et comme il avait toujours estimé M. Stern, il le visitait souvent en se reposant chez lui. Cette amitié était connue de l'empereur qui l'attribua à des intelligences entre l'évêque et le prêtre anglais, dans le dessein de lui nuire. Il s'était imaginé que ces entrevues avaient pour but de mettre à la disposition de l'Abouna, moyennant une certaine somme, le terrain d'une église, située en Egypte.

Pour nous résumer, tel était l'état des différents partis quand l'orage éclata sur la tête de l'infortuné M. Stern, M. Bell et M. Plowden, les seuls Européens qui aient eu quelque influence sur l'esprit de l'empereur, étaient morts. Les _gens de Gaffat_ travaillaient pour le roi, et naturellement se trouvaient souvent en sa présence, ce dont ils profitaient pour l'entretenir _en amis_ de leurs sentiments envers M. Stern et la mission de Djenda. Pendant ce temps, le capitaine Cameron et ses gens étaient retenus à Gondar, et ne pouvaient être informés des différends qui, malheureusement, divisaient les autres Européens.

Notes:

[6] Interprète, généralement donné aux étrangers pour remplir le rôle d'espions.

[7] Evèque abyssinien.

[8] Il mourut à Gaffat au commencement de 1865.

III

Emprisonnement de M. Stern.--M. Kérans arrive avec des lettres et un tapis.--M. Cameron et ses compagnons sont chargés de chaînes.--Retour de M. Bardel du Soudan.--Procédés de Théodoros vis-à-vis des étrangers.--Le patriarche cophte.--Abdul-Rahman-Bey. La captivité des Européens expliquée.

Tel était l'état des affaires, lorsque M. Stern obtint la permission de retourner à la côte. Malheureusement il lui fut impossible de se servir de cette permission. M. Stern, avant son départ, fut passer quelques jours à Gondar. Il eut la pensée, mais trop tard, d'aller présenter ses respects à Sa Majesté. Pendant son court séjour dans cette ville, il avait accepté l'hospitalité de l'évêque. Le 13 octobre, le consul Cameron et M. Bardel l'ayant accompagné une partie du chemin, il entreprit son voyage de retour. En arrivant dans la plaine de Waggera, M. Stern aperçut la tente royale. Ce qui se passa ensuite est très-connu: comment cet homme malheureux fut presque mis à mort, et, dès cette heure, sans aucune pitié chargé de chaînes, torturé et traîné de prison en prison, jusqu'au jour de sa délivrance à Magdala par l'armée britannique.

A propos de la conduite de Théodoros vis-à-vis des étrangers, je dois à la vérité de faire connaître la cause des malheurs survenus à M. Stern. Il fut la victime des circonstances: c'est un fait incontestable. Les extraits de son livre et les notes de son journal, produits comme charge contre lui, furent seulement découverts plusieurs semaines après les premières cruautés qui lui avaient été infligées. Mais je crois que plusieurs incidents, en apparence insignifiants, contribuèrent à faire de M. Stern la première victime du monarque abyssinien. L'empereur ne pouvait supporter la pensée qu'un Européen dans son pays fût occupé à autre chose qu'à travailler pour lui. A sa première entrevue avec M. Stern, au retour de celui-ci en Abyssinie, Théodoros, apprenant le vrai motif de ce voyage, s'écria dans un mouvement de colère: «J'en ai assez de vos Bibles.» De plus, Théodoros pensait qu'en maltraitant M. Stern, il ferait plaisir à ses _enfants de Gaffat_. Aussi, immédiatement après l'emprisonnement de M. Stern, leur écrivait-il: «J'ai enchaîné votre ennemi et le mien.»

Ce furent les méchantes insinuations des _gens de Gaffat_ qui déterminèrent la conduite de Théodoros. Nous en avons eu accidentellement la preuve à notre retour d'Abyssinie. A Antalo, j'avais quelques amis à dîner, parmi lesquels M. Stern, lorsque le soir, Pierre Beru, Abyssinien élevé à Malte, et qui avait été un des interprètes du livre de M. Stern dans son procès à Gondar, entra dans la tente, et étant un peu excité, il dit à M. Stern que trois choses avaient appelé sur lui la vengeance de Théodoros. Premièrement, la haine des _gens de Gaffat_; secondement, l'amitié qu'il avait témoignée à l'Abouna; troisièmement, son manque d'égards vis-à-vis de l'empereur pendant son séjour à Gondar.

Le 22 novembre, M. Laurence Kerans arrivait à Gondar. Il venait pour remplir les fonctions de secrétaire privé du capitaine Cameron. Il apportait quelques lettres à M. Cameron, parmi lesquelles il y en avait une du comte Russell, ordonnant au consul de retourner à son poste à Massowah. De tous les captifs, aucun ne mérite une plus grande sympathie que le pauvre M. Kerans. Tout jeune encore quand il entra en Abyssinie, il eut à supporter pendant quatre années la prison et les chaînes, sans aucun motif, si ce n'est qu'il arrivait dans un temps malheureux. Il est vrai de dire que, selon son habitude, Théodoros donnait pour prétexte à sa conduite qu'on l'avait insulté en lui offrant un tapis représentant Gérard, le tueur de lions. «Gérard dans son costume de zouave, disait Théodoros, représente les Turcs; le lion, c'est moi-même, que les infidèles veulent abattre; le domestique, un Français;» mais il ajoutait: «Je ne vois pas les Anglais qui devraient être près de moi.» Le pauvre M. Kerans jouit seulement quelques semaines à Gondar d'une demi-liberté. Il avait donné en son nom un fusil à Sa Majesté (le tapis avait été envoyé par le capitaine Speedy, qui avait été précédemment en Abyssinie); chaque matin, Samuel, qui était le _balderaba_ des Européens, se présentait avec les compliments plus ou moins sincères de Théodoros. A sa première visite, il lui demanda: «L'empereur désire savoir ce qui vous ferait plaisir?» M. Kerans répondit: «Un cheval, un bouclier et une lance.» Le matin suivant, Samuel lui demanda, de la part de Sa Majesté, quel genre de cheval il préférerait; et ainsi de suite, jusqu'à ce que le pauvre garçon, qui était obligé chaque jour de se courber jusqu'à terre en reconnaissance du don supposé, commença à supposer qu'on se jouait de lui.

Peu de jours après l'arrivée de M. Kerans, le consul Cameron fut appelé au camp du roi, et il lui fut enjoint de rester là jusqu'à nouvel ordre. Il se considérait si peu comme prisonnier, bien qu'il ne lui fût pas permis d'aller à Gondar, que prétextant sa mauvaise santé, il demanda la permission de se retirer dans cette ville. M. Cameron attendit jusqu'au commencement de janvier, espérant tous les jours recevoir une lettre de l'empereur. Mais enfin comme rien n'arrivait, il se vit obligé d'obéir aux instructions qu'il avait reçues; il informa Théodoros que, d'après les ordres de son gouvernement qui lui prescrivaient de retourner à Massowah, il priait Sa Majesté de lui accorder cette permission.