Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros
Chapter 27
Nous étions profondément endormis, tout à fuit ignorants de la glorieuse bataille qui venait d'être remportée à quelques milles de notre prison, lorsque nous fûmes éveillés par un domestique, qui nous dit de nous habiller promptement et de nous rendre à la demeure de M. Rassam, où des messagers venaient d'arriver de la part de Théodoros. Nous trouvâmes, en entrant dans la chambre de M. Eassam, MM. Waldmeier et Flad, accompagnés de plusieurs officiers de l'empereur, venus pour porter la dépêche. Ce fut là que nous entendîmes parler, pour la première fois, de la bataille de _Fahla_, et que nous apprîmes, en même temps, que nous étions hors de danger: le despote humilié ayant reconnu la grandeur du pouvoir qu'il avait méprisé pendant des années. La dépêche impériale était ainsi conçue: «Je croyais que vos compatriotes, qui viennent d'arriver, n'étaient que des femmes; mais maintenant, je vois que ce sont des hommes. J'ai été vaincu par l'avant-garde seulement. Tons mes mousquetaires sont morts. Faites-moi faire la paix, avec votre peuple.»
M. Rassam lui fit dire aussitôt qu'il était venu en Abyssinie pour unir les deux peuples par un traité de paix, et qu'après ces événements, il désirait plus que jamais arriver à cet heureux résultat. Il proposa d'envoyer an camp britannique le lieutenant Prideaux comme son représentant à lui, et M. Flad, ou tout autre Européen qui attrait sa confiance, comme représentant de Sa Majesté; ils pourraient aussi être accompagnés de l'un de ses chefs supérieurs; mais il ajoutait que si Sa Majesté voulait remettre immédiatement tous ses prisonniers entre les mains du commandant en chef, cette démarche deviendrait tout à fait inutile. Les deux Européens et les autres délégués restèrent quelques instants pour se restaurer et se rafraîchir; ils nous apprirent que Sa Majesté avait pris une batterie d'artillerie pour du bagage, et que, voyant seulement quelques hommes à Arégu, elle avait cédé à l'importunité des chefs, et leur avait permis d'aller où bon leur semblait. Un canon ayant fait feu, les Abyssiniens, poussés par la perspective d'un grand butin, avaient descendu précipitamment la colline. Sa Majesté commandait l'artillerie, qui était servie par les ouvriers européens, sous la direction d'un cophte, autrefois domestique de l'évêque, et de Ly Eugeddad Wark, fils d'un juif converti du Bengale. A la première décharge, la plus grosse pièce, _le Théodoros_, avait éclaté, les Abyssiniens ayant par mégarde mis deux boulets pour la charger. A la tombée de la nuit, l'empereur avait envoyé des hommes pour rapatrier son armée, mais de nombreux messagers furent expédiés sans résultat; à la fin de la journée, quelques restes de l'armée furent aperçus se glissant lentement le long de la pente escarpée, et, pour la première fois, Théodoros entendit le récit de son désastre. Fitaurari[29] Gabrié, son ami, qu'il aimait depuis longtemps, le plus brave des braves, était couché sur le champ de bataille; il s'informa de tous ses autres officiers, et la seule réponse qu'on lui fit, fut: «Mort! mort! mort!» Abattu, vaincu enfin, Théodoros, sans prononcer une parole, revint à sa tente, n'ayant d'autre pensée que d'en appeler à l'amitié de ses captifs et à la générosité de ses ennemis.
En retournant à la tente de l'empereur, MM. Flad et Waldmeier le firent avertir par l'un des eunuques qui les avaient accompagnés dans leur expédition. Il paraît que, tout le temps de leur absence, Théodoros n'avait fait que boire; il sortit de sa tente très-agité et demanda aux Européens: «Que voulez-vous?» Ils lui répondirent que, d'après ses ordres, ils avaient parlé à son ami M. Rassam, et que ce dernier avait conseillé d'envoyer M. Prideaux, etc., etc. L'empereur leur coupa la parole et, d'un ton de colère, s'écria: «Mêlez-vous de vos propres affaires et allez à vos tentes!» Les deux Européens attendaient toujours, espérant que Sa Majesté reprendrait son calme; mais l'empereur voyant qu'ils ne bougeaient pas, entra dans une violente colère et, d'une voix éclatante, leur ordonna de se retirer tout de suite.
Environ vers quatre heures de l'après-midi, l'empereur fit appeler MM. Flad et Waldmeier. Dès qu'ils furent en sa présence, il leur dit: «Entendez-vous ces gémissements? Il n'y a pas un soldat qui n'ait perdu quelque frère ou quelque ami. Que sera-ce quand l'armée anglaise tout entière sera arrivée? Que dois-je faire? Donnez-moi un conseil.» M. Waldmeier lui répondit: «Majesté, faites la paix.--Et vous, Monsieur Flad, que me dites-vous?--Majesté, répondit M. Flad, vous devez accepter la proposition de M. Rassam.» Théodoros demeura quelques minutes enseveli dans de profondes réflexions, la tête cachée entre les mains, puis il ajouta: «Très-bien; retournez à Magdala, et dites à M. Bassam que je compte sur son amitié pour me faire conclure la paix avec ses concitoyens. J'agirai selon ses conseils.» M. Flad nous apporta ces paroles, tandis que M. Waldmeier restait auprès de l'empereur.
Lorsque le lieutenant Prideaux et M. Flad arrivèrent à Islamgee, ils furent conduits auprès de l'empereur, qu'ils trouvèrent assis hors de sa tente sur une pierre, et vêtu comme à l'ordinaire. Il les reçut très-gracieusement, et ordonna aussitôt qu'on sellat une de ses plus belles mules pour M. Prideaux. Remarquant qu'ils étaient fatigués de leur course rapide, il leur fit apporter une corne de tej pour les rafraîchir pendant leur route. Puis il les renvoya porteurs des paroles suivantes: «J'avais pensé, avant ces derniers événements, que j'étais un souverain puissant et fort; mais j'ai découvert à présent que vous êtes plus forts; maintenant, faisons la paix.» Ils partirent donc accompagnés de Dejatch Alamé, gendre de l'empereur, et se dirigèrent vers Arogié, où était le camp britannique. Ils y arrivèrent après avoir galopé pendant deux heures, et furent chaudement accueillis et salués par tous. Ils s'arrêtèrent fort peu de temps au camp et s'en retournèrent avec une lettre de Sir Robert Napier, qui s'exprimait dans des termes conciliants, mais avec autorité; il assurait Théodoros que, s'il se soumettait aux désirs de la reine d'Angleterre et renvoyait tous les prisonniers européens au camp britannique, il serait traité honorablement, lui et sa famille.
Sir Robert Napier reçut Dejatch Alamé avec beaucoup de courtoisie (ce qui fut immédiatement communiqué à l'empereur par un messager spécial). Il le fit entrer dans sa tente et lui parla ouvertement. Il lui dit que, non-seulement tous les Européens devaient être envoyés immédiatement au camp, mais que l'empereur devait venir lui-même reconnaître ses torts vis-à-vis de la reine d'Angleterre. Il ajouta que, si Sa Majesté acceptait ces conditions, elle serait traitée avec tous les lui, honneurs dus à son rang, mais que, si un seul Européen venait à être maltraité entre ses mains, il ne devait s'attendre à aucune pitié, et que Sir Robert Napier, ne partirait pas sans que le dernier meurtrier fût puni, devrait-il demeurer cinq ans dans le pays, devrait-il aller le chercher sur le sein de sa mère. Il montra ensuite à Alamé quelques-uns des _jouets_ qu'il avait apportés avec lui, et lui en expliqua les effets.
An retour de Prideaux et de ses compagnons an camp de Théodoros, ils trouvèrent ce dernier assis sur le pic de Selassié, surveillant le camp britannique, et rien moins que de bonne humeur. Ils furent rejoints, à leur arrivée, par M. Waldmeier, et ils se dirigèrent tous ensemble vers Sa Majesté, pour lui présenter la lettre de Sir Robert Napier. On la lui traduisit deux fois; à la fin de la seconde lecture, l'empereur demanda d'un ton décidé: «Que veulent-ils dire par être traité avec tous les honneurs? Est-ce que les Anglais entendent que je me soumette à mes ennemis, ou qu'ils me rendront les honneurs dus à un prisonnier?» M. Prideaux répondit que le commandant en chef ne lui avait rien dit, que toutes ses conditions étaient contenues dans la lettre, et que l'armée anglaise était entrée dans la contrée uniquement pour délivrer leurs concitoyens: cette mission une fois remplie, ils s'en retourneraient chez eux. Cette réponse ne lui plut pas du tout. Evidemment, ses mauvais instincts reprenaient le dessus; mais se maîtrisant,il pria ces messieurs de se retirer à quelques pas, et il dicta une lettre à son secrétaire. Cette lettre, commencée avant l'arrivée de Prideaux, n'était qu'une page incohérente, non scellée, et dans laquelle il déclarait, entre autres choses, qu'il ne s'était jamais soumis à aucun homme, et qu'il n'était pas prêt à le faire. Il mit avec sa lettre celle qu'il venait de recevoir de Sir Robert Napier, la remit aux mains de M. Prideaux, et lui ordonna de s'éloigner au plus tôt, ne voulant pas même lui permettre de prendre un verre d'eau, sous prétexte qu'il n'avait pas de temps à perdre.
Deux heures de course à cheval ramenèrent encore MM. Prideaux et Flad au camp britannique. Sir Robert Napier, malgré tout le regret qu'il en éprouvait, après les avoir laissés reposer quelques instants, les renvoya à Théodoros. C'était bien la vraie manière d'en user avec lui; la fermeté seule pouvait nous sauver. Nous avions assez de preuves que l'espèce d'adoration dont on l'avait entouré, était la cause que toutes nos démarches n'avaient abouti qu'à une correspondance absurde et sans aucun résultat. Il ne pouvait être donné aucune réponse à la folle communication que Théodoros avait envoyée; une dépêche verbale, en tout conforme an premier message du commandant en chef, était tout ce qu'il y avait à faire.
Nous étions toujours au pouvoir de Théodoros; nous n'étions pas encore libres; cependant, bientôt notre sort devait être décidé: nous ne pouvions rien, et nous étions prêts à nous soumettre d'aussi bonne grâce que possible à ce qui pouvait nous arriver d'un instant à l'autre. M. Flad ayant laissé sa femme et ses enfants à Islamgee, il ne pouvait faire autrement que de revenir; mais pour M. Prideaux, le cas était différent: il était revenu, cependant, comme un honnête homme et un compagnon dévoué, prêt à sacrifier sa vie en s'efforçant de nous sauver, et en allant volontairement au-devant d'une mort presque certaine, pour obéir à son devoir. Aucun des braves soldats qui out vaillamment sacrifié leur vie an service de la reine Victoria n'est allé plus noblement au-devant delà mort. Heureusement, comme ils approchaient de Selassié, ils rencontrèrent M. Meyer, ouvrier européen, qui leur apprit l'heureux événement auquel nous devions tous notre liberté et notre départ pour le camp. Ils firent faire volte-face à leurs montures avec beaucoup de joie, et allèrent apporter la bonne nouvelle à nos compatriotes inquiets.
Mais il nous fallait cependant retourner encore à Magdala. Nous demeurâmes tout le jour dans une grande préoccupation, ne sachant, pour le moment, quelle conduite Théodoros adopterait à notre égard. Je soignai plusieurs des blessés, et je vis plusieurs des soldats qui avaient pris part an combat de ce funeste jour. Ils étaient tous abattus et déclaraient qu'ils ne se battraient pas de nouveau: «Quelle est, disaient-ils, la façon de se battre de vos concitoyens? Lorsque nous sommes en guerre avec des gens de nos pays, chacun a son tour; avec vous, c'est toujours votre tour. Aussi ne voyez-vous que morts et blessés parmi nous, tandis que, chez vous, nous ne voyons personne de tué, et puis pas un soldat ne prend jamais la fuite.» Les aboyeurs (canons) les épouvantaient beaucoup, et si la description qu'ils en faisaient était exacte, c'étaient, en vérité, de puissantes armes.
Au bout de peu de temps, Théodoros, ayant reçu une réponse de Sir Robert Napier, et ayant envoyé MM. Flad et Prideaux pour la seconde fois, appela auprès de lui ses principaux officiers et quelques ouvriers européens, et tint une espèce de conseil; mais il s'échauffa tellement et il finit par être si exalté et si fou, qu'à grand'peine put-on l'empêcher de se suicider. Ses officiers le blâmèrent de sa faiblesse et lui proposèrent de nous mettre immédiatement à mort, ou de nous enfermer dans une tente an milieu du camp, et de nous y brûler vivants à l'approche de nos soldats. Sa Majesté ne fit aucune attention à ces conseils; il renvoya ses officiers et commanda à MM. Meyer et Saalmüller, deux ouvriers européens, de se tenir prêts à nous accompagner an camp anglais. En même temps, il envoya deux de ses principaux chefs, Bitwaddad Hassenié et Ras-Bissawur, auprès de nous pour nous dire: «Partez immédiatement pour aller trouver vos concitoyens; vous enverrez prendre vos effets demain.»
Ce message nous inspira beaucoup de crainte. Les deux chefs étaient tristes et abattus, et Samuel était si agité, qu'il ne sut nous donner l'explication de cette subite décision. Nous appelâmes nos serviteurs pour nous faire un petit paquet de quelques-unes de nos hardes, et ils nous souhaitèrent le bonjour avec des larmes dans les yeux. Le moins affecté de nos gardes paraissait encore triste et mélancolique; l'impression générale, tant des officiers que la nôtre, était que nous étions conduits, non au camp britannique, mais à une mort certaine. Il n'eût servi à rien de se lamenter et de se plaindre; aussi nous nous habillâmes, heureux encore de voir finir notre captivité, quelle que dût en être la fin. Nous saluâmes nos serviteurs, et nous partîmes pour l'Amba sous bonne escorte. Pendant que nous nous habillions, Samuel et les chefs eurent un petit entretien où ils décidèrent que, Théodoros étant tout à fait fou de colère, ils ne négligeraient rien pour retarder notre entrevue, afin de donner le temps de se refroidir à cette colère qui l'aveuglait. A cet effet, ils devaient envoyer un soldat en avant-garde et porteur d'un message de notre part, pour demander à Sa Majesté la faveur d'une dernière entrevue, déclarant que nous ne saurions le quitter sans l'avoir saluée auparavant.
Arrivés au pied de l'Amba, nous trouvâmes les mules que l'empereur nous avait envoyées, selon sa coutume, et nous fîmes seller les nôtres par les ouvriers européens. Le lieu paraissait désert, et, jusqu'à la tente impériale, nous ne rencontrâmes que quelques soldats; mais en avançant, nous aperçûmes les hauteurs du Selassié et du Fahla, toutes couvertes des misérables restes de l'armée de Théodoros.
A environ cent mètres de la tente impériale, nous rencontrâmes le soldat envoyé par les officiers et par Samuel, pour demander une dernière entrevue, qui revenait vers nous. Il nous dit que le roi n'était pas dans sa tente, mais entre Fahla et Selassié, et qu'il ne recevrait que son ami bien-aimé, M. Rassam. Des ordres alors furent donnés par les officiers qui nous servaient d'escorte, de conduire M. Rassam par une route, et d'en faire prendre une autre aux autres prisonniers. Nous devions suivre un petit sentier du côté de Selassié, et M. Rassam devait passer par un chemin, à cinquante mètres environ plus loin. Nous avancions ainsi depuis quelques minutes, lorsque nous reçûmes l'ordre de nous arrêter. Les soldats nous apprirent que l'empereur, allant au-devant de M. Rassam, nous devions attendre jusqu'à ce que l'entrevue eût eu lieu.
Au bout de quelques instants, on nous invita à avancer, l'empereur ayant quitté M. Rassam, et ce dernier étant déjà en route.
Je marchais en tête de notre troupe, lorsque je fus tout stupéfait, après avoir fait quelques pas, de me trouver, au détour du chemin, face à face avec Théodoros. Je m'aperçus aussitôt qu'il était fort eu colère. Derrière lui se tenaient une vingtaine d'hommes, tous armés de mousquets. L'endroit où il s'était arrêté formait une petite plate-forme si étroite, que j'aurais pu le toucher en passant. D'un côté de la plate-forme, s'ouvrait un profond abîme, et à l'autre extrémité, le roc s'élevait taillé à pic comme une haute muraille: évidemment, il n'aurait pu choisir un lieu plus propice, s'il eût nourri contre nous de sinistres projets.
Il n'avait pu m'apercevoir le premier, ayant la tête tournée de l'autre côté: il parlait à voix basse au soldat le plus rapproché de lui et étendait la main pour s'emparer de son mousquet. J'étais, en ce moment, prêt à tout, et je ne doutai pas on instant que notre dernière heure ne fût venue.
Théodoros, la main toujours sur son mousquet, se retourna; il m'aperçut aussitôt, me contempla deux on trois minutes, me tendit la main, et, d'une voix basse et triste, me demanda comment je me portais et me souhaita le bonjour.
Le lendemain, le principal officier me dit qu'à l'instant de notre rencontre, Théodoros était indécis s'il nous mettrait à mort. Il avait permis à M. Rassam de partir, à cause de son amitié personnelle pour loi, et quant à nous, nous avions la vie sauve grâce à ce que les yeux de Sa Majesté s'étaient d'abord arrêtés sur moi, duquel il n'avait jamais eu à se plaindre, mais que les choses eussent tourné autrement si sa colère avait été éveillée par la vue de ceux qu'il haïssait.
Quelques minutes plus tard, nous rejoignîmes M. Rassam, et nous marchâmes aussi vite que nous le permit le pas de nos mules. M. Rassam me raconta ce que Théodoros lui avait dit: «Il se fait nuit: vous feriez peut-être mieux d'attendre ici jusqu'à demain.» M. Rassam lui avait répondu: «Comme voudra Votre Majesté.--Ne tergiversez jamais; allez.» L'empereur et M. Rassam se serrèrent tous deux la main, regrettant l'un et l'autre leur séparation, et M. Rassam ayant promis de revenir le lendemain de bonne heure.
Nous avions déjà atteint les postes avancés du camp impérial, lorsque quelques soldats nous crièrent de nous arrêter. Théodoros aurait-il encore changé d'idée? Si près de la liberté, la mort ou la captivité devaient-elles être notre partage? Telles furent les pensées qui assaillirent notre esprit; mais notre doute fut de courte durée, car nous aperçûmes, courant vers nous, l'un des serviteurs de l'empereur portant le sabre de M. Prideaux ainsi que le mien, dont Sa Majesté s'était emparée à Debra-Tabor, il y avait vingt et un mois. Nous les renvoyâmes à l'empereur, en le remerciant, et nous achevâmes notre voyage.
Nous nous doutions fort peu alors combien nous l'avions échappé belle. Il parait qu'après notre départ, Théodoros s'étant assis sur une pierre, la tête entre les mains, s'était mis à pleurer. Ras-Engeddah lui dit alors: «Etes-vous une femme pour pleurer? Rappelez ces hommes blancs, mettez-les tous à mort, et enfuyez-vous ensuite, ou bien combattez et mourez.» Théodoros lui répondit brusquement par ces paroles: «Tous n'êtes qu'un âne! N'en ai-je pas mis assez à mort ces deux derniers jours? Pourquoi voulez-vous que je tue ces hommes blancs, et que je couvre de sang toute l'Abyssinie?»
Bien que très-loin déjà du camp impérial, et en vue presque de nos sentinelles, nous ne pouvions croire que nous ne fussions pas victimes de quelque illusion. Involontairement, nous nous retournions toujours, craignant à chaque instant que Théodoros, regrettant sa clémence, ne nous eût fait suivre pour nous faire arrêter avant que nous eussions atteint le camp anglais. Mais Dieu, qui nous avait déjà délivrés une fois dans ce jour, comme par miracle, nous protégea jusqu'à la fin; nous arrivâmes enfin, et nous pénétrâmes dans les rangs de l'armée britannique, le coeur joyeux et plein de reconnaissance. Nous entendîmes alors le son si doux à nos oreilles des voix anglaises, les témoignages affectueux de nos chers compatriotes, et nous pressâmes les mains de ces chers amis, qui avaient travaillé avec tant de zèle à notre délivrance.
Notes:
[27] Les soldats seuls se tressent les cheveux; les paysans et les prêtres se rasent la tête une fois par mois.
[28] Abiet, maître, seigneur; expression habituelle employée par les mendiants pour demander l'aumône.
[29] Fitaurari, le commandant de l'avant-garde.
CONCLUSION
Dans la matinée du 12, le lendemain de notre délivrance, Théodoros envoya une lettre d'excuse, exprimant ses regrets d'avoir écrit la dépêche impertinente du jour précédent. En même temps il priait le commandant en chef d'accepter un présent de mille vaches. D'après la coutume abyssinienne, c'était une proposition de paix qui, une fois acceptée, anéantissait toute disposition d'hostilité.
Les cinq captifs qui nous avaient rejoints en 1868 (M. Staiger et ses amis), mistress Flad et ses enfants, plusieurs autres Européens avec leurs familles étaient toujours entre les mains de Théodoros. Les Européens qui nous avaient accompagnés la veille et qui avaient passé la nuit an camp, furent renvoyés de bonne heure le lendemain à Théodoros; et Samuel qui en faisait partie, fut chargé de demander la liberté de tous les Européens et de toutes leurs familles. Une _chaise_ et des porteurs furent envoyés en même temps pour mistress Flad dont la santé ne lui permettait pas d'aller à cheval. Avant son départ, Samuel fut instruit par M. Rassam que le commandant en chef avait accepté les vaches; à ce propos il y eut une malencontreuse erreur qui égara et déçut Théodoros, mais qui arriva tellement à propos qu'elle sauva probablement la vie aux Européens encore en son pouvoir.
Lorsque les Européens étaient revenus à Selassié pour y conduire leurs familles, Samuel s'étant avancé vers l'empereur, celui-ci lui fît aussitôt cette question: «Mes vaches sont-elles acceptées?» Samuel, s'inclinant respectueusement lui dit: «Le ras anglais vous fait dire: J'ai accepté votre présent; puisse Dieu vous le rendre!» En entendant cela, Théodoros fit un long soupir comme s'il était délivré d'une grande angoisse, et il dit aux Européens: «Prenez vos familles et partez.» Puis, se tournant vers M. Waldmeier, il lui dit: «Vous aussi, vous pouvez me quitter; allez-vous-en; à présent que j'ai l'amitié de l'Angleterre, si j'ai besoin de dix Waldmeier, je n'ai qu'à les leur demander.» Dans l'après-midi, les ouvriers européens et leurs familles, M. Staiger et sa suite, mistress Flad et ses enfants, Samuel et nos serviteurs, enfin tous les prisonniers firent leur entrée au camp britannique. Il leur avait été permis de prendre tout ce qui leur appartenait et au moment de leur départ, Théodoros était si joyeux qu'il les salua.
Le samedi 11, Sir Robert Napier avait clairement expliqué à Dejatch Alamé quel était le plan qu'il avait adopté; il désirait non-seulement que les captifs fussent renvoyés mais que Théodoros lui-même vint au camp britannique avant vingt-quatre heures, sans quoi les hostilités recommenceraient; mais Dejatch Alamé, connaissant les difficultés qu'il y aurait à faire consentir Théodoros à cette dernière condition, insista tellement auprès de Sir Napier, que celui-ci étendit jusqu'à quarante-huit heures le terme de son ultimatum.
Dans la matinée du 13, l'empereur n'ayant pas encore reparu an camp, il devint urgent de le forcer à le faire, et des mesures étaient prises pour achever le travail si bien commencé, lorsque plusieurs des plus grands officiers de l'armée de Théodoros firent leur apparition, déclarant qu'ils venaient en leur propre nom et en celui des soldats de la garnison, pour déposer les armes et rendre la forteresse; ils ajoutaient que Théodoros, accompagné d'une cinquantaine d'hommes, avait pris la fuite pendant la nuit.
Il paraît que le soir, en apprenant que les vaches n'avaient pas été acceptées, mais se trouvaient au delà des sentinelles anglaises, Théodoros crut qu'il avait été trompé, et que s'il tombait entre les mains des Anglais, il serait enchaîné ou mis à mort. Toute la nuit, il marcha vers Selassié, anxieux et abattu, et de bonne heure, dans la matinée, il ordonna à ses gens de le suivre. Mais au lieu de lui obéir, ceux-ci se retirèrent dans une autre partie de la plaine. Théodoros en arrêta deux des plus rapprochés; mais ce dernier acte n'empêcha pas la défection; seulement ils s'enfuirent plus loin.