Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros
Chapter 26
Nous demeurâmes encore avec l'empereur plusieurs heures à causer tranquillement et amicalement. Comme le soleil devenait de plus en plus chaud, Sa Majesté insista pour que nous nous couvrissions la tête, et au bout de quelques instants M. Bassam ayant demandé la permission d'ouvrir son parasol, non-seulement il l'y autorisa, mais voyant que je n'en avais pas il envoya prendre le sien par l'un de ses serviteurs, l'ouvrit et mêle fit passer. Il nous parla de toutes les difficultés qu'il avait rencontrées et comment les paysans lui refusaient absolument leur concours. Il nous dit: «J'ai été obligé d'ouvrir mes chemins et de traîner mes fourgons pendant le jour, et de ravager le pays pendant la nuit, mes gens n'ayant rien à manger.» Toute la contrée, disait-il, était en rébellion. Lorsqu'on parvenait à s'emparer de quelqu'un de sa suite, immédiatement on le mettait à mort; en retour quand il faisait quelque prisonnier, il les brûlait vivants pour venger les siens. Il nous disait cela le plus tranquillement du monde, comme s'il avait fait la chose la plus juste. Ensuite il nous demanda le nombre de nos troupes, de nos éléphants, de nos fusils, etc., etc. M. Rassam lui dit tout ce que nous savions; que douze mille hommes de troupes avaient débarqué, mais que cinq ou six mille seulement s'avançaient sur Magdala; et il ajouta: «Mais tout se passera pacifiquement.» Théodoros lui dit: «Dieu seul le sait: Il y a quelque temps, lorsque les Français entrèrent dans le pays sous le règne de ce voleur Agau Négoussié, je marchai promptement contre eux, mais ils prirent la fuite. Croyez-vous que je ne fusse pas allé à la rencontre de vos troupes et que je ne leur eusse pas demandé ce qu'ils venaient faire dans mon pays? Mais comment le puis-je? Vous avez va toute mon armée et, nous montrant l'Amba, voilà tout mon empire. Mais je les attendrai ici, et après cela, que la volonté de Dieu soit faite.»
Il nous parla ensuite de la guerre de Crimée, du dernier différend survenu entre la Prusse et l'Autriche, des fusils à aiguille, et nous demanda si les Prussiens avaient fait prisonnier l'empereur d'Autriche, ou s'ils s'étaient emparés de son pays. M. Rassam lui dit que les fusils à aiguille, par la promptitude de leurs coups, avaient décidé la victoire en faveur des Prussiens; que la paix ensuite ayant été conclue, l'empereur d'Autriche avait dû compter une large indemnité, et qu'une partie de son territoire avait été annexée à la Prusse, tandis que ses alliés avaient perdu leurs Etats. Sa Majesté écouta avec beaucoup d'attention; mais quand on lui dit que seulement cinq mille hommes approchaient de Magdala, le pli de fierté de ses lèvres exprima combien il sentait l'humiliation de sa position actuelle, que si peu d'hommes fussent considérés comme suffisants pour le vaincre. Il nous parla ensuite de ses anciens griefs contre MM. Cameron, Stern et Rosenthal. Mais il ajouta: «Vous ne m'avez fait jamais aucun tort. Je sais que vous êtes de grands hommes dans votre patrie, et je suis très-fâché de vous avoir maltraités sans cause.»
Lorsque le dernier fourgon eut été mis en place, Théodoros se leva et nous invita à le suivre; nous marchâmes à quelques mètres derrière lui, et lorsque Samuel, qui était allé donner des ordres à l'effet de nous dresser une tente, fut de retour, l'empereur nous fit, par son intermédiaire, plusieurs questions touchant l'épaisseur de son gros mortier, la charge qu'il fallait, etc. A toutes ces questions, M. Rassam répondit qu'il n'était qu'un employé civil, et qu'il ne savait rien de ces choses. Alors il s'adressa à moi, mais M. Rassam lui ayant dit encore que je n'avais étudié que la médecine, dès lors il cessa ses questions, nous conduisit à la tente préparée pour nous, et nous ayant souhaité une bonne après-midi, il se retira. Un déjeuner abyssinien nous fut servi; du tef et quelques plats et des gâteaux européens, que Madame Waldmeier avait préparés d'après les ordres de l'empereur, nous furent envoyés pour être distribués entre nous. Peu d'instants plus tard, M. Waldmeier et Samuel furent appelés.
On aurait dit que déjà Théodoros avait trop bu, tant il parlait avec volubilité, s'informant pourquoi il n'avait reçu aucun avertissement du débarquement de nos troupes, et si ce n'était pas l'usage qu'un roi avertît un autre roi lorsqu'il envahissait son pays, etc. Lorsque M. Waldmeier et Samuel revinrent, ils avaient l'air très-alarmés, comme s'il était rare de voir Théodoros plein d'affabilité le matin, et puis le soir, lorsqu'il avait bu, maltraitant ceux qu'il avait caressés quelques instants auparavant! Samuel et M. Waldmaier furent de nouveau appelés. Théodoros alors accusa beaucoup Samuel, lui disant qu'il avait plusieurs griefs contre lui, mais qu'il laissait ce compte à régler pour un autre jour; puis il lui ordonna de nous ramener dans le fort, donna ses ordres pour que nous eussions trois mules, et ajouta que le nouveau commandant de l'Amba, ainsi que l'ancien, devaient nous escorter. Il dit à M. Waldmeier: «Dites à M. Rassam qu'un petit feu de la grosseur d'un pois, s'il n'est pris à temps, peut causer une grande catastrophe. C'est à M. Rassam à l'éteindre avant qu'il ne prenne de l'extension.» Nous fûmes bien aise de retourner sains et saufs dans notre ancienne prison, et heureux de voir nos compagnons libres de leurs fers, l'air content et pleins d'espérance.
Le lendemain matin, M. Rassam fit demander à l'empereur qu'il voulût bien lui accorder la permission d'informer le commandant en chef de l'armée britannique, des bonnes dispositions de Sa Majesté vis-à-vis des Européens en son pouvoir; mais Théodoros répondit qu'il ne désirait pas qu'on lui écrivît, attendu qu'il n'avait pas délivré les captifs de leurs fers par un sentiment de crainte, mais simplement par pure amitié pour M. Rassam.
Comme Théodoros, en maintes circonstances, avait exprimé son étonnement de n'avoir reçu aucune communication du commandant en chef, nous pensâmes qu'il serait bon de prier Sir Robert Napier, par l'intermédiaire de nos amis, d'envoyer one lettre polie à l'empereur, pour l'informer du motif de l'expédition. Nous fîmes savoir à Sir Napier que la lettre qu'il avait adressée à Théodoros avant le débarquement avait été gardée par M. Rassam; et que, plus tard, l'_ultimatum_ envoyé par lord Stanley, dénonçant notre intervention armée, était tombé encore entre les mains de M. Rassam, et qu'an lieu de remettre cette pièce à l'empereur, notre ami l'avait anéantie.
Les cinq Européens, savoir: M. Staiger et ses amis, furent chargés de faire des boulets pour les canons de Sa Majesté; mais comme aucun des Européens ne voulut répondre d'eux, tous les soirs, ils avaient les mains enchaînées, et, le jour suivant, on enlevait leurs fers pour le travail. Dans la soirée du 16, Théodoros envoya demander à M. Rassam s'il voulait répondre d'eux. Ce dernier refusa, disant qu'il ne pouvait en répondre tant qu'ils travailleraient pour Sa Majesté, et qu'ils résideraient ainsi loin de lui. Cependant, M. Flad et un autre Européen ayant consenti à répondre d'eux, leurs mains ne firent plus enchaînées, et les captifs furent simplement gardés la nuit dans leurs tentes.
Les approvisionnements commençant à diminuer, pendant quelques jours il fut question d'une expédition dans le voisinage. Le Dahonte fut considéré comme le lien le plus propice. Toutefois, Théodoros ne voulant pas exposer sa petite armée à une défaite, ne s'aventura pas si loin; mais un matin, le 4 avril, il vola ses propres gens, c'est-à-dire qu'il ravagea les quelques villages situés au pied de l'Amba, et tenta inutilement de saccager le village de Watat, où étaient gardés ses bestiaux. Théodoros rencontra plus de résistance qu'il ne s'y serait attendu de la part des paysans gallas; il eut plusieurs soldats tués, et le butin qu'il remporta fut insignifiant.
Les soldats qui gardaient la montagne étaient plus découragés que jamais; ayant peu l'idée des grands événements qui se préparaient, ils voyaient venir avec consternation la perspective de mourir de faim sur leur rocher si l'empereur s'éloignait. De temps en temps, nous recevions de petits billets de M. Munzinger, qui nous arrivaient cousus dans les pantalons usés de quelque paysan; ainsi, nous savions que nos libérateurs approchaient, et nous attendions le jour peu éloigné où notre sort se déciderait. Nous souffrions beaucoup plus de cette incertitude constante sur ce qui pouvait nous arriver à chaque instant, que nous n'eussions souffert de la certitude de mourir.
XX
Tous les prisonniers quittent l'Amba pour Islamgee.--Notre réception par Théodoros.--Il harangue ses troupes et relâche quelques-uns des prisonniers.--Il nous informe de la marche des Anglais.--Le massacre.--Nous sommes renvoyés à Magdala.--Effets de la bataille de Fahla.--MM. Prideaux et Flad sont envoyés pour négocier.--Les captifs relâchés.--Ils l'échappent belle.--Leur arrivée an camp britannique.
Dans la soirée du 7 avril, nous apprîmes indirectement que, dans la matinée du lendemain, tous les prisonniers devaient être appelés devant Sa Majesté, qui, en ce moment, campait an pied de Selassié, et qui, selon toute probabilité, ne retournerait pas à l'Amba. A la chute du jour, un envoyé arriva de la part de Théodoros, nous ordonnant de descendre et de prendre avec nous nos tentes, et tout ce dont nous pourrions avoir besoin. Selon l'usage, dans de semblables circonstances, nous revêtîmes nos uniformes, et nous partîmes pour le camp de l'empereur, accompagnés des premiers prisonniers. En approchant de Selassié, nous aperçûmes Théodoros entouré de plusieurs officiers et de soldats se tenant près de leurs fusils, et causant avec quelques-uns des ouvriers européens. Il nous salua poliment et nous pria de nous avancer et de nous tenir près de lui. M. Cameron était très-incommodé par le soleil; il pouvait à peine se tenir debout, et nous craignions à chaque instant qu'il ne se laissât tomber. En le voyant si fatigué, Théodoros nous demanda ce qu'il avait. Nous lui répondîmes qu'il se trouvait mal, et qu'il voulût bien l'autoriser à s'asseoir, ce qu'il accorda immédiatement. Théodoros salua ensuite les autres prisonniers et leur demanda comment ils se trouvaient; puis, apercevant le révérend M. Stern, il lui dit en souriant: «Okokab (étoile), pourquoi vous êtes-vous tressé les cheveux?»[27] Avant qu'il pût répondre, Samuel dit à l'empereur: «Majesté, ils ne sont pas tressés, ils tombent naturellement sur ses épaules.»
L'empereur ensuite se retira un peu en arrière de la foule, et nous dit à nous trois et à M. Cameron de le suivre. Il s'assit sur une grande pierre et nous invita aussi à nous asseoir, puis il nous dit: «Je vous ai envoyé prendre, parce que je désirais m'occuper de votre sûreté. Lorsque vos concitoyens seront là et qu'ils feront feu, je vous mettrai en lieu sûr; et si vous veniez à être aussi en danger, je vous ferais changer de nouveau.» Il nous demanda si nos tentes étaient arrivées, et sur notre réponse négative, il ordonna aussitôt que l'on dressât l'une des siennes en flanelle rouge. Il demeura avec nous environ une demi-heure, causant sur divers sujets; il nous raconta l'anecdote de Damoclès, nous questionna sur nos lois, cita les Ecritures, en un mot, sauta d'un sujet à un autre, parlant de toute espèce de choses parfaitement étrangères à ce qui, an fond, l'inquiétait le plus. Il faisait tous ses efforts pour paraître calme et aimable, mais nous découvrîmes bientôt qu'il était travaillé par de grandes préoccupations. En janvier 1866, lorsqu'il nous avait reçus à Zagé, nous avions été frappés de la simplicité de sa mise, qui ressemblait, sous bien des rapports, à celle de ses soldats ordinaires; depuis quelque temps, il avait cependant adopté des vêtements plus fastueux, mais rien ne peut être comparé à l'habit d'arlequin qu'il portait ce jour-là.
Après nous avoir renvoyés, il remonta la colline sur laquelle étaient établies nos tentes, et pendant deux heures, à environ cinquante mètres plus loin, entouré de son armée, il bavarda à coeur joie. Il discourut d'abord sur ses premiers exploits, sur ce qu'il comptait faire lorsqu'il rencontrerait les hommes blancs, employant constamment des termes de dédain vis-à-vis de ses ennemis qui s'avançaient. S'adressant aux soldats qu'il envoyait dans un poste avancé à Arogié, il leur dit: qu'à l'approche des hommes blancs, ils devaient attendre jusqu'à ce que ceux-ci eussent tiré, et, avant que l'ennemi eût eu le temps de recharger, ils devaient leur tomber dessus avec leurs épées; puis, leur montrant les vêtements somptueux qu'il avait mis dans cette occasion, il ajouta: «Votre valeur aura sa récompense; vous vous enrichirez de dépouilles, dont les riches vêtements que je porte ne peuvent vous donner qu'une faible idée.» Lorsqu'il eut fini sa harangue, il renvoya ses troupes et fit appeler M. Rassam. Il lui dit de ne pas faire attention à tout ce qu'il avait pu dire; que cela ne signifiait rien; mais qu'il était obligé de parler ainsi publiquement afin d'encourager ses soldats. Il monta ensuite sur sa mule et grimpa au sommet du Selassié, pour examiner la route du Dalanta au Bechelo et s'assurer des mouvements de l'armée anglaise.
Le lendemain 8, nous vîmes Sa Majesté, mais seulement à distance, assise sur une pierre au-devant de sa tente, et causant tranquillement avec ceux qui l'entouraient. Dans l'après-midi, l'empereur monta encore au sommet du Selassié et nous fit dire qu'il n'avait rien aperçu; mais que nos compatriotes ne pouvaient être loin, car une femme était venue l'informer, le soir précédent, qu'on avait aperçu des mules et des chevaux qu'on abreuvait au bord du Bechelo.
La veille, en quittant l'Amba, nous avions rencontré sur la route tous les prisonniers descendant en foule, plusieurs d'entre eux avant les mains et les pieds enchaînés et étant obligés, dans ces conditions, de parcourir cette descente rapide et irrégulière. Leur aspect eût inspiré de la pitié aux coeurs les plus durs; plusieurs d'entre eux n'avaient pour tout vêtement qu'une loque autour des reins, et ressemblaient à de vrais squelettes vivants et recouverts d'une peau rendue dégoûtante par la maladie. Chefs, soldats ou mendiants, tous avaient une expression d'angoisse; ils n'avaient, hélas! que trop raison de craindre que ce ne fût pas pour un bon motif qu'on les eût arrachés de leur prison, où ils avaient passé des années de misère; cependant ce même jour Théodoros donna l'ordre qu'on en relâchât environ soixante-quinze, tous anciens serviteurs ou officiers qui avaient été emprisonnés sans cause, pendant une des crises d'emportement de ce tyran, si communes dans ces derniers temps.
Bientôt après son retour de Selassié, sa clémence étant épuisée, Théodoros ordonna l'exécution de sept prisonniers, parmi lesquels se trouvaient la femme et l'enfant de Comfou (le gardien des greniers qui avait fui en septembre); pauvres êtres innocents sur lesquels le despote se vengeait de la désertion de leur père et de leur mari! Ils furent lancés par les _braves Amharas_ et leurs corps roulèrent au fond du précipice le plus voisin. Théodoros ensuite m'envoya dire d'aller visiter M.Bardel, dangereusement malade dans une tente voisine. L'ayant vu et lui ayant laissé mes prescriptions, je visitai ensuite quelques-uns des Européens et leurs familles; je les trouvai tous extrêmement inquiets, car nul ne pouvait dire quel serait le parti qu'adopterait Théodoros.
Dans la matinée du 9, de bonne heure, quelques-uns des ouvriers européens nous avertirent que Théodoros faisait faire une route pour transporter une partie de son artillerie à Fahla, sur la pointe qui commandait le Bechelo; ils ajoutèrent qu'avant de partir, il avait donné l'ordre de relâcher environ cent prisonniers, surtout des femmes ou de pauvres gens. Environ vers deux heures de l'après-midi, l'empereur étant revenu, nous envoya dire par Samuel qu'il avait vu une quantité de bagages descendant du Dalanta vers le Bechelo, et quatre éléphants, mais très peu d'hommes. Il avait aussi remarqué, disait-il, quelques petits animaux blancs, à tête noire, mais il n'avait pu savoir ce que c'était. Nous ne le savions pas, cependant nous le conjecturâmes aussitôt et nous répondîmes que probablement c'étaient des moutons de Barbarie. De nouveau il nous envoya dire: «Je suis fatigué de regarder si longtemps. Je ne vais plus regarder pendant quelque temps. Pourquoi êtes-vous des gens si lents?»
Une tempête terrible éclata; elle avait déjà considérablement diminué lorsque nous vîmes des soldats se dirigeant de tous les côtés vers le précipice, situé à deux cents mètres à peine de notre tente. Nous apprîmes bientôt que Sa Majesté, dans un moment de forte colère, avait quitté sa tente et s'était rendue à la maison des serviteurs de M. Rassam où l'on avait enfermé les prisonniers de Magdala depuis qu'ils avaient été amenés à Islamgee.
Ainsi que je l'ai déjà raconté, le même jour Théodoros avait fait mettre en liberté un grand nombre de prisonniers. Ceux qui restaient, croyant pouvoir compter sur les bonnes dispositions de l'empereur, se mirent à demander à grand cris le pain et l'eau, dont ils avaient été privés depuis deux jours, les gens qui les servaient étant partis et ne s'étant plus montrés depuis leur départ de Magdala. Aux cris de: «Abiet, Abiet,»[28] Théodoros, qui se reposait en se permettant d'abondantes libations, ayant demandé à ceux qui l'entouraient ce que c'était, on lui répondit que les prisonniers demandaient du pain et de l'eau. Théodoros alors saisissant son sabre, et ordonnant à ses hommes de le suivre s'écria: «Je leur apprendrai à demander de la nourriture, lorsque mes fidèles soldats meurent de faim!» Arrivé au lieu où étaient enfermés les prisonniers, ivre et aveuglé de colère, il ordonna aux gardes de les lui amener. Il coupa en morceaux les deux premiers avec son sabre; le troisième était un jeune enfant: sa main s'arrêta un instant, mais cela ne sauva pas la vie de la pauvre créature, il fut jeté vivant au fond du précipice par les ordres de Théodoros. Il parut en quelque sorte un peu calmé après les deux premières exécutions, et il y eut un certain ordre dans celles qui suivirent. A chaque prisonnier qui lui était amené il s'enquérait de son nom, de son pays et de _son crime_. Le plus grand nombre furent jugés coupables et précipités dans l'abîme; là se tenaient des mousquetaires qui avaient été envoyés tout exprès pour achever ceux qui donnaient encore quelques signes de vie, car il y en avait toujours quelques-uns qui échappaient à la mort malgré leur terrible chute; environ trois cent sept victimes furent mises à mort, et quatre-vingt-onze réservées pour une autre fois! Ces derniers, chose étrange, étaient tous des officiers importants, dont la plupart s'étaient battus contre l'empereur, et qui, tous, Sa Majesté le savait bien, étaient ses ennemis mortels.
La crainte qui nous avait saisis est facile à comprendre; nous pouvions voir la ligne épaisse de soldats qui se tenait derrière l'empereur, et dont les décharges d'armes à feu se comptaient au nombre de deux cents, et nous nous demandions avec angoisse combien grand était le nombre des victimes! Un chef s'approcha avec intérêt de nous et nous supplia de rester bien tranquilles dans nos tentes, car c'eût été peut-être dangereux pour eux, que Théodoros se fût souvenu des Européens dans de telles dispositions. Vers le soir, l'empereur s'en retourna, suivi par une grande foule. Toutefois, il ne parla point de nous; aussi, an bout d'un certain temps, n'entendant aucun bruit, une douce confiance sur notre sort commença à renaître, à la pensée que nous étions sauvés encore pour cette fois.
Nous n'avons jamais douté que, lorsque Théodoros nous fit venir avec tous les autres prisonniers, son intention ne fût de nous mettre tous à mort. Sa clémence apparente n'était qu'un voile pour masquer ses intentions, et faire naître des espérances de liberté dans les coeurs mêmes de ceux dont il avait résolu le supplice.
Le 10, de bonne heure, Sa Majesté nous fît ordonner de nous tenir prêts pour retourner à Magdala. Peu d'instants après, un autre message nous fut envoyé pour nous dire: «Quelle est cette femme qui envoie ses soldats pour combattre contre un roi? N'envoyez plus de dépêches à vos concitoyens, car si l'un de vos serviteurs est surpris en mission, l'alliance d'amitié entre vous et moi sera rompue.» Nous avions dépêché, quelques jours auparavant, an général Merewether, un jeune garçon, pour le prier d'envoyer une lettre à Théodoros, qui, dans plusieurs circonstances, avait témoigné son étonnement de ne recevoir aucune communication de l'armée. À peine avions-nous reçu le premier message, que ce jeune homme arriva porteur d'une lettre du général en chef pour l'empereur. Cette lettre était parfaite, telle que nous l'avions désirée; ferme et polie, elle ne contenait ni menaces ni promesses, si ce n'est que Théodoros serait traité honorablement s'il remettait les prisonniers sains et saufs entre ses mains. Aussitôt, nous envoyâmes Samuel pour avertir l'empereur qu'une lettre de M. R. Napier était arrivée, qui lui était destinée: «Ce n'est pas l'usage, dit-il; je sais ce que j'ai à faire.» Toutefois, an bout de quelques instants, il fit venir secrètement Samuel et lui en demanda le contenu; et comme celui-ci l'avait traduite, il lui en indiqua les principaux points. Sa Majesté écouta attentivement, mais ne fit aucune remarque. Une mule des écuries impériales fut envoyée à M. Rassam, et l'on fit dire au lieutenant Prideaux, au capitaine Cameron et à moi de nous servir de nos propres mules, tandis que cette faveur était refusée aux autres prisonniers. A notre retour à Magdala, nous fûmes salués par nos serviteurs et les quelques amis que nous avions sur la montagne, comme des gens qui sortent de leurs tombes. Nous fîmes apporter nos tentes, nos lits, etc., et nous attendîmes avec crainte les nouveaux caprices de ce despote inconstant.
Vers midi, la garnison entière de l'Amba reçut l'ordre de prendre les armes et de partir pour le camp de l'empereur. Quelques hommes âgés et les gardiens ordinaires des prisonniers seulement, demeurèrent sur la montagne. Entre trois et quatre heures de l'après-midi, un terrible ouragan se déchaîna sur l'Amba. Il nous semblait de temps en temps que nous distinguions, an milieu des roulements du tonnerre, des coups de fusil éloignés et quelques autres plus sourds, mais plus rapprochés. Parfois, nous nous croyions bien sûrs d'avoir entendu le bruit de quelque décharge, mais nous riions de cette pensée, et nous nous moquions de ce que les roulements prolongés du tonnerre pussent agir de telle sorte sur notre imagination surexcitée, an point de nous faire prendre le bruit de l'orage pour la musique tant désirée d'une attaque de notre armée. Un peu après quatre heures, l'orage diminua, et alors la méprise ne fut plus possible; le son dur et prolongé des fusils, et le bruit aigu de petites armes, nous arrivaient pleinement et distinctement. Mais qu'est-ce que c'était? Nul d'entre nous ne le savait. Deux fois, pendant l'heure qui suivit, le joyeux _elelta_ retentit d'Islamgee à l'Amba, où il fut répété par les familles des soldats. les doutes alors s'évanouirent; évidemment, le roi s'amusait seulement à _parader_: aucun combat ne pouvait avoir eu lieu, et l'_elelta_ n'eût point retenti si Théodoros s'était aventuré à la rencontre des troupes britanniques.