Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros
Chapter 22
A Kourata il ne trouva personne que quelques maraudeurs; les riches négociants, les prêtres, tout le monde s'était embarqué emportant son avoir dans de petits bateaux indigènes, hors de portée des fusils de Théodoros, attendant tranquillement son départ pour retourner dans leur _home_. Théodoros eut un grand désappointement; il s'attendait à rapporter une riche moisson, et il ne trouva rien. Il voulut se venger, mais il fut encore déçu. Ses soldats désertaient en masse; bien peu lui restaient encore, il commanda de détruire Kourata. La ville sacrée, ses maisons, ses rues, ses arbres même avaient été consacrés au service de Dieu; un tel sacrilège était au-dessus même de la scélératesse des soldats abyssiniens. Théodoros dut s'en retourner à Debra-Tabor. Pendant une semaine ou deux il continua à ravager les campagnes, mais avec bien peu de succès; chaque fois les difficultés étaient plus grandes; les paysans avaient perdu leur première frayeur; ils se défendaient chez eux et défiaient même les chefs élégamment équipés; quelques partisans encore restaient fidèles à leur souverain; mais le jour n'était pas éloigné où tout prestige étant tombé il se trouverait un homme qui braverait son roi, bien que sacré.
La position des Européens était vraiment pénible. Rien n'est à comparer à tout ce qu'ils ont eu à souffrir pendant la dernière année de leur séjour, pour plaire à ce tigre féroce, enragé et furibond. Théodoros était complètement changé; quiconque l'eût connu dans les premiers jours de sa puissance n'eût plus reconnu le jeune prince élégant et chevaleresque, ou le fier et juste empereur, dans l'homicide monomane de Debra-Tabor.
Peu de jours avant notre départ pour Magdala (après l'assemblée politique), MM. Staiger, Brandeis et les deux chasseurs primitivement arrêtés, prévoyant que nous serions bientôt jetés en prison et probablement enchaînés, profitèrent d'une permission antérieure qui les autorisait à rester auprès de Madame Flad pendant l'absence de son mari, afin de se tenir loin de l'orage qui les menaçait. Mackelvie, l'un des premiers captifs et serviteur du capitaine Cameron, se prétendant malade, demeura aussi en arrière, et bientôt après prit du service auprès de Sa Majesté. Mackerer, autre prisonnier, serviteur aussi du capitaine Cameron, était déjà au service de l'empereur, préférant cette position à une seconde captivité à Magdala. Ils s'inquiétaient fort peu alors du temps qu'ils avaient à passer à ce service.
Madame Rosenthal, à cause de sa santé, ne put alors nous accompagner. Plus tard elle demanda plusieurs fois l'autorisation d'aller rejoindre son mari, mais toujours sous quelque prétexte spécieux cette autorisation lui fut refusée jusqu'à deux mois avant notre élargissement. Madame Flad et ses enfants eurent le même sort, ayant été confiés aux _gens de Gaffat_ par son mari au moment de son départ.
Le nombre des Européens retenus par Théodoros pendant notre captivité à Magdala, y compris M. Bardel, était de quinze, sans compter deux dames et plusieurs personnes d'une classe inférieure.
Théodoros ne fut pas plutôt retourné à Debra-Tabor, après nous avoir envoyés à Magdala, qu'il créa, avec l'aide des Européens, une fonderie de canons, de grosseurs et de poids différents, ainsi que des mortiers de fort calibre. Gaffat, où la fonderie avait été établie, était située à quelques milles de Debra-Tabor, et chaque jour Théodoros avait l'habitude d'y venir avec une petite escorte et accompagné du surintendant des travaux. Ces jours-là les quatre Européens qui n'avaient pas été conduits à Magdala (M. Staiger et ses amis) habituellement venaient présenter leurs hommages à l'empereur; mais ne travaillaient pas. Mackerer et Mackelvie avaient été mis en apprentissage chez les _gens de Gaffat_ et s'efforçaient de plaire à l'empereur qui, pour les encourager, leur fit présent d'une chemise de soie et de 100 dollars à chacun.
Un matin que, selon leur usage, ils étaient venus, Théodoros d'une voix pleine de colère leur demanda pourquoi ils ne travaillaient pas comme les autres. Ils s'aperçurent aussitôt à son ton, à ses manières, qu'il serait imprudent de refuser sa demande, et s'inclinant sous cet ordre ils se mirent à l'ouvrage. Théodoros, pour témoigner sa satisfaction, ordonna qu'ils fussent revêtus de robes d'honneur et leur envoya 100 dollars. Pendant quelque temps ils travaillèrent à la fonderie, mais plus tard ils furent envoyés avec M. Bardel pour faire des routes pour l'artillerie; Théodoros, selon sa précaution ordinaire, en faisait faire deux à la fois, une dans la direction de Magdala, l'autre conduisant à Godjam; c'était afin que tout son peuple aussi bien que les rebelles ignorassent ses mouvements.
A cette même époque M. Brandeis et M. Bardel se rencontrèrent à des sources thermales, situées non loin de Debra-Tabor, où ils s'étaient rendus avec l'autorisation de Sa Majesté, pour le rétablissement de leur santé. Bien que M. Bardel ne fût pas le bienvenu, étant justement détesté de tout le monde, cependant une douce intimité s'établit entre ces messieurs, et dans une heure d'épanchement M. Brandeis révéla à M. Bardel un complot d'évasion projeté avec ces messieurs, lui offrant en même temps d'en faire partie. Au bout de quelques jours ils retournèrent à Debra-Tabor ou du moins à quelque distance de cette ville où était leur chantier de travail.
Ils se mirent alors à l'oeuvre pour compléter les divers arrangements à prendre, et enfin tout étant prêt, ils choisirent la nuit du 25 février pour leur évasion. Vers les dix heures du soir M. Bardel ayant jeté un coup d'oeil dans la tente où tous se trouvaient assemblés, et voyant que tout était prêt, prétendit avoir oublié quelque chose chez lui, et pria ces messieurs de l'attendre quelques minutes. Ils y consentirent; mais M. Bardel étant monté à cheval, partit au galop pour aller trouver Théodoros. Cet homme sans principes, que les Abyssiniens eux-mêmes regardaient avec défiance, avait bassement trahi, sans pitié pour leur malheur, ces pauvres gens qui s'étaient fiés à lui. Théodoros fut tout surpris lorsque M. Bardel lui dit que les quatre Européens qu'il avait pris à son service, ainsi que M. Mackerer, étaient sur le point de déserter: «Mais n'êtes-vous pas aussi un des leurs?» lui demanda Théodoros. M. Bardel avoua qu'en effet il faisait partie du complot; mais que c'était afin de prouver son attachement à son maître en le lui révélant; que d'ailleurs il pouvait s'en assurer de ses propres yeux. Théodoros aussitôt l'accompagna à la tente où les autres attendaient avec anxiété le retour de leur compagnon. Quel ne fut pas leur étonnement et leur effroi lorsqu'ils virent arriver l'empereur en compagnie du traître!
Théodoros avec calme leur demanda pourquoi ils se montraient si ingrats et pourquoi ils voulaient s'enfuir. Ils répondirent qu'il leur tardait de revoir leur patrie. Ils furent alors livrés aux soldats qui accompagnaient sa Majesté, et chacun d'eux lié à l'un de ses serviteurs, se vit mettre les chaînes aux pieds et aux mains. Tous leurs compagnons furent dépouillés de leurs vêtements, frappés de verges, et plusieurs même en moururent. Leur position dès ce jour-là fut des plus terribles, ils furent enfermés d'abord avec une centaine d'Abyssiniens tout nus et mourants de faim, et furent témoins de l'exécution d'un millier d'entre eux. Plusieurs avaient été leurs camarades de lit, aussi s'attendaient-ils à chaque instant à payer de leur vie la faute de leur folle entreprise. Cependant au bout d'un certain temps Théodoros les traita un peu mieux que les autres prisonniers: il leur donna une petite tente pour eux seuls, leur permit de mettre leurs vêtements et les autorisa à avoir des serviteurs pour leur préparer leur nourriture.
En avril 1867 la rébellion avait pris une telle extension, que, à part quelques provinces voisines de Magdala, cette forteresse et une autre, _le Zer Amba_, près de Tschelga, Théodoros ne pouvait pas même dire sienne la portion de terrain sur laquelle sa tente était plantée. Les ouvriers européens avaient fabriqué quelques fusils pour lui; mais craignant qu'à Gaffat ils ne fussent enlevés par des rebelles, Théodoros se décida à les faire transporter à son camp. Il prit pour prétexte la réception d'une lettre de M. Flad, parut fâché des nouvelles qu'il avait reçues, et couvrit ainsi son ingratitude envers ses fidèles serviteurs d'une excuse spécieuse.
Le 14 avril, Théodoros alla à Gaffat, s'arrêta au pied de la colline sur laquelle cette ville est bâtie, fit appeler les Européens et leur dit qu'il avait reçu une lettre de M. Flad, traitant des questions sérieuses, et que, ne pouvant se fier à eux, comme ils étaient si éloignés de lui, ils iraient à Debra-Tabor jusqu'au retour de M. Flad, qu'alors tout s'expliquerait; il ajouta qu'il avait appris que des préparatifs étaient faits pour la réception des troupes anglaises à Kedaref, mais que s'il était tué ils mourraient les premiers. L'un des Européens, M. Moritz Hall, se plaignit des traitements injurieux auxquels ils étaient soumis après de longs et fidèles services: «Tuez-nous tout à fait, s'écria-t-il, mais ne nous déshonorez pas de cette manière; si dans la lettre que vous avez reçue il y a quelque chose qui nous accuse, pourquoi ne la faites-vous pas lire devant votre peuple? La mort est préférable à d'injustes soupçons.» Théodoros, en colère, lui ordonna de se taire, et les envoya tous, sous escorte, à Debra-Tabor; leurs femmes et leurs familles les suivirent; toutes leurs propriétés furent confisquées, mais plus tard elles furent rendues en partie, et leurs outils et leurs instruments de travail leur ayant été renvoyés, l'ordre leur fut donné de se remettre à l'ouvrage. Une fois les Européens et les fusils en sûreté dans son camp, Théodoros quitta Debra-Tabor pour une expédition de maraudage; mais à Begemder il rencontra une résistance si opiniâtre de la part des paysans, que ses soldats finirent par murmurer.
Afin de les calmer, il les conduisit vers Foggara, plaine fertile située an nord-ouest de Begemder; mais il n'y trouva absolument rien. Tout le grain avait été enfoui, et le bétail transporté dans une autre partie éloignée de la contrée. L'un de nos délégués, que M. Rassam lui avait envoyé, le trouva dans cette plaine et à son retour il nous donna les plus tristes détails sur la conduite de l'empereur: les flagellations, la bastonnade, les exécutions étaient journellement employées, et il était devenu si avide d'argent, qu'il avait emprisonné plusieurs de ses propres serviteurs, fixant la rançon de chacun d'eux à 100 dollars. Pendant son absence les _gens de Gaffat_ se consultèrent pour savoir quel serait le meilleur moyen de regagner les faveurs de l'empereur, et ils décidèrent de lui fabriquer un immense mortier. Théodoros en fut tout réjoui. Une fonderie fut établie et le _Grand Sébastopol_ qui était destiné à l'écraser et à être notre moyen de salut, fut commencé.
XVII
Arrivée de M. Flad de l'Angleterre.--Il remet une lettre et un message de la reine d'Angleterre.--L'épisode du télescope.--On prend soin de nos intérêts.--Théodoros ne cédera qu'à la force.--Il recrute son armée.--Ras-Adilou et Zallallou désertent.--L'empereur est repoussé à Belessa par Lij-Abitou et les paysans.--Expédition contre Metraha.--Ses cruautés dans cette localité.--Le _Grand Sébastopol_ est fabriqué.--La famine et la peste obligent l'empereur à lever son camp.--Difficultés de sa marche vers Magdala.--Son arrivée dans le Dalanta.
Peu de temps après que les _gens de Gaffat_, eurent été dirigés sur Debra-Tabor, M. Flad arriva d'Angleterre et alla trouver Théodoros à Dembea, le 26 avril. Leur première rencontre ne fut pas très-aimable. M. Flad remit à Sa Majesté la lettre de la reine d'Angleterre ainsi que celles du général Merewether, du docteur Beke et des parents des premiers prisonniers. En présentant la lettre du général Merewether à Théodoros, M. Flad lui dit qu'il lui apportait un présent de ce Monsieur, un excellent télescope. Théodoros lui demanda de le voir. Le télescope fut difficile à mettre à la portée de la vue de Théodoros, et comme cela prenait du temps M. Flad ne put achever de le mettre en place à cause de l'impatience de Sa Majesté qui lui dit: «Emportez-le dans votre tente, nous l'examinerons demain; mais je vois bien que ce n'est pas un bon télescope: je sais qu'il m'a été envoyé parce qu'il n'était pas bon.»
Théodoros ensuite ordonna à chacun de se retirer et ayant invité M. Flad à s'asseoir, il lui demanda: «Avez-vous vu la reine?» M. Flad lui répondit affirmativement, ajoutant qu'il avait été gracieusement reçu et qu'il avait à communiquer à Sa Majesté un message verbal de la part de la reine. «Qu'est-ce que c'est?» demanda aussitôt Théodoros. M. Flad répondit: «La reine d'Angleterre m'a chargé de vous informer, que si vous ne renvoyez pas au plus tôt dans leur pays ceux que vous retenez captifs depuis si longtemps, vous ne devez vous attendre à aucun témoignage d'amitié de sa part.» Théodoros écouta fort attentivement et même se fit répéter le message plusieurs fois. Après un certain silence, il dit à M. Flad: «Je leur ai demandé un témoignage d'amitié, et ils me l'ont refusé. S'ils veulent venir et se battre, qu'ils viennent, et qu'on m'appelle _femme_ si je ne les bats pas.»
Le lendemain, M. Flad lui offrit plusieurs présents de la part du gouvernement anglais, du docteur Beke, et de quelques autres personnes; il avait mis à part les provisions qu'il avait apportées pour nous, mais tout fut envoyé dans la tente royale, ainsi que 1,000 dollars qui nous étaient destinés. Théodoros s'empara de tout sous prétexte que les routes étaient dangereuses, et qu'il enverrait un mot à M. Rassam à Magdala à ce sujet. Le 29, Théodoros fit prendre de nouveau le télescope: l'un de ses officiers l'ayant examiné le trouva excellent, mais Théodoros prétendit qu'il ne pouvait rien apercevoir au travers: «Il m'a été envoyé parce qu'il n'était pas bon,» répétait-il, «c'est la même histoire qu'il y a quelques années lorsque Basha Falaka (le capitaine Speedy) m'envoya un tapis par M. Kerans; mais par la puissance de Dieu j'enchaînai le porteur du tapis. L'individu qui m'envoie le télescope a voulu se moquer de moi, c'est comme s'il me disait: Parce que tu es roi je t'envoie un excellent télescope avec lequel tu ne verras rien.» M. Flad fit tout ce qu'il put pour désabuser Sa Majesté et la convaincre que le télescope lui avait été envoyé comme témoignage d'amitié; mais Théodoros devenant de plus en plus colère, M. Flad pensa qu'il valait mieux se taire.
Le mardi 30, Théodoros fit encore appeler M. Flad et lui annonça qu'il allait l'envoyer rejoindre sa famille à Debra-Tabor. M. Flad saisit cette occasion pour lui faire le récit complet des rapports que les rebelles avaient avec la France, et leur désir de se mettre en relation avec nous; il assura à Théodoros que s'il ne se conformait pas à la demande de la reine, il attirerait sur lui une guerre désastreuse. Théodoros écouta avec beaucoup de froideur et d'indifférence et lorsque M. Flad eut fini de parler, il lui répondit tranquillement: «N'ayez nulle crainte; la victoire vient de Dieu. J'ai foi dans le Seigneur et j'espérerai en lui; je ne me confie pas en ma puissance. J'ai foi en Dieu qui dit: Si vous aviez de la foi gros comme un grain de moutarde, vous transporteriez les montagnes.» Il ajouta que bien qu'il n'eût pas enchaîné M. Rassam, cela revenait au même; que celui-ci ne lui aurait jamais envoyé des ouvriers. Il savait déjà du temps de Bell et de Plowden que les Anglais n'étaient pas ses amis, seulement s'il en avait bien agi avec ces derniers c'était parce qu'il leur devait personnellement des égards. Il finit en disant: «Je remets tout au Seigneur: c'est lui qui décidera sur le champ de bataille.»
Théodoros avait exhalé sa colère à propos du télescope afin de cacher son désappointement sur la question politique. Il avait dit une fois à l'un des ouvriers, an moment où il écrivait à M. Flad de lui amener des artisans: «Vous ne me connaissez pas encore; mais je veux que vous me traitiez de fou, si par mon habileté je ne les oblige pas à faire ce que je veux.» Au lieu d'ouvriers, d'hommes blancs qu'il eût gardés comme otages, Théodoros reçut une dépêche catégorique déclarant «qu'il ne devait espérer aucun témoignage d'amitié qu'il n'eût d'abord mis en liberté tous ceux qu'il avait si longtemps et si déloyalement détenus.» Sa réponse, pleine d'humilité, devait plaire à ses partisans; ils étaient superstitieux et ignorants et avaient une certaine confiance en ses paroles pleines d'espérance.
Les désertions avaient considérablement amoindri les troupes de Théodoros. Il connaissait très-bien la fascination qu'exerce une nombreuse armée dans un pays comme l'Abyssinie; aussi afin d'augmenter ses forces affaiblies, après avoir pillé quatre ou cinq fois Dembea et Taccosa, il dépêcha une proclamation aux paysans dans les termes suivants: «Vous n'avez plus ni toit, ni grain, ni bétail. Ce n'est pas moi qui vous en ai privés: c'est Dieu qui l'a fait. Venez avec moi et je vous conduirai dans des lieux où vous aurez de quoi manger et du bétail en abondance, et je punirai ceux qui sont la cause que la colère de Dieu est venue sur vous.» Il fit de même pour le district de Begemder qu'il avait complètement détruit; et plusieurs de ces malheureux affamés et misérables, ne sachant où aller ni comment vivre, furent bien aises d'accepter ses offres.
La position de Théodoros n'était pas une position enviable. Dans le mois de mai, Ras-Adilou, et tous les hommes de Yedjow, les seuls cavaliers qui lui restassent, quittèrent son camp ouvertement en plein midi, emmenant avec eux leurs femmes, leurs enfants et leurs serviteurs. Théodoros craignit en poursuivant les déserteurs de fournir une nouvelle occasion de désertion à une partie des soldats qui lui restaient et qui probablement auraient profité de la circonstance, non pour poursuivre, mais pour rejoindre les fuyards. Peu de temps auparavant un jeune chef de Gahinte, nommé Zallallou, à la tête de deux cents cavaliers, s'était enfui dans sa patrie, et par son influence, tous les paysans de ce district s'étaient armés et s'étaient préparés à défendre leur pays contre Théodoros et son armée affamée. Le même jour qu'il quittait le camp impérial, Zallallou rencontra quelques-uns de nos serviteurs en route pour Debra-Tabor, où ils allaient se procurer quelques provisions; tout ce qu'ils avaient leur fut enlevé, leurs vêtements leur furent arrachés et ils furent faits prisonniers pendant quelques jours.
Ce fut environ vers cette époque que les provinces de Dahonte et de Dalanta prirent parti pour les Gallas, chassèrent les gouverneurs que Théodoros leur avait imposés et s'emparèrent des bestiaux, des mules, des chevaux appartenant à la garnison de Magdala et qui avaient été envoyés dans ces provinces, selon la coutume, avant la saison des pluies, à cause de la rareté de l'eau sur l'Amba. Théodoros pouvait à peine appeler _son empire_ la petite portion de terrain qui lui restait encore de cette vaste contrée qu'il possédait au commencement, en juin 1867; on pouvait dire de lui que c'était un roi sans royaume et un général sans armée. Magdala et Zer-Amba étaient toujours occupés par ses troupes; mais à part ces deux forts, il ne lui restait plus rien; son camp ne se composait que de soldats mutinés où la désertion avait fait de tels vides qu'à peine pouvait-il compter six à sept mille hommes, dont la majorité se composait de paysans qui l'avaient suivi uniquement pour ne pas mourir de faim. A plusieurs milles autour de Debra-Tabor le pays ne présentait qu'un désert et Théodoros voyait arriver avec effroi la saison des pluies; car il n'avait aucune provision dans son camp et il avait à nourrir un grand nombre de serviteurs, le peuple de Gondar et une armée innombrable de bouches inutiles.
Il ne fallait pas songer à piller le Begemder; les paysans étaient toujours sur le qui-vive et au moindre signe ils étaient sur pied, tuant les maraudeurs, et se tenant hors de portée des fusiliers qui accompagnaient l'empereur. Théodoros se souvint alors d'un district qui n'avait pas encore été pillé, c'était le Belessa, situé an nord-est de Begemder. Afin d'en surprendre complètement les habitants, quelques jours auparavant il annonça qu'il allait faire une expédition dans une direction tout à fait opposée et pour que son armée eût une apparence plus formidable, il donna l'ordre que tous ceux qui possédaient un cheval, une mule ou un serviteur les envoyassent, sous peine de mort, pour accompagner l'expédition. Les habitants de Belessa, loin d'être surpris, avaient été informés de ses projets par leurs espions, et Théodoros, à son grand désappointement, s'aperçut avant d'arriver que leurs villages étaient en feu, les paysans ayant préféré détruire eux-mêmes leurs demeures que de les voir dévaster. Sous la conduite d'un chef intrépide, Lij-Abitou, jeune homme d'une bonne famille, officier fugitif de la maison de l'empereur, les paysans bien armés avaient pris position sur un petit plateau, séparé seulement par un ravin étroit de la route que devait suivre Théodoros. Au grand étonnement de celui-ci, au lieu de se sauver à la vue des chevaux de bataille du souverain, les paysans non-seulement ne reculèrent pas, mais quelques-uns de leurs chefs bien montés s'avancèrent hors des rangs pour défier Théodoros lui-même. Les astrologues devaient lui avoir dit que le jour n'était pas favorable, car après que plusieurs des chefs qui avaient porté le défi eurent été tués sur le champ de bataille, Théodoros refusa de conduire ses hommes en personne, et sans essayer même de résister, il donna l'ordre de se retirer. Belessa était sauvé; ces voleurs affaiblis, mourants de faim, que Théodoros appelait des soldats passèrent une nuit pleine d'angoisses; fatigués, affamés et gelés, ils n'osèrent dormir, car les paysans auraient pu les surprendre et les attaquer à tout moment. Les cruautés exercées par Théodoros après son retour de Debra-Tabor furent terribles; elles sont trop horribles même pour être racontées. A la fin fatigué de se venger sur des innocents, sa pensée se tourna vers un lieu qu'il pourrait aisément piller; c'était l'île de Metraha.