Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros

Chapter 21

Chapter 213,591 wordsPublic domain

Waizero Terunish se conduisit très-bien en cette occasion; elle donna un adderash (festin public), présidé par son fils Alamayou, à tous les chefs de la montagne. Comme c'était un festin de jour il ne fut composé que de pain de tef et de sauce au poivre; et comme les provisions de tej se faisaient rares dans le cellier royal, l'enthousiasme ne fut pas considérable. Cela eut pourtant pour effet de forcer les chefs et les soldats à proclamer ouvertement leur fidélité à Théodoros; avec ces partisans toujours assez forts et desquels elle n'avait pas à craindre de trahison, elle se prépara à s'emparer des mécontents, avant qu'ils eussent eu le temps de se déclarer en rébellion ouverte comme partisans de Menilek. Tous ceux dont les allures étaient déjà suspectes et ceux qui avaient pris des engagements avec Menilek et accepté ses présents, prirent peur. On envoya appeler Samuel; il trembla; nous-mêmes nous fûmes pleins de crainte pour lui comme pour nous, et notre joie fut grande lorsque nous le vîmes revenir. S'étant aperçue que quelques chefs ne s'étaient pas montrés, la reine s'informa quelle avait été la cause de leur absence. Comprenant qu'ils ne pouvaient former un parti assez fort en faveur de Menilek, ceux-ci donnèrent des explications qui furent acceptées à condition que le lendemain ils se trouveraient dans l'enceinte royale et que là en présence de la garnison entière, ils proclameraient leur fidélité. Ils s'y rendirent ainsi qu'ils l'avaient promis, et furent les plus bruyants dans leurs applaudissements, dans leurs expressions de dévouement à Théodoros, et dans leurs outrages _au gros garçon_ qui s'était aventuré près d'une forteresse confiée à leurs soins.

La reine avait célébré sa fête d'une façon très-convenable. Le ras et les chefs se consultèrent pour savoir s'il ne serait pas bon de faire quelque chose de leur côté pour montrer leur affection et leur dévouement à leur maître. Mais que faire? Ils avaient déjà placé des gardes extraordinaires la nuit aux portes, et protégé tous les points faibles de l'Amba; il n'y avait plus qu'à inquiéter les prisonniers. Le second jour après l'arrivée de Menilek en face de la montagne, Samuel reçut l'ordre des chefs de nous envoyer coucher tous dans une hutte; une seule exception fut faite en faveur de l'ami du roi, M. Rassam. Mais le pauvre Samuel, quoique malade, alla trouver le ras et insista pour que l'ordre fût retiré. Je crois que son influence fut secondée en cette circonstance par _une douceur_ qu'il glissa délicatement dans la main du ras. Les chefs dans leur sagesse avaient aussi décidé, et le lendemain matin l'ordre fut confirmé, que tous les serviteurs, excepté ceux de M. Rassam, seraient renvoyés au bas de la montagne. Les messagers ainsi que les serviteurs ordinaires employés par M. Rassam furent aussi obligés de partir. Ils me permirent ainsi qu'à M. Prideaux, à part nos serviteurs portugais, d'avoir chacun une porteuse d'eau et un petit garçon. Je n'avais pas de maison à Islamgee; Samuel ne crut pas qu'il me fut permis d'y planter une tente, aussi nos pauvres compagnons eussent été très-mal si le capitaine Cameron ne les eût admis, avec sa bienveillance ordinaire, à partager le quartier de ses propres domestiques. Nous fûmes très-contrariés par cet ordre absurde et vexatoire, et j'eus encore bien de l'ennui lorsque tout fut redevenu comme auparavant, pour retrouver des serviteurs; il me fallut toute l'influence de Samuel et une _douceur_ au ras, pour obtenir ce que je voulais.

Comme l'on peut s'y attendre les détenus abyssiniens ne furent pas non plus épargnés; presque tous leurs serviteurs furent envoyés au bas de la montagne, on ne leur en laissa qu'un par trois ou quatre prisonniers qui fut chargé journellement de leur porter le bois, l'eau et de préparer leur nourriture. Ils ne furent pas obligés de quitter les dortoirs, mais ils durent rester jour et nuit dans le même lieu tout encombré. Tout le monde était dans l'attente de savoir si Menilek se déciderait à quelque chose, et mettrait fin ainsi à cet état d'anxiété.

De grand matin, le 3 décembre, nous apprîmes, par nos domestiques, que Menilek avait levé son camp et qu'il se mettait en marche. Où allait-il? nous ne le savions pas; mais comme nous croyions avoir sa confiance, nous nous flattâmes qu'il avait suivi nos conseils, et que nous le verrions bientôt à Selassié ou sur le plateau d'Islamgee. Nous passâmes une matinée pleine d'angoisses: les chefs paraissaient fort inquiets; évidemment, ils s'attendaient à un assaut dans cette direction, et nous fûmes avertis que nous serions appelés à renforcer les fusiliers si l'Amba était attaqué. Toutefois, notre attente fut courte. Une fumée s'élevant au loin et dans la direction du chemin de Shoa nous montra clairement que le futur conquérant, sans tenter le moindre assaut, s'en retournait dans son pays, et, pour tout exploit, avait brûlé quelques misérables villages, dont les habitants étaient des partisans de Mastiate.

L'excuse que Menilek donna de sa retraite précipitée fut que ses provisions s'achevaient, et que, n'ayant pas un camp de serviteurs avec lui, il ne pouvait se faire préparer du pain; ses troupes étant affamées et mécontentes, il s'était décidé à retourner à Shoa pour se procurer un camp de serviteurs, et revenir mieux approvisionné dans le voisinage de Magdala, jusqu'à ce que la forteresse se rendît. La vérité était, qu'à son grand désappointement, il avait entendu de son camp un feu de mousqueterie tiré pendant qu'il faisait sa démonstration; il était persuadé que, pour aussi bien que le plan eût été concerté, sa seule chance de réussite était dans la longueur du temps et dans les effets produits par la famine qu'amène toujours un long siège. Il pouvait obtenir des provisions en abondance, car il était l'allié de Workite et dans une contrée amie. Il aurait pu même en obtenir beaucoup des districts sans défense de Worahaimanoo, Dalanta, etc., etc., qui auraient été tout à fait disposés à lui envoyer d'abondantes provisions dans son camp, sur la simple assurance qu'il ne les inquiéterait pas. Mais si cette fusillade dérangea un peu ses plans, quelque chose qu'il vit le soir du second jour, une faible vapeur de fumée, le fit lâchement s'enfuir. Qui sait? Cette fumée venait peut-être du camp du terrible Théodoros. Il était, il est vrai, toujours très-loin. Mais Menilek savait bien que son beau-père était un homme de longues marches et de soudaines attaques. Sa puissante armée ne serait-elle pas dispersée comme la balle par le vent, au cri de: «Théodoros arrive!» C'était bien à craindre, et il conclut que le plus tôt qu'il pourrait s'éloigner serait le meilleur.

Notre désappointement fut indescriptible. Je ne saurais exprimer notre rage, notre indignation, notre mépris, devant une telle lâcheté. Ce _gros garçon_, comme nous l'appelions aussi maintenant, nous le méprisions, nous le haïssions. Si nous avions été assez imprudents pour nous montrer ouvertement ses partisans, que serions-nous devenus? Menilek, sans doute bien renseigné, aurait probablement réussi si l'évêque eût vécu seulement quelques semaines de plus. Les choses, telles qu'elles étaient, nous laissaient dans une grande douleur; s'il n'avait jamais quitté Shoa, ainsi que Workite, Mastiate aurait mis le siège devant l'Amba. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, la forteresse aurait été entourée, et jamais Théodoros ni ses envoyés ne se seraient aventurés au sud du Béchelo, si Mastiate se fût trouvée là avec ses vingt mille cavaliers.

Après la retraite de Menilek, je me jurai, pour une bonne fois, de ne plus avoir aucune confiance dans les promesses des chefs indigènes, qui toujours s'en allaient en fumée. A partir de cette époque, j'entendis dire avec la plus grande indifférence que tel ou tel marchait dans telle direction, qu'il ou qu'elle attaquerait Théodoros, envahirait l'Amba, intercepterait toute communication entre les gens de la forteresse et _notre ami_ Théodoros. Nous étions depuis longtemps sans messagers, et le dernier ne nous avait pas apporté la nouvelle que nous attendions avec tant d'anxiété. Notre impatience devint encore plus grande lorsque nous vîmes que nous n'avions rien à attendre des indigènes. Nous pensions bien que l'expédition de l'Angleterre était en voie d'exécution; nous sentions que quelque chose devait se passer, mais nous soupirions après la certitude.

Oh! comme je me souviens du 13 décembre, glorieux jour pour nous! Jamais amant n'a lu le billet longtemps attendu de sa bien-aimée avec plus de joie et de bonheur que nous ne lûmes, ce jour-là, la bonne et chère lettre de notre excellent ami le général Merewether! Les troupes anglaises avaient débarqué. Depuis le 6 octobre, nos compatriotes étaient dans le même pays qui nous voyait captifs! Rades et jetées étaient franchies, régiment après régiment avait quitté les côtes de l'Inde, et quelques-uns déjà marchaient vers les Alpes de l'Abyssinie, pour nous délivrer ou nous venger! C'était trop délicieux pour être cru: nous ne pouvions y ajouter foi. Avant peu, tout devait donc être terminé par la liberté ou par la mort! Tout était préférable au prolongement de notre esclavage. Théodoros arrivait.--Qu'importe? Merewether n'était-il pas là, le brave commandant, le galant officier, le politique accompli! Avec des hommes comme un Napier, un Staveley, à la tête des troupes britanniques, impossible d'être plus longtemps en butte à l'injure de mesquines vexations. Nous étions même prêts à subir un sort pire, si tel devait être notre lot; mais le prestige de l'Angleterre serait rétabli, et le sang de ses enfants ne resterait pas sans vengeance. Ce fut un de ces moments d'exaltation que nul n'a connu, sinon celui qui a passé des mois entiers d'agonie morale, suivis d'une joie soudaine. Nous riions à coeur joie d'avoir eu seulement un moment l'idée de nous fier à des poltrons comme Gobazé et Menilek. L'espoir de revoir nos braves compatriotes nous réconfortait. Nous les suivions par la pensée, et dans nos coeurs, nous souffrions de toutes les fatigues, de toutes les privations qu'ils auraient à supporter avant d'avoir pu rendre _libres les captifs_. De nouveau, la Noël et le nouvel an nous trouvèrent dans les fers à Magdala; mais, cette fois, nous étions heureux; cette fois était la dernière, et, quels que fussent les événements, nous étions pleins d'espoir dans notre délivrance: nous nous transportions, par la pensée, aux fêtes de Noël de l'année suivante, que nous passerions au _home_.

Note:

[24] Selon les lois de l'Eglise d'Abyssinie, l'évoque doit être prêtre cophte, ordonné an Caire. La dépense occasionnée par la consécration d'un évêque est d'environ 10,000 dollars.

XVI

Ce que faisait Théodoros pendant notre séjour à Magdala.--Sa conduite à Begemder.--Une rébellion éclate.--Marche forcée sur Gondar.--Les églises sont pillées et brûlées.--Cruautés de Théodoros.--L'insurrection croît en forces.--Les desseins de l'empereur sur Kourata échouent.--M. Bardel trahit les nouveaux ouvriers.--Ingratitude de Théodoros envers les gens de Gaffat--Son expédition sur Foggera échoue.

Théodoros ne demeura à Aibankak que quelques jours après notre départ, puis il retourna à Debra-Tabor. Il nous avait dit une fois: «Vous verrez quelles grandes choses j'accomplirai pendant la saison des pluies,» et nous croyions qu'il marcherait sur le Lasta ou le Tigré avant que les routes fussent rendues impraticables par les pluies, pour soumettre la rébellion qu'il avait laissé s'agiter plusieurs années sans s'en inquiéter. Il est très-probable que s'il eût adopté ce plan, il aurait regagné son prestige et facilement réduit ces provinces à l'obéissance. Nul ne fut plus ennemi de Théodoros que lui-même; il semblait parfois possédé d'un malin esprit qui le faisait être l'instrument de sa propre destruction. Il aurait pu maintes fois regagner les provinces qu'il avait perdues, et circonscrire la rébellion dans une certaine étendue; mais toutes ses actions, du jour où nous le quittâmes jusqu'à son arrivée à Islamgee, semblaient être calculées pour accélérer sa chute.

Le Begemder est une province grande, riche et fertile, la _terre des moutons_, ainsi que son nom l'indique; c'est un beau plateau élevé de sept ou huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer, bien arrosé, bien cultivé et très-peuplé. Les habitants en sont belliqueux et braves pour des Abyssiniens, et jusque-là avaient été fidèles à Théodoros. Ils ont plus d'une fois repoussé les rebelles qui s'aventuraient sur leurs terres pour les envahir. Quelques mois auparavant Tesemma Engeddah, jeune gouverneur de Gahin, district du Begemder sur la frontière de l'est, attaqua une armée, envoyée à Begemder par Gobazé, la battit complètement et en mit à mort tous les hommes, excepté quelques chefs, réservés pour être envoyés à l'empereur qui en disposerait selon son bon plaisir.

Le Begemder paye un tribut annuel de trois cents mille dollars, et approvisionne constamment le camp de la reine, de grains, de vaches, etc. etc., de plus, quand l'empereur séjourne dans cette province, elle fournit au camp tous ses approvisionnements. Elle fournit encore dix mille hommes à l'armée, tous bons lanciers, mais mauvais tireurs.

Aussi Théodoros leur préfère-t-il les hommes de Dembea, qui se montrent plus adroits dans l'usage des armes à feu.

Le Begemder, dit le proverbe, _est_ le faiseur et le destructeur des rois. Ce fut bien le cas pour Théodoros. Après la bataille de Ras-Ali, le Begemder le reconnut pour son maître et fut ainsi la cause qu'on le regarda désormais comme le futur législateur de toute la contrée. Théodoros connaissait parfaitement les difficultés qu'il avait à surmonter, et ayant pris ses précautions il se crut maître du succès. D'abord ce ne furent que sourires: il récompensa les chefs, flatta les paysans; assurant que son séjour serait court, qu'il allait partir d'un jour à l'autre. Le tribut annuel fut payé, l'empereur fit de magnifiques présents à plusieurs chefs; il leur donna une quantité de chemises de soie, et déclara qu'aussitôt que les Européens auraient fini les canons qu'ils lui fabriquaient, il partirait pour Godjam et avec ses nouveaux mortiers il détruirait le repaire du principal rebelle, Tadla Gwalu. Il invita tous les chefs à venir s'établir dans son camp: cela le rendrait heureux, disait-il. Il s'en était fait des amis, lorsque surgirent plusieurs difficultés qui lui furent nuisibles. Théodoros leur demanda s'ils ne lui avanceraient par le tribut d'une année, et s'ils ne pourraient pas aussi approvisionner plus amplement son armée. Il devait partir pour longtemps et ne les importunerait plus ni pour tribut ni pour approvisionnement. Les chefs firent d'abord de leur mieux; tout ce qui valait quelques dollars, le blé, le bétail, tout ce dont les paysans purent disposer, prit le chemin du camp et des trésors du roi. Mais les paysans finirent par se fatiguer et refusèrent d'écouter plus longtemps les sollicitations de leurs chefs. Théodoros s'apercevant qu'il n'obtenait plus rien par de bonnes paroles, prit un ton menaçant et impérieux. L'un après l'autre il emprisonna tous les chefs, toujours sous quelque bon prétexte; c'était pour éprouver leur fidélité. Il savait bien qu'ils finiraient par lui fournir ce dont il avait besoin, alors non-seulement il les relâcherait, mais il les traiterait avec les plus grands honneurs. Ces malheureux firent tout ce qu'ils purent et les paysans, afin d'obtenir la délivrance de leurs chefs, apportèrent tout ce qu'ils avaient comme rançon. A la fin, chefs et paysans s'aperçurent que tous leurs efforts étaient impuissants pour satisfaire leur insatiable maître.

Cet état de choses dura plus de huit mois, et pendant ce temps, d'abord par des paroles doucereuses, puis par intimidation, Théodoros vécut lui et son armée sans difficulté et sans inquiétude. Il ne fit d'autre expédition que celle de Gondar. Il haïssait cette cité de prêtres et de marchands, toujours prête à recevoir à bras ouverts quelque rebelle, quelque chef de voleurs qui s'asseyait sans crainte d'être inquiété dans les salles du vieux roi abyssinien et y recevait les hommages et les tributs des pacifiques habitants. Plusieurs fois déjà Théodoros avait exhalé sa rage contre cette malheureuse cité, il avait envoyé à différentes reprises ses soldats pour la piller, et les riches marchands musulmans n'avaient échappé à la destruction, eux et leurs maisons, qu'en comptant des sommes énormes. Ce n'était plus la fameuse cité de Fasilodas, la ville riche et commerciale décrite par les anciens voyageurs; la confiance avait foi par suite des extorsions si souvent répétées du roi. Cette métropole abyssinienne ne pouvait plus répondre aux appels faits à sa richesse. Mais restent encore debout ses quarante-quatre églises, entourées de magnifiques arbres qui donnaient à la capitale un aspect tout à fait pittoresque. Nul n'avait osé étendre une main sacrilège sur ces sanctuaires et jusqu'alors Théodoros lui-même avait reculé devant une telle action. Mais maintenant il avait habitué son esprit à la pensée du sacrilège; l'or de Kooskuam, l'argent de Bata, les trésors de Selassié rempliraient ses coffres vides; ces églises devaient périr avec la riche cité; rien ne serait laissé que le souvenir de son passage, aucun toit n'abriterait plus le peuple dépossédé.

Dans l'après-midi du 1er décembre, Théodoros partit pour son expédition meurtrière, prenant avec lui seulement ses hommes d'élite, ses meilleurs cavaliers et ses premiers ouvriers. Il ne s'arrêta pas jusqu'à son arrivée, le lendemain matin, an pied de la colline sur laquelle s'élevait Gondar; il avait fait plus de quatre-vingts milles dans seize heures. Mais quoiqu'il fût tombé soudainement sur son ennemi, c'était déjà trop tard; la nouvelle de son approche avait couru plus vite que lui. Le _joyeux elelta_ retentissait de maison en maison; les habitants, épouvantés à la pensée de la terrible calamité que leur présageait une telle visite, affectaient cependant de paraître heureux. Les députés des rebelles avaient en ce moment quitté la ville, et accompagnés de quelques centaines de cavaliers, ils attendaient à peu de distance le résultat de la venue de Théodoros. Ils n'attendirent pas longtemps. L'envahisseur fouilla toutes les maisons, pilla toutes les demeures, depuis l'église jusqu'à la hutte la plus misérable, et chassa devant lui, comme un vil bétail, les dix mille habitants qui étaient restés dans cette grande cité. Puis le travail de destruction commença: des feux furent allumés de maison en maison; les églises, les palais, les habitations les plus remarquables du pays, ne furent bientôt plus qu'un monceau de ruines noircies par la fumée. Les prêtres regardaient ce sacrilège d'un oeil désolé; quelques-uns priaient, d'autres murmuraient; d'autres même étaient allés jusqu'à maudire! Sur un ordre donné par Théodoros cent des prêtres les plus âgés furent jetés dans les flammes! Mais sa fureur insatiable demandait d'autres victimes. Où étaient les jeunes filles qui lui avaient souhaité la bienvenue à son arrivée? N'étaient-ce pas leurs joyeux refrains qui avaient averti les rebelles? «Qu'on les amène!» s'écria le féroce tyran, et toutes ces malheureuses furent jetées vivantes dans le foyer de l'incendie.

L'expédition avait _fait merveille_: Gondar était entièrement détruit. Quatre églises d'un rang inférieur avaient seules échappé à la ruine. L'or, la soie, les dollars abondaient maintenant au camp royal. Théodoros fut reçu à son retour de Debra-Tabor, avec tous les honneurs du triomphe qui accompagnent une victoire. Les _gens de Gaffat_ vinrent au-devant de lui avec des torches allumées, le comparant an pieux Ezéchias. Si l'étoile de Théodoros avait pâli devant ses actes de barbarie, elle se voila complètement à partir de ce jour; tout lui fut désormais contraire; le succès ne connut plus ses armes.

L'incendie de Gondar augmenta puissamment le pouvoir des rebelles. Ils avancèrent sans bruit mais sûrement, s'emparant des districts les uns après les autres, jusqu'à ce que toutes les provinces acceptèrent leur autorité, s'accordant dans un commun anathème contre le monarque sacrilége, qui n'avait pas hésité à détruire des églises que les musulmans Gallas eux-mêmes avaient respectées. Tant que les soldats eurent de l'argent, les paysans leur vendirent tout ce qu'ils voulurent: mais'cela ne pouvait durer et les choses de première nécessité devinrent rares au camp impérial. Théodoros s'adressa aux chefs: ils devaient employer leur influence et forcer les mauvais paysans à apporter des provisions. Mais les paysans ne les écoutèrent pas, ils répondirent aux chefs: «Que le roi vous mette en liberté et alors nous ferons tout ce que vous nous direz; mais nous voyons bien que vous agissez par contrainte.» Théodoros ordonna alors qu'on torturât les chefs: «S'ils n'ont pas de grain, qu'ils donnent de l'argent,» disait-il. Quelques-uns d'entre eux avaient des épargnes, ils les envoyèrent; car la torture est pire que la pauvreté; mais cela n'améliora pas leur condition. Théodoros croyait qu'ils en avaient davantage; mais comme il ne leur restait plus rien, ils ne purent rien envoyer et plusieurs moururent dans les tourments qui leur étaient journellement infligés; parmi ces morts se trouvaient les meilleurs soldats, les plus fermes soutiens et les amis les plus intimes du despote.

Les désertions devinrent plus fréquentes; les chefs partaient ouvertement de jour suivis par leurs compagnons d'armes. Le fusilier jetait son arme offensive et allait rejoindre ses frères opprimés, les paysans; une grande partie des troupes de Begemder abandonnèrent une cause si injuste pour retourner dans leurs villages. Théodoros, dans cet état de choses, en revint à ses moeurs primitives. Il pilla et nourrit son armée de son pillage. Mais les gens de Begemder ne voulurent pas inquiéter leurs compatriotes, et l'empereur n'avait pas grande confiance dans la bravoure des hommes de Dembea; alors il dépêcha les gens de Gahinte contre les paysans d'Yfag, les fils de Mahdera-Mariam contre ceux de Esté, les districts d'une province contre ceux d'une autre plus éloignée, choisissant si possible des hommes qui eussent quelque animosité entre eux. D'abord il réussit et revint de ses expéditions avec de grandes provisions; mais ses terribles cruautés finirent par lasser les paysans. Se joignant aux déserteurs ils se battirent contre les maraudeurs et les chassèrent hors de chez eux, puis ils envoyèrent leurs familles dans des provinces éloignées et cessèrent de cultiver le sol à plusieurs milles au delà de Debra-Tabor.

En mars 1867 Théodoros partit pour Kourata, la troisième ville de l'Abyssinie par son importance, et le plus grand centre de commerce après Gondar et Adowa. Mais cette fois il échoua complètement. Depuis son expédition de Gondar tous les paysans étaient toujours en alerte dans tous les districts environnants: des feux de signaux étaient allumés, ils s'avertissaient les uns les autres, et les victimes échappaient an tyran.