Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros

Chapter 20

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Trompé dans son ambition, privé de ses biens, humilié, sans pouvoir, sans liberté, l'Abouna Salama succomba à la tentation trop commune aux hommes qui souffrent beaucoup. Sans société, menant une vie dure et misanthropique, il oublia que la sobriété en toute circonstance est nécessaire à la santé et que les excès de la table ne conviennent nullement à une réclusion forcée. Un ennui constant ajouté à des habitudes d'intempérance ne pouvait qu'amener une maladie. Dans le courant de notre premier hiver, je le soignai par l'intermédiaire d'Alaka-Zenab, notre ami et le sien, et il recouvra la santé par mes soins. Malheureusement il oublia mes conseils et ne suivit mes prescriptions que très-peu de temps; bientôt se fit sentir la privation des excitants auxquels il était habitué depuis des années, et il eut de nouveau recours à ces stimulants. Il eut une plus sérieuse attaque durant les pluies de 1867. A cette époque Samuel pouvant le visiter pendant la nuit nous servit d'intermédiaire, et comme il était très-intelligent il pouvait me rendre un compte très-exact de son état. Pendant quelque temps la santé de l'évêque s'améliora; mais il fut encore plus déraisonnable qu'au commencement. A peine était-il convalescent qu'il m'envoya demander la permission plusieurs fois dans un jour de boire un peu d'arrack, de prendre un peu d'opium, ou quelqu'une de ses boissons favorite. Il n'est pas étonnant qu'une rechute ait été la conséquence d'une telle conduite; bien que je lui eusse montré le danger d'agir de la sorte, il n'en tint aucun compte.

Au commencement d'octobre l'état de santé de l'évêque empira tellement, qu'il fît demander au ras et aux chefs de me permettre de le visiter. Ils se réunirent pour se consulter, et à l'unanimité en référèrent à M. Rassam, et me firent appeler pour savoir si je voudrais aller le soigner. Je répondis qu'autant que je le pourrais, j'y consentais volontiers. Les chefs alors se retirèrent pour réfléchir sur cette affaire, lorsque l'un d'eux insinua que Théodoros ne serait pas fâché que son ennemi mourût, et qu'il pourrait au contraire se mettre en colère s'il apprenait que l'évêque avait été mis en rapport avec les Européens; sur quoi on décida de lui refuser sa demande, lui permettant toutefois d'avoir recours à la vache sacrée. Avec l'Abouna nous perdîmes un puissant allié et un bon ami; le seul que nous eussions dans le pays. Si le chef rebelle avait réussi à devenir le maître de l'Amba, la protection de Salama eût été d'une valeur inappréciable; non pas que son influence eût suffi à assurer notre élargissement, je ne le crois pas; mais avec lui nous n'aurions rencontré auprès des grands chefs rebelles que de bons traitements et des égards de politesse.

Le messager envoyé pour annoncer la mort de l'Abouna à l'empereur, était fort inquiet des termes dans lesquels il s'exprimerait, ne sachant pas de quelle manière Théodoros recevrait la nouvelle. Il choisit un terme moyen et décida qu'il ne paraîtrait ni triste ni joyeux. Théodoros en apprenant la chose, s'écria: «Dieu soit béni! mon ennemi est mort!» Puis s'adressant au messager, il ajouta: «Vous êtes fou! Pourquoi en arrivant ne vous êtes-vous pas écrié: «Miserach! (bonne nouvelle!)» Je vous eusse donné ma meilleure mule!»

Avec la mort de l'évêque, nos espérances déjà si faibles, semblèrent s'évanouir pour jamais. Wakshum Gobazé, par son traité avec Mastiate, avait renoncé à ses prétentions sur Magdala; et quand bien même Menilek aurait voulu remplir ses engagements et venir tenter le siège de l'Amba, nul doute qu'il ne fût retourné sur ses pas dès qu'il aurait appris la mort de son ami qu'il était si désireux de mettre en liberté. Nous n'avions aucun renseignement précis sur les démarches tentées par les nôtres pour notre délivrance; et bien que certains du débarquement des troupes, nous craignions toujours que quelque contre-temps ne fût survenu dans les derniers moments qui eût fait abandonner l'expédition, ou ne l'eût fait remplacer par quelque nouveau projet plus ou moins chimérique. Nous avions reçu une petite somme en dernier lieu; mais comme tout était rare et cher, nous étions très-avares de notre argent, et nous refusâmes de donner plusieurs _témoignages d'amitié_, bien que ce fût une chose dangereuse dans notre position.

Nous croyions (les événements se chargèrent de nous prouver que nous nous étions trompés), que si quelqu'un des puissants rebelles, ou quelque chef haut placé et d'une grande influence se présentait au pied de l'Amba, les misérables mécontents et à demi affamés qui l'habitaient seraient heureux de lui ouvrir les portes et de le recevoir comme un sauveur. Nous savions que la garnison ne se rendrait jamais aux Gallas. Ils étaient leurs ennemis depuis des années, et la dernière expédition de pillage que les soldats de la montagne avaient opérée sur leur territoire avait accru cette inimitié et détruit toute chance de réconciliation. Ce qu'il y avait le plus à craindre, c'est que Mastiate qui par son traité avec Gobazé, venait d'entrer en possession de tous les districts environnant Magdala et y avait établi une garnison, ne voulût naturellement s'emparer d'une forteresse tout entourée de ses possessions. Peu de jours après le départ de Gobazé pour Yedjow, elle donna l'ordre aux gens du voisinage de cesser d'approvisionner l'Amba et défendit à ses sujets de fournir le marché hebdomadaire; elle fixa même un jour de rendez-vous non loin de Magdala, aux troupes qu'elle avait envoyées en détachement dans le Dahonte et le Dalanta; afin de ravager la contrée à plusieurs milles à la ronde et de réduire ainsi la garnison par la famine.

Les Wallo-Gallas sont une belle race, supérieure aux Abyssiniens en élégance, en bravoure et en courage. Originaires de l'intérieur de l'Afrique, ils firent leur première apparition en Abyssinie, vers le milieu du seizième siècle. Ces hordes envahirent les plus belles provinces en grand nombre; ils surpassaient tellement les Amharas en courage et en équitation, que non-seulement ils parcoururent tout le pays, mais ils y vécurent plusieurs années des seuls produits du sol dans une imprudente sécurité. Au bout d'un certain temps ils s'établirent sur le magnifique plateau qui s'étend de la rivière de Bechelo aux collines élevées de Shoa, et du Nil au bas pays habité par les Adails. Bien que conservant encore plusieurs caractères de leur race, ils adoptèrent cependant en partie les moeurs et les coutumes des peuples qu'ils soumirent. Ils perdirent presque entièrement leurs habitudes de pillage et leurs moeurs pastorales, labourant le sol, se bâtissant des demeures permanentes, et jusqu'à un certain point adoptant dans leurs vêtements et leur nourriture, le genre de vie et les usages des premiers habitants.

En général le Galla est grand, bien fait, élancé, nerveux; les cheveux des hommes et des femmes sont longs, épais, ondulés plutôt que crépus, et ressemblent assez aux cheveux des Européens mal peignés, mais ils n'ont rien de la texture demi-laineuse qui couvre le crâne des Abyssiniens. Les vêtements des deux races sont identiques à peu de chose près; ils portent tous de grossiers pantalons, seulement ceux des Gallas sont plus courts et plus étroits que ceux des habitants du Tigré. Ils portent un grand vêtement de coton, qui leur sert de robe pendant le jour et de couverture pendant la nuit; la seule différence, c'est que les Gallas brodent rarement sur le côté de leur vêtement la rayure rouge qui est l'orgueil de l'Amhara. La nourriture des deux peuples est tout à fait semblable, tous les deux font leurs délices de la viande de vache crue, du _shiro_, plat de pois épicé et chaud, du wàt, et du teps (viande rôtie), seulement ils diffèrent dans le grain qu'ils emploient pour leur pain: l'Amhara aime passionnément le pain fait de graines de tef, tandis que le pain des Gallas est semblable à notre pain et se prépare avec la fleur de froment ou d'orge, seuls grains qui prospèrent dans ces hautes régions. Les femmes des Gallas sont belles en général; et lorsqu'elles ne sont pas exposées au soleil, leurs grands yeux noirs et brillants, leurs lèvres roses, leurs cheveux longs, noirs et élégamment tressés, leurs petites mains, leurs formes arrondies et gracieuses, en font les rivales des plus belles filles de l'Espagne ou de l'Italie. Une longue chemise tombant du cou à la cheville et retenue à la taille par les plis amples d'une ceinture de coton blanche; des anneaux auxquels pendent de fines petites clochettes, un long collier de perles ou d'argent, des anneaux blancs et noirs couvrant leurs petits doigts effilés, sont les objets reconnus comme indispensables à la toilette d'une amazone galla aussi bien que d'une dame amhara.

La différence la plus grande est dans la religion. Lors de leur première apparition, les Wallo-Gallas, ainsi que plusieurs autres branches de la même famille, qui vivent encore solitaires dans l'intérieur des terres sans relations avec les étrangers, étaient plongés dans la plus grossière idolâtrie, adorant même les arbres et les pierres; cependant plusieurs d'entre eux, sous cette forme matérielle de leur culte, adressaient leurs adorations à un être appelé _inconnu_, qu'ils tâchaient de se rendre propice par des sacrifices humains. Il est impossible de se procurer une information précise sur l'époque de leur conversion à l'islamisme; ce qu'il y a de certain c'est que cette religion est universellement reconnue par toutes les tribus des Gallas. Aucun Galla aujourd'hui ne pratique le culte idolâtre, et très-peu de familles ont adopté la foi chrétienne.

Si nous prenons les deux races ennemies et que nous comparions leurs habitudes morales et sociales, à première vue elles nous paraîtront aussi dissolues, aussi licencieuses l'une que l'autre. Mais un examen plus approfondi nous montrera que la dégradation de l'une d'elles n'est pas si profonde, et même par contraste elle nous paraîtra presque pure dans sa simplicité. La vie de l'Amhara est une vie toute sensuelle, toute de débauche; rarement la conversation a pour sujet des choses innocentes; il n'y a pas de titre mieux porté que celui de _libertin_ et les femmes elles-mêmes sont fières d'une telle distinction; une prostituée n'est pas regardée comme telle. Les plus riches, les plus nobles, les plus haut placées sont sans pudeur en amour et même mercenaires, si elles ne sont pas les deux choses à la fois. Rien ne blesse plus une dame abyssinienne que d'entendre répéter quelle est _vertueuse_; il lui semblerait qu'on veut dire par là qu'elle est désagréable à voir, ou de quelque autre défaut nuisible à la multiplicité des intrigues.

Dans quelques localités du pays des Gallas, la famille a conservé les moeurs patriarcales. Le père est aussi absolu dans son humble hutte que le chef à la tête de sa tribu. Si un homme marié est obligé de quitter son village pour un voyage à l'étranger, sa femme aussitôt est recueillie par le frère de son mari qui se charge de lui servir de protecteur jusqu'au retour de l'absent. Cet usage a prévalu pendant longtemps. Aujourd'hui il n'est suivi que dans très-peu de localités; il est partout pratiqué sur le plateau qui s'élève entre le Bechelo, le Dalanta et le Dahonte, où les familles gallas isolées des autres tribus, ont conservé plusieurs des usages de leurs ancêtres. Un étranger invité sous le toit d'un chef galla trouverait dans la même hutte enfumée des individus de plusieurs générations. Le lourd toit de chacune d'elles, supporté par dix ou douze piliers, laisse au milieu un espace ouvert où se tiennent les matrones près du feu pour préparer le repas du soir; autour d'elles se joue un essaim d'enfants.

La porte est faite de bouts de tiges retenus ensemble par de petites branches coupées à l'arbre le plus voisin; en face est placé le simple alga du _seigneur du manoir_. Près de son lit hennit sa cavale favorite, l'enfant gâtée des jeunes et des vieux. Dans une autre partie séparée de la hutte se trouvent les provisions de froment et d'orge. Après le repas du soir, lorsque les enfants se sont endormis, fatigués de leurs jeux bruyants, et que le chef a vu que la compagne de son foyer était couchée, il conduit alors son hôte dans la partie de la hutte qui lui est réservée et où un lit d'herbes parfumées lui a été préparé sur une peau de vache.

Tout Galla est cavalier, et tout cavalier est soldat et n'est tenu qu'à suivre son chef. Cet état de choses constitue une milice permanente, une armée toujours prête, mais sans discipline. Aussitôt que le cri de guerre s'est fait entendre, ou que le signal des feux est apparu sur la cime de quelque pic lointain, le coursier est sellé, le jeune fils s'élance au-devant de son père pour lui tenir sa seconde lance, et de chaque hameau, de chaque demeure à l'apparence pacifique, se précipitent de braves soldats courant au rendez-vous. Lorsque Théodoros en personne envahit leur pays à la tête de ses milliers de soldats, ils dirent adieu à leurs foyers. Sa main impitoyable mit le feu à leurs fermes et à leurs villages partout où il comptait des ennemis. Les paysans sans défense s'enfuirent pour sauver leur vie, sachant bien qu'ils n'avaient à attendre ni grâce ni merci s'ils tombaient en son pouvoir.

Les Gallas sont divisés en sept tribus. Elles ne diffèrent en rien entre elles, la seule chose qui les sépare ce sont les guerres civiles. Si ces braves guerriers comprenaient le proverbe: _l'union fait la force_, ils pourraient s'emparer du pays entier de l'Abyssinie tout aussi aisément que leurs pères s'emparèrent des plateaux qu'ils habitent en ce moment. Lorsqu'ils voudront vivre d'accord entre eux ils pourront porter leurs armes victorieuses dans tout le pays environnant. Issus de leurs races, les Gooksas, les Mariés, les Alis, ont tenu le pouvoir dans leurs mains et ont gouverné le pays pendant plusieurs années. Malheureusement, à l'époque de notre captivité, comme cela avait été trop souvent le cas auparavant, ils étaient en proie à de vaines jalousies, à de mesquines rivalités, qui les avaient affaiblis au point que, pouvant imposer leurs lois à l'Abyssinie entière, ils étaient au contraire tout simplement des instruments de vengeance entre les mains des rois et des chefs chrétiens. Toujours une moitié des leurs s'est battue contre l'autre moitié; aussi ne pouvaient-ils songer à des guerres éloignées, leurs ennemis étant à leurs portes.

Abusheer, le dernier Iman des Wallo-Gallas, laissa deux fils, de deux femmes, Workite (Or fin) et Mastiate (Miroir). Le fils de la première dont il a été question dans un chapitre précédent, fut tué par Théodoros dans la fuite de Menilek à Shoa, et Workite n'eut d'autre alternative que d'implorer l'hospitalité du jeune roi qu'elle avait sacrifié.

Deux ans à peine s'étaient écoulés que Mastiate se trouvait en possession du pouvoir suprême qui lui avait été confié, du consentement unanime des chefs, comme régente de son fils jusqu'à ce qu'il eut atteint sa majorité.

Menilek, après sa fuite, n'eut pas une tâche facile à remplir: le chef qui s'était mis à la tête de la rébellion, et qui après avoir repoussé Théodoros lui avait infligé un honteux échec, se déclara indépendant et devint le Cromwell de l'Abyssinie. Cependant Menilek fut bien reçu par une petite portion de ses fidèles partisans; Workite aussi était accompagnée de quelques guerriers fidèles; et plus tard un assez grand nombre de chefs ayant abandonné l'usurpateur pour se ranger sous l'étendard de Menilek, celui-ci marcha contre le puissant rebelle, qui tenait toujours la capitale et plusieurs places fortes, défit complètement son armée et le fit lui-même prisonnier.

Cette victoire fut suivie de près par la soumission de Shoa; chefs après chefs vinrent déposer leurs armes et reconnaître pour leur roi le petit-fils de Sabela Selassié. Une fois ses droits reconnus, Menilek conduisit son armée contre les nombreuses tribus de Gallas, qui habitent les belles provinces situées entre la frontière sud-est de Shoa et le lac pittoresque de Guaraqué. Mais au lieu de rançonner ces races agricoles, comme avait fait son père, il leur promit de les traiter honorablement, en vassaux soumis à un pouvoir bienveillant, moyennant un tribut annuel. Les Gallas surpris de cette clémence, de cette générosité inattendue, acceptèrent volontiers ses conditions; et, d'ennemis qu'ils étaient primitivement, ils devinrent ses fidèles guerriers, et l'accompagnèrent dans toutes ses expéditions. Théodoros avait laissé une forte garnison dans un amba déclaré imprenable et situé sur la frontière nord de Shoa dans une position qui dominait le passage conduisant du pays de Galla aux collines élevées de Shoa. Menilek, avant sa campagne dans la province de Galla, avait investi cette dernière forteresse de Théodoros, et après un mois de siège, la garnison, qui avait supplié plusieurs fois son maître de lui envoyer du renfort, finit par céder et ouvrit ses portes an jeune roi. Menilek traita tous ces guerriers avec douceur, plusieurs furent honorés de charges dans sa maison, d'autres reçurent des titres et des places, ou bien furent placés dans des postes de confiance.

Menilek devait beaucoup à Workite; sans sa protection opportune, il eût été poursuivi, et comme Shoa lui avait fermé ses portes, sa position lui eût fait courir de grands dangers. Il n'avait point oublié cela, ni que pour lui sauver la vie elle avait sacrifié son fils unique et perdu son royaume: sa dette de reconnaissance était immense, et rien ne pouvait dédommager la reine de son dévouement. Mais s'il ne pouvait lui rendre son fils massacré, il pouvait et voulait marcher contre sa rivale et, par la force des armes, rétablir la reine déchue sur le trône qu'elle avait perdu à cause de lui. A la fin d'octobre 1867, Menilek à la tête d'une armée d'environ quarante à cinquante mille hommes, dont trente mille cavaliers, deux à trois mille mousquetaires et le reste de lanciers, fit son entrée dans la plaine de Wallo-Galla: il déclara qu'il ne venait pas en ennemi, mais en ami; non pour détruire et piller, mais pour rétablir dans ses droits Workite, la reine dépossédée. Celle-ci était accompagnée d'un jeune garçon qu'elle assurait être son petit-fils, fils du prince qui avait été tué deux ans auparavant à Magdala; elle prouva qu'il était né dans le pays de Galla, avant qu'elle partît pour Shoa, et qu'il était le fruit d'une de ces unions si fréquentes dans le pays; elle l'avait emmené, disait-elle, lorsqu'elle était allée chercher un refuge auprès de celui qu'elle avait sauvé. Afin d'empêcher toute tentative de sa rivale contre son petit-fils, elle avait tenu la chose secrète. Cependant son histoire ne fut admise que par très-peu de personnes; j'ai su que dans l'Amba les soldats en riaient; ce fut toutefois un prétexte offert à la plupart de ses premiers partisans pour s'attacher à sa cause, et s'ils n'acceptèrent pas le conte dans leur for intérieur, du moins ils eurent l'air d'y ajouter foi.

Les chefs des Gallas hésitèrent quelque temps. Menilek garda sa parole; il ne pilla jamais ni n'inquiéta personne et recueillit bientôt la récompense de sa sage politique. Cinq des tribus envoyèrent leur soumission et reconnurent Workite comme régente de son petit-fils. Mastiate, en présence d'une telle défection, adopta la conduite la plus prudente en se retirant avec les restes de son armée, devant les forces puissantes de son adversaire, qui la poursuivit quelques jours mais sans jamais l'attaquer. Menilek voyant qu'il n'y avait plus rien à craindre de ce côté, et que les droits de Workite avaient été aussi bien établis que possible, partit accompagné d'une partie des troupes de sa nouvelle alliée et marcha contre Magdala.

Menilek évidemment comptait beaucoup sur le mécontentement si connu de la garnison, et il espérait, par l'intermédiaire de l'évêque dont il ne connaissait pas la mort, de son oncle Aito-Dargie et de M. Rassam, qu'il trouverait à son arrivée un parti qui l'aiderait du moins, s'il ne lui livrait pas l'Amba tout de suite. Sans aucun doute, si l'évêque eût vécu, il aurait réussi, soit par la crainte, soit par la menace, à ouvrir les portes de l'Amba à son ami bien-aimé. Aito-Dargie avait bien, je n'en doute pas, la promesse de quelques chefs, d'être assisté dans cette entreprise; mais ils n'étaient pas assez forts et au dernier moment ils manquèrent de courage.

Quant à M. Rassam il adopta la conduite la plus prudente en mettant sa politique en rapport avec les mouvements de Menilek. On ne pouvait prendre trop de précautions, car il y avait beaucoup de raisons de craindre que cette grande entreprise ne se terminât en une vaine démonstration. Il donna toutefois de grands encouragements à Menilek, lui offrant l'amitié de l'Angleterre, et même l'assurant qu'il serait reconnu roi du pays par notre gouvernement, si nous lui devions jamais notre délivrance. Il l'engagea à camper à Selassié, à tirer deux charges de coups de fusil contre les portes, et si la garnison ne se rendait pas, à aller camper entre Arogié et le Bechelo, afin d'empêcher Théodoros d'entrer dans l'Amba avant l'arrivée de nos troupes.

Nous fûmes bien trompés par Wakshum Gobazé qui pendant six semaines fut toujours sur le point de venir et qui n'arriva jamais. D'un autre côté nous nous attendions à ce que Mastiate s'efforcerait de s'emparer de _son_ Amba; mais elle ne parut jamais; et pour achever de nous mettre dans un état pénible d'attente journalière, Menilek se fit désirer plus d'un mois. Nous avions déjà renoncé à le voir, lorsqu'à notre grande surprise, dans la matinée du 30 novembre, nous aperçûmes un camp établi sur le penchant nord du Tenta; et à l'extrémité d'une petite éminence dominant le plateau opposé à Magdala, nous vîmes se dessiner les tentes rouges, blanches et noires du roi de Shoa; ce jeune prince ambitieux s'intitulait déjà le _Roi des rois_. Mais notre étonnement fut bien plus grand, lorsque vers midi, nous entendîmes le bruit retentissant d'un feu de mousqueterie mêlé aux décharges d'un petit canon. Nous eûmes alors plus de confiance dans le courage de Menilek que nous n'en avions eu jusque-là, croyant que, protégée par le feu de ses mousquets, l'élite de ses troupes assaillirait la place. Sachant le peu de résistance qu'il rencontrerait nous nous réjouissions déjà à la perspective de notre délivrance, ou tout au moins à l'avantage d'un changement de maître. Nous n'avions pas encore fini de nous féliciter, lorsque le feu cessa tout à coup; comme tout était parfaitement calme sur l'Amba nous ne savions ce qu'il était arrivé; quelques-unes de nos sentinelles entrèrent dans notre hutte et nous demandèrent si nous avions entendu la _prouesse_ de Menilek. Hélas! il n'était que trop vrai que c'était une vaine fanfaronnade: Menilek avait fait feu des hauteurs du plateau de Galla, hors de portée, pour effrayer la garnison et l'amener à se soumettre. Satisfait ensuite du travail de sa journée, il avait fait retirer ses troupes dans leurs tentes, attendant le résultat de leur manifestation martiale.

Le campement de Menilek dans la plaine de Galla était plein de péril pour nous, et ne pouvait lui être d'aucun avantage. Le lendemain matin il nous envoya une dépêche par l'intermédiaire de Aito-Dargie, nous demandant ce qu'il devait faire. Nous lui démontrâmes encore fortement la nécessité d'attaquer l'Amba du côté d'Islamgee; et dans le cas où un assaut lui paraîtrait impossible, nous le pressâmes d'arrêter toute communication entre la forteresse et le camp impérial. Notre plus grande crainte était que Théodoros, venant à apprendre que Menilek donnait l'assaut à son Amba, n'envoyât l'ordre immédiat d'exécuter tous les prisonniers de quelque importance, nous autres y compris. Sans contredit, une grande inimitié existait dans l'Amba contre Théodoros, et si Menilek avait donné suite à ses projets, sous peu de jours il eût vu l'Amba tomber en son pouvoir. Mais il demeura campé sur le terrain qu'il s'était d'abord choisi, et ne fit aucune tentative pour nous délivrer.