Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros

Chapter 19

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Cela nous amusa parfois de suivre ces différents rivaux de Théodoros qui s'efforçaient de s'emparer de Magdala pendant que l'empereur était absent. Gobazé et Menilek avaient eu la pensée tous les deux de s'assurer le gouvernement de l'Abyssinie par la prise de Magdala. Menilek avait écrit à l'évêque avant les pluies, pour l'informer qu'il allait venir prendre possession de _son_ Amba, et le prier en même temps de prendre soin de _sa_ propriété. A part l'honneur que leur aurait valu cette possession, ils devaient par ce moyen obtenir les trois choses qu'ils estimaient être les plus favorables à leurs vues ambitieuses; le trône, la faveur de l'évêque, et les prisonniers anglais. Tous avaient besoin de M. Rassam, non pas seulement pour les aider, mais, comme ils disaient, pour leur livrer la montagne; ils étaient convaincus que nous vivions dans des termes d'amitié avec les chefs, et ils croyaient que nous avions en notre possession des sommes fabuleuses, de sorte que soit par amitié, soit par des présents, nous pouvions ouvrir les portes au candidat de notre choix.

Magdala ne pouvait tomber en leur pouvoir que par trahison: dans leurs armées innombrables ils n'auraient pu trouver vingt hommes assez courageux pour tenter l'assaut. Magdala avait la réputation d'être imprenable, et vraiment avec ces armées indigènes si mal organisées, la chose pouvait être vraie. Théodoros lui-même ne s'en était rendu maître que parce que la garnison galla, saisie d'une frayeur panique, avait évacué la place pendant la nuit. Théodoros avait établi son camp au pied de l'Amba, et tenté un assaut: mais bientôt il renonça à atteindre sa tâche désespérée avant les pluies; et ce ne fut que plusieurs jours après que les Gallas se furent retirés, qu'un des chefs, soupçonnant que le fort avait été abandonné, s'aventura à s'assurer du fait, et revint en informer Théodoros qui put alors entrer dans la place d'où avait fui l'ennemi.

XV

Mort de l'Abouna Salama.--Esquisse de sa vie.--Griefs de Théodoros contre lui.--Son emprisonnement à Magdala.--Les Wallo-Gallas.--Leurs moeurs et leurs coutumes.--Menilek parait avec une armée dans le pays de Galla.--Sa politique.--Avis envoyé à lui par M. Rassam.--Il investit Magdala et fait un feu de joie.--Conduite de la reine. --Précautions prises par les chefs.--Notre position n'est pas meilleure.--Les effets de la fumée sur Menilek.--Désappointement suivi d'une grande joie.--Nous recevons des nouvelles du débarquement des troupes britanniques.

Le 25 octobre, l'Abouna Salama, l'évêque d'Abyssinie, mourut après une longue et douloureuse maladie.

L'Abouna Salama était, sous certains rapports, un homme remarquable. Deux caractères comme le sien et celui de Théodoros se rencontrent rarement à la fois dans ce pays éloigné. Tous les deux ambitieux, fiers, passionnés, ils devaient inévitablement, tôt ou tard, se heurter, et le plus fort écraser le plus faible.

L'Abyssinie, pendant quelques années, avait été privée d'évêque. Les prêtres ne pouvaient plus être consacrés ni aucune église dédiée an culte chrétien, l'arche sainte ne pouvant contenir un autre tabernacle que celui béni par l'évêque du pays. Quoique Ras-Ali fût extérieurement chrétien et appartînt à une famille convertie, il avait cependant conservé trop de relations parmi les musulmans Gallas, ses véritables amis et alliés, pour s'inquiéter, autrement que par un culte tout extérieur, de l'état religieux et des inconvénients auxquels était exposée la prêtrise par suite de la longue vacance de l'évêché.

Dejatch Oubié était, à cette époque, gouverneur semi-indépendant du Tigré. D'une position de simple gouverneur, il s'était insensiblement élevé au pouvoir et se trouvait alors à la tête d'une grande armée, intriguant pour le titre de ras. Quoique toujours, en apparence, dans des termes d'amitié avec Ras-Ali, le reconnaissant même, jusqu'à un certain point, comme son supérieur, cependant, il travaillait constamment et secrètement à détruire le pouvoir du ras, afin de régner à sa place. Pour servir ses plans, il envoya en Egypte quelques chefs accompagnés de Mgr de Jacobis, Italien noble, catholique romain et évêque à Massowah, afin d'obtenir un évêque selon le rite abyssinien,[24] et afin de s'assurer un appui aussi puissant que le soutien du clergé, il se chargea de la grande dépense qu'entraîne la consécration d'un abouna. De Jacobis fit de prodigieux efforts, afin d'obtenir un évêque consacré qui favorisât l'Eglise catholique romaine; mais il fut déçu dans son attente, car le patriarche choisit pour cette dignité un jeune homme qui avait été élevé en partie dans une école anglaise, au Caire, et dont les croyances étaient plus favorables au protestantisme qu'à l'Eglise romaine, depuis si longtemps connue comme l'adversaire des cophtes.

Andraos, ce jeune prêtre, était seulement dans sa vingtième année. Lorsqu'il fut averti qu'il devait quitter son monastère et la compagnie des moines, ses frères, pour aller vivre dans le pays d'Abyssinie, à demi civilisé et si éloigné, tout d'abord, il refusa l'honneur qui lui était fait. Il engagea ses supérieurs à porter leur choix sur un autre plus digne que lui, déclarant qu'il se sentait peu propre à cette oeuvre. Ses objections ne furent point écoutées, et comme il persistait toujours dans son refus, le supérieur de son couvent le fit mettre aux fers; il y resta, m'a-t-on dit, jusqu'à ce qu'il consentît a se mettre à la tète de l'Eglise cophte. Il accepta enfin, et il fut oint et consacré évêque d'Abyssinie, sous le nom d'Abouna Salama, avec toutes les pompeuses cérémonies en usage. Il partit immédiatement après sur un bâtiment de guerre anglais, et arriva à Massowah au commencement de l'année 1841.

Dejatch Oubié le reçut avec de grands honneurs, ajouta de nombreux villages et tout un district aux autres possessions de l'évêque, et fit tous ses efforts pour le gagner à sa cause. Il y réussit au delà de ses espérances. L'Abouna Salama, bien loin d'avoir besoin d'être gagné à la cause d'Oubié contre Ras-Ali, proposa l'attaque dès son arrivée. Par son intermédiaire, une alliance fut conclue entre son ami Oubié et Goscho Beru, gouverneur de Godjam. Les deux chefs convinrent de marcher sur Debra-Tabor, d'attaquer Ras-Ali, de lui arracher le pouvoir qu'il avait usurpé, et de se partager le gouvernement de l'Abyssinie, sans oublier les droits attribués à l'évêque, et qui consistaient dans le tiers du revenu de la contrée.

Oubié et Goscho Beru, selon que c'était convenu, livrèrent bataille à Ras-Ali, près de Debra-Tabor, et mirent son armée en complète déroute; Ras-Ali ne put s'échapper que très-difficilement du champ de bataille, accompagné de quelques guerriers heureusement bien montés. Mais il arriva qu'Oubié célébra ses succès par des rasades trop multipliées et trop considérables. Quelques-uns des soldats fugitifs de l'armée de Ras-Ali étant entrés dans sa tente, et trouvant le vainqueur de leur maître ivre-mort, profitèrent de son triste état pour le faire prisonnier. Ce revirement soudain changea complètement la face des événements. Quelques cavaliers partirent aussitôt au galop de leurs montures pour aller avertir leur maître, qu'ils rejoignirent vers le soir. Tout d'abord, le vaincu ne pouvait croire à sa bonne fortune; mais d'autres soldats étant venus confirmer la bonne nouvelle, Ras-Ali retourna aussitôt à Debra-Tabor, rassembla ses compagnons de détresse, et dicta lui-même les conditions du traité à son vainqueur captif. Oubié fut pardonné, et il lui fut permis de retourner dans le Tigré, l'évêque étant responsable de sa fidélité. Ras-Ali traita l'évêque avec toutes sortes de respects, et il se jeta à ses pieds, le suppliant de ne point tenir compte des calomnies de ses ennemis, l'assurant que l'Eglise n'avait pas de plus fidèle disciple ni de volonté plus dévouée aux désirs de son chef. L'évêque, désormais par ses relations d'amitié avec tout le monde, adoré de tous, ne tarda pas à faire sentir son autorité; et si Théodoros eût été un homme ordinaire, l'Abouna Salama eût été l'Hildebrand de l'Abyssinie.

Pendant la campagne de Lij-Kassa contre le gouverneur de Godjam, et pendant la période de révolution qui se termina par la chute de Ras-Ali, l'Abouna Salama se retira dans ses propriétés du Tigré, vivant là en paix sous la protection de son ami Oubié. Dès son arrivée en Abyssinie, il avait manifesté la plus amère opposition aux catholiques romains, inimitié provenant non pas tant de ses convictions que du fait que quelques-unes de ses propriétés avaient été saisies à Jeddah, à l'instigation des prêtres romains. Il est vrai que ces prêtres, par son influence, avaient été rançonnés, volés, maltraités et expulsés de l'Abyssinie. Lorsque la nouvelle parvint à l'Abouna que Lij-Kassa marchait contre le Tigré, Salama excommunia publiquement ce dernier, sous prétexte que Kassa était l'ami des catholiques romains, qu'il protégeait leur évêque de Jacobis, et qu'il ruinait la religion du pays en faveur de la croyance de Rome. Mais Kassa se montra l'égal de l'Abouna: il nia l'accusation et répondit «que si l'Abouna Salama pouvait excommunier, l'Abouna de Jacobis pouvait ôter l'excommunication.» L'évêque, alarmé de l'influence qu'aurait pu obtenir le prélat ennemi, offrit de retirer son anathème, à condition que Kassa expulserait de Jacobis. Ces conditions ayant été acceptées, l'Abouna Salama consentit bientôt après à placer sur la tête de l'usurpateur, sous le nom de Théodoros II, la couronne d'Abyssinie, dans la même église qu'Oubié avait fait ériger pour son propre couronnement.

Satisfait des complaisances de l'évêque, Théodoros lui témoigna les plus grands respects. Il portait son siège ou marchait devant lui portant une lame et un bouclier, comme s'il n'était que son serviteur, et, en toute occasion, se prosternait jusqu'à terre et lui baisait la main. L'Abouna Salama, au bout de quelque temps, finit par croire que son influence sur Théodoros était sans bornes, comme sur Ras-Ali et sur Oubié; il fut trompé par l'apparence d'humilité, de sincère admiration et de dévotion de Théodoros. Et plus ce dernier se montrait humble, plus aussi l'évêque se montrait publiquement arrogant. Mais il n'avait pas connu encore le caractère de cet empereur qu'il avait sacré, et se surfaisant son importance, il finit par se faire ouvertement de Théodoros un ennemi redoutable. La chose eut lieu au moment où l'Abouna Salama s'y attendait le moins. Un jour, Théodoros alla pour lui présenter ses salutations; arrivé à la tente de l'Abouna, il le fit avertir de sa visite; l'évêque lui envoya dire qu'il le recevrait quand cela lui conviendrait, et il le fit attendre longtemps. Théodoros attendit; mais comme le temps s'écoulait et que l'évêque ne paraissait jamais, il s'en retourna irrité: il était désormais l'ennemi du prélat, et brûlait de se venger.

A partir de ce moment, ils vécurent dans une inimitié ouverte ou légèrement masquée, travaillant à l'abaissement l'un de l'autre. Si le règne de Théodoros eût été un règne pacifique, l'Abouna l'eut emporté; mais l'empereur, entouré comme il l'était d'une forte armée composée d'hommes qui lui étaient dévoués, trouva parmi eux des oreilles toutes prêtes à croire les récits qui lui étaient faits sur la conduite de l'évêque. L'Abouna Salama, d'ailleurs, ne fut jamais très-populaire; sans être avare, il n'était pas libéral. L'amitié se témoigne, en Abyssinie, an moyen de présents; c'est ainsi pour tout le monde; chaque chef, chaque homme un peu important qui recherche la popularité, les prodigue d'une main généreuse. L'empereur profita de ce manque de libéralité chez l'évêque pour faire valoir sa générosité à lui. Il insinua que l'Abouna n'avait que le négoce à coeur; que, au lieu de rendre le tribut qu'il recevait en dons au peuple du pays, comme c'était autrefois la coutume, il envoyait son argent, par des caravanes, à Massowah, en trafiquant avec les Turcs et expédiant son gain en Egypte. Petit à petit, Théodoros agit sur l'esprit de son peuple et finit par le persuader que, après tout, l'évêque n'était qu'un homme comme tous les autres. Déjà, dans le camp de l'empereur, il avait perdu beaucoup de son prestige, lorsque Théodoros se plaignit que son honneur avait été attaqué par ce même évêque que tous adoraient.

Théodoros, en nous racontant ses ennuis un jour sur le chemin d'Agau-Medar, nous parla du sujet de leur malentendu avec l'Abouna. Il nous dit que leur querelle venait de ce qu'un jour qu'il avait invité ses officiers à un déjeuner public, l'évêque, profitant de son absence, et sous prétexte de confesser la reine, était entré dans sa tente. Lorsque Théodoros revint, après le déjeuner, s'étant présenté à la porte de l'appartement de sa femme, on l'avertit qu'elle était en conférence religieuse avec l'Abouna, et qu'il devait s'en retourner. Le soir, il se présenta encore à la tente de sa femme. Lorsqu'il entra, elle s'élança vers lui, et, tout en sanglotant sur son sein, elle lui raconta qu'elle lui avait été involontairement infidèle dans la journée, mais elle n'avait pu résister à la violence de l'évêque. Il l'avait pardonnée, disait-il, parce qu'elle était innocente; quant an suborneur, il n'avait pu le punir: la mort seule pouvait le venger d'un tel crime, et il ne pouvait porter la main sur un dignitaire de l'Eglise. Il n'y a aucun doute que tout cela était de l'invention de Théodoros; mais celui-ci avait évidemment répété la même histoire tout autour de lui, jusqu'à ce qu'il avait fini par y croire lui-même.

L'Abouna Salama perdit de son crédit, quoique probablement bien peu de personnes ajoutassent foi aux récits de l'empereur. D'après le proverbe, «Calomnions, il en restera toujours quelque chose,» le caractère de l'Abouna perdit de sa dignité, et désormais, il ne compta ses amis que dans le camp des ennemis du roi, tandis que ses ennemis à lui étaient tous des amis intimes de Théodoros. En public, ce dernier le traita toujours avec respect, bien qu'il ne montrât pas la même humilité qu'auparavant; par égard pour son peuple, il faisait une différence entre la personne de l'Abouna et son caractère officiel, le respectant à cause de la foi chrétienne, mais montrant le plus grand mépris pour sa conduite privée.

Pendant longtemps la question des possessions de l'Eglise fut un grand sujet de dissentiments entre eux. Théodoros ne pouvait souffrir une puissance quelconque rivale de la sienne dans ses Etats. Il s'était battu avec rage pour arriver à être le seul dominateur de l'Abyssinie; il fit tous ses efforts pour jeter le mépris sur l'Abouna, et dès qu'il vit l'occasion favorable pour en finir avec le pouvoir et l'influence de son rival, il confisqua toutes les terres et tous les revenus de l'Eglise, et aussi par la même occasion quelques biens héréditaires de l'évêque, et se déclara ouvertement le chef de l'Eglise. La colère de l'Abouna ne connut plus de bornes. D'un tempérament naturellement violent, il insulta grossièrement Théodoros dans plusieurs occasions. Quelques-unes de leurs querelles furent même indécentes, la haine intense qui brûlait dans le coeur du prélat se manifesta plusieurs fois par des expressions qui n'eussent jamais dû sortir de sa bouche. L'évêque n'avait jamais eu un caractère tolérant. J'ai raconté déjà plus d'un cas de ses intolérances vis-à-vis des catholiques romains. Il les persécuta chaque fois qu'il le put; ainsi pendant qu'il était prisonnier à Magdala, il ne voulut jamais s'employer à obtenir la liberté d'un malheureux Abyssinien qui depuis des années avait été jeté dans les chaînes sur ses instances, par la seule raison que cet infortuné avait visité Rome et en était revenu converti. Il était plus favorable aux protestants, quoiqu'il ne voulut pas entendre parler de _conversions_ au protestantisme. Les missionnaires pouvaient instruire, mais là finissait leur tâche; et lorsqu'il arriva que des juifs, à la suite des instructions de nos missionnaires furent amenés à accepter le christianisme, ils ne purent être baptisés que dans l'église abyssinienne, dans laquelle ils furent reçus comme membres. Salama se montra en toute occasion l'ami des Européens, à moins qu'ils ne fussent romains, et pendant la guerre il rendit de grands services aux captifs; il leur fit même parvenir de petites sommes à l'époque de leur plus grande pénurie, et lorsqu'ils étaient dans une grande détresse. Mais son amitié était dangereuse. Théodoros soupçonnait et haïssait tous ceux qui étaient dans des relations amicales avec son grand ennemi; l'horrible torture que les Européens eurent à supporter à Azzazoo ne fut due qu'à cette cause; et les querelles et les réconciliations au sujet de l'Eglise et de l'Etat ne furent pas étrangères aux traitements dont nous fûmes les victimes. L'Abouna quitta Azzazoo en même temps que le camp impérial, après les pluies de 1864.

Une grave rébellion venait d'éclater dans le Shoa et Théodoros, laissant ses prisonniers, ses femmes et le camp de ses soldats à Magdala, voulait faire une petite excursion à travers le pays des Wallo-Gallas; mais il trouva les rebelles trop puissants pour tenter une attaque. Il avait été fort contrarié du refus de l'évêque de l'accompagner dans cette expédition. Les gens de Shoa sont les plus bigots de tous les Abyssiniens et ceux qui ont le plus de respect pour l'Abouna; si donc l'Abouna avait été vu dans la compagnie de Théodoros, il est probable que plusieurs des chefs révoltés auraient déposé les armes et fait leur soumission. Mais l'évêque, qui ne pensait qu'à son fertile district du Tigré, proposa à l'empereur de l'accompagner tout d'abord dans cette province; et après que la rébellion serait réprimée dans cette partie du royaume ils devaient partir ensemble pour Shoa. Leur entrevue à cet effet fut très-orageuse; et Théodoros se contint plus d'une fois pour ne pas en venir aux partis extrêmes. L'Abouna Salama resta à Magdala, selon son désir; mais comme prisonnier. Il ne fut jamais chargé de chaînes; bien qu'il m'ait été raconté que plusieurs fois Théodoros avait été sur le point de le commander, les fers étant déjà prêts; mais il fut toujours retenu par la crainte de l'effet produit par cette mesure, sur la foi de son peuple. Il fut permis à l'évêque d'aller jusqu'à l'église, s'il le désirait; mais la nuit une sentinelle veillait toujours à sa porte; quelquefois même plusieurs soldats passèrent la nuit dans l'appartement de l'Abouna. Tous ses serviteurs n'étaient que des espions du roi. Il ne put en trouver aucun de fidèle, si ce n'est quelques esclaves, jeunes Gallas qui lui avaient été donnés à son arrivée par Théodoros, et un cophte qui, avec quelques prêtres, avait accompagné le patriarche David dans sa visite en Abyssinie; quelques-uns de ces gens entrèrent au service du roi, tandis que d'autres, comme le cophte dont j'ai parlé, se vouèrent à leur compatriote et évêque.

Pendant l'emprisonnement des premiers captifs à Magdala, leurs relations avec l'évêque furent très-limitées. Ils ne se virent jamais; mais de temps en temps un jeune esclave de l'évêque portait ou un message verbal, ou une courte note en arabe, renfermant quelque fragment de nouvelles, la plupart du temps exagérées, sur les faits et gestes des rebelles, toujours acceptées comme vraies par le crédule évêque, ou encore quelques simples informations sur la médecine, etc.

Le jour de notre arrivée et pendant que les chefs lisaient à Théodoros les instructions nous concernant, le jeune esclave dont j'ai parlé vint auprès de M. Rosenthal, porteur de salutations polies de l'Abouna, et l'informant qu'autant que son maître pouvait le prévoir, nous n'avions rien de mauvais à craindre pour le présent, mais que l'avenir n'était pas rassurant. Nous savions que l'évêque entretenait de fréquentes relations avec les grands chefs en révolte. Théodoros aussi connaissait le fait et n'en haïssait que plus l'évêque. Celui-ci s'était toujours montré bien disposé à notre égard; et, comme il était aussi désireux que nous d'échapper au pouvoir de Théodoros, nous jugeâmes de la plus haute importance d'entrer en relation avec lui. Mais les difficultés étaient énormes. Rien n'aurait pu porter plus de préjudice à nos projets que la dénonciation à l'empereur de nos communications avec l'évêque. Samuel en cette occasion ne pouvait nous servir, car une profonde inimitié existait entre lui et l'évêque. Il fallut toute la force de persuasion de M. Rassam pour amener une bonne entente entre les deux parties. Toutefois il conduisit cette affaire si sagement que non-seulement il réussit, mais que, après une mutuelle explication, les deux ennemis devinrent des amis dévoués. Mais jusqu'à ce que cette difficulté eût été surmontée, nous dûmes agir avec de grandes précautions.

Le petit esclave devint bientôt suspect à notre sentinelle. Il eût été dangereux de lui confier quelque chose d'important, car il pouvait d'un moment à l'autre être arrêté et fouillé. Nous employâmes alors une servante qui était connue de l'évêque pour avoir habité la montagne avec les premiers captifs. L'évêque accepta avec joie notre proposition de nous échapper de l'Amba et, téméraire autant qu'il était prompt, il nous donna tout de suite de grandes espérances; mais quand nous en vînmes aux détails du complot, tout autant que cela nous concernait, nous le trouvâmes tout à fait impraticable. D'abord l'évêque avait besoin de nitrate d'argent pour se noircir le visage afin de passer inaperçu aux portes. Une fois libre, il devait rejoindre Menilek ou le Wakshum, excommunier et déposer Théodoros, et proclamer empereur le chef rebelle. Il avait oublié évidemment qu'Oubié et Ras-Ali étaient âgés, que l'homme qui possédait Magdala se souciait fort peu d'une excommunication et que, déposé on non, Théodoros serait toujours le véritable roi. L'évêque aurait pu réussir; mais eût-on su, ou bien eût-on ignoré que nous avions pris part à sa fuite, aucune puissance n'aurait pu nous sauver de la colère furieuse du monarque.

Après la réconciliation de l'évêque et de Samuel, nos relations avec le premier furent plus fréquentes et plus intimes. Il fut toujours disposé à nous aider de toutes ses connaissances; il nous prêta quelques dollars lorsque nous étions en peine pour nous en procurer; il écrivit aux rebelles de protéger nos envoyés, les invitant à venir à notre secours, leur promettant de les aider de son appui, et je crois même qu'il eût accepté une réconciliation avec l'homme par lequel il avait été injurié, si seulement cela eût pu nous être utile.