Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros

Chapter 17

Chapter 173,640 wordsPublic domain

Quelles longues et tristes journées que ces journées de pluie de l'année 1867! Notre argent était devenu alors très-rare, et toute communication avec Massowah, Metemma et Debra-Tabor était complètement interrompue. On parlait plus sérieusement de guerre dans le _home_, et sans nouvelle de nos amis, nous étions dans l'anxiété et très-désireux de connaître ce qui serait décidé. L'hiver ne nous permit pas de jardiner et nos autres occupations étaient insignifiantes. Nous écrivions (tâche plus facile pendant la pluie, les gardes se tenant dans leurs huttes); nous étudiions l'amharie, nous lisions le fameux Dictionnaire commercial, ou bien nous visitions l'un des nôtres, et fumions du mauvais tabac, simplement pour tuer le temps. M. Rosenthal, très-savant en linguistique, pourvu d'une Bible italienne, tantôt étudiait cette langue, tantôt chassait l'ennui si lourd, en apprenant, dans ses soirées, le français an moyen d'un fragment de l'_Histoire de la civilisation_ par M. Guizot. Si le ciel s'éclaircissait un peu, nous allions patauger quelques instants dans la boue sur le petit chemin laissé entre nos nouvelles huttes; mais au bout de quelques instants nous étions arrêtés subitement par un: «Le ras et les chefs arrivent.» Si nous pouvions courir, nous le faisions; mais si nous étions aperçus, nous prenions notre plus gracieux sourire et nous étions salués par un grossier: «Comment vas-tu? Bonne après-midi pour toi!» (la seconde personne du singulier est employée comme signe d'humiliation vis-à-vis d'un inférieur) et, ô misère! il nous fallait ôter nos chapeaux délabrés et rester la tête découverte. Nous les voyions se dandinant, prêts à crever d'orgueil, lorsque nous savions que les habits qu'ils portaient, et la nourriture qu'ils venaient de se partager, avaient été achetés avec l'argent anglais; c'était je puis vous le dire dépitant. Comme ils acceptaient les moindres choses, c'eût été bien le moins qu'ils eussent été polis; or, tout au contraire, ils nous regardaient du haut de leur grandeur comme si nous eussions été des idiots ou bien une race entre eux et le singe, des _ânes blancs_ comme ils nous appelaient lorsqu'ils causaient entre eux. Aidés de Samuel ils firent tout pour M. Rassam; ils étaient bien plus honnêtes avec lui qu'avec nous, et ils lui juraient constamment une amitié éternelle. J'ai souvent admiré la patience de M. Rassam. Il s'asseyait, causait et riait avec eux pendant des heures; les gorgeant de rasades de tej, jusqu'à ce qu'ils roulaient de leur place, et qu'ils devenaient un objet de risée, peut-être même un objet d'envie, pour les soldats qui devaient les aider à regagner leur maison. Avec tout cela c'étaient de viles créatures; pour plaire à Théodoros ils n'auraient reculé devant aucune infamie et ne se seraient laissé arrêter par aucun crime. Lorsqu'ils pouvaient supposer que quelque acte de cruauté plairait à leur maître ou plutôt à leur dieu, aucune considération d'amitié ou de famille ne pouvait retenir leurs mains ou attendrir leurs coeurs. Ils étaient bons pour M. Rassam parce que cela faisait partie de leurs instructions et qu'ils pouvaient ainsi satisfaire leur goût pour les boissons spiritueuses; mais si, n'ayant pas d'argent, nous eussions été réduits à faire appel à leur générosité, je doute qu'ils eussent fait quelque chose pour nous, desquels ils recevaient beaucoup. Ils ne nous eussent pas même fourni la misérable nourriture journalière des prisonniers abyssiniens.

Ce fut vers cette époque que ces scélérats eurent l'occasion de montrer leur dévouement à leur maître. Un samedi deux prisonniers profitèrent de l'encombrement du marché pour essayer de se sauver. L'un d'eux, Lij Barié, était le fils d'un chef du Tigré; il y avait quelques années qu'il avait été emprisonné comme «_suspect_», ou plutôt parce qu'il pouvait devenir dangereux, étant beaucoup aimé dans sa province. Son compagnon de fuite était un jeune garçon, demi-Galla, de la frontière de Shoa, qui était depuis plusieurs années dans les chaînes, attendant son jugement. Un jour, comme il coupait du bois, un éclat vola et alla frapper sa mère en pleine poitrine, et la tua. Théodoros était alors en expédition et pour se concilier l'évêque, il le chargea de ce jugement; celui-ci refusa de faire aucune enquête, disant que ce n'était pas dans sa juridiction. Théodoros, vexé du refus de l'évêque, envoya le jeune homme à Magdala, où il fut chargé de chaînes et dut attendre le bon plaisir de ses juges. Lij Barié, lorsqu'il avait voulu fuir n'avait pu forcer qu'un anneau de ses chaînes, l'autre étant beaucoup trop fort; alors il assujettit les chaînes avec l'autre anneau aussi bien qu'il put à une seule jambe au moyen d'un bandage, mit la chemise et les vêtements d'une jeune servante, qui était dans sa confidence, et plaçant sur ses épaules le _gombo_ (espèce de jarre pour l'eau) il quitta l'enceinte de la prison sans être aperçu. L'autre jeune homme heureusement était parvenu à se débarrasser des deux anneaux, et s'était glissé sans avoir été remarqué; n'ayant pas mis beaucoup de vêtements et ayant les membres libres, il atteignit bientôt la porte, et passa avec les gens de la suite d'un chef. Il était déjà loin et en sûreté lorsque sa disparition fut signalée.

Lij Barié fut trompé dans son espoir. Avec ses fers assujettis sur une seule jambe, embarrassé par ses vêtements de femme et le _gombo_ sur les épaules, il ne put avancer promptement. Il était cependant déjà à mi-chemin de la porte et non loin de l'enceinte, lorsqu'un jeune homme apercevant une jeune fille de bonne apparence, qui venait vers lui, s'avança pour lui parler: mais comme il s'approchait ses yeux tombèrent sur le bandage, et à son grand étonnement il aperçut une portion de la chaîne qui se montrait au travers. Il comprit aussitôt que c'était un prisonnier qui tâchait de s'échapper, et il suivit l'individu jusqu'à ce qu'il rencontrât quelques soldats; il leur communiqua ses soupçons et ceux-ci se précipitèrent sur Lij Barié et l'arrêtèrent. La foule fut bientôt ramassée autour de l'infortuné jeune homme, et l'alarme ayant été donnée qu'un prisonnier avait été pris comme il tentait de s'échapper, plusieurs des gardes se précipitèrent vers le lieu où on le gardait et aussitôt qu'ils eurent reconnu leur ancien pensionnaire, ils le réclamèrent comme leur propriété. En un instant tous ses vêtements lui furent déchirés sur le dos, et ces lâches le frappèrent du bout de leurs lances et avec le dos de leur sabre jusqu'à ce que son corps tout entier ne fût qu'une plaie et qu'il tombât sans connaissance, presque mourant sur la terre. Ce n'était pas encore assez pour satisfaire leur sauvage besoin de vengeance; ils le portèrent à la prison enchaîné des pieds et des mains, placèrent un long et dur morceau de bois sous sa nuque, mirent ses pieds dans les ceps et le laissèrent là plusieurs jours, jusqu'à ce qu'on connût la volonté de l'empereur à son égard.

Une recherche immédiate fut ordonnée concernant son compagnon de fuite ainsi que la jeune fille, sa complice. Le premier était déjà hors de leur atteinte, mais ils s'en vengèrent en s'emparant de la malheureuse jeune femme. Le ras et son conseil s'assemblèrent immédiatement et la condamnèrent à recevoir une centaine de coups de la lourde girâf (fouet à lanières de cuir) en face de la maison de l'empereur. Le lendemain matin le ras, accompagné d'un grand nombre de chefs et de soldats, arriva sur le lieu désigné pour l'exécution de la sentence. La jeune fille fut étendue sur la terre, on déchira ses vêtements et on lui lia avec des lanières de cuir les pieds et les mains pour lui conserver la position horizontale. Un misérable fort et puissant fut chargé de mettre à exécution la condamnation. Chaque coup de fouet qui tombait résonnait comme un coup de pistolet (nous pouvions l'entendre de nos huttes) et déchirait un lambeau de chair; tous les dix coups la _girâf_ devenait si lourde de sang qu'on était obligé de la nettoyer pour continuer. La pauvre patiente ne se plaignit jamais et ne dit pas un mot. Lorsqu'elle fut relevée après le centième coup, les côtes étaient à nu et l'épine dorsale pouvait s'apercevoir à travers les flots de sang qui ruisselaient, la chair du dos ayant été entièrement enlevée par morceaux.

Quelques instants plus tard un messager arriva apportant la réponse de Théodoros. Lij Barié fut le premier à avoir les mains et les pieds coupés en présence de tous les prisonniers abyssiniens. Ils devaient ensuite être précipités tous les deux du haut de la montagne. Les chefs se firent un jour de fête de cette exécution; ils envoyèrent même une personne pour dire poliment à Samuel: «Venez et assistez à notre réjouissance.» Lij Barié fut apporté, une douzaine des plus forts soldats se jetèrent sur lui et de leurs sabres dégainés ils lui coupèrent les pieds et les mains avec toute la délicatesse d'Abyssiniens habiles à répandre le sang. Pendant qu'il était soumis à cette agonie, Lij Barié ne perdit jamais courage et conserva toujours sa présence d'esprit. Ce qu'il y a de plus remarquable c'est que, tandis qu'il était si cruellement meurtri, il _prophétisait_, à la lettre, le sort qui était réservé à ses meurtriers: «Lâches poltrons que vous êtes! vils serviteurs d'un scélérat! Ils ne peuvent s'emparer d'un homme que par trahison; et ils ne peuvent le tuer que lorsque celui-ci est désarmé et en leur pouvoir! Mais prenez garde! avant peu les Anglais viendront pour délivrer les leurs: ils vengeront dans votre sang les mauvais traitements que vous avez infligés à leurs concitoyens, et ils vous puniront vous et votre maître de toutes vos lâchetés, de toutes vos cruautés et de tous vos meurtres.» Les scélérats ne firent que peu d'attention au brave garçon mourant; ils le précipitèrent dans l'abîme et puis tous ensemble se rendirent, pour finir une journée si bien commencée, chez M. Rassam et se partagèrent les faveurs de sa généreuse hospitalité.

XIV

Fin de la seconde saison pluvieuse.--Rareté et cherté des approvisionnements.--Meshisha et Comfou complotent leur fuite.--Ils réussissent.--Théodoros est volé.--Dainash poursuit les fugitifs.--Attaque de nuit.--Le cri de guerre des Gallas et le sauve qui peut.--Les blessés laissés sur le champ de bataille.--Hospitalité des Gallas.--Lettre de Théodoros à ce sujet.--Malheurs de Mastiate.--Wakshum, Gabra, Medhim.--Récit de la vie de Gobazé.--Il sollicite la coopération de l'évêque pour s'emparer de Magdala.--Plan de l'évêque.--Tous les chefs rivaux intriguent à l'Amba.--L'influence de M. Rassam exagérée.

Une autre _Maskal_ (fête de la Croix) était arrivée, et septembre promettait un bel et agréable hiver. Aucun changement ne s'était opéré dans notre vie journalière; c'était toujours la même routine, seulement nous commencions à être très-anxieux au sujet du retard de nos délégués à la côte, car notre argent touchait à sa fin, et tous les objets nécessaires à la vie s'élevaient à des prix extraordinaires. Cinq morceaux de sel de forme oblongue nous coûtaient, à cette époque, un dollar, tandis que, primitivement, à Magdala, pendant leur première captivité, nos compagnons en avaient de quinze à dix-huit du même poids pour trente sous. Bien que la valeur du sel se fût tant accrue, cependant les autres denrées n'avaient pas suivi la même proportion: elles avaient seulement baissé de qualité et de quantité. Quand le sel était abondant, nous pouvions avoir quatre vieilles volailles pour le même pris, qu'un morceau de sel Maintenant qu'elles étaient rares, nous ne pouvions en avoir que deux. Toutes choses étaient dans la même proportion, de sorte que nos dépenses s'étaient élevées de deux cents pour cent. Les approvisionnements des marchés avaient aussi diminué, et souvent nous ne pûmes acheter du grain pour nos serviteurs abyssiniens. Les soldats de la montagne souffraient beaucoup aussi de cette rareté et de ces prix, élevés; ils mendiaient continuellement, et plusieurs furent arrachés à la mort par la générosité de ceux qu'ils gardaient comme prisonniers. Heureusement, j'avais mis de côté une petite somme en cas d'accident; je croyais que le différend abyssinien touchait à sa fin en ce qui nous concernait. J'en gardai pour moi une petite partie et je remis le reste à M. Rassam, parce que, habituellement, il nous faisait part des sommes qui lui étaient envoyées par l'agent de Massowah. Nous congédiâmes autant de serviteurs qu'il nous fut possible, nous réduisîmes nos dépenses an minimum, et nous envoyâmes messagers sur messagers à la côte, pour nous apporter autant d'argent qu'ils le pourraient. A cette époque, si nous avions été pourvus d'une plus grande somme, je crois réellement que nous eussions pu acheter la montagne, tant les soldats de la garnison étaient découragés et prêts à se révolter, après les longues privations dont ils avaient souffert pour un maître avec lequel ils n'avaient aucune relation. L'agent de la côte fit tout ce qu'il put. Hôtes et messagers furent expédiés, mais l'état du pays était tel, qu'ils avaient dû cacher l'argent qu'ils portaient dans la maison d'un ami, à Adowa, et y demeurer plusieurs mois, jusqu'à ce que, avec beaucoup de prudence et en ne voyageant que la nuit, ils purent s'aventurer à passer à travers les districts infestés de voleurs et en proie à la plus grande anarchie.

Dans la matinée du 5 septembre, tandis que nous étions à déjeuner, l'un de nos interprètes entra précipitamment dans la hutte, et nous annonça que notre ami l'Afa-Négus Meshisha, le joueur de luth, et Bedjeram Gomfou, un des officiers qui avaient la charge des pied-à-terre, avaient pris la fuite. Leur plan avait été longuement prémédité et habilement exécuté. Au commencement des pluies, du terrain avait été alloué aux différents chefs et aux soldats dans la plaine d'Islamgee, an pied de la montagne. Quelques chefs s'étaient arrangés avec les paysans pour qu'ils restassent dans la plaine, et qu'ils ensemençassent le sol pour leur compte; eux devaient fournir le grain, et la récolte être partagée. D'autres, qui avaient des serviteurs, cultivèrent leur part eux-mêmes. Les lots de Bedjeram Comfou et de l'Afa-Négus Meshisha étaient tout à fait an pied de la montagne. Ils se chargèrent eux-mêmes de la culture, visitèrent parfois leur champ, et, deux ou trois fois par semaine, ils envoyèrent leurs serviteurs et leurs servantes pour arracher les mauvaises herbes sons la surveillance de leurs femmes. Tout le terrain qu'ils avaient reçu n'avait pas été mis en culture. Quelques jours auparavant, Comfou avait parlé, à ce sujet, au ras, qui l'engagea à semer du _tef;_ vu la rareté de ce produit, il serait bien aise, disait-il, que l'on fît une seconde récolte. Comfou approuva fort l'idée et demanda au ras de lui envoyer, dans la matinée du 5, un permis pour passer aux portes. Le ras accepta. Dans cette même matinée, Meshisha alla trouver le ras et lui dit qu'il avait aussi besoin de semer du tef, et lui demanda l'autorisation de sortir. Le ras, qui n'avait pas le moindre soupçon, accorda la demande. Les deux amis, le même jour, envoyèrent plusieurs serviteurs pour préparer le champ; et afin de ne pas exciter les soupçons, ils avaient aussi envoyé leurs femmes, mais par une autre porte et sous le même prétexte. Comme les Gallas attaquaient souvent les soldats de la garnison, an pied de la montagne, les sentinelles des portes ne furent pas surprises de voir les deux officiers bien armés et précédés de leurs mules; ils ne firent pas non plus attention aux sacs que leurs domestiques portaient, quand ou leur dit que c'était du tef qu'ils allaient semer, récit qui concordait avec celui des serviteurs du ras lui-même. Ils partirent ainsi ouvertement, eu plein jour, se croisant sur leur chemin avec plusieurs des soldats de la montagne. Arrivés au champ, ils ordonnèrent à leurs serviteurs de les suivre, et marchèrent promptement vers la plaine de Galla. Des soldats, qui travaillaient en ce moment à leurs champs, soupçonnèrent quelque ruse, et aussitôt retournèrent à l'Amba et communiquèrent leurs soupçons au ras. Je n'eus qu'à prendre un télescope pour voir les deux amis poursuivant leur chemin dans l'éloignement, sur la route qui menait à la plaine de Galla. Toute la garnison fut aussitôt appelée, et une poursuite immédiate fut ordonnée; mais dans l'intervalle, les fugitifs gagnèrent du terrain, et ils furent enfin aperçus, tranquillement arrêtés dans la plaine, en compagnie d'un corps de cavalerie galla d'un aspect si respectable, que la prudence des braves de Magdala les engagea à ne pas courir la chance de l'aborder. A leur retour, ils trouvèrent, se cachant derrière les buissons, la femme de Comfou, son petit enfant dans les bras. Il parait que, effrayée et agitée, elle n'avait pu trouver le lieu du rendez-vous, et qu'elle se cachait pour attendre que les soldats eussent passé, lorsque les cris de son enfant attirèrent leur attention. Elle fut triomphalement ramenée, enchaînée pieds et mains, et jetée dans la prison commune pour _attendre des ordres_.

Pendant que la garnison était envoyée à cette expédition infructueuse, les chefs s'étaient rassemblés, et comme l'un des fugitifs était le surintendant des greniers et des magasins, une recherche immédiate fut ordonnée, afin de s'assurer si ce fuyard n'avait pas emporté une partie des trésors avant de prendre son congé sans cérémonie. A leur grande terreur, ils s'aperçurent bientôt que des étoffes de soie, des chapeaux, de la poudre, et même l'habit de gala de l'empereur, son fusil et son pistolet favoris, ainsi qu'une somme assez grande, avaient disparu; dans le fait, les sacs de tef étaient pleins de dépouilles. Le ras comprit toute la gravité de sa position; il n'avait pas seulement été grossièrement trompé, mais des objets de la plus grande valeur parmi les richesses de l'empereur, objets confiés à ses soins, avaient été volés par son premier ami. Il perdit aussitôt la tête; il se peignit la rage de Théodoros en apprenant la nouvelle; il se vit pensionnaire de la prison, chargé de chaînes, et peut-être même condamné à une prompte et cruelle mort. Il assembla le conseil et exposa le cas devant les chefs; les plus sages et les plus expérimentés lui conseillèrent d'avoir confiance dans ses relations d'amitié avec l'empereur, et dans son affection bien connue pour lui; d'autres proposèrent une expédition dans le pays de Galla, une attaque de nuit dans le village où l'on supposait que les fugitifs avaient dû se réfugier; quelques centaines d'individus partiraient dans la soirée, disaient-ils, surprendraient les fugitifs, les ramèneraient, reprendraient leur bien perdu, et en même temps, massacreraient les Gallas et pilleraient tout ce qu'ils pourraient. Ces exploits compenseraient les pertes subies par leur royal maître, et feraient oublier l'autorisation trop facilement accordée.

Ce dernier conseil prévalut; malgré l'opposition de quelques-uns, le ras écarta leurs objections; il était d'ailleurs si grandement compromis, qu'il saisit la première chance qui s'offrit à lui de se réhabiliter. Bitwaddad Damash, l'ami et le compatriote de Théodoros, le brave guerrier, fut chargé du commandement; après lui, venaient Bitwaddad Hailo, Bitwaddad Wassié, et Dedjaymatch Gojé, tous de nos vieux amis, dont j'ai parlé plus haut. Deux cents fusiliers de Damash et deux cents lanciers de Gojé, soldats choisis, bien armés et bien montés, composaient ce corps d'attaque. Vers le coucher du soleil, ils s'assemblèrent. Avant de partir, Damash, vêtu d'une chemise de soie, les épaules couvertes d'une élégante peau de tigre, armé d'une paire de pistolets et d'un fusil à deux coups, vint dans notre prison pour nous souhaiter le bonjour, ou plutôt pour satisfaire sa vanité, en se proposant à notre admiration de commande et pour obtenir _la bénédiction du départ_ de son cher ami M. Rassam, qui s'exécuta courtoisement.

Deux fois déjà, pendant notre séjour à Magdala, Damash était parti pour Watat, village situé à environ douze milles de Magdala, non loin de l'endroit où le Béchélo sépare la province de Worahaimanoo du plateau de Dahonte. C'était là qu'était gardé le bétail de l'empereur, et des messagers avaient été envoyés à l'Amba par les paysans réclamant des secours immédiats; une bande de Gallas s'étaient montrés, et ils se sentaient eux-mêmes incapables de protéger les vaches de Théodoros. Dans ces circonstances, la vue seule de Damash à la tête de ses fusiliers avait chassé les Gallas, disaient ceux-ci à leur retour; mais les mauvaises langues assuraient que c'était une ruse des gens de ce pays, qui désiraient qu'il fût rapporté à l'empereur combien ses sujets lui étaient fidèles, et combien ils étaient soigneux de protéger le bétail dont ils étaient chargés. Quelques-uns des soldats les plus jeunes et les plus inexpérimentés assuraient que, le cas se présentant, le résultat serait le même; les fugitifs seraient surpris, les Gallas s'enfuiraient dans toutes les directions, à la vue de Damash et de ses vaillants compagnons, abandonnant leurs demeures et leurs biens à la merci des envahisseurs.

Le ras passa une nuit sans sommeil et pleine d'anxiété; à la pointe du jour il alla avec ses amis sur la petite colline, près de la prison, et le télescope en main il examina soigneusement la plaine de Galla. Les heures passaient et ils ne voyaient rien. Qu'était-il arrivé? Pourquoi Damash et ses hommes ne rentraient-ils pas? Telles étaient les questions que chacun se posait: les hommes âgés secouaient la tête; ils avaient combattu dans leur temps dans la plaine de Galla, et ils connaissaient la valeur de leurs sauvages cavaliers. Et même notre vieil espion, Abu Falek, probablement pour voir ce que nous dirions, s'écria: «Ce fou de Damash a eu l'imprudence de faire une pointe dans le pays de Galla, lorsque Théodoros lui-même n'aurait pas voulu y aller!» A la fin la nouvelle tant désirée que Damash et ses hommes revenaient, se répandit comme un éclair sur la montagne; on les avait vus descendant un profond ravin, ils ne suivaient pas la route qu'ils avaient prise en allant, mais une autre plus courte. Les chevaux et les hommes furent bientôt aperçus dans la plaine; mais on remarqua qu'ils arrivaient en désordre comme on troupeau qui se sauve. On ne put s'en rendre compte qu'au moyen du télescope. Les troupes de la garnison furent aperçues faisant halte à une petite distance du ravin qu'ils avaient descendu; ils marchaient très-doucement. Quelque chose allait de travers évidemment; des cavaliers furent alors expédiés par le ras afin de s'informer du résultat de l'expédition. Ils revinrent apportant une nouvelle douloureuse et l'Amba retentit bientôt des gémissements des veuves et des orphelins; onze morts, trente blessés, des armes à feu perdues, les fugitifs en liberté: telles étaient, en somme, les nouvelles qu'ils rapportèrent an ras désespéré.