Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros

Chapter 12

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Le 16, nous fournîmes une très-longue marche. Nous partîmes environ à six heures de l'après-midi et nous ne fîmes aucune halte jusqu'à Debra-Tabor, où nous arrivâmes environ deux heures avant midi. Aussitôt que nous touchâmes le pied de la colline sur laquelle s'élevait la demeure impériale, nous reçûmes l'ordre de l'empereur de descendre de nos montures, et immédiatement, nous le vîmes venir à nous accompagné de quelques-uns de ses gardes du corps. Nous nous rendîmes tous à Gaffat, station européenne située à trois milles à l'est de Debra-Tabor. En route, nous fûmes surpris par le plus terrible orage de grêle que j'aie jamais vu; telle en était la violence, que Théodoros fut obligé plusieurs fois de s'arrêter. La grêle tombait en masse si compacte, et les grêlons étaient d'une telle dimension, qu'il était presque impossible de les supporter. Enfin, nous arrivâmes à Gaffat gelés et trempés jusqu'aux os; mais l'empereur paraissait n'avoir souffert en aucune façon de cette douche, il nous servait de cicérone, nous montrant le lieu où nous étions, et nous donnant des explications sur les ateliers, les roues à eau, etc., etc. Quelques planches furent transformées en sièges, un feu fut allumé par ses ordres, et nous demeurâmes seuls avec lui pendant plus de trois heures, discutant sur les lois et les coutumes anglaises. Les tapis et les coussins avaient été oubliés à Debra-Tabor, et il renvoya Ras-Engeddah pour les faire apporter. Aussitôt que ce dernier revint avec les porteurs, Théodoros montra la route de la colline de Gaffat, et de ses propres mains étendit les tapis, et plaça le trône dans la maison choisie pour M. Rassam. D'autres maisons furent assignées aux autres Européens, après quoi Théodoros nous quitta.

Le 17 juin, les ouvriers européens qui étaient restés à Kourata, arrivèrent à Debra-Tabor. Nous ne primes pas garde qu'ils s'étaient plaints de ce que nous occupions leurs maisons; mais l'empereur reconnut, d'après leur conduite, qu'ils étaient mécontents; cependant il les accompagna à Gaffat, et, en quelques heures, au moyen des shamas, des gabis, des tapis, la fonderie fut transformée en une demeure convenable. Le trône y fut aussi placé, et lorsque tout fut arrangé, on nous fit appeler. Théodoros s'excusa de ce qu'il était obligé de nous donner pour quelques jours une maison ainsi organisée, ajoutant qu'il retournait à Debra-Tabor, mais que le lendemain, il tâcherait de se procurer une demeure plus convenable pour ses hôtes. Conformément à cette promesse, le lendemain matin, il vint pour nous offrir plusieurs maisons situées sur une hauteur, en face de Gaffat, et qui avaient été préparées pour nous recevoir. Comme la maison de M. Rassam était plus petite, il profita de cela pour demander que l'empereur retirât le trône de sa chambre. Sa Majesté y consentit, bien qu'il eût garni la chambre de tapis, et recouvert les murs et le plafond de drap blanc. A cause de tous ces changements, nous nous figurâmes que nous étions là établis pour toute la saison des pluies. Le choléra et la fièvre typhoïde venaient de se manifester a Gaffat, et du matin an soir, j'étais constamment réclamé par des malades. L'un d'eux, la femme d'un Européen, me prit beaucoup de temps; elle eut d'abord une attaque de choléra, suivie de la fièvre typhoïde qui la mit aux portes du tombeau.

Dans la matinée du 25 juin, nous reçûmes l'ordre de l'empereur, M. Rassam, ses compagnons, les prêtres et quelques autres, de nous rendre à Debra-Tabor pour assister à une accusation politique. Les ouvriers européens, Cantiba Hailo et Samuel nous accompagnèrent. Arrivés à Debra-Tabor, nous fûmes surpris de n'être pas reçus avec la politesse habituelle, et d'être immédiatement conduits en présence de l'empereur; nous fûmes introduits dans une tente noire établie dans l'enceinte impériale. Nous pensâmes que cette accusation politique nous concernait, et nous étions assis depuis quelques minutes seulement, lorsque les ouvriers européens furent appelés par Sa Majesté. Ils revinrent bientôt après, suivis de Cantiba Hailo, de Samuel et d'un Aia-Négus (bouche du roi), porteurs du message impérial.

La première et la plus importante des accusations était celle-ci: «J'ai reçu une lettre de Jérusalem dans laquelle il est dit que les Turcs font des chemins de fer dans le Soudan pour attaquer mon royaume, de concert avec les Anglais et les Français.» La seconde accusation portait sur le même sujet; seulement, on ajoutait que M. Rassam devait avoir vu les chemins de fer et qu'il aurait dû en avertir Sa Majesté. La troisième accusation était celle-ci: «N'est-il pas vrai que les chemins de fer égyptiens sont construits par les Anglais?»

Quatrièmement: «N'avait-il pas donné une lettre au consul Cameron pour la reine d'Angleterre, et le consul n'était-il pas revenu sans réponse? M. Rosenthal n'avait-il pas dit que le gouvernement anglais s'était moqué de sa lettre?» Il y avait encore sept ou huit autres accusations, mais elles étaient insignifiantes et je ne m'en souviens pas. Peu de jours auparavant, un prêtre grec était arrivé de la côte porteur d'une lettre pour Sa Majesté: ces faits étaient-ils contenus dans cette lettre, ou bien était-ce seulement un prétexte inventé par Théodoros pour s'excuser des mauvais traitements qu'il avait l'intention d'infliger à ses hôtes innocents; c'est ce qu'il serait impossible d'affirmer. La conclusion du message accusateur était celle-ci: «Vous devez rester ici; Sa Majesté ne peut pas plus longtemps laisser vos armes entre vos mains, mais tous vos autres objets vous seront rendus.»

M. Rosenthal obtînt la permission de retourner à Gaffat pour voir sa femme, je fus autorisé à le suivre, à cause de l'état critique dans lequel se trouvait Madame Waldemeier. M. Rassam et les autres Européens demeurèrent dans la tente. M. Waldemeier, à cause de la maladie de sa femme, était resté à Gaffat; il fut effrayé lorsqu'il apprit nos contrariétés, craignant que cela ne privât sa femme des secours médicaux dont elle avait tant besoin dans l'état désespéré où elle se trouvait. Il me pria de retourner auprès d'elle, ne serait-ce qu'une heure, tandis qu'il courait à Debra-Tabor pour supplier Théodoros de me laisser avec lui jusqu'à ce que sa femme fût hors de danger. Madame Waldemeier était une fille de ce M. Bell que Théodoros aimait tant. Non-seulement il consentit à la demande de M. Waldemeier, mais il ajouta que si M. Bassani n'y voyait aucun inconvénient, il me permettrait de rester à Gaffat, les malades y étant nombreux, tandis qu'il exécuterait l'expédition qu'il avait projetée. Comme j'étais affaibli par une grande irritation d'entrailles et par une forte surexcitation, je fus enchanté de ce projet de me laisser rester Gaffat tout le temps de la saison des pluies. M. Bassani lui-même, le jour suivant, demandait à Théodoros que cette autorisation fût accordée, non-seulement à moi, mais aussi à quelques autres de nos compagnons. A cause de ma santé et de la position de M. Rosenthal, la permission nous fut accordée à tous les deux, mais elle fut refusée aux autres.

Nous nous attendions chaque jour à entendre dire que le camp avait été levé, mais Sa Majesté n'en faisait rien. Chaque jour Théodoros envoyait prendre des nouvelles de Madame Waldemeier et me faisait saluer. Il visita Gaffat deux fois pendant le peu de jours que je l'habitai, et dans plusieurs occasions m'envoya ses compliments et reçut mes salutations. M. Rassam et les autres Européens furent autorisés à venir nous voir à Gaffat; et quoique de temps en temps le nom de _Magdala_ fût prononcé, cependant il nous semblait que l'orage s'était dissipé et nous espérions avant peu être tous réunis à Gaffat, et y passer en paix la saison des pluies.

Le 3 juillet un officier de Sa Majesté m'apporta les salutations de l'empereur, ajoutant que Sa Majesté devait venir inspecter les travaux et qu'il fallait que j'allasse au-devant de lui. Je me rendis à la fonderie et sur la route je rencontrai deux ouvriers de Gaffat qui s'y rendaient aussi. Un petit incident eut lieu, qui amena plus tard de terribles conséquences. Nous rencontrâmes l'empereur près de la fonderie marchant à la tête de son escorte: il nous demanda comment nous allions, et nous le saluâmes en ôtant nos chapeaux. Comme il repassait, les deux Européens avec lesquels j'avais fait la route, se couvrirent; sans songer combien Sa Majesté était susceptible pour tout ce qui concernait l'étiquette; je restai la tête découverte, quoique le soleil fût chaud et dangereux. Arrivé à la fonderie, l'empereur me salua encore cordialement; il examina pendant quelques minutes l'ébauche d'un fusil que ses ouvriers se proposaient de lui donner, et ensuite nous quitta. Dans la cour il passa près de M. Rosenthal, qui ne s'inclina pas, Théodoros ne s'informant pas de lui.

Comme l'empereur sortait de l'enceinte de la fonderie, un pauvre vieux mendiant lui demanda l'aumône en disant: «Mes seigneurs (gaitotsh) les Européens out toujours été bons pour moi. O mon roi, ne voulez-vous pas aussi soulager ma misère!» En entendant l'expression de _seigneur_, appliquée aux ouvriers, Théodoros entra dans une terrible colère: «Comment osez-vous appeler seigneur tout autre que moi? Frappez-le, frappez-le, par ma mort!» Deux individus de sa suite se précipitèrent sur le mendiant et se murent à le frapper de leurs bâtons; Théodoros criait toujours: «Frappez-le, frappez-le, par ma mort!» Le pauvre vieux impotent demandait grâce, avec une expression à fendre le coeur; mais sa voix allait s'affaiblissant toujours et au bout de quelques minutes nous n'eûmes devant nous qu'un cadavre étendu qui ne pouvait plus remuer ni prier. La byène rugissante cette nuit-là put se repaître, sans être troublée, de ses restes abandonnés.

Toutefois la rage de Théodoros ne fut point encore calmée; il s'avança de quelques pas, pais s'arrêtant il se retourna la lance en arrêt, les regards errants autour de lui; il était la personnification de la rage indomptable. Ses yeux rencontrèrent M. Rosenthal: «Saisissez-le!» s'écria-il. Immédiatement plusieurs soldats se ruèrent sur lui pour obéir an commandement impérial. «Saisissez l'homme qu'ils appellent le _hakeem_ (médecin).» Aussitôt une douzaine de scélérats tombèrent sur moi et m'empoignèrent par les bras, l'habit, le pantalon, par tous les endroits qui offraient une prise. Théodoros s'adressa ensuite à M. Rosenthal en disant: «Ane que vous êtes, pourquoi m'appelez-vous le fils d'une pauvre femme? Pourquoi m'insultez-vous?» M. Rosenthal répondit: «Si je vous ai offensé, j'en demande pardon à Votre Majesté.» Pendant ce temps l'empereur brandissait sa lance d'une façon inquiétante, et je croyais à chaque instant qu'il allait nous transpercer. Je craignais que, aveuglé par la colère, il ne fut plus maître de lui-même, et je comprenais que si une fois il se laissait dominer par ses passions, c'en était fait de nous.

Heureusement pour nous Théodoros se tourna vers les ouvriers européens, les insultant dans des termes grossiers; «Vils esclaves! ne vous ai-je pas envoyé de l'argent? Qui êtes-vous que vous vous donniez le titre de _seigneurs_? Prenez garde!» Puis, s'adressant aux deux ouvriers que j'avais rencontrés sur la route de la fonderie, il leur dit: «Vous êtes fiers! qui êtes-vous? Des esclaves! des l'eûmes! des ânes galeux! vous vous couvrez la tête en ma présence! est-ce que vous ne me voyez pas! Le hakeem n'est-il pas resté la tête découverte? Pauvres créatures que j'ai enrichies!» Se tournant alors de mon côté et voyant qu'une douzaine de soldats m'avaient saisi, il leur cria: «Laissez-le aller; amenez-le-moi.» Tous me lâchèrent hormis un seul, qui me conduisit devant l'empereur. Il me demanda alors: «Connaissez-vous l'arabe?» Quoique je comprisse un peu cette langue, je pensai qu'il était plus prudent, vu les circonstances, de répondre négativement. Alors il commanda à M. Schimper de traduire ce qu'il allait dire: «Vous, hakeem, vous êtes mon ami. Je n'ai rien a dire contre vous; mais les autres m'ont insulté et vous allez venir avec moi pour assister a leur jugement.» Il commanda ensuite à Cantiba Hailo de me donner sa mule, il monta à cheval, moi et M. Rosenthal allant à sa suite; ce dernier à pied, traîné sur toute la route par les soldats qui l'avaient saisi.

Aussitôt après notre arrivée à Debra-Tabor, l'empereur envoya l'ordre à M. Rassam, de venir avec les autres Européens; il avait quelque chose à leur dire. Théodoros s'assit sur un rocher à environ trente pas en face de nous; entre lui et nous se tenaient quelques officiers supérieurs et derrière nous une ligne pressée de soldats. Il était toujours en colère, faisant sauter des pointes de rocher avec l'extrémité de sa lance, et crachant constamment entre chaque parole. Il s'adressa une fois à M. Stern et lui demanda: «Est-ce d'un chrétien, d'un païen ou d'un juif, quand vous m'insultez? Quand vous avez écrit votre livre, par quelle autorité l'avez-vous fait? Ceux qui m'ont insulté en votre présence, étaient-ils mes ennemis ou les vôtres? Pourquoi ont-ils dit du mal de moi devant vous?» etc. Puis il dit à M. Rassam: «Vous aussi vous m'avez manqué de respect. «Moi?» répondit M. Rassam. «Oui! quatre fois. Premièrement, vous avez lu le livre de M. Stern, dans lequel je suis insulté; secondement vous ne m'avez pas réconcilié avec les prisonniers, lorsque vous avez voulu les faire partir du pays; troisièmement: votre gouvernement permet aux Turcs de garder Jérusalem, qui est mon héritage. La quatrième accusation je l'ai oubliée.» Il demanda ensuite à M. Rassam s'il savait que Jérusalem lui appartenait, et que les couvents abyssiniens avaient été pris par les Turcs. En vertu de sa descendance de Constantin et d'Alexandre le Grand, l'Inde et l'Arabie lui appartenaient. Il fit encore plusieurs autres folles questions. Enfin il dit à Samuel qui était l'interprète «Que diriez-vous si je chargeais de chaînes vos amis?» «Rien,» répondit Samuel; «n'êtes-vous pas le maître?» Des chaînes avaient été apportées, mais cette réponse l'avait calmé. Il s'adressa alors à l'un des chefs et lui dit: «Pouvez-vous surveiller ces gens dans la tente?» L'autre, qui savait ce qu'il fallait répondre, lui dit: «Majesté, la maison vaudrait mieux.» Il donna alors des ordres pour que nos effets nous fussent envoyés de la tente noire à la maison attenant à la sienne, et nous reçûmes l'ordre de nous y transporter.

La maison qui nous était destinée, servait primitivement de pied-à-terre: elle était bâtie en pierre, entourée d'une grande verandah, et fermée seulement par une petite porte sans fenêtre ni aucune autre ouverture. Ce ne fut que lorsqu'on eut allumé plusieurs bougies que nous pûmes nous reconnaître an milieu des profondes ténèbres qui régnaient en ce lieu, ce qui rappela, à mon souvenir, plusieurs scènes du drame terrible de Calcutta: _La Caverne noire_. Quelques soldats apportèrent nos couches, et une douzaine de gardiens s'assirent près de nous, tenant dans leurs mains des chandelles allumées. L'empereur nous envoya plusieurs messages. M. Rassam en prit occasion pour se plaindre amèrement des mauvais traitements qu'il nous infligeait. Il dit: «Dites à Sa Majesté que j'ai fait tout mon possible pour établir de bons rapports entre ma patrie et lui; mais lorsque les événements d'aujourd'hui seront connus, quelles qu'en soient les conséquences, le blâme n'en retombera pas sur moi.» Théodoros nous renvoya ces paroles: «Que je vous traite bien ou que je vous traite mal, cela revient au même; mes ennemis diront toujours que je vous ai maltraités; ainsi cela ne fait rien.»

Un peu plus tard, nous fûmes troublés par un message de l'empereur, nous faisant savoir qu'il ne pouvait être indifférent au bien-être de ses amis et qu'il viendrait nous voir. Quoi que nous fissions pour le dissuader d'une telle démarche, il arriva bientôt accompagné par quelques esclaves, portant de l'arrack et du tej. Il nous dit: «Ce soir, ma femme me disait de ne pas sortir, mais je ne voulais pas que vous fussiez fâchas, et je suis venu boire avec vous.» A ces mots, il nous présenta de l'arrack et du tej, et nous donna lui-même l'exemple.

Il fut calme et très-sérieux, bien qu'il voulût paraître gai. Il resta environ une heure causant de choses insignifiantes: le pape de Rome fit le principal sujet de la conversation. Entre autres choses, il nous dit: «Mon père était fou, et quoique mon peuple ait dit quelquefois que j'étais fou moi-même, je ne l'ai jamais cru; mais maintenant je crois que je le suis.» M. Rassam répliqua: «Je vous en prie, ne dites pas de semblables choses.» Sa Majesté reprit: «Oui, oui, je suis fou.» Un instant après, il nous dit en nous quittant: «Ne vous arrêtez pas à la forme, et ne tenez pas compte de ce que je vous dis devant mon peuple, mais regardez à mou coeur. J'ai un motif pour cela.» En partant, il donna l'ordre aux gardes de s'établir dehors et de ne point nous déranger. Bien que depuis nous l'ayons vu une ou deux fois à une certaine distance, cependant ce fut la dernière conversation que nous eûmes avec lui.

Les deux jours que nous passâmes dans la caverne noire à Debra-Tabor, tous réunis, obligés d'avoir des chandelles allumées nuit et jour, dans l'angoisse de l'incertitude de notre avenir, furent certainement des jours de torture morale et physique. Nous reçûmes avec joie l'annonce que nous allions être changés; toute alternative était préférable à notre position actuelle; que nous fussions enfermés dans une vieille tente, laissant couler la pluie, ou bien que nous fussions enchaînés dans un amba, tout valait mieux que ce sombre emprisonnement, privé de tout comfort, même de la chère clarté du jour.

A midi, le 5 juillet, nous fûmes informés que Sa Majesté était déjà partie, et que notre escorte attendait l'ordre du départ. Nous étions tous réjouis à la pensée de respirer l'air frais, et d'admirer les champs couverts de verdure et illuminés par un brillant soleil. Nous ne nous fîmes pas répéter deux fois l'ordre de partir, nous ne donnâmes pas même une pensée aux inconvénients du voyage, tels que la pluie, la boue, etc., etc. Le premier jour, nous ne fournîmes qu'une petite course, et nous campâmes sur un plateau appelé Janmeda, à quelques milles an sud de Gaffat. Le lendemain matin, de bonne heure, l'armée se mit en marche, mais nous attendîmes à l'arrière-garde trois heures avant de recevoir l'ordre de marcher. Théodoros, assis sur un rocher, avait commandé à toutes ses forces, y compris sa suite, de prendre les devants, et comme nous, exposé à la pluie qui tombait et paraissant plongé dans des pensées profondes, il contemplait les différents corps de son armée à mesure qu'ils passaient devant lui. Nous étions sévèrement surveillés; plusieurs chefs, et les hommes qu'ils commandaient, nous gardaient jour et nuit, un détachement marchait en tête, un autre suivait et un grand nombre de soldats ne nous perdaient jamais de vue.

Nous fîmes halte, cette après-midi, dans une grande plaine, près d'une éminence appelée Kulgualiko, sur laquelle s'élevaient les tentes impériales. Le lendemain, on adopta le même mode de départ et après avoir voyagé toute la nuit, nous nous reposâmes à Aïbankab, an pied du mont Guna, le pic le plus élevé du Begember, très-souvent couvert de neige dans la saison pluvieuse.

Nous passâmes la journée du 8 à Aïbankab. Dans l'après-midi, Sa Majesté nous fit inviter à gravir la colline où il était établi, afin de contempler le sommet couvert de neige du Guma, ne pouvant, de notre position basse, jouir d'une belle vue. Quelques messages polis furent échangés, mais nous ne vîmes pas l'empereur.

Le 9, de bonne heure, Samuel, notre balderaba, nous fut envoyé. Il s'arrêta longtemps, et, à son départ, il nous avertit que nous marcherions en tête et que nos effets embarrassants nous seraient envoyés plus tard, que nous ne prendrions avec nous que quelques articles indispensables, que les soldats de notre escorte et nos mules nous porteraient. Plusieurs officiers de la maison de l'empereur, pour lesquels nous avions eu quelques politesses, vinrent nous souhaiter le bonjour, nous regardant avec tristesse, l'un d'eux même avec des larmes dans les yeux. Quoique nous ne connussions point notre destination, nous soupçonnions tous que Magdala et les chaînes seraient notre lot.

Bitwaddad-Tadla et les hommes qu'il commandait furent dès lors chargés de nous garder. Nous nous aperçûmes bientôt que nous étions traités plus sévèrement; un ou deux soldats à cheval avaient la garde spéciale de chacun de nous, fouettant les mules lorsqu'elles n'allaient pas assez vite, ou courant, en tête de l'escorte, pour attendre l'arrivée de ceux qui étaient moins bien montés. Nous fîmes une très-longue étape ce jour-là, de neuf heures après-midi à quatre heures avant midi, sans une seule halte. Les soldats qui portaient une partie de nos effets arrivèrent bientôt après nous, mais les mules chargées des bagages n'arrivèrent qu'au coucher du soleil et mortes de fatigue. N'ayant rien à manger, nous tuâmes un mouton et le fîmes griller devant le feu, à la façon abyssinienne; affamés et fatigués comme nous l'étions, il nous parut que c'était le repas le plus exquis que nous eussions jamais fait.

Au lever du soleil, le lendemain matin, nos gardes nous avertirent de nous tenir prêts, et quelques instants plus tard nous étions en selle.

Notre route se dirigeait vers l'est-sud-est. Quelles qu'eussent été nos espérances jusqu'alors sur notre destinée, elles étaient évanouies; les premiers prisonniers connaissaient trop bien le chemin de Magdala pour avoir aucun doute là-dessus. Le commencement de la journée ne fut qu'une facile ascension dans un pays populeux et bien cultivé; mais le 10, le pays prit un aspect sauvage, envoyait ça et là quelques villages; de sombres touffes de cèdres embellissaient les sommets des collines éloignées, et annonçaient la présence de quelque église. Le paysage était beau et certainement plein d'attrait pour un artiste, mais pour des Européens, traînés comme du bétail par des barbares, les montées abruptes et les profondes vallées n'avaient aucun charme. Après quelques heures de marche, nous arrivâmes en face d'un précipice à pic (plus de 1,500 pieds de hauteur et pas plus d'un quart de mille de largeur), que nous devions descendre et remonter, afin d'atteindre le plateau voisin. Nous marchâmes encore environ deux heures et nous atteignîmes les portes de Begember. En face de nous s'élevait le plateau du Dahonte, à environ deux milles de distance, mais nous avions à monter une côte plus rapide encore que celle que nous laissions derrière nous, et un abîme plus profond aussi à passer pour atteindre cette colline. La vallée du Jiddah, affluent du Nil, était entre nous et notre lieu de halte. C'était comme un mince fil d'argent, que nous voyions courir au-dessous de nous dans un espace étroit entre les colonnes basaltiques du Begember oriental, dont le sommet s'élève à trois mille pieds. Nous achevâmes notre course, fatigués et n'en pouvant plus.