Part 22
--Ce serait gentil, me dit mon fils, de donner à Albert un joli pot de camélias comme ceux que porte cet homme; s'il est malade, cela lui fera plaisir à regarder.
--Je veux bien, répliquai-je; c'est justement jour de marché aux fleurs à la Madeleine; as-tu le courage d'aller jusque-là?
--Oh! j'irais bien plus loin pour donner une joie à Albert, repartit-il.
Arrivés au milieu des massifs d'arbustes et de bouquets qui embaumaient l'air, je dis à mon fils:
--Choisis ce qui te plaira pour notre ami.
Il arrêta son désir sur un beau camélia à pétales rosées. Un petit commissionnaire hissa sur son épaule le pot que nous venions d'acheter, et nous nous remîmes en marche vers la maison d'Albert.
Comme nous approchions de sa porte, mon fils me dit:
--Crois-moi, passons sans rien demander au portier, il pourrait nous répondre qu'il n'y est pas, tandis que là-haut nous verrons bien. En parlant ainsi, il saisit le pot des mains du petit commissionnaire, et nous nous glissâmes dans l'escalier. Je tremblais un peu en montant les marches, mais la présence de mon enfant me soutenait.
Il posa le camélia sur le seuil de la porte, puis ce fut lui qui sonna d'une main assurée.
Le domestique, qui nous reconnut, nous accueillit d'un air joyeux.
--Allez prévenir M. Albert, lui dit l'enfant, que quelqu'un qui l'aime bien vient le voir.
Ce ne fut pas le domestique qui revint pour nous introduire, ce fut Albert; il accourut en nous criant: Comment! c'est vous! puis, se courbant, il embrassa si passionnément mon fils, que je compris que ses baisers s'adressaient à moi.
--Oh! chère Stéphanie, me dit-il, vous êtes donc restée pour moi un bon camarade? Que c'est charmant ce que vous faites là! Entrez, entrez; si j'avais pu prévoir votre venue, c'est moi qui aurais rempli de fleurs mon logis pour vous recevoir. Il s'empara de l'arbuste; il pressa contre ses joues amaigries et contre son front brûlant les frais camélias; puis, se retournant vers l'enfant, il l'embrassa encore. Il était vêtu d'une robe de chambre en laine blanche où flottait son corps frêle; son cou, sans cravate, en sortait décharné, et ses pommettes saillissaient à travers sa pâleur.
--Vous avez été malade, lui dis-je.
--Oui, vingt-quatre heures seulement, mais la crise est passée; elle était inévitable, ajouta-t-il, après ce que j'ai fait pour vous oublier. Mais vous arrivez dans un de mes meilleurs moments; je n'ai plus assez de force pour commettre des folies, et je vais assez bien pour goûter la douceur de vous voir. Puisque vous avez eu l'aimable idée de me faire visite, poursuivit-il en riant, il faut, marquise, que vous parcouriez tout mon appartement. J'ai là, à côté, une charmante tête de femme que je salue tristement chaque matin à mon réveil, et qui me regarde avec un sourire presque caressant, mais des yeux si fiers qu'ils font baisser les miens.
En disant ces mots, il poussa une large porte vitrée s'ouvrant du salon dans sa chambre, et j'aperçus, au pied de son lit, un petit portrait au crayon qu'il m'avait un jour demandé en feuilletant un album.
Mon fils qui nous suivait, dit:
--Voilà maman! C'est bien preuve que vous nous aimez. Pourquoi donc ne venez-vous plus nous voir?
--Vous êtes trop curieux, mon petit ami, et ce n'est pas moi qui vous le dirai.
--Voyons, ne faites plus le méchant, reprit l'enfant, et venez aujourd'hui même vous promener et dîner avec nous.
--Votre mère ne le voudra pas, répliqua Albert.
Je lui tendis la main en lui disant:
--Vous savez bien le contraire.
--Allons, allons, dit-il, la vie a encore de bonnes heures: je serais bien bête de ne pas les prendre au vol.
Il nous reconduisit dans le salon, puis rentra dans sa chambre et s'habilla à la hâte.
Dix minutes après, nous étions en voiture dans les Champs-Élysées si souvent parcourus ensemble. Mais ce n'était plus par une nuit brûlante et silencieuse, c'était à l'heure où les promeneurs à cheval ou en calèches se rendaient en foule au bois; le ciel s'était éclairci et à travers les nuages blancs souriait une lumière calmante.
Mon fils assis sur les genoux d'Albert lui faisait mille questions, l'obligeant à regarder tout ce qui l'intéressait et ne lui laissant guère la possibilité de s'occuper de moi.
Je les considérais tous les deux sans parler et en ce moment Albert me semblait être pour moi un frère bien-aimé qui caressait l'enfant de sa sœur; je n'éprouvais plus aucun trouble; j'étais toute à la joie bienfaisante de l'avoir retrouvé.
--Où voulez-vous aller, mon petit despote? dit-il à mon fils.
--À l'hippodrome, répondit l'enfant sans hésiter.
La joie de mon fils fut grande, en voyant les scènes d'équitation et de voltige qui se succédèrent. Albert qui, avec une flexibilité d'esprit inimaginable, savait passer des idées les plus sublimes et les plus navrantes à toutes les fantaisies riantes et juvéniles, partagea la gaieté de mon fils; on eût dit deux camarades de collège un jour de vacances.
J'étais bien aise de l'espèce d'isolement tranquille où me laissait le babil de mon fils mêlé à la verve d'Albert; ils jasaient à qui mieux mieux. Je goûtais là une de ces heures qui détendent l'âme et lui font déposer un moment le poids des passions et des douleurs.
Quand nous redescendîmes l'avenue des Champs-Élysées pour nous rendre chez moi, les promeneurs y affluaient de plus belle. Nous aperçûmes dans la voiture d'un ambassadeur Duchemin qui se pavanait; il eut un sourire de chat-tigre en me voyant avec Albert.
--Je ne pardonne pas à ce grotesque et cynique personnage le méchant tour qu'il vous a joué au sujet de Frémont, me dit Albert.
Et aussitôt, comme pour lui décocher une flèche, il improvisa contre le pédant quatre petits vers d'une bouffonnerie mordante: c'était sur un rythme sautillant et vif; on eût dit des légers coups de la patte aérienne du Trilby de Charles Nodier.
--Nous semblons prédestinés aujourd'hui à la rencontre des méchants et des sots, me dit Albert; tenez, voilà maintenant Sansonnet et Daunis qui passent ensemble dans ce coupé: le premier, pendant qu'il était pair de France, a essayé ardemment, mais en vain, de me brouiller avec le prince qui fut mon ami; il ne me pardonnait pas d'avoir dit à un plat journaliste qui le comparait à La Fontaine, qu'il n'était pas même le singe de Florian. Le second, Daunis, m'a empêché d'être joué sur un théâtre dont il était directeur, parce que, il y a dix ans, je ne consentis pas à lui laisser faire un drame en cinq actes sur une de mes petites comédies. Sans vanité, convenez, marquise, que c'eût été un pavé écrasant une fleur. Vous voyez qu'ils ont bien mérité tous deux d'avoir aussi leur quatrain, ajouta Albert, et aussitôt une épigramme vive et folle bondit comme une éclaboussure sur le coupé qui emportait Sansonnet et Daunis.
J'étais ravie de ces traits d'esprit si concis et si nets qu'Albert trouvait en se jouant.
--Voyons, chère marquise, essayez donc un peu à votre tour, me dit-il, je vous ai appris à tourner des vers français, vous m'avez promis de vous y exercer, voilà l'occasion ou jamais.
--Et contre qui donc voulez-vous que je m'escrime? répliquai-je.
--Mais contre moi-même, reprit-il en riant, il y a des jours où je prête fort à l'ironie et je vous permets de me mordre à belles dents, c'est-à-dire avec les vôtres.
On eût dit qu'un jet de son pétillant esprit avait passé tout à coup en moi, car je fis sans hésiter très-rapidement quatre petits vers de la même mesure que ceux qu'il venait d'improviser.
C'était une plaisanterie assez piquante sur le décousu de sa vie; il rit beaucoup d'un trait final tout à fait grotesque et que j'avais trouvé je ne sais comment.
À son tour il me riposta par le même nombre de vers dans lesquels il me raillait en mots très-crus d'être trop idéale, de sorte que sa pensée et ses expressions formaient un contraste bouffon; je ressaisis le ricochet de l'épigramme et le dirigeai contre une actrice qui passait en ce moment dans l'équipage d'un prince russe.
Albert repartit à son tour; il lança quatre vers satiriques contre un critique joufflu qui, impuissant à créer, s'essouffle à détruire. Puis quatre autres contre le vieux romancier Sidonville qu'il aperçut en tilbury. Voilà un fat de soixante-quatre ans qui se croit toujours adorable, s'écria Albert, Il a dit chez une de mes cousines un mot de comédie inimitable: voyant un jour la fille de cette cousine, une belle enfant de quatorze ans, un peu triste il se pencha vers la mère et murmura mystérieusement: N'est-ce pas moi qui la rendrais rêveuse?
Nous continuâmes pendant le dîner et durant une partie de la soirée ce jeu rimé qui nous divertissait fort; toute la littérature y passa; Victor et René eux-mêmes ne furent pas épargnés par nos sarcasmes inoffensifs.
Lorsque nous nous séparâmes, Albert me dit gaiement:
--Savez-vous, marquise, que je regrette que vous n'ayez pas le teint un peu plus brun et que vous ne soyez pas un peu plus maigre; vous eussiez revêtu des habits d'homme, qui m'auraient fait illusion, et alors nous serions restés toute la vie de très-bons amis.
XXIII
Je n'analysai pas l'impression que m'avait laissée cette entrevue avec Albert, ce que je sentais, c'est que j'étais moins triste, plus légère de cœur, mieux disposée à travailler et à vivre.
Nous ne nous étions pas dit: Au revoir, en nous quittant, mais j'espérais qu'il reviendrait et qu'en évitant certaines émotions nous finirions par nous accoutumer tous les deux à une riante fraternité.
Quant à ce qui touchait à Léonce, je sentais s'affaiblir l'interprétation terrible qu'Albert avait donnée à ses lettres; pourtant je n'avais pas osé les relire, redoutant d'y trouver moi-même une cruelle confirmation. Mais celles que je recevais chaque jour de lui étaient désormais si tendres, que ma confiance ébranlée se raffermissait peu à peu.
Albert m'écrivit un matin pour me proposer d'aller avec lui au Théâtre-Français voir jouer l'_Œdipe_ de Voltaire! Il se promettait, me disait-il de passer une très-réjouissante soirée en entendant défiler d'un pas traînard tous ces alexandrins essoufflés; il ajoutait qu'il offrirait une place, si j'y consentais, à un vieux monsieur de notre connaissance.
C'était un ancien beau de l'empire qui prenait au sérieux les tragédies de Voltaire, parlait avec respect du _Sylla_ de M. de Jouy et ne mettait pas en doute la sublimité du _Léonidas_ de M. Pichat.
J'acceptai la proposition d'Albert, et vers l'heure du spectacle il vint me chercher en voiture. Le temps était redevenu brûlant, et la soirée me parut tellement étouffante que je me mis une robe de mousseline blanche, pour pouvoir supporter la double lourdeur de l'atmosphère et de la tragédie. Mes épaules et mon sein se détachaient à travers le clair tissu, et mes bras étaient presque à découvert. Je portais un chapeau de paille de riz très-léger, orné d'une tige de magnolias roses. Albert me complimenta de l'élégance de ma toilette, et bientôt son regard s'arrêta avec une fixité gênante sur le corsage de ma robe.
J'essayai de distraire son attention en lui parlant de l'acteur qui allait jouer Œdipe.
--Quel courage, lui dis-je, il faut à un comédien pour débiter un pareil rôle!
--Encore si Jocaste avait vos bras, me répondit-il en se rapprochant de moi.
--Mais vous froissez ma robe, répliquai-je, et je tiens à ce que votre vieil ami me trouve charmante.
--Ne prenez donc pas ce ton de coquette du monde, vous comprenez bien, reprit-il, que vous me troublez.
La voiture arrivait en ce moment à la porte du théâtre, et je fus délivrée de l'inquiétude de ce qui pourrait suivre.
La toile venait de se lever quand nous entrâmes dans la loge où nous attendait le vieil amateur de tragédies; il nous fit un: Chut! impératif, en appuyant l'index sur sa lèvre supérieure.
--Chutez plutôt la pièce, dit Albert en éclatant de rire; et, au grand scandale de tous les admirateurs de la poésie de Voltaire qui étaient là, il se mit à parodier chaque vers d'une manière si plaisante, qu'à mon tour je me sentis prise d'une gaieté folle. Le vieil amateur indigné nous menaça de nous quitter si nous ne respections pas le génie! à l'entour de nous montaient aussi les murmures menaçants de quelques têtes blanchies dont nous effarouchions l'enthousiasme. Et dire que les mêmes hommes enflammés d'un si beau zèle pour cette mauvaise tragédie, auraient renié les écrits philosophiques de Voltaire, exorcisé _Candide_, son chef-d'œuvre, et trouvé fastidieuse son admirable correspondance! ô bêtise humaine!...
À chaque entr'acte, Albert sortait quelques minutes de la loge, et je m'apercevais avec surprise que la pâleur habituelle de ses joues avait fait place à une rougeur de plus en plus vive. Un moment, s'étant penché vers le théâtre, il appuya sa main dégantée sur mon épaule presque nue; sa main me brûla:
--Souffrez-vous? lui demandai-je.
--Moi! quelle idée, je ne me suis jamais mieux porté; et il se mit à me raconter tout bas les plus drôles d'anecdotes sur l'actrice qui représentait Jocaste. Sa parole abondante, ses gestes et tous ses mouvements me semblaient être le résultat d'une surexcitation nerveuse qui m'effrayait un peu.
Cependant la symétrique tragédie s'était déroulée avec emphase jusqu'au dernier acte; les bravos des vieux amateurs retentissaient, et le nôtre proclama l'excès de son ravissement en donnant le signal du rappel de l'acteur qui représentait Œdipe!
Albert saisit cet instant pour le saluer lestement; puis il prit avec une sorte de brusquerie mon bras sous le sien, en me disant: «Sortons vite.» Nous trouvâmes près du théâtre le coupé qui nous attendait; mais à peine y fus-je assise, à côté d'Albert, que son aspect étrange me rendit toute tremblante. Ses yeux brillaient comme des escarboucles sur son visage empourpré, il saisit mes bras, sans me parler, avec ses mains amaigries, qui m'enchaînèrent comme deux menottes de fer.
--Albert! cher Albert! qu'avez-vous? murmurai-je en sentant ma terreur grandir.
--J'ai, répondit-il d'une voix sourde et sinistre, que c'est assez de tourments; vous n'avez mis cette robe que pour me tenter; et aussitôt me heurtant de sa tête, il essaya de déchirer avec ses dents la mousseline qui me couvrait.
--Par pitié, lui dis-je, laissez-moi, vous me faites peur!
--Eh bien! ayez peur, qu'importe; j'ai assez souffert, je ne veux plus souffrir. Il ne fallait pas vous vêtir comme celles qui nous provoquent et qui ont plus d'honnêteté et de bonté dans leur laisser-aller que vous dans vos réticences; allons, allons, ma belle, le lion a rugi, il faut vous soumettre!
Je me demandais s'il devenait fou ou s'il était en état d'ivresse.
--Albert! m'écriais-je impérieusement, je vous jure que si vous ne revenez pas à vous, je m'élance à l'instant de la voiture, au risque de me tuer.
--Ah! ah! dit-il avec un ricanement de défi, vous n'en auriez pas le courage, et d'ailleurs je vous tiens liée à moi.
Je fis un effort surhumain, et je parvins à me dégager de ses mains crispées.
En ce moment, la voiture roulait avec une rapidité effrayante sur la place du Carrousel; je ne songeai pas même au danger, j'ouvris violemment la portière, et suivant l'élan de mon sang du midi, de ce sang grec et latin qui fait des héros, des martyrs et des fous, je me précipitai. Je fus jetée à vingt pieds de distance sur le tas de débris des maisons alors en démolition de l'impasse du Doyenné. Si la tête avait porté à terre, j'étais morte; mais je tombai sur les deux genoux, et comme la pluie des jours précédents avait amolli ces plâtras, je ne me fis que quelques écorchures. Cependant je ressentis intérieurement une commotion si vive, que je crus d'abord que j'allais mourir sans revoir mon pauvre enfant; à cette pensée se mêla le souvenir de Léonce, et mes bras défaillants se tendirent pour leur dire adieu.
Je me traînai péniblement dans les décombres, et j'arrivai jusqu'à un mur au pied duquel étaient de grosses poutres; je m'y couchai comme sur un lit, et le visage tourné vers le firmament, je respirai à pleins poumons l'air frais de la nuit qui me ranima.
J'entendais se rapprocher des bruits de pas et je tressaillis en reconnaissant la voix d'Albert; il m'appelait par mon nom, et me suppliait de lui répondre si j'étais là. Je retins mon haleine, l'idée de le revoir en ce moment me bouleversait; le mur contre lequel j'étais adossée me cachait à ses regards; il en fit le tour mais sans m'apercevoir.
Il me chercha en vain, et je l'entendis dire:
--Ô mon Dieu! serait-elle morte comme le pauvre prince que j'ai tant aimé!
N'espérant pas me retrouver, il se dirigea vers la voiture qui l'attendait de l'autre côté de la place.
Certaine alors qu'il ne pouvait ni me voir ni me suivre, je franchis le guichet du Louvre et je m'élançai comme un trait sur le pont des Arts; je courus ainsi tout le long des quais, et ceux qui m'auraient vue dans ma robe blanche, à cette heure de la nuit, auraient pu croire que c'était une ombre qui passait.
J'arrivai chez moi sans reprendre haleine, et l'énergie même de ma course me prouva que je n'avais rien de brisé dans mon corps endolori.
Je trouvai la pauvre Marguerite éperdue d'effroi; que m'était-il donc arrivé? s'écria-t-elle; Albert, dans une agitation qui faisait peur, était venu me demander il n'y avait que quelques minutes; ne m'ayant pas trouvée, il était reparti sans vouloir entendre aucune question.--Elle est morte! elle est morte, répétait-il; je vais la chercher encore.
Je rassurai Marguerite et lui donnai l'ordre inexorable de ne pas laisser arriver Albert jusqu'à moi; s'il revenait elle lui dirait que je dormais et que j'avais défendu qu'il entrât. Je courus alors m'enfermer dans ma chambre et je me jetai à genoux devant le petit lit de mon fils; je demandai pardon à Dieu d'avoir oublié un instant ce cher et unique trésor, et je jurai qu'il serait désormais l'influence qui dominerait ma vie.
Je le contemplai avec un amour profond: sa tête expressive était renversée dans les flots de ses cheveux bouclés; il dormait si bien, que je craignis de le réveiller en l'embrassant, mais mes regards étaient autant de caresses passionnées. Je restai là, absorbée et pleurant, à l'idée que j'aurais pu ne pas le revoir; enfin, je me levai après avoir posé mes lèvres sur le bout de ses deux petits pieds nus qui se jouaient entre son drap et sa couverture.
J'allais me mettre au lit lorsque j'entendis la voix d'Albert qui insistait pour me parler; mais tout à coup il parut céder à Marguerite et je n'entendis plus que ses pas qui s'éloignaient.
Marguerite me dit le lendemain qu'il lui avait fait pitié; il était pâle comme un trépassé, il pleurait et avait voulu lui donner tout l'argent qu'il avait sur lui pour obtenir de me voir.
N'ayant pu m'endormir, j'écrivis à Léonce pendant la nuit; je ne lui cachai rien de cette effrayante aventure, l'assurant, ce qui était vrai en ce moment, que son amour calme et doux me paraissait le bonheur devant un tel excès de passion délirante.
J'attendis sa réponse avec impatience, ou plutôt je l'attendais lui-même, il n'arriva pas; mais dans la lettre que je reçus de lui ses transes de me perdre se trahissaient par des paroles émues; je ne devais pas revoir Albert, me disait-il, car je pourrais être touchée de son repentir, et il ne méritait plus mon pardon après l'acte de démence qui avait failli me coûter la vie. «Oh! garde-moi, garde-moi, me disait-il en finissant, je vaux mieux que lui!»
Je lus d'abord cette lettre avec joie, mais en réfléchissant je fus indignée: c'est lui qui aurait dû être là près de moi, et non ce froid papier; était-ce bien l'heure de parfaire quelques froides pages de roman quand les tressaillements du drame vivant de son cœur auraient dû le prendre tout entier.
Albert, lui! s'efforçait du moins de réparer un moment de folie par une douleur touchante et sans trêve: il était venu trois fois dans la journée, et comme je refusais toujours de le voir il m'écrivit le lendemain matin une lettre de supplications; il ne craignait pas, le grand poëte, de perdre son temps en courses vaines, de s'abandonner tout entier à un soin absorbant et de dérober par là une page à la postérité! Il sentait instinctivement que les palpitations du cœur font le génie et que ce n'est pas d'un arbre mort qu'on peut tirer de la sève; Quoique bien malade déjà, il montait deux fois par jour, sans se décourager et sans se plaindre, le rude escalier qui aboutissait à mon quatrième étage. Oh! grand cœur tourmenté, comment t'en vouloir! M'aurais-tu tuée, je sens qu'en mourant je t'aurais pardonné. J'étais bien tentée de le revoir, je l'avoue, mais il me semblait que la résolution que j'avais prise importait à la dignité et à la sécurité de ma vie. Ce n'était pas à moi que je songeais, c'était à mon enfant si cher et aussi un peu à Léonce.
Un jour où Albert était arrivé triste et souffrant et qu'il insistait en vain comme à l'ordinaire pour me parler, mon fils l'entendit: il courut vers lui malgré ma défense.
--Si maman ne vous aime plus, lui dit-il, moi je vous aime et je vais aller me promener avec vous.
--Oh! oui, venez, répondit Albert, il faudra bien alors qu'elle se montre si elle veut vous reprendre à moi.
Je sonnai Marguerite et lui dis de me ramener mon fils; il vint en trépignant; pour la première fois de sa vie il me résistait; je n'ai jamais vu une sympathie plus forte que celle qui entraînait cet enfant vers Albert. Pour le calmer il fallut lui promettre que je recevrais son ami dans quelques jours. Il retourna vers lui tout joyeux lui porter cette bonne nouvelle, et je l'entendis rire en répétant à Albert:
--J'ai fait obéir maman!
Le lendemain, en m'éveillant, je reçus d'Albert ce charmant billet:
«Ne faites pas durer plus longtemps mon supplice, chère marquise, et puisque, grâce à Dieu, vous n'avez aucun mal, pardonnez-moi ma faute involontaire. Je n'ai jamais fait à froid une méchante action; consentez à me recevoir aujourd'hui même; j'ai composé un sonnet pour vous; je suis comme Oronte, je veux vous le lire; un mot qui m'appelle et j'accours!»
Je n'osai me décider à lui répondre: «Venez!» mais je trouvai un _mezzo termine_ entre le cœur qui adhère et la raison qui s'oppose; je lui fis dire par son domestique que je ne sortirais pas de la journée.
Quand-il arriva vers le soir j'étais seule; il prit mes deux mains sans me parler, et les pressant quelques instants dans les siennes il me regarda profondément.
--Vrai! vrai! me dit-il enfin, vous ne souffrez pas, vous n'avez pas de trace qui puisse vous rappeler ma démence?
--Chut! lui répondis-je en souriant, n'en parlons jamais!
--Mais l'oublierez-vous, ce sinistre instant? et en me demandant de me taire, est-ce bien un pardon entier que vous m'accordez?
--En doutez-vous? En moi il n'est rien de caché; j'aime ou je hais ouvertement; en laissant ma main dans la vôtre, c'est un pacte de réconciliation que je signe avec vous pour la vie.
--Comment ne pas vous aimer, reprit-il, mais en vous aimant je suis capable encore de quelque folie. Qui donc me maintiendra dans la limite impossible d'une tendresse tranquille?
--Moi, lui dis-je, en ne m'abandonnant plus, cher Albert, à la douce tentation de vous suivre à la promenade, de vous faire visite et d'accepter d'attrayantes distractions qui peuvent finir par des catastrophes.
--Oh! je le savais bien, s'écria-t-il, vous allez me fuir en me pardonnant; est-ce là votre bonté?
--Vous me comprenez mal, vous viendrez chez moi: vous avez vu si mon fils vous aime, et moi... je ne saurais me passer de vous voir sans une grande tristesse. Voyons, cher poëte, dites-moi le sonnet dont vous m'avez parlé.
--Le voilà, me dit-il, en me tendant un papier; mais vous le lire, à quoi bon? ce qu'il exprime vous ne voulez pas l'entendre. C'est donc une résolution bien arrêtée, poursuivit-il, je ne vous verrai plus qu'ici devant votre fils ou devant des indifférents.
--C'est un vœu que j'ai fait en me retrouvant vivante auprès de mon enfant endormi.
Il parut réfléchir.