Part 17
Que de fois, sitôt qu'elle avait disparu, j'essayai de me lever de mon fauteuil, de marcher dans ma chambre, puis de m'élancer sur ses pas. Mais mes jambes fléchissaient, et mon extrême faiblesse me donnait le vertige; je me rasseyais alors, plein de rage et maudissant la vie qui ne revenait pas. Dans cet état d'impuissance, mon tourment redoublait d'intensité. Lorsqu'elle rentrait, riante et fraîche, j'étais brusque, parfois injurieux ou tellement taciturne, qu'elle ne pouvait m'arracher une parole.
Depuis une semaine elle avait cessé de veiller la nuit près de mon lit, et sitôt que j'étais couché, elle allait elle-même se reposer et dormir. Pauvre femme, elle avait passé quinze nuits à mon chevet, comme une sœur de charité héroïque! Je sentais bien que j'étais ingrat envers sa bonté; mais pouvais-je être reconnaissant en voyant que son amour m'échappait? Quand je n'entendais plus de bruit dans sa chambre et que sa lumière s'éteignait, je me figurais qu'elle était sortie; je me levais alors avec précaution et me glissais jusqu'à son lit: tantôt je la trouvais endormie, tantôt se soulevant à mon approche, elle me disait:
--Qu'as-tu donc? si tu souffres, il fallait m'appeler.
J'étais honteux de mon espionnage; mais l'amour a de ces crises désespérées qui ravalent le cœur et lui font perdre toute dignité.
Comme je me plaignais toujours du froid, elle me dit un jour qu'elle allait faire remettre les battants de la porte qui communiquait entre nos deux chambres.
--Non, répliquai-je, un rideau suffira, je ne veux pas m'exposer à me trouver mal la nuit sans que tu l'entendes!
Elle céda, mais avec un sourire qui me fit comprendre qu'elle avait deviné ma méfiance.
Toutes ces inquiétudes retardaient ma guérison et mes forces revenaient lentement. Je désirais ardemment partir et séparer Antonia de Tiberio. Venise et tout ce qui s'y rattachait m'était devenu odieux. J'avais refusé de recevoir l'amant de Stella, et chaque fois que le consul venait s'informer de mes nouvelles, je défendais qu'on le laissât entrer; je ne voulais être un objet de pitié pour personne, et je me sentais si changé et si malheureux, que je comprenais bien qu'on n'aurait pu me revoir sans me plaindre.
Un matin, le calme Tiberio s'étant trouvé seul avec moi, je lui déclarai que j'étais résolu à retourner en France. Il tressaillit légèrement et me répondit que je pourrais partir sans danger. Antonia survint, je lui fis part de l'opinion du docteur, et lui déclarai que nous partirions les jours suivants:
--Cela ne se peut, repartit-elle en rougissant; à mon tour j'ai commencé des études sur Venise que je veux terminer, et un mois de séjour ici m'est encore nécessaire.
--Eh bien! ma chère, répondis-je, vous finirez ces études de souvenir, car je suis parfaitement décidé à partir à la fin de la semaine.
--Nous verrons bien, répliqua-t-elle en riant d'une façon singulière, et elle me quitta pour aller travailler.
À l'heure du souper elle reparut, et je fus très-surpris de la voir en toilette de soirée. Elle avait une robe en satin noir brodée de jais, et sur la tête une mantille espagnole en dentelle, fixée aux cheveux par une branche de roses rouges.
--Où comptez-vous donc aller si parée? lui dis-je.
--À l'Opéra, répliqua-t-elle, entendre ce fameux ténor dont tout Venise parle.
--Sans doute avec le beau Tiberio, repris-je, ne me contenant plus.
--Vous vous trompez, fit-elle dédaigneusement, je pensais tout bonnement aller en compagnie de la maîtresse de la maison.
Pourquoi ne fit-elle pas alors acte de volonté libre et franche?
--Vous n'irez pas, lui dis-je, me doutant qu'elle mentait.
--Vous êtes absurde et tyrannique, s'écria-t-elle, il ne vous manquait plus que de vous faire mon geôlier pour me récompenser de mes soins; je cède, ne voulant pas de querelle, mais je vous déclare que je me crois parfaitement maîtresse de suivre ma fantaisie.
--Essayez! lui répondis-je, de plus en plus irrité.
Elle se tut et prit un livre; je la regardai, furieux d'abord, puis calmé peu à peu et séduit par le charme de toute sa personne; j'aurais voulu l'attirer à moi, la caresser et la presser sur mon cœur, comme au temps où elle m'appartenait.
Le docteur entra pour me faire sa visite du soir. Antonia le salua de la tête sans lui parler. Il s'approcha de moi et me tâta le pouls, comme pour se donner une contenance.
--Vous êtes glacé, me dit-il.
--Oui, j'ai grand froid! et, en effet, mes dents claquaient comme dans un accès de fièvre.
Antonia posa son livre et se leva.
--Voulez-vous m'éclairer, docteur, dit-elle, j'irai chercher du bois, notre servante est sortie.
--Non, répliquai-je, j'ai assez de feu, restez, je vous prie, je trouve cette chambre brûlante.
J'avais compris qu'elle voulait avertir Tiberio qu'elle ne pourrait se rendre au théâtre, et je résolus de les empêcher de se parler en secret. Mordu par une poignante jalousie, j'étais bien décidé à ce qu'ils ne se revissent jamais seuls.
Elle se rassit en levant les épaules; Tiberio, décontenancé, nous quitta bientôt.
À peine fut-il parti, qu'elle se retira dans sa chambre, en fermant sur elle l'épais rideau qui remplaçait la porte.
Je l'entendis se mettre au lit, je me couchai moi-même, mais je ne pus dormir. Après une heure d'insomnie silencieuse, je crus comprendre qu'elle écrivait. Je me levai sans bruit et j'apparus devant elle.
--Que fais-tu? lui dis-je.
--Je travaille, fit-elle.
--Tu n'as pas de cahier sur ton lit, répondis-je, et si tu as écrit, c'était une lettre que tu viens de cacher.
J'avais cru entendre le froissement d'une feuille de papier sous son drap.
--Va-t'en, méchant fou, répliqua-t-elle irritée, et elle souffla sa bougie.
Je regagnai mon lit chancelant et désolé. Je rougissais de moi-même, je rougissais d'elle; mon Dieu! qu'avions-nous fait de l'amour!
J'essayai en vain de me calmer et de m'endormir; j'étouffais mes pleurs sous mes couvertures, je sentais une angoisse indéfinissable. Que lui dire? comment lui arracher la vérité?
Comme elle n'entendait plus que ma respiration oppressée, elle s'imagina sans doute que je m'étais rendormi. Je vis un léger filet de lumière filtrer à travers le rideau, et je crus ouïr le grincement d'une plume qui court sur le papier.
Cette fois-ci je me précipitai.
Elle n'eut que le temps de froisser sa lettre et de la mettre dans sa bouche en y portant son mouchoir. Je restai surpris et incertain comme devant le tour d'un escamoteur.
--Je veux voir ce papier, lui dis-je impérieusement, sans bien savoir où elle l'avait mis.
Elle ne me répondit pas, s'élança de son lit et s'approchant d'une cuvette où était encore l'eau de sa toilette du soir, elle feignit d'être prise d'un vomissement.
Je n'invente pas, ceci est le procès-verbal exact de ce qui s'est passé.
Elle ouvrit ensuite d'une main rapide la fenêtre qui donnait sur l'impasse et jeta le contenu de la cuvette.
Je savais bien que c'était sa lettre froissée qu'elle me dérobait de la sorte; mais que lui dire? En face de tant d'audace et de dissimulation, il fallait des preuves; à quoi m'auraient servi les paroles?
Je me retirai muet et décomposé comme un spectre, et jusqu'à l'aube je restai immobile dans mon fauteuil. À la première lueur du jour, je m'enveloppai de ma robe de chambre, et me glissant dans le couloir je descendis dans l'impasse.
Il faisait encore très-obscur dans l'étroite et basse ruelle; à peine si je distinguais çà et là sur le pavé noirâtre comme des taches blanches, je me courbai et je ramassai vivement des morceaux de papier froissés; tandis que j'étais dans cette attitude, ma tête se heurta contre quelque chose de vivant, remuant dans les ténèbres. C'était Antonia qui, poussée par la même pensée que moi, avait quitté son lit, voulant me dérober ce que je venais chercher; mais il était trop tard. Je tenais dans ma main crispée le papier accusateur.
Je n'avais encore rien lu, mais sa présence même me donnait la certitude de sa trahison.
--À genoux, lui dis-je avec violence, la saisissant par le bras, demande-moi grâce à genoux! je veux te tuer! je veux en finir avec ta duplicité.
J'étais si désespéré que j'oubliais combien j'étais ridicule, elle se dressa sous ma main frémissante et me dit:
--De quel droit me parlez-vous ainsi, vous qui m'avez préféré toutes les impures _ragazze_ de Venise?
--Eh! tu sais bien que tu mens, m'écriai-je, et que si tu l'avais voulu jamais le souffle d'une autre femme ne m'aurait effleuré.
Elle continua faisant semblant de ne pas m'entendre:
--Moi, du moins, j'ai pu aimer Tiberio sans honte, il est beau comme l'idéal et tellement bon que sa bonté vaut mieux que le génie.
--Tu avoues donc que tu l'aimes, lui dis-je d'une voix étranglée par le désespoir.
--Oui, je l'aime, s'écria-t-elle sans hésiter, mais d'un amour si pur que je puis en parler à la face du ciel. Vous autres, hommes grossiers, vous n'entendrez jamais rien à nos entraînements et à retenues. Le mystère en est trop divin pour que vous le pénétriez.
En me tenant ce mystique langage, elle rentrait dans la maison; je la suivais plein de colère et d'hésitation; d'accusateur, j'étais devenu accusé.
Cependant, à peine dans ma chambre, j'avais allumé une bougie et je lus le fragment de lettre que je serrais dans ma main.
Elle s'était assise en face de moi et croisait les bras dans l'attitude du calme et du dédain.
Je parvins à déchiffrer ce qui suit: «Ne m'attends pas ce soir, mon cher Tiberio, ce méchant fou m'empêche de sortir, mais demain je te rejoindrai au...» Le reste des mots était lacéré ou manquait.
--Mais convenez donc, m'écriai-je que vous appartenez à cet homme, ce tutoiement le prouve assez.
--Belle preuve, vraiment! fit-elle avec ironie, vous oubliez mes habitudes de camaraderie; est-ce qu'à Paris je ne tutoyais pas tous mes amis devant vous? Et d'ailleurs, qui me forcerait à mentir? ne suis-je pas libre de mes actions et dégagée envers vous? Irritée hier soir par vos tyrannies, j'ai écrit cette lettre au seul être qui m'aime dans cette ville étrangère. Voilà mon crime.
--Mais tu es à lui, m'écriais-je, je le sais, j'en suis sûr, un soir j'ai vu ses lèvres sur les tiennes.
--Je vous ai dit que je l'aimais, répliqua-t-elle; mais par pitié pour vous, j'ai lutté, j'ai résisté...
--Je ne veux pas de ta pitié, répondis-je; dès aujourd'hui je pars et te laisse à ton nouvel amour.
Il me semblait en prononçant ces mots que les murs de ma chambre vacillaient autour de moi; je m'affaissai sur mon fauteuil et mes larmes coulèrent silencieusement sur mes joues, comme si elles avaient été le sang de la blessure qu'elle me faisait.
Je ne lui parlais plus, je ne la voyais plus, tout disparaissait autour de moi; je ne sentais que ma douleur inguérissable. Il se passa alors quelque chose d'inouï: elle s'agenouilla devant moi, attira ma tête sur son sein et but les pleurs que je répandais.
--Tu souffres, cher Albert, me dit-elle avec douceur, eh bien! dis un mot, et je te sacrifie l'attrait que j'éprouve pour Tiberio.
Je la repoussa.
--Je ne veux pas de sacrifice, je ne veux plus de toi, lui dis-je, en mentant à l'amour, car je l'aimais encore de toute la puissance de mon être.
Elle s'était levée:
--Tu as tort de me parler de la sorte, poursuivit-elle d'une voix caressante; j'aurai la raison et la tendresse que tu n'as plus. Je comprends maintenant qu'il faut nous séparer et soumettre nos cœurs à la terrible épreuve de l'absence: nous nous retrouverons un jour plus affectueux et moins exigeants.
--Que veux-tu dire, répliquai-je, parle sans phrases?
--Je crois qu'il est bon que tu partes; ta famille t'attend; l'air de la France t'est nécessaire; nos cœurs se sont aigris l'un l'autre dans un perpétuel contact. Peut-être ce que j'éprouve pour Tiberio n'est qu'une illusion. Quand tu ne seras plus là, peut-être c'est toi que j'aimerai; alors tu me reverras, non plus troublée et incertaine, mais ravie comme au premier jour où tu m'aimas; oui, cher Albert, quelque chose me le dit, je te reviendrai, mais laisse-moi mon libre arbitre, quittons-nous pour mieux nous réunir un jour.
Je la laissai parler sans l'interrompre; dans tout ce qu'elle me disait, je sentais le mensonge se heurter contre la vérité.
--Eh bien! que décides-tu, fit-elle après un assez long silence qui l'embarrassait.
--Je partirai ce soir même.
Le peu de force qui m'était revenu succomba dans cette crise suprême. Je m'affaissai sur mon lit et je fus repris par la fièvre.
Antonia ne me quitta pas et recommença ses soins de mère. Vers le soir, me sentant mieux, je lui dis que j'étais déterminé à quitter Venise le lendemain. Elle me conjura de retarder d'un jour mon départ; j'étais trop faible, objecta-t-elle pour me mettre en route; elle exigeait cette dernière preuve d'affection; elle m'accompagnerait jusqu'à Padoue et ne me quitterait que rassurée sur ma santé.
Je l'écoutais stupéfait. Quel mélange inexplicable de sollicitude et de cruauté! Peut-on être à ce point ange secourable et bourreau? Il n'y a que les femmes capables de cette dualité.
Je ne combattis plus son désir; je n'avais plus qu'une volonté arrêtée, celle de m'éloigner et d'échapper au tourment incessant de cet être inexplicable.
Il fut convenu que je partirais le surlendemain. Elle m'épargna l'angoisse et l'humiliation de revoir Tiberio; je lui en sus gré. Durant ces deux jours d'attente, elle ne s'occupa que de moi; elle me prodiguait ces empressements excessifs qu'on prodigue durant leur agonie à ceux qui vont mourir. C'est elle-même qui fit ma malle; elle la remplit de mille gâteries maternelles. Je me souviens qu'en arrivant en France j'y trouvai des bijoux charmants qu'elle avait achetés pour moi; elle mit dans ma bourse la moitié de l'argent que lui avait envoyé son éditeur, me fit faire un manteau bien chaud et m'accabla de recommandations dévouées sur ce que je devais faire en route. Lorsque l'heure de partir arriva, elle s'embarqua avec moi.
--Tu vois bien que je ne te quitte point, disait-elle; il faut que ces lagunes, que nous avons saluées ensemble à l'arrivée, nous voient réunis au départ.
Tandis qu'elle parlait, je regardai fuir Venise, couverte d'un voile de brume, lugubre et triste comme une ville du Nord. Ce n'était plus la cité riante qui nous était apparue, couronnée de soleil, quelques mois auparavant; on eût dit qu'émue et sombre, elle prenait le deuil du poëte.
Antonia me conduisit jusqu'à Padoue; là, nous nous séparâmes. Je n'avais plus le courage ni de pleurer ni de me plaindre.
Elle me dit d'une voix ferme et avec un accent qui me parut sincère:
--Je t'écrirai la vérité: si je succombe, nous ne nous reverrons jamais; si je me garde à toi, avant un mois je te rejoindrai.
Je ne l'écoutais plus: déjà la séparation était accomplie, et mon cœur s'était brisé à jamais.
Ce qu'Antonia avait de plus beau, c'était le regard: ceux qui ont été caressés ou maudits par ces yeux tour à tour si tendres et si terribles, y penseront jusque dans la mort.
Je me souviens qu'en passant le mont Cenis, à l'aspect des Alpes dans leur calme éternel, je m'écriai: «Quel spectacle pourra donc me faire oublier et ôter de devant moi ces yeux que je vois toujours?» J'avais à mes pieds l'abîme, l'avalanche au-dessus; un aigle noir planait sur la cime des bois immobiles. J'avançais pensif, apercevant sans cesse, comme deux flammes qui me devançaient, ces yeux maîtres de mon cœur. Ainsi, dans le moyen âge, la superstition croyait voir des feux inextinguibles précéder la marche des damnés. Les sombres sapins semblaient me faire cortège: les uns étaient debout comme des fantômes; les autres couchés comme des cadavres. En passant sous leur ombre, je me souvenais du mot dit par Byron dans le même lieu: «Ces arbres ont un air de cimetière qui b me fait songer à mes amis.» Ô Byron! quand tu traversais ce désert immense et que les rameaux morts de ces troncs foudroyés craquaient sous tes pieds, ton cœur, j'en suis sûr, entendait leur silence! Ils en savent peut-être plus que nous, ces vieux êtres muets attachés à la terre.
XIX
À mon arrivée à Paris, on eût pu me comparer à un de ces impétueux soldats qui, partis gaiement pour la guerre pleins d'ardeur et d'espérance, en reviennent obscurs, mutilés, le front balafré et le cœur dégoûté des promesses de la gloire. J'étais si changé, que ma famille et mes amis laissèrent échapper un cri d'épouvante en me revoyant; bien plus grande encore eût été la compassion, si l'on avait pénétré le ravage effrayant de la blessure de l'âme. À quoi allais-je me rattacher? De quel sentiment pourrais-je vivre? J'ai toujours peu tenu à la gloire, puisqu'elle ne peut nous donner l'amour. C'est une vérité devenue banale qu'elle nous suscite des envieux et des détracteurs, et détourne de nous les cœurs qu'elle devrait attirer. La puissance de l'esprit, par cela même qu'elle est incontestable et illimitée, paraît une tyrannie à ceux qui sont forcés de la reconnaître. Nous avons beau être naturellement tendres et dévoués et nous faire humbles, on nous sent superbes, éclairés, scrutateurs; nous effrayons et l'on nous condamne à l'ostracisme de l'isolement.
Antonia elle-même qui devait cependant, par affinité, être partiale envers les poëtes, ces éternels proscrits du monde, ne m'avait-elle pas dit à propos de Tiberio ce mot cruel: «Il a la bonté qui vaut mieux que le génie!»
À ceux qui n'ont aucune supériorité visible, on prête volontiers des trésors cachés, tandis qu'on refuse jusqu'aux qualités communes aux êtres exceptionnels doués de dons plus rares. La passivité est une sorte de culte et de soumission qui flatte les cœurs médiocres, tandis que tout empire s'exerçant, même sans le vouloir, effarouche leur orgueil inquiet.
Dans l'abandon où me jetait Antonia, je subissais cette navrante humiliation de la destinée et du malheur qui fait souhaiter aux âmes d'élite le sort des âmes inférieures. Hélas! c'est là ce qui nous rattache au monde par ses petits côtés et amène nos chutes. Nous doutons de nous-mêmes en nous voyant dédaignés et ne pouvant faire planer ceux qui nous entourent, nous coupons nos ailes pour marcher dans leurs ornières.
Vis seul où soumets-toi bestialement à la compagnie de la plèbe humaine! Telle est la sentence définitive que tout poëte qui accepte la vie se prononce à lui-même.
Avant de s'étonner qu'une âme élevée s'altère, il faudrait savoir de quels coups elle a été frappée et meurtrie, et ce qu'elle a souffert par sa grandeur même.
--Prends-moi donc, dis-je à la vie qui me revenait, et fais-moi ton esclave, puisque je n'ai pu te soumettre à mes fières aspirations.
Je n'eus donc pas la force de vivre seul face à face avec le spectre de mon amour; c'est ce qui précipita ma déchéance.
Ceux à qui j'étais cher, même ceux qui me portaient l'affection la plus grave et la plus sainte, me conseillèrent le mouvement du monde et des plaisirs pour raffermir ma santé et mes facultés défaillantes.
Je me replongeai dans toutes ces passions factices qui m'avaient si vite dégoûté avant mon amour pour Antonia; que me paraîtraient-elles donc désormais après que j'avais passé par une ivresse sincère? Elles n'étaient plus que l'aiguillon qui me faisait à toute heure sentir ma blessure.
J'avais retrouvé Albert Nattier à Paris; il fut radieux de me revoir.
--Enfin, te voilà libre! s'écria-t-il gaiement.
--Libre et seul, répliquai-je.
--Et c'est de quoi je te félicite: ne la regrette jamais.
--Est-ce qu'on est le maître de déposer sa douleur et de changer de sentiments comme on change d'habits? lui dis-je; je m'étais fait à l'aimer.
--Tu es trop fier et trop frondeur pour rester le jouet d'une illusion, reprit-il.
--Mais, répliquai-je, elle était encore la meilleure et la plus grande des femmes; ceci était bien une réalité; si je n'ai pas su garder son amour, c'est ma faute; j'aurais dû la disputer à ce bellâtre de Tiberio; un stupide orgueil m'en a empêché. Que puis-je lui reprocher? Elle a été avec moi tendre et sincère.
À ce dernier mot, Albert Nattier éclata de rire.
--Tu deviens pleurnicheur comme une élégie de Lamartine, s'écria-t-il, et tu me fais l'effet d'un mari trompé qui s'attendrit en racontant ses malheurs. Allons, allons, appelle l'ironie à ton aide, c'est le meilleur baume à jeter sur ces blessures-là.
--Que fait-elle à cette heure? murmurai-je sans l'écouter.
--Et, parbleu, elle se divertit avec Tiberio, et lorsqu'elle en sera lasse, elle le quittera comme elle t'a quitté.
--Non, elle lutte encore, et me reviendra peut-être sans avoir succombé.--Je me souviens que je prononçai ces mots sur la place de la Concorde; c'était le soir, nous marchions lentement, et en cet instant un réverbère éclairait le visage d'Albert; j'y lus un sourire sardonique qui me navra.
--Que sais-tu donc sur elle, lui dis-je, en lui secouant le bras.
--Je sais que si tu la revois jamais je ne te reverrai plus, moi qui t'aime, car je ne veux pas que tu sois berné comme un Géronte, toi jeune, élégant, célèbre, et qui en définitive as le droit de quitter et non d'être quitté.
Il avait en amour les maximes du monde qui s'inquiète peu de la passion tyrannique et se préoccupe avant tout que la vanité soit sauvegardée. En me parlant ainsi il fit une pirouette et voulant se dérober à toutes mes questions, il s'élança dans un cabriolet qui passait.
Le lendemain j'allai chez lui pour lui demander une explication; on m'apprit qu'il était parti pour l'Angleterre où il devait rester trois mois.
Je n'avais pas le courage de chercher à m'étourdir par le travail, mais le bon René, qui était dès lors mon ami, vint me voir sitôt qu'il apprit mon retour et m'engagea à publier ce que j'avais écrit en Italie; je lui lus un drame, un petit roman et quelques poésies.
--Voilà de quoi faire la fortune de Frémont, me dit-il avec cette confraternité cordiale que je n'ai trouvée qu'en lui, et, le jour même, il alla monter la tête à mon éditeur sur les trésors que j'avais en portefeuille. Affriandé par les éloges que me prodiguait René, Frémont vint me faire des offres brillantes; je les acceptai bien vite, j'avais hâte de renvoyer à Antonia plus que je ne lui devais. L'argent que nous prête une femme m'a toujours semblé un outrage. Je ne lui écrivis point, j'attendais qu'elle commençât: enfin sa première lettre arriva, longue, étudiée, ainsi que je le sentis plus tard. C'étaient des phrases ingénieuses, éloquentes et travaillées comme dans les belles pages de ses romans.
Elle me peignait sa tristesse après mon départ, elle avait voulu revoir tous les lieux que nous avions vus ensemble; seule, enveloppée dans une mante noire et portant pour ainsi dire le deuil de notre amour; Tiberio avait vainement insisté pour l'accompagner durant ces promenades commémoratives, elle s'y était refusée, elle aurait craint de profaner mon souvenir par une sensation nouvelle, car elle devait bien me l'avouer, son attrait pour Tiberio persistait. Soumis comme un fils, tendre comme un jeune frère, il lui donnait des heures d'une sérénité et d'une quiétude d'autant plus chères qu'elles n'étaient jamais troublées par les exigences de l'amour et l'emportement de la passion. Ils en étaient encore à la pureté de la tendresse et à l'idéal du désir.
Je reçus vingt lettres écrites dans ce pathos élégant qui trahissait la plume exercée du romancier.