Lucifer

Part 11

Chapter 114,004 wordsPublic domain

--Vois-tu, quand on appartient aussi complètement que toi à Lucifer--il appuya sur ces mots--quand on a été comblé de ses bienfaits--il jeta un regard oblique à la chambre à coucher--à quoi bon se débattre inutilement. Il vaut mieux être franchement avec lui, profiter de sa grandeur, se servir de sa puissance.

--Etre avec lui. Je ne comprends pas bien. Tu veux dire qu’il vaut mieux faire le mal avec amour?

Kotzebue haussa les épaules.

--Tu en reviens toujours au bien et au mal. Oui, si tu veux, tu peux appeler Lucifer, le mal. C’est un de ses noms, mais il en a d’autres et de plus beaux.

Il fit quelques pas dans la chambre. Entre les rideaux des vitrages un réverbère faisait filtrer une lueur triste qui l’éclaira.

--Tu dis que j’ai été comblé de ses bienfaits. Mais je ne vois pas en quoi. Ma vie a été moyenne. Je n’ai pas réussi dans ce que j’ai tenté. J’ai voulu faire de la peinture, puis de la littérature. A quoi ai-je abouti? Si j’avais eu sur moi une protection...

Kotzebue éclata de rire.

--Tu as eu ce que tu désirais au fond de toi-même. Tu ne désirais que des choses basses. Le corps des femmes. Tu étais un être uniquement de chair. Ta chair a été comblée. Cela a commencé autrefois avec Irma Pascaud. Rappelle-toi. Elle n’avait pas beaucoup de goût pour toi au début. Moi, je n’osais pas lever les yeux sur elle. J’étais timide. Je la plaçais tellement haut. Eh bien! Tu n’as eu qu’à faire un signe et tu l’as eue. La femme qui n’a pas d’âme! C’est toi qui lui avais donné ce surnom parmi nos camarades et tout le monde l’avait adopté. Il n’y avait que moi qui ne l’appelais pas ainsi parce que je ne comprenais pas. Je lui trouvais une âme très belle. Mais tu savais bien que tu avais raison en disant qu’elle n’avait pas d’âme. Elle en avait une, mais tu devais la lui ôter.

--Moi!

--Oui. Car le Luciférien prend à ceux qui ont le malheur de l’aimer, leur chance, leur capacité de bonheur, le petit patrimoine de bonté qui constitue leur âme. Il les dépossède inconsciemment. Je ne t’ai pas suivi dans la vie, mais je suis certain que si tu veux bien jeter un regard en arrière, tu verras se donnant la main une chaîne de créatures sans âme, toutes celles que tu as laissées au bord de la route, après leur avoir volé leur invisible trésor, leur modeste bagage pour l’éternité.

--Ce n’est pas vrai! criai-je.

Mais je savais bien quelle part de vérité il y avait dans ce que disait Kotzebue. Je contemplai au fond de mon souvenir des visages de maîtresses disparues, et j’entendis comme si elle résonnait dans la chambre, la voix d’une petite femme blonde et douce rencontrée, à minuit dans un café et qui m’avait dit quelques jours après:

--C’est toi, toi seul qui m’as perdue!

J’avais ri à ce moment-là car cette petite femme était connue comme une professionnelle et elle ne s’en cachait pas. Mais maintenant je pensais que ses paroles avaient peut-être un sens plus profond que leur apparente signification et qui m’avait échappé jusqu’à présent. Oui, je l’avais peut-être perdue, comme elle l’avait dit.

--Mais alors, tu prétends sérieusement que Lucifer existe et qu’il y a des hommes qui obéissent à sa volonté, lui rendent un culte, croient en lui.

J’avais élevé le ton. Je parlais sur un timbre dont je n’étais plus le maître. La voix de Kotzebue me parut d’autant plus basse.

--C’était Lévy qui avait raison, lui dont nous nous moquions si fort, quand il nous parlait de certaines communautés secrètes où l’on adore Lucifer, comme l’on adore Jésus-Christ dans les monastères. Ces communautés ne sont secrètes que chez nous. Si tu veux voir tes frères, nos frères célébrer des cérémonies publiques à l’esprit du mal, va-t’en dans l’ancienne Assyrie, sur les versants d’une montagne appelée Djebel Makloub, parmi les Yezidiz, c’est-à-dire les adorateurs du Diable. Va-t’en dans l’Inde chez les juifs nègres de Cochin, ou aux Antilles avec les Vaudoux. Il y a des cultes infernaux dans la Chine du Nord, près du lac Tchad en Afrique. Et je vais te dire ce qu’il y a de plus étonnant et que j’ai vu de mes yeux. Au cours de mon voyage en Orient, je me suis rendu au bord de la mer Morte pour contempler l’emplacement où avaient vécu autrefois les Esséniens, ces hommes sages et parfaits, au milieu desquels Jésus fut instruit. Je croyais à ce moment-là à cette sagesse et à cette perfection. J’espérais je ne sais quelle inspiration, je ne sais quelle rencontre merveilleuse. Eh bien! pas très loin de l’endroit où Jésus a été baptisé par Jean-Baptiste, il y a un monastère, un monastère sans chapelle et dont le seuil n’est dominé par aucune croix. Là tu pourrais voir les disciples conscients de Lucifer...

Il s’arrêta comme quelqu’un qui regrette d’avoir trop parlé.

--Mais enfin, tu ne veux pas dire qu’il existe des confréries d’êtres mauvais qui travaillent volontairement au développement du mal. C’est impossible. Si c’était vrai, cela se saurait, on en parlerait, on serait arrivé à les détruire.

--C’est vrai et il y a des gens qui connaissent l’existence de ces confréries, mais ils ne songent ni à en parler ni à les détruire par prudence et ils ont raison. Je vais peut-être t’étonner beaucoup en te disant que ces confréries ont de nombreux affiliés et t’étonner plus encore en te disant que toi, tu en es un.

Je poussai un cri de fureur:

--Tu mens!

Et je constatai avec désespoir que je m’étais déjà dit ce qu’il me disait.

Ses petit yeux dont je n’avais peut-être jamais saisi le regard fuyant se posèrent sur les miens.

--Il n’est pas nécessaire de crier. De toute façon tu as entendu. Même si tu n’articulais aucun son, si tu ne formulais pas ta pensée, elle serait vue et elle serait jugée.

--Par qui?

--Par eux, les maîtres de la voie de gauche qui ont poussé l’amour d’eux-mêmes au point de devenir divins. Ce sont eux qui te dirigent et tu ne peux plus leur échapper. Tu es leur instrument. Ils ont un contact invisible avec toi. Ce sont eux qui ont envoyé Eveline ici, afin que tu fasses redescendre une créature qui avait voulu s’élever trop haut. Tu as exécuté fidèlement ta mission. Tu as poussé dans ton lit cette jeune fille qui aurait pu être le symbole vivant de l’esprit pur et qui est désignée pour incarner désormais la matière et son plaisir. Car ils n’accordent de prix qu’à la déchéance. Va, crois-moi, suis le conseil que je te donne. On ne peut pas lutter avec eux. Il vaut mieux être franchement leur serviteur et en avoir au moins l’avantage. Je n’ai aucun intérêt à te parler ainsi.

--Alors pourquoi le fais-tu?

--Pour t’éviter la torture de certains appels nocturnes, des cauchemars d’une nature trop affreuse, des apparitions qui pourraient troubler ta raison.

Le regard de Kotzebue était enfoncé dans le mien. Il me dominait de toute sa haute stature. Il allait continuer.

Je ne peux m’expliquer maintenant encore la violence qui s’empara de moi. Peut-être avais-je mesuré en une seconde la peur que les paroles que je venais d’entendre allaient faire naître et la qualité misérable de cette peur à venir fut-elle cause de ma colère. Peut-être m’en voulais-je moi-même d’avoir pensé déjà ce que Kotzebue venait d’exprimer.

Je me jetai sur lui et je le saisis par le col de son veston, en criant:

--Va-t’en! Tu n’es qu’un misérable!

A ma grande surprise, il ne résista pas. Je le poussai sans difficulté, malgré son poids, jusqu’à l’antichambre en m’étonnant de ma force. J’avais le sentiment que sa masse était irrésistante et que si je secouais un peu plus fort, il se disperserait tout d’un coup, comme ces grandes formes menaçantes que l’on voit dans les rêves et qu’une pensée suffit à faire évanouir.

Il avait ouvert lui-même la porte d’entrée. Je lui tendis son chapeau. Sous la lumière de l’escalier sa puissante carrure sembla se condenser à nouveau. Il souffla, il se ressaisit et il dit en tendant vers moi la pointe de son index, comme une épée:

--Tu es un malheureux! mais je te pardonne à cause de ce qu’il te reste à souffrir.

Je fis claquer la porte. Je me retournai et je m’aperçus dans une glace. J’étais hagard et mon visage était plus étroit qu’à l’ordinaire. Mais est-ce qu’il n’y avait pas derrière le mien un autre visage qui me considérait?

Je rentrai dans l’atelier et j’inspectai la chambre. Il me semblait que quelqu’un y avait prononcé mon nom.

Le valet de chambre apparut presque aussitôt. Etait-ce le bruit qui l’attirait ou avait-il une pensée secrète. Quelle expression singulière il avait! Mais comment était-il entré à mon service et depuis combien de temps? J’entendis à peine la phrase qu’il proféra, où il était question d’un dîner servi, mais j’en remarquai l’ironie démoniaque.

Je lui fis signe de ne plus avoir à me surveiller et j’allai m’habiller pour sortir en évitant de regarder les miroirs, parce que c’est au fond de leur distance indéfinie que se mettent en marche les visiteurs de l’au-delà.

Je ne savais pas où j’allais. Je descendis la rue Ampère, je tournai et j’aperçus une petite église de pierre que je ne connaissais pas. Je passais chaque jour devant elle pour aller acheter des cigarettes au bureau de tabac et prendre les journaux à un kiosque voisin. Mais j’eus la sensation qu’elle n’était pas là, la veille, qu’elle venait de surgir brusquement du pavé de la rue. Ma première pensée fut celle d’un miracle d’ordre religieux. Je m’arrêtai pour la contempler.

Comme elle était belle, avec cet archevêque barbu qui, la crosse en main, se tenait au-dessus de son portail, avec l’élan de son architecture vers le ciel, la pointe de son clocher terminé par un paratonnerre!

Mon admiration fut gâtée par le paratonnerre. Cette maison divine n’aurait pas dû avoir besoin d’une telle protection. Il y avait donc un ennemi qui menaçait l’église du côté du ciel et contre lequel la croix ne suffisait pas.

Et soudain je me dis que je pouvais en finir avec mon tourment, échapper à la menace des cauchemars, des voix mystérieuses, des ordres donnés par les invisibles frères du mal. Les possessions étaient bien connues de l’Eglise catholique. J’avais chez moi les ouvrages d’hommes pieux et érudits qui avaient catalogué les démons et enseignaient les moyens de triompher d’eux. Pourquoi ne pas me mettre sous la protection de l’Eglise? C’est vrai, je ne pratiquais plus depuis mon enfance et j’étais sincèrement incroyant. Mais le désarroi de mon esprit était si grand que j’étais disposé à croire comme au jour oublié de ma première communion, si un peu de paix pouvait me revenir. Puis il y avait dans la singulière rencontre de cette église jamais vue auparavant, une sorte d’indication.

La lecture d’une affiche manuscrite qui était sous le porche fut déjà un apaisement. Cette affiche convoquait pour des dates prochaines les enfants de Marie. Elle annonçait une fête de sainte Geneviève et la réunion de la Sainte Famille.

Les enfants de Marie! La Sainte Famille! Comme ces groupements devaient être éloignés, différents de ceux dont je venais d’entendre parler et dont l’existence me remplissait de terreur.

J’entrai et je fus étonné du nombre des cierges qui brûlaient et formaient comme une procession circulaire. Il y en avait de grands et de petits, proportionnés sans doute à la fortune de ceux qui avaient fait des vœux, ou à la grandeur de leur faute. J’en vis un qui était si minuscule que je fus pris de pitié pour celui qui l’avait fait brûler, en songeant que c’était peut-être un maudit comme moi, un maudit très pauvre, deux fois maudit.

Je fus rassuré par un grand nombre de demeures en bois sculpté qui se trouvaient à droite et à gauche et qui devaient être les confessionnaux. Je regardai une inscription sur la porte de l’une d’elles et je lus: Abbé Durand. Au même moment, un homme âgé, qui avait un pardessus et tenait son chapeau à la main s’approcha de moi. Il avait commencé à souffler les bougies allumées et il s’était interrompu pour me considérer quand j’étais entré.

--On va fermer l’église, monsieur, me dit-il.

Je lui répondis qu’il fallait absolument que je voie immédiatement le curé.

Il fit le geste de lever les bras au ciel.

Le curé de Saint-François-de-Sales! Mais c’est impossible! A la rigueur vous pourriez voir le prêtre de garde, qui est justement l’abbé Durand, et il désigna la petite maison sculptée à côté de laquelle nous étions, mais il est trop tard à présent. L’abbé Durand est en train de dîner. Revenez demain matin à huit heures.

Cet homme ne devait occuper qu’une fonction ecclésiastique modeste. Je lui mis quelque argent dans la main et le priai d’aller chercher l’abbé Durand.

--Dites-lui qu’il s’agit d’une chose très grave et très urgente.

L’abbé Durand dînait justement dans la maison contiguë à l’église. Je vis l’homme disparaître au fond de l’église, près d’une crèche où des personnages de cire entouraient un Enfant Jésus de la même matière.

Je me représentai la famille pieuse au sein de laquelle devait dîner l’abbé Durand. La nappe de la table devait ressembler à celle d’un autel. Que de bons sentiments! Quelle absence totale de malédiction!

L’abbé Durand arriva quelques minutes après. Il avait un visage rond et chargé de bienveillance. Il faisait un effort pour paraître sévère et pressé. Je devinai qu’il avait hâte de reprendre son repas interrompu.

Il me demanda aussitôt s’il s’agissait de donner les Sacrements. Quand je lui eus répondu que non et expliqué que je voulais me confesser, son effort de mécontentement augmenta.

--Il y a des heures pour cela, fit-il.

Mais il ouvrit la porte où son nom était inscrit et il me fit signe de m’agenouiller en face de lui. En même temps son visage s’était recouvert d’une douceur qui devait lui être naturelle et qui me remplit d’émotion. Je faillis me lever et partir pour ne pas scandaliser un homme aussi excellent.

L’abbé Durand était sans doute habitué à la révélation des fautes les plus diverses. Quand je l’eus prévenu à voix basse que ce qu’il allait entendre avait un caractère particulièrement terrible et singulier, il hocha la tête d’un air distrait en ayant l’air de dire:

--Faisons vite, j’en ai entendu bien d’autres.

Et il m’invita à réciter un _pater_ pendant que lui-même se signait.

Je lui répondis que j’avais oublié le texte exact de cette prière. Cela ne parut pas l’étonner le moins du monde. D’autres pécheurs avaient dû venir, poussés par l’espoir de l’absolution et aussi ignorants que moi.

--Répétez après moi, dit-il.

Et il récita le _pater_ avec une rapidité si grande que je ne pus que bredouiller à mon tour des choses inintelligibles.

--Je vous écoute, mon enfant, dit l’abbé Durand en baissant les yeux, dans l’attitude d’un auditeur.

Alors je réunis tout mon courage et je lui fis, sans omettre aucun détail, le récit de la soirée passée autrefois avec Lévy et Kotzebue. Je lui racontai dans quelles conditions ce pacte, oublié par moi, avait revécu dans ma mémoire, comment il m’obsédait et de quelle façon j’en étais arrivé à croire qu’il avait influencé toutes les actions de ma vie.

L’abbé Durand tapota d’abord à plusieurs reprises le bois du confessionnal sur lequel il s’appuyait, comme pour me dire d’aller plus vite, de glisser sur des choses sans importance. Puis il s’arrêta, il eut un mouvement en arrière et je crus qu’il allait s’enfuir. Il me regarda avec une extrême attention, comme l’on regarde un être extraordinaire ou un fou. Je sentis, sans que cela fût exprimé par rien, que le dîner abandonné perdait toute importance à ses yeux, étant donné la gravité du cas. Et il y avait aussi en lui un peu de méfiance, comme si j’étais susceptible de me livrer à une extravagance soudaine. J’affectais l’allure la plus modeste et la plus simple pour le rassurer.

Mais je sentais l’espoir me quitter. Je m’étais dit vaguement, en présence de la majesté de l’église, que peut-être mon histoire avait moins d’importance que je le croyais, que beaucoup de gens concluaient secrètement de semblables pactes et que j’allais être tout de suite rassuré et peut-être délivré par quelque prestige ecclésiastique. J’étais détrompé par la tristesse qui se peignait sur le visage de l’abbé Durand.

Pendant que je poursuivais mon récit, le personnage grisonnant qui m’avait accueilli soufflait sur les bougies circulaires. Il se retournait de temps en temps et il regardait de mon côté. Je pensai qu’il était pressé de voir partir le pécheur importun qui l’empêchait de rentrer chez lui.

Quand le dernier ex-voto fut éteint, l’église était remplie de ténèbres. J’avais fini. L’abbé Durand gardait le silence et je ne pouvais distinguer ses traits. Je levai les yeux. La voûte au-dessus de ma tête était lointaine, immense. Il me sembla que j’avais pénétré dans un édifice si vaste que jamais plus je ne pourrais en sortir.

Enfin l’abbé Durand parla. Il me demanda d’abord quelques renseignements sur les Esséniens, sur Kotzebue, sur moi. Puis il dit:

--Votre cas est très grave, mon enfant, et il dépasse de beaucoup ma faible compétence. Il faut que j’en réfère à une autorité supérieure. D’ici là, vous devrez prier, d’une façon constante, jeûner même dans une certaine mesure et vous viendrez me retrouver dans quelques jours.

Dans quelques jours! Il m’était impossible d’attendre si longtemps. J’étais là comme chez un médecin. Il me fallait un breuvage consolateur. Je lui demandai si l’autorité supérieure ne pouvait pas être consultée sur-le-champ. La perspective de la nuit sans sommeil m’apparaissait trop redoutable.

L’abbé Durand secoua la tête. Il réfléchit. Il ne demandait pas mieux que d’alléger mes maux selon ses moyens, mais il y a des heures... il y a des hiérarchies...

--Venez me prendre ici, demain matin, à neuf heures. Je me lèverai tôt et je ferai le nécessaire auparavant. Il n’y aura pas de personne plus qualifiée que celle que vous verrez demain.

Il se leva et je fis de même.

--Mais ce soir, dis-je, avec angoisse.

--La prière est la puissance souveraine contre les démons.

Il se souvint qu’il avait affaire à un pécheur qui ne connaissait même pas le _Pater_ et il me fit signe de l’attendre.

Il s’en alla dans la sacristie et il en revint avec un petit livre.

--Vous trouverez là les sept psaumes de la pénitence, et aussi le _Pater_ et l’_Ave Maria_. Dites-les autant de fois que vous le pourrez.

--Est-il nécessaire de penser en même temps à ce que je lirai? demandai-je.

Cette question l’étonna. Il réfléchit.

--Lisez les prières. Cela suffit.

Comme je prenais congé de lui il me glissa dans la main un petit objet rond et je crus d’abord que c’était un sou.

--Mettez ce soir cette médaille autour de votre cou. Elle m’a été donnée autrefois et elle est miraculeuse.

En m’en allant avec mon livre de prières et ma médaille il me sembla que j’étais revenu au temps lointain de ma première communion. J’avais alors la crainte du Diable, mais le sentiment de mon enfantine pureté me rendait invincible. Si les démons m’environnaient, il y avait aussi des anges pour les combattre. Maintenant, j’avais perdu tous mes alliés et l’ennemi était plus puissant que jamais.

Je faillis jeter dans la rue le livre et la médaille. Ils ne pouvaient m’être d’aucun secours sans la foi que j’avais perdue.

A neuf heures, l’abbé Durand était déjà sur le seuil de Saint-François-de-Sales en train de m’attendre. Il s’était occupé de moi, me dit-il. Il avait prévenu l’autorité compétente dans un cas comme le mien et nous étions attendus par un haut personnage de l’Eglise.

Chemin faisant, l’abbé Durand se frottait les mains. Son désir de me venir en aide était embelli par la satisfaction de jouer un rôle et de voir un grand théologien, un maître de la science religieuse.

Je savais qu’à chaque évêché est attaché un exorciste, bien que l’exorcisme ne se pratique que très rarement.

--C’est chez l’exorciste que nous allons, pensai-je.

Je ne me trompais pas. Le père Théodore habitait un petit pavillon, au fond d’une cour, après l’avenue du Maine. Nous fûmes introduits dans un salon modeste, bien tenu, et où malgré la modestie perçait une pointe de faste espagnol.

--C’est un homme de premier ordre, me dit l’abbé Durand qui était intimidé, un peu sévère au premier abord, mais de premier ordre.

La porte s’ouvrit brusquement, d’une façon théâtrale. Un regard fulgurant me traversa et je vis un prêtre espagnol debout devant moi en train de m’examiner. Il était espagnol par les dents, par la mâchoire et par un nez écrasé. Il ne paraissait avoir ni chair, ni muscle, rien que des os. Je fus surpris de ne lui découvrir, quand il parla, aucun accent étranger.

Il me fit un imperceptible signe de tête et il salua l’abbé Durand avec une nuance de hauteur dédaigneuse.

--Je suis au courant, me cria-t-il. Etes-vous seulement baptisé?

Et sur un geste de l’abbé Durand il murmura, en se tournant vers lui:

--Il y a de ces dévoyés qui sont tellement inconscients.

J’étais résigné à tout. Je répondis que j’avais été élevé dans la religion catholique, mais que j’avais cessé de pratiquer depuis bien longtemps.

--Depuis combien de temps?

--C’est vers ma douzième ou peut-être treizième année que j’ai perdu la foi.

--Vous avez été sans doute élevé dans un lycée?

--Oui, dans un lycée.

Il me montra des dents redoutables. Je me demandai si c’était pour mordre ou pour rire. Il fit entendre un bruit sourd, une sorte de grondement. Il allait me poser d’autres questions, mais il se ravisa.

--Ce n’est pas la peine de me faire perdre mon temps si, comme c’est possible...

Il se toucha le front du doigt.

Puis il s’assit devant un petit bureau et il écrivit un nom et une adresse.

--Allez voir de ma part le docteur Tallier. Vous le trouverez avant midi. Je lui téléphonerai dans la journée. Et vous reviendrez me trouver ensuite. Demain, par exemple, à la même heure.

--Le docteur Tallier? Mais je ne crois pas qu’il soit nécessaire... Je me porte très bien.

Cette assurance pourtant naturelle parut l’exaspérer.

--La première condition, au point où vous en êtes, est l’obéissance, une obéissance absolue. Si vous ne consentez pas à abdiquer totalement votre orgueil, il est inutile de revenir.

L’entrevue était terminée.

Dehors, l’abbé Durand respira comme un homme qui cesse d’être oppressé.

--Je vais vous expliquer, me dit-il, tout en marchant. Les instants du père Théodore sont précieux. C’est une lumière de la théologie. La situation qu’il occupe lui fait voir bien des importuns et aussi des gens qui,--comment dirai-je?--n’ont pas leurs facultés dans un parfait équilibre. Alors il est obligé de se défendre. Et comme il est d’une nature vive il a quelquefois l’apparence de la brusquerie. Mais il a un cœur d’or et je suis sûr qu’il vous aime déjà,--sans toutefois le laisser paraître. Allez voir le docteur Tallier. Il soigne en principe les maladies mentales, mais il s’agit d’une simple formalité.

Je demandai à l’abbé Durand s’il avait une idée de ce qui se passerait le lendemain quand je reviendrais chez le père Théodore.

Il hésita. Il ne savait pas au juste. On ne pratiquait plus que très rarement les cérémonies d’exorcisme. Mais un théologien comme le père Théodore sait tant de choses! Je ne pouvais pas être en de meilleures mains. Il termina en disant:

--Ayez confiance et surtout, soyez humble!

Je voulais raccompagner en taxi l’abbé Durand. Mais il insista pour rentrer à pied. Il semblait considérer le taxi comme un luxe inutile dont l’apparat était un peu gênant. Je le quittai à regret. J’aurais voulu l’inviter à dîner. Je n’osai pas. Tout en me rendant compte de l’absurdité de ce désir, je sentais nettement que rien ne m’aurait fait du bien comme de voir manger ce prêtre débonnaire qui transmettait professionnellement le pardon et devait rehausser le message de Dieu avec la couleur de sa bonté d’homme.

* * * * *

Les jours qui suivirent furent les plus amers que j’aie connus, ils furent ceux de ma véritable possession.