Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second

Part 4

Chapter 43,951 wordsPublic domain

«--Ton ministre m'a écrit comme un amant à sa maîtresse. J'ai été obligé de lui répondre, et cela me pèse. Je suis comme toi, je n'aime pas assez le _métal_ pour me beaucoup gêner. Apprends à faire l'opération de Bourse; rien n'est plus simple pour un grand géomètre, élève de l'École polytechnique. M. Métral, mon commis, te donnera des leçons. Tu me rendras un service personnel si tu te rends capable d'être l'intermédiaire entre M. de Vaize et moi. Il tourne autour de moi, mais depuis notre dernière opération je n'ai voulu lui livrer que des mots gais. D'ici à huit jours, s'il ne peut le mater, il te fera la cour. Comment vas-tu recevoir un ministre te faisant la cour? Sens-tu l'avantage d'avoir un père? C'est une chose fort utile à Paris.

«--J'aurais trop à dire sur ce dernier article et vous n'aimez pas le provincial tendre.

«Quant à Son Excellence, pourquoi ne serais-je pas naturel avec lui, comme je le suis avec tout le monde?

«--Ressource de paresseux, fi donc!

«--Je veux dire que je serai froid, respectueux, et laissant toujours paraître, même fort clairement, le désir de voir se terminer la communication sérieuse avec un si grand personnage.

«--Serais-tu de force à hasarder le propos léger et un peu moqueur? Il dirait: digne fils d'un tel père!

«--L'idée plaisante qui vous vient en une seconde ne se présente à moi qu'au bout de deux minutes.

«--Bravo! Tu vois les choses par le côté utile et, ce qui est pis encore, par le _côté honnête._ Tout cela est déplacé et ridicule en France. Vois ton saint-simonisme! Il avait du bon et pourtant il est resté odieux et inintelligible au premier étage, au deuxième et même au troisième; on ne s'en occupe un peu que dans la mansarde. Ce peuple-ci ne sera à la hauteur de la raison que vers l'an 1900. Jusque-là, il faut voir d'instinct les choses par le côté plaisant, et n'apercevoir _l'utile et l'honnête_ que par un effort de volonté. Je me serais gardé d'entrer dans ces détails avant ton voyage à Nancy; maintenant je trouve du plaisir à parler avec toi. Connais-tu cette plante de laquelle on dit que plus on la foule aux pieds, plus elle prospère? Je voudrais en avoir, si elle existe; j'en demanderai à mon ami Thouin, et je t'en enverrai un bouquet. Cette plante est l'image de la conduite envers M. de Vaize.

«--Mais, mon père, la reconnaissance...

«--Mais, mon fils, c'est un animal. Est-ce sa faute si le hasard l'a jeté dans l'administration? Ce n'est, pas un homme comme nous, sensible aux bons procédés, à l'amitié continue. Les procédés délicats, il les prendrait pour de la faiblesse. C'est un préfet insolent après dîner qui, pendant vingt années de sa vie, a tremblé tous les matins de trouver sa destitution dans le _Moniteur._ Les écailles ne sont pas encore tombées de tes yeux; ne crois aveuglément personne, pas même moi! Tu verras tout cela dans un an. Quant à la reconnaissance, je le conseille de rayer ce mot de tes papiers. Il y a eu convention, contrat bilatéral avec le comte de Vaize, aussitôt après ton retour à Paris. Il s'est engagé: 1°, à arranger ta désertion avec son collègue de la guerre; 2°, à te faire maître des requêtes, secrétaire particulier, avec la croix au bout de l'année. Par contre, mon salon et moi sommes engagés à vanter son crédit, ses talents, ses vertus, sa probité surtout. J'ai fait réussir sa nomination à la Bourse, aussi je me charge de faire de compte à demi toutes les affaires de Bourse basées sur des dépêches télégraphiques. Maintenant il prétend que je me suis engagé pour les affaires de Bourse basées sur les délibérations du conseil des ministres,--mais cela n'est point. J'ai M. N..., le ministre des Finances qui ne sait rien administrer, mais qui sait deviner et lire sur les physionomies. Il voit l'intention du roi huit jours à l'avance; le pauvre de Vaize ne sait pas la voir à une heure de distance. Il a été déjà battu à plate couture, dans deux conseils, depuis un mois à peine qu'il est au ministère. Mets-toi bien dans la tête que M. de Vaize ne peut se passer de mon fils. Si je devenais un imbécile, si je fermais mon salon, si je n'allais plus à l'Opéra, il pourrait peut-être songera s'arranger avec une autre maison; encore je ne le crois pas de cette force de tête-là. Il va te battre froid cinq ou six jours, après quoi il y aura explosion de confiance. C'est le moment que je crains. Si tu as l'air comblé, reconnaissant, d'un commis à cent louis, ces sentiments louables joints à ton air si jeune te classent à jamais parmi les dupes que l'on peut accabler de travail, compromettre, humilier à merci et à miséricorde, comme jadis _on taillait le tiers état._ Aurais-tu l'esprit de suivre ce programme?»

Pendant les jours qui suivirent cette leçon paternelle, le ministre parlait à Lucien d'un air abstrait, comme un homme accablé de hautes affaires, Lucien répondait le moins possible et faisait la cour à Mme la comtesse de Vaize.

Un matin, le ministre entra dans son bureau, suivi d'un garçon qui portait un énorme portefeuille: le garçon sorti, il poussa lui-même le verrou de la porte et, s'asseyant familièrement à côté de Lucien:

«--Ce pauvre C..., mon prédécesseur, était sans doute un fort honnête garçon, lui dit-il; mais le public a d'étranges idées sur son compte. On prétend qu'il faisait des affaires.

«Voici, par exemple, un portefeuille de l'administration des Enfants trouvés. C'est un objet, de sept ou huit millions. Puis-je de bonne foi demander au chef de bureau qui conduit tout cela depuis dix ans, s'il y a eu des abus?

«Je ne puis qu'essayer de deviner; M. Coitat, le chef de la police du ministère, me dit bien que Mme M..., la femme du chef de bureau susdit, dépense quinze ou vingt mille francs. Les appointements du mari sont de douze mille et ils ont deux ou trois petites propriétés sur lesquelles j'attends des renseignements. Mais tout cela est bien éloigné, bien vague, bien peu concluant, et, à moi, il me faut des faits. Donc pour lier M. M..., je lui ai demandé un rapport général et approfondi: le voici avec les pièces à l'appui. Enfermez-vous, cher ami, comparez les pièces au rapport, et dites-moi votre avis.»

Lucien admira la physionomie du ministre; elle était convenable, sans morgue. Il se mit aussitôt au travail et, trois heures après, il écrivit au ministre: «_Ce rapport n'est pas approfondi_, ce sont des phrases. M. M.... ne convient franchement d'aucun fait; je n'ai pas trouvé une seule assertion sans quelque faux-fuyant. M. M... _ne se lie_ nullement. C'est une dissertation bien écrite, redondante d'humanité, c'est un article de journal, mais l'auteur semble brouillé avec Barrème.»

Quelques minutes après, le ministre accourut; ce fut une explosion de tendresse. Il serrait Lucien dans ses bras:

«--Que je suis heureux d'avoir un tel capitaine dans mon régiment! etc...»

Lucien s'attendait à avoir beaucoup de peine à être hypocrite.

Ce fut sans la moindre hésitation qu'il prit l'air d'un homme qui désire voir finir l'accès de confiance. À cette seconde entrée. M. de Vaize lui parut un comédien de campagne qui charge trop. Il le trouva manquant de noblesse presque autant que le colonel Malher mais l'air faux était bien plus visible chez le ministre.

La froideur de Lucien, écoutant les éloges de son talent, était tellement glaciale, que le ministre tout déconcerté se mit à dire du mal du chef de bureau M...

Une chose frappa Lucien: le ministre n'avait pas lu le travail de M. M...

«--Votre Excellence est tellement accablée par les grandes discussions du conseil et par la préparation du budget de son département, qu'elle n'a pas eu le temps de lire ce rapport de M. M... qu'elle censure et avec raison!...»

Le ministre eut un mouvement de vive colère. Attaquer son aptitude au travail, douter des quatorze heures que, de jour et de nuit, disait-il, il passait devant son bureau!

«--Parbleu, monsieur, prouvez-moi cela, dit-il en rougissant.

«--À mon tour,» pensa Lucien.

Il triompha parla modération, par la clarté, par la respectueuse politesse. Il démontra clairement au ministre qu'il n'avait pas lu le rapport du pauvre M. M... si injurié.

Deux ou trois fois, M. de Vaize voulut tout terminer en embrouillant les questions.

Son Excellence sortit du cabinet en fureur et Lucien l'entendit maltraiter le pauvre chef de division que l'huissier avait introduit dans son cabinet. La voix redoutable du ministre passa jusqu'à l'anti-chambre correspondant à la porte dérobée par laquelle on entrait dans le bureau de Leuwen. Un ancien domestique, placé la par le crédit du ministre, et que Lucien soupçonnait fort d'être un espion, entra sans être appelé.

«--Est-ce que Son Excellence a besoin de quelque chose?

«--Non pas Son Excellence, mais moi; j'ai à vous prier fort sérieusement de ne pas entrer ici quand je ne sonne pas.»

* * *

Un des bonheurs de Lucien avait été de ne pas trouver à Paris son cousin Ernest Déverloy, futur membre de l'Académie des sciences morales et politiques. Un des académiciens moraux, qui donnait quelques mauvais dîners et disposait de trois voix, outre la sienne, avait eu besoin d'aller aux eaux de Vichy, et Déverloy s'était donné le rôle de garde-malade. Cette abnégation de deux ou trois mois avait produit le meilleur effet à l'Académie morale.

«--C'est un homme à coté duquel il est bien agréable de s'asseoir», disait M. Boneau, un des meneurs de cette société.

«--La campagne d'Ernest aux eaux de Vichy, ajoutait M. Leuwen, avance de quatre ans son entrée à l'Institut.

«--Ne vaudrait-il pas mieux pour vous, mon père, avoir un tel fils? répliquait Lucien presque attendri.

«--Je t'aime encore mieux avec ta vertu. Je ne suis pas en peine de l'avancement d'Ernest, il aura bientôt pour 30.000 francs de places, comme le philosophe Cousin.»

Il y avait dans les bureaux du comte de Vaize un M. Desbacs, dont la position sociale avait quelques points de rapport avec celle de Lucien.

Il avait de la fortune, et M. de Vaize l'appelait son cousin; mais il n'avait pas un salon accrédité et un dîner renommé toutes les semaines, pour le soutenir dans le monde. Il sentait vivement cette différence et tâchait de s'accrocher à Lucien.

M. Desbacs était d'un caractère sournois et c'est ce qui malheureusement se lisait trop sur sa figure, extrêmement pâle et fort marquée par la petite vérole. Cette figure n'avait guère d'autre expression que celle d'une politesse feinte et d'une bonhomie qui rappelait celle de Tartufe. Des cheveux absolument noirs, sur cette face blême, fixaient trop les regards.

Avec ce désavantage, qui était grand, comme M. Desbacs disait toujours tout ce qui est convenable et jamais rien au delà, il avait fait des progrès rapides dans les salons de Paris. Il avait été sous-préfet, destitué par M. de Martignac, comme trop jésuite, et c'était un des commis les plus habiles qu'eut le ministère de l'Intérieur.

Lucien était, comme toutes les âmes tendres, au désespoir: tout lui semblait indifférent; il ne choisissait pas les hommes et se liait avec ce qui se présentait. Il ne s'aperçut même pas que M. Desbacs lui faisait la cour. Celui-ci vit que Lucien désirait réellement s'instruire et travailler, et il se donnait à lui comme chercheur de renseignements, non seulement dans les bureaux du ministère de l'Intérieur, mais dans tous les bureaux de Paris. Rien n'est plus commode et n'abrège plus les travaux. En revanche, M. Desbacs ne manquait jamais au dîner que Mme Leuwen avait fondé, une fois la semaine, pour les employés du ministère de l'Intérieur qui se liaient avec son fils.

«--Vous vous liez là avec d'étranges figures, disait son mari; des espions subalternes, peut-être.

«--Ou bien des gens de mérite inconnus. Béranger a été commis à dix-huit cents francs.

«Mais quoi qu'il en soit, on voit trop dans les façons de Lucien que la présence des hommes l'importune et l'irrite. C'est le genre de misanthropie que l'on pardonne le moins.»

Le but de M. Leuwen était de ne pas laisser un quart d'heure de solitude à son fils. Il trouvait qu'avec son heure à l'Opéra tous les soirs, le pauvre garçon n'était pas assez... bouclé.

Il le rencontra au foyer des Bouffes.

«--Voulez-vous que je vous mène chez Mme Grandet? Elle est éblouissante ce soir; c'est sans contredit la plus jolie femme de la salle. Et je ne veux pas vous vendre chat en poche. Je vous mène d'abord chez Dufresnoy dont la loge est à côté de celle de Mme Grandet.

«--Je serais si heureux, mon père, de n'adresser la parole qu'à vous ce soir.

«--Il faut que le monde connaisse votre figure du vivant de mon salon.»

Déjà plusieurs fois, M. Leuwen avait voulu le conduire dans vingt maisons du juste-milieu, fort convenables pour le chef de bureau particulier du ministre de l'Intérieur. Lucien avait toujours trouvé des prétextes pour refuser.

Il disait:

«--Je suis encore trop sot. Laissez-moi me guérir de ma distraction; je tomberais dans quelque gaucherie qui s'attacherait à mon nom et me discréditerait, me déshonorerait à jamais... C'est une grande chose que de débuter.»

Mais comme une âme au désespoir n'a de force pour rien, ce soir-là il se laissa entraîner dans la loge de M. Dufresnoy, receveur général, et ensuite, une heure plus tard, dans le salon de M. Grandet, ancien fabricant fort riche, et juste-milieu furibond. L'hôtel parut charmant à Lucien, le salon magnifique, mais M. Grandet d'un ridicule trop noir.

Le soir du dîner qui suivit la présentation de Lucien, M. Grandet exprima, tout haut, devant trente personnes au moins, le désir que M. N..., de l'opposition, mourût d'une blessure qu'il venait de recevoir dans un duel célèbre.

La beauté éblouissante de Mme Grandet, ne put faire oublier à Lucien le dégoût profond inspiré par son mari.

C'était une femme de vingt-trois à vingt-quatre ans au plus: il était impossible d'imaginer des traits plus réguliers, une beauté plus délicate et plus parfaite. On eût dit une figure d'ivoire. Elle chantait fort bien; c'était une élève de Rubini. Son mérite pour les aquarelles était célèbre, et son mari lui faisait quelquefois le compliment de lui en voler une qu'il envoyait vendre et qu'on payait 300 francs.

Mais elle ne se contentait pas du mérite d'être un excellent peintre: c'était encore une bavarde effrénée. Malheur à la conversation, si quelqu'un venait à prononcer les mots terribles de bonheur, religion, civilisation, pouvoir légitime, mariage, etc...

«--Je crois, Dieu me pardonne, qu'elle tient à imiter Mme de Staël, se dit Lucien en écoulant une de ses _tartines._ Elle ne laisse rien passer sans y clouer son mot. Le mot est juste, mais il est d'un plat à mourir, quoique exprimé avec noblesse et délicatesse. Je parierais qu'elle fait provision d'esprit dans les manuels à trois francs.»

Malgré son dégoût parfait pour la beauté aristocratique et les grâces imitatives de Mme Grandet. Lucien était fidèle à sa promesse et, deux fois par semaine, il paraissait dans le salon le plus aimable du juste-milieu.

Un soir qu'il rentrait à minuit et qu'il répondait à sa mère avoir été chez les Grandet:

«--Qu'as-lu fait pour le tirer de pair aux yeux de Mme Grandet? lui demanda son père.

«--J'ai imité les talents qui la font si séduisante: j'ai fait une aquarelle.

«--Et quel sujet a choisi la galanterie, lui dit Mme Leuwen?

«--Un moine espagnol monté sur un âne, et que Rodil envoie pendre.

«--Quelle horreur! Quel caractère vous vous donnez dans cette maison! s'écria Mme Leuwen; et encore ce caractère n'est pas le vôtre. Vous en avez tous les inconvénients, sans les avantages. Mon fils, un bourreau!

«--Votre fils, un héros! voilà ce que Mme Grandet voit dans les supplices décernés sans ménagement à qui ne pense pas connue elle. Une jeune femme qui aurait de la délicatesse, de l'esprit, qui verrait les choses comme elles sont, enfin, qui aurait le bonheur de vous ressembler un peu, me prendrait pour un vilain être, par exemple pour un séide des ministres, qui veut devenir préfet et chercher en France des rues Transnonain. Mais Mme Grandet vise au génie, à la grande passion, à l'esprit brillant. Pour une pauvre petite femme qui n'a que du bonheur, et encore des plus communs, un moine envoyé à la mort, dans un pays superstitieux, et par un général juste-milieu, c'est sublime.

«--Ainsi, tu vas prendre le triste caractère d'un don Juan,» dit Mme Leuwen avec un profond soupir.

M. Leuwen éclata de rire.

«--Ah! que cela est bon. Lucien un don Juan! Mais, mon ange, il faut que vous l'aimiez avec bien de la passion pour déraisonner ainsi. Heureux qui bat la campagne par l'effet d'une passion! Et mille fois heureux qui déraisonne par amour, dans ce siècle où l'on ne déraisonne que par impuissance ou médiocrité d'esprit. Le pauvre Lucien sera toujours dupe de toutes les femmes qu'il aimera. Je vois dans ce cœur-là du fonds pour être dupé jusqu'à cinquante ans. As-tu deviné quel est l'amant de la dame?

«--Ce cœur est si sec, que je la croyais sage.

«--Mais sans amant il manquerait quelque chose a son état de maison. Le choix est tombé sur M. Crapart.

«--Quoi? le chef de la police de mon ministère?

«--_The same_, et par lequel vous pourriez faire espionner votre maîtresse aux frais de l'État.»

Sur ce mot, Lucien devint taciturne. Sa mère devina son secret.

«--Je le trouve pâle, mon ami. Prends ton bougeoir, et, de grâce, sois toujours dans ton lit avant l'heure.

«--Si j'avais eu M. Crapart à Nancy, se disait Lucien, j'aurais su, autrement qu'en le voyant, ce qu'il arrivait à Mme de Chasteller. Et que serait-il arrivé si je l'eusse connu un mois plus tôt? J'aurais perdu un peu plus tôt les plus beaux jours de ma vie. J'aurais été condamné un mois plus tôt à vivre le matin avec un fripon Excellence, et le soir avec une coquine, la femme la plus considérée de Paris.»

On voit combien l'âme de Lucien souffrait encore.

* * *

Un soir vers les cinq heures, en revenant des Tuileries, le ministre fit appeler Lucien dans son cabinet. Notre héros le trouva pâle comme un mort.

«Voici une affaire, mon cher Leuwen. Il s'agit, pour vous, de la mission la plus délicate...»

À son insu, Lucien prit l'air altier du refus, et le ministre se hâta d'ajouter:

«--...Et la plus honorable.»

Après ce mot, l'air hautain de Lucien ne se radoucit pas beaucoup. Il n'avait pas grande idée de l'honneur que l'on peut acquérir en servant Son Excellence.

Sur quoi, celle-ci continua:

«--Vous savez que nous avons le bonheur de vivre sous cinq polices... Mais vous le savez comme le public et non comme il faut le savoir, pour agir avec sûreté. Oubliez donc, de grâce, tout ce que vous croyez savoir là-dessus. Pour être lus, les journaux de l'opposition enveniment toutes les choses. Gardez-vous de confondre ce que le public croit vrai, avec ce que je vous apprendrai. Autrement, vous vous tromperez en agissant. N'oubliez pas, surtout, mon cher Leuwen, que le plus coquin a de la vanité et de l'honneur, à sa manière. Aperçoit-il le mépris chez vous, il devient intraitable.

«Pardonnez ces détails, mon ami; je désire vivement vos succès...»

Le ministre était tout à sa douleur. Son œil hagard se détachait sur des joues d'une pâleur mortelle. Il continua:

«--Ce diable de général B... ne pense qu'à une chose: devenir lieutenant-général. Il est, comme vous le savez, chef de la police du château. Mais ce n'est pas tout; il veut être ministre de la Guerre, et comme tel, se montre habile dans la partie la plus difficile et, à vrai dire, la seule difficile de ce pauvre ministère, ajouta avec mépris le grand administrateur. «Veiller à ce que trop d'intimité ne s'établisse pas entre les soldats et les citoyens, et maintenir entre eux les duels suivis de mort à six par mois. C'est le chiffre arrêté par le conseil des ministres.» Le général N... s'était contenté jusqu'ici de faire courir, dans les casernes, des bruits d'attaques et de guets-apens, commis par dus gens du bas peuple, par des ouvriers, contre des militaires isolés. Ces classes sont sans cesse rapprochées par la _douce égalité_; elles s'estiment; il faut donc, pour les désunir, un soin continu dans la police militaire. Le général B... me tourmente sans cesse pour que je fasse insérer dans _nos journaux_ des récits exacts de toutes les querelles de cabaret, de toutes les grossièretés de corps de garde, de toutes les rixes d'ivrognes qu'il reçoit de ses agents déguisés. Ces messieurs sont chargés d'observer l'ivresse sans jamais y succomber. Toutes ces choses font le supplice de nos gens de lettres.

«--Comment espérer, disent-ils, quelque effet d'une phrase délicate, d'un trait d'ironie, après ces saletés?»

«--Qu'importe à la bonne compagnie des scènes de cabaret, toujours les mêmes? À l'exposé de ces vilenies, le lecteur un peu littéraire jette le journal, et, non sans raison, ajoute quelque mot de mépris sur les gens de lettres salariés.

«Quelque adresse qu'y mettent ces messieurs de la littérature, le public ne lit plus ces querelles dans lesquelles deux pauvres ouvriers maçons auraient assommé trois grenadiers armés de leurs sabres, sans l'intervention miraculeuse du poste voisin.

«Les soldats mêmes, dans les casernes, se moquent de cette partie de nos journaux que je fais jeter dans les corridors. Dans cet état de choses, ce diable de B..., tourmenté par les deux étoiles qui sont sur ses épaulettes, a entrepris d'avoir des faits. Or, mon ami, ajouta le Ministre en baissant la voix, l'affaire du pont Royal, si vertement démentie dans nos journaux d'hier matin, n'est que trop vraie.

«L'homme le plus dévoué du général B..., employé à trois cents francs par mois, a entrepris, mercredi passé, de désarmer un conscrit bien niais qu'il guettait depuis huit jours. Ce conscrit fut mis en sentinelle, au beau milieu du pont Royal, à minuit. Une demi-heure après, le mouchard s'avance en imitant l'ivrogne, tout à coup se jette sur lui et veut lui arracher son fusil. Ce diable de conscrit, si niais en apparence et choisi sur sa mine, recule d'un pas et campe au mouchard un coup de fusil dans le ventre. Le conscrit s'est trouvé être un chasseur des montagnes du Dauphiné.

«Voilà donc le policier blessé mortellement. L'ennuyeux c'est qu'il n'est pas mort.

«C'est là l'affaire. Maintenant, le problème à résoudre: cet homme sait qu'il n'a que trois ou quatre jours à vivre; _qui nous répond de sa discrétion?_

«Le roi vient de faire une scène épouvantable au général B... Malheureusement je me suis trouvé là, sous la main, et le roi a prétendu que moi seul avais tout le tact nécessaire pour faire finir cette cruelle affaire comme il faut. Si j'étais moins connu, j'irais voir le blessé qui est à l'Hôtel-Dieu, et étudier les personnes qui approchent son lit. Mais ma présence seule centuplerait le venin de cette affaire. Le général B... paye mieux ses employés de police que moi les miens. De plus, il doit être furieux de la scène de ce matin et des éloges dont j'ai été l'objet en sa présence et presque à ses dépens. Un homme d'esprit connue vous devine la vérité. Si mes agents font quelque chose qui vaille auprès du lit de douleur de cet homme, ils auront soin de remettre leur rapport dans mon cabinet cinq minutes après qu'ils m'auront vu sortir de l'hôtel de la rue de Grenelle, et une heure auparavant le général B... les aura interrogés tout à son aise. Maintenant, mon cher Lucien, voulez-vous me tirer d'un grand embarras?»

Après un petit silence, Lucien répondit:

«--Oui, monsieur.»

Mais l'expression de ses traits était infiniment moins rassurante que sa réponse.

Lucien continua d'un air glacial:

«--Je suppose que je n'aurai pas à parler au chirurgien.

«--Très bien, mon ami, très bien. Vous devinez tout le poids de la question, se hâta de répondre le ministre. Le général B... a déjà agi et trop agi. Ce chirurgien est un colosse dénommé Monod, qui ne lit que le _Courrier Fronçais_ au café de l'Hôpital.»

Lucien était violemment agité; après un silence inquiétant, il finit par dire au ministre: