Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier
Part 5
«--On m'a fait rapport, monsieur, dit le colonel en serrant les lèvres et d'un ton de pédanterie marqué, on m'a fait rapport que vous mangiez avec luxe chez vous. C'est ce que je ne puis souffrir. Riche ou non riche, vous devez manger à la pension de cinquante-deux francs avec MM. les lieutenants vos camarades. Adieu, monsieur, n'ayant autre chose à vous dire.»
Le cœur de Lucien bondissait de rage; il n'était pas habitué à ce ton.
«--Me voilà donc obligé de dîner avec des lieutenants qui me font la mine! Ma foi, je pourrai dire comme Beaumarchais: «Ma vie est un combat.» Eh bien, je supporterai cela en riant. Déverloy n'aura pas la satisfaction de pouvoir répéter que je me suis donné la peine de naître; je lui répondrai que je me donne aussi la peine de vivre.»
Le surlendemain du jour où le colonel Malher lui avait donné l'ordre relatif au dîner, il vit arriver chez lui l'adjudant sous-officier du régiment, qui passait pour le confident et l'âme damnée du colonel.
La seule distraction de notre héros était de faire de grandes promenades sur le cheval vendu par le préfet. Lara avait un trot magnifique et faisait trois lieues à l'heure.
«--Monsieur, j'ai l'honneur de vous faire savoir, dit l'adjudant, que la promenade de MM. les sous-lieutenants et lieutenants a été fixée à un rayon de deux lieues.»
Il prit un ton rogue et offrit de laisser par écrit la note des accidents de terrain qui, sur les différentes routes marquaient le rayon de deux lieues. La plaine stérile, exécrable et sèche où le génie de Vauban a placé Nancy ne se change en collines un peu passables qu'à trois lieues de distance.
Lucien eût tout donné au monde en ce moment pour pouvoir jeter l'adjudant par la fenêtre.
«--Monsieur, lui dit-il d'un air doux, les lieutenants et sous-lieutenants, quand ils montent à cheval dans le rayon voulu par la loi, peuvent-ils aller au trot ou seulement au pas?
«--Monsieur, je rendrai compte de votre question au colonel.»
Un quart d'heure après, une ordonnance au galop lui apporta une lettre:
«Le sous-lieutenant Leuwen gardera les arrêts vingt-quatre heures pour avoir déversé le ridicule sur un ordre du colonel Malher.»
Pendant que Lucien conjuguait tous les temps du verbe _je m'ennuie_, les officiers supérieurs du régiment eurent la naïveté d'essayer une visite à Mmes d'Hocquincourt, de Puy-Laurens, de Marcilly, de Commercy, chez lesquelles allaient les officiers du 20e de hussards.
Mmes de Marcilly et de Commercy, qui étaient fort âgées, affectèrent, en voyant les officiers supérieurs du 27e de lanciers, une terreur, comme si, revenues en 93, elles eussent reçu la visite du savetier du coin, revêtu de l'écharpe d'officier municipal.
Les gens de Mmes d'Hocquincourt et de Puy-Laurens avaient ordre apparemment de se moquer de ces messieurs; leur passage dans l'antichambre fut le signal d'éclats de rire scandaleux et excessifs. Elles choisirent leurs propos de façon à pousser l'impertinence jusqu'au point précis où elle devient grossièreté et peut déposer contre le savoir-vivre de la personne qui l'emploie.
«--Eh bien, le colonel avalait tout ça comme de l'eau, disait Filloteau qui racontait l'aventure à Lucien.
N'a-t-il pas voulu nous persuader, en sortant de chez cette Mme d'Hocquincourt, qui n'a pas cessé de rire en nous regardant, qu'au fond nous avions été reçus avec bonté et gaîté, sans façons, comme des amis.
Morbleu! Dans le bon temps, quand nous traversions la France, de Mayence à Bayonne, pour entrer en Espagne, comme nous eussions fait voler les vitres d'une pisseuse comme celle-là!
Une damnée vieille, la comtesse de Marcilly, je crois, nous a offert à boire du vin, comme on le ferait à des charretiers.»
Lucien apprit bien d'autres détails quand il put sortir.
M. Bonnard l'avait présenté dans cinq ou six maisons de la bonne bourgeoisie. Il y trouva la même affectation que chez Mlle Berchu et les mêmes prétentions à la bonhomie.
Il s'aperçut, à son grand chagrin, que les maris bourgeois font réciproquement la police sur leurs femmes, et sans doute, sans en être convenus, uniquement par envie et méchanceté.
Deux ou trois de leurs dames, pour employer leur langage, avaient de fort beaux yeux, et ces yeux avaient daigné parler à Lucien.
Mais comment arriver à leur parler en tête-à-tête?
Le récit et la colère du bon Filloteau, la déconvenue des officiers supérieurs, avaient réveillé chez lui l'esprit de contradiction.
«--Il y a ici une société qui ne veut pas recevoir les gens portant mon habit; essayons d'y pénétrer. Peut-être au fond sont-ils aussi ennuyeux que les bourgeois, mais enfin il faut voir. Il me restera du moins le plaisir d'avoir triomphé d'une difficulté. Il faudra que je demande des lettres d'introduction à mon père.»
Mais écrire à ce père sur un ton sérieux n'était pas chose facile; hors de son comptoir, M. Leuwen avait l'habitude de ne pas lire jusqu'au bout les lettres qui n'étaient pas amusantes.
«--Plus la chose lui est facile, se disait Lucien, plus facilement l'idée lui viendra de me faire quelque niche. Il fait les affaires de bourse de M. Bonpain, le notaire du noble faubourg, qui dirige toutes les quêtes faites en province par les fidèles du parti atteints par la vision de Sainte-Pélagie. Ce M. Bonpain peut, sans difficulté, m'assurer une réception brillante dans toutes les maisons de Nancy.»
Il écrivit donc à son père.
Au lieu du paquet énorme qu'il attendait avec impatience, il ne reçut de la sollicitude paternelle qu'une toute petite lettre écrite sur le papier le plus exigu possible.
«Très aimable sous-lieutenant,
«Vous êtes jeune, vous passez pour riche, vous vous croyez beau sans doute, vous avez du moins un beau cheval, puisqu'il coûte deux cent quarante louis, et, dans les pays où vous êtes, le cheval fait plus de la moitié de l'homme. Il faut que vous soyez encore plus piètre qu'un saint-simonien ordinaire, pour ne pas avoir su vous ouvrir les maisons des noblaillons de Nancy.
«Je parie que Melin, votre domestique, est plus avancé que vous, et n'a que l'embarras du choix pour ses soirées.
«Mon cher Lucien, _studiate la matematica_, et devenez profond. Votre mère se porte bien, ainsi que votre dévoué serviteur.
«FRANÇOIS LEUWEN.»
Lucien se serait donné au diable après une pareille lecture. Pour l'achever, le soir, en rentrant de cette promenade qui ne pouvait se prolonger au delà de deux lieues, il vit son domestique Mélin, assis dans la rue devant une boutique, an milieu d'un cercle de femmes où l'on riait beaucoup.
«--Mon père est un sage, et moi je ne suis qu'un sot,» se dit-il.
Il remarqua presque au moment même, un cabinet littéraire situé dans la rue de la Pompe; il renvoya son cheval et entra dans la boutique pour changer de pensées et essayer de se dépiquer un peu.
Le lendemain, dès sept heures du matin, le colonel le fit appeler.
«--Monsieur, lui dit-il d'un air hautain, mais contraint au fond, il peut y avoir des républicains, c'est un malheur pour la France; mais j'aimerais autant qu'ils ne fussent pas dans le régiment que le roi m'a confié.»
Et comme Lucien le regardait d'un air étonné:
«--Il est inutile de nier, monsieur, vous passez votre vie au cabinet littéraire de Schmidt, rue de la Pompe, vis-à-vis de l'hôtel de Pontlevé. Ce lieu est signalé comme l'antre de l'anarchie où vont les plus effrontés jacobins de Nancy. Vous n'avez pas eu honte de vous lier avec les va-nu-pieds qui s'y donnent rendez-vous!
Sans cesse on vous voit passer devant cette boutique et vous échangez des signes avec ces gens-là. Je vais jusqu'à croire que c'est vous qui êtes l'anonyme de Nancy, signalé par le ministre à M. le général baron Thérance comme ayant envoyé quatre-vingts francs pour la souscription à l'amende de la _Tribune..._
Ne dites rien, monsieur, s'écria le colonel en colère, comme Lucien semblait vouloir prendre la parole. Si vous aviez le malheur d'avouer une telle sottise, je serais obligé de vous envoyer au quartier général, à Metz, et je ne veux pas perdre un jeune homme qui déjà une fois a manqué son état.»
Lucien était furieux. Pendant que le colonel parlait, il eut deux ou trois fois la tentation de prendre une plume sur une large table de sapin, tachée d'encre, qui le séparait de ce despote de mauvais goût, et d'écrire sa démission.
La perspective des plaisanteries de son père l'arrêta. Quelques minutes plus tard, il trouva plus digne d'un homme de forcer le colonel à reconnaître qu'on l'avait trompé ou qu'il voulait tromper.
«--Colonel, dit-il d'une voix tremblante de colère, mais du reste se contenant assez bien, j'ai été renvoyé de l'École polytechnique, il est vrai; on m'a appelé républicain, je n'étais qu'étourdi. Excepté la chimie et les mathématiques, je ne sais rien; je n'ai point étudié la politique. Si j'entrevois les plus graves objections à toutes les formes de gouvernement, je ne puis avoir d'avis sur celui qui convient à la France.
«--Comment, monsieur, vous osez avouer que vous ne comprenez pas que le seul gouvernement du roi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»
Nous supprimons trois pages du discours que le brave colonel répétait tout d'entrain d'après le journal de Paris, reçu la veille.
«--Je l'ai pris de trop haut avec ce troupier,» se dit Lucien pendant ce long sermon, et il chercha une phrase qui dit beaucoup en peu de mots.
«--Je suis entré hier pour la première fois dans ce cabinet littéraire. Je donnerai cinquante louis à qui prouvera le contraire.
«--Il ne s'agit pas ici d'argent, répliqua le colonel avec amertume; on sait que vous en avez beaucoup et il paraît que vous le savez mieux que personne. Hier, monsieur, vous avez lu le _National_, et vous n'avez ouvert ni le _Journal de Paris_, ni les _Débats_ qui tenaient le milieu de la table.
«--Il y avait là un observateur exact,» pensa Lucien, et il se mit à raconter tout ce qu'il avait l'ait dans ce cabinet.
À force de petits détails terre à terre, il parvint pourtant à convaincre le colonel Malher: 1°, que réellement il avait lu le journal la veille pour la première fois depuis son arrivée au régiment; 2°, qu'il n'avait passé que quarante minutes au cabinet littéraire Schmidt; 3°, qu'il y avait été retenu tout ce temps uniquement par un grand feuilleton de six colonnes sur _Don Juan_ de Mozart.
Ce qu'il offrit de prouver en répétant les principales idées (y en avait-il?) du feuilleton.
Après une séance de deux heures et le contre-examen le plus vétilleux de la part du colonel, Lucien sortit, pale de colère. La mauvaise foi de Malher était évidente, mais il avait eu le plaisir de le réduire au silence sur tous les points de l'accusation.
«--J'aimerais mieux vivre avec les laquais de mon père! se dit-il dans la journée; mais toute ma vie je passerais pour un sot aux yeux de nos amis si, à vingt-trois ans et avec un cheval de deux cent quarante louis, je faisais fiasco dans un régiment juste milieu.
Pour qu'au moins, en cas de démission, on ait quelque action de moi à citer à Paris, il faut que je me batte. Cela est d'usage en entrant dans un régiment. Du moins, on le croit dans les salons, et, ma foi! si je perds la vie, je ne perdrai pas grand'chose.»
Deux heures plus tard, après le pansement du soir, dans la cour de la caserne, il dit à quelques officiers qui sortaient en même temps que lui:
«--Des espions m'ont accusé, auprès du colonel, du plus plat de tous les péchés: on veut que je sois républicain et pilier du cabinet littéraire. Je voudrais connaître l'accusateur pour d'abord me justifier à ses yeux, et ensuite lui faire deux ou trois petites caresses avec ma cravache.»
Il y eut un moment de silence complet, et ensuite on parla d'autre chose.
Le soir, le domestique de Lucien lui remit une jolie lettre, fort bien pliée; il n'y vit qu'un seul mot: _Renégat._
En ce moment, il était l'homme le plus malheureux de tous les régiments de lanciers de l'armée.
«--Voilà comme ils font toutes leurs affaires. Qui avait dit à ces pauvres républicains que je pensais comme eux? Sais-je moi-même ce que je pense?»
Le lendemain, comme il parlait encore de républicanisme à deux ou trois officiers:
«--Mon cher, lui dit l'un d'eux, vous nous ennuyez toujours de la même chanson. Que diable cela nous fait-il, à nous, que vous ayez été à l'École polytechnique, qu'on vous ait calomnié, qu'on vous ait chassé, etc...
«--Je suis déterminé à ne pas me laisser accuser de républicanisme. Je désire marquer ma déclaration par un coup d'épée, et je vous serais fort obligé, monsieur, si vous vouliez bien en donner un à un ennuyeux.»
Ce mot sembla rendre la vie à tous ces pauvres jeunes gens. Lucien vit bientôt vingt officiers autour de lui.
Ce duel fut une bonne fortune pour tout le régiment; il eut lieu le soir même dans un coin de rempart bien triste et bien sale.
On se battit à l'épée, et les deux adversaires furent blessés, mais sans que l'État fût menacé de perdre aucun des deux.
Lucien avait un grand coup d'épée dans le haut du bras droit.
* * *
Le chirurgien-major du régiment, le chevalier Billars, comme il se faisait appeler, sorte de charlatan assez bon homme, natif des Hautes-Alpes, passait chez Lucien des journées entières.
«La bibliothèque du sous-lieutenant, comme disait le chevalier, se trouvant fournie des meilleures éditions, telles que cognac de 1810, kirschwasser de dix ans, vin du Rhin de trente ans, etc.»
Lucien apprit par ce chirurgien qu'il y avait à Nancy un médecin célèbre par son talent, et fort bien venu de tout le monde, à cause de son éloquence et de son ostracisme.
De tout ce que disait le chevalier Billars, Lucien comprit que ce docteur pourrait bien être le _factotum_ de la ville, et, dans tous les cas, un intrigant amusant à voir.
«--Il faut absolument, mon cher docteur, que vous m'ameniez demain ce M. Dupoirier. Dites-lui que je suis en danger.
«--Mais vous n'êtes pas en danger.
«--Mais n'est-il pas amusant de commencer par un mensonge les relations avec un fameux intrigant? Une fois qu'il sera ici, ne me contredites en rien; laissez-moi dire, nous en entendrons de belles sur Henri V et peut-être nous amuserons-nous un peu.
«--Votre blessure est tout à fait chirurgicale et je ne vois pas ce qu'un docteur en médecine...»
Dès le lendemain, le docteur Dupoirier parut, conduit par le chevalier Billars.
Il ne fut pas deux minutes avec Lucien qu'il se mit à lui frapper familièrement sur le ventre en lui parlant, chose d'autant plus singulière que celui-ci était couché.
Ce docteur Dupoirier était un homme de cinquante ans, énergique, maigre, assez bien fait; une contenance vulgaire, un grand nez, et une bouche qui n'en finissait plus.
Cette physionomie était animée par des petits yeux gris presque cachés par des sourcils épais et grisonnants. Ces petits yeux brillaient d'une vivacité d'hyène ou de bête féroce.
Notre héros s'était figuré assez légèrement qu'il s'amuserait sans peine aux dépens d'une sorte de bel esprit de province, hâbleur de son métier. Il trouva que la logique de la province vaut mieux que ses petits travers.
Loin de mystifier Dupoirier, il eut toutes les peines du monde à ne pas tomber lui-même dans quelque ridicule.
«--Quoi? lui disait le docteur, vous, homme bien né, avec des mœurs élégantes, de la fortune, une jolie position dans le monde, une éducation délicate, vous vous jetez dans l'ignoble juste milieu; non pas dans la guerre véritable dont même les misères ont tant de noblesse et de charme pour les cœurs généreux, mais dans la guerre de maréchaussée, dans la guerre dont l'expédition de la rue Transnonain est la bataille de Marengo!
«--Mon cher chevalier, dit Lucien au docteur Billars, qui se scandalisait et se croyait obligé à une défense du juste milieu, mon cher chevalier, je vais raconter à M. Dupoirier quelques petits écarts de jeunesse que je vous confierai plus tard, mais que je préfère ne confier qu'à une personne à la fois.»
Malgré une déclaration aussi vive, il eut toutes les peines du monde à se défaire de M. Billars qui se sentait l'envie de parler politique.
Dupoirier continua comme s'il avait connu notre héros depuis des mois.
«--Vous allez végéter dans l'ennui et la petitesse d'une garnison. Un tel rôle n'est pas fait pour un homme comme vous. Quittez-le au plus vite.
«Le jour où on tirera le canon, le canon national, celui qui fera palpiter tous les cœurs français--le mien, monsieur, tout comme le vôtre--vous distribuerez quelques centaines de louis dans les bureaux, et vous serez sous-lieutenant, puisque déjà vous l'avez été une fois.
«Qu'importe à quelqu'un de votre trempe de faire la guerre comme sous-lieutenant ou comme capitaine? Laissez la petite vanité de l'épaulette aux demi-sots; la votre est de payer noblement sa dette à la patrie.
«L'essentiel, dans ce siècle douteux, est de l'aire preuve du seul genre de mérite qui ne soit pas susceptible d'hypocrisie.»
Ces choses d'une nature si personnelle et qui pouvaient paraître offensantes, perdent tout à être écrites. Il fallait les entendre raconter par un fanatique plein de fougue comme le docteur. Il savait donner aux choses les plus personnelles, aux conseils intimes les moins demandés, un tour si vif, si amusant, tellement éloigné de l'apparence de vouloir prendre un ton de supériorité, et les manières qui accompagnaient ces étranges paroles étaient si burlesques, les gestes d'une vulgarité si plaisante, que Lucien manqua tout à fait du courage nécessaire pour remettre le docteur à sa place, et c'est sur quoi le docteur comptait. Délivré tout à coup et d'une façon si imprévue, par un vieux médecin de province, de l'ennui qui l'accablait depuis six semaines:
«Je serais ridicule, se disait-il en pleurant presque à force de rire intérieur et contenu, si je faisais entendre à ce bouffon prêchant la croisade, que ses façons ne sont pas précisément celles qui conviennent à une première visite. Et, d'ailleurs, que gagnerais-je à l'effaroucher et à m'en priver?»
Tout ce qu'il put faire, ce fut de frustrer l'attente de ce fougueux partisan des prêtres et de Henri V, qui voulait le confesser, et qui ne parvint tout au plus qu'à lui adresser, sans en être interrompu, une foule de phrases inconvenantes.
Mais, comme un véritable apôtre, Dupoirier semblait accoutumé à cette absence de réponses, et n'en eut l'air nullement déferré.
Lucien ne put tromper ce savant médecin que sur l'état de sa santé. Il ne voulut pas que le docteur pût deviner qu'il avait été appelé en sa qualité d'homme singulier, et il se prétendit fort tourmenté par la _goutte volante_, maladie qu'avait son père et dont il savait par cœur tous les symptômes.
Le docteur l'interrogea avec attention et ensuite lui donna des avis sérieux. Il restait debout, mais ne s'en allait point, et redoublait de flatteries brusques, incisives, dans le but de faire parler Lucien.
Notre héros se sentit tout à coup le courage de parler sans rire.
«--Je ne prétends pas le nier, monsieur, je ne me regarde pas comme _né sous un chou_; j'entre dans la vie avec certains avantages. Je trouve en France deux ou trois maisons de commerce qui se disputent le monopole des avantages sociaux. Dois-je m'enrôler dans la maison _Henri V et Cie_, ou dans la maison _Carel et Cie?_ En attendant que je puisse faire un choix, j'ai accepté un petit intérêt dans la maison _Philippe_, la seule qui soit à même de faire des offres réelles, car moi, je vous l'avoue, je ne crois qu'au positif. J'ai l'avantage d'apprendre mon métier, quelque respectables et considérables que soient le parti de la république et celui de Henri V; ni l'un ni l'autre ne peuvent me donner le moyen d'apprendre à faire agir un escadron dans la plaine. Quand je saurai mon métier, dans le but d'arriver à une belle position, je m'attacherai définitivement à celle de ces trois maisons de commerce qui me fera les meilleures conditions.»
À cette sortie imprévue et dite d'une voix humble, le docteur eut l'air intimidé.
«--Mais vous respectez, monsieur, tout ce qui est respectable, dit-il avec onction et en changeant le ton satanique qu'il avait eu jusque-là.
«--Je respecte toutou rien, mon cher docteur, répliqua Lucien,--et comme le docteur semblait étonné:
«Je respecte tout ce que respectent mes amis; mais quels seront mes amis?»
Le docteur tomba tout à coup dans le genre plat; il fut réduit à parler devoir, dévouement, idées antérieures à toute expérience dans la conscience, de l'honneur, etc.
«--Tout cela est vrai ou tout cela est faux, peu m'importe, continua Lucien de l'air le plus indifférent; je n'ai pas étudié la théologie, nous ne sommes encore que dans la région des intérêts positifs. Si jamais nous avons du loisir, nous pourrons nous enfoncer ensemble dans les profondeurs de la philosophie allemande. Elle explique fort bien, par un appel à la foi, ce dont elle ne peut rendre compte par le raisonnement. Et comme j'avais l'honneur de vous le dire, monsieur, je n'ai pas encore décidé si, par la suite, je prendrai de l'emploi dans la maison de commerce qui place la foi connue chose nécessaire dans sa mise de fonds.
«--Adieu, monsieur, je vois que vous serez des nôtres, reprit le docteur de l'air le plus satisfait; nous sommes tout à fait d'accord,» ajouta-t-il en tapant sur le ventre de Lucien.
«--Je vais chasser pour quelque temps, j'espère, les attaques de votre goutte volante.»
Le docteur écrivit une ordonnance et disparut.
«--Il est aussi niais, se dit-il, que tous ces petits Parisiens qui passent ici, chaque année, pour aller voir le camp de Lunéville. Il récite avec intelligence une leçon qu'il aura apprise à Paris de quelques-uns de ces athées de l'Institut.
«Tout ce machiavélisme si joli n'est que du bavardage, et l'ironie qui est dans ses discours n'est pas encore dans son âme; mais nous en viendrons à bout.»
* * *
Le lendemain, de fort bonne heure, le docteur Dupoirier frappait à la porte de Lucien.
Il entrait dans ses projets d'éviter la présence du Dr Billars, car il comptait employer des arguments qu'il était bien aise de ne communiquer qu'à une personne à la fois, et il fallait être maître de les nier au besoin. Il voulut étaler devant ce jeune homme de vingt-trois ans, privé de société, les noms des maisons de bonne compagnie et des jolies femmes de Nancy.
«--Ah! infâme coquin, se dit Lucien, je le devine. Ce qui m'intéresse surtout, mon cher docteur, fit-il d'un air froid, c'est ce projet de réforme du Code civil. Le partage peut avoir des conséquences pour mon intérêt, car je ne suis pas sans avoir quelques arpents au soleil...
«--Vous voudriez donc qu'à la mort du père de famille, il n'y eût pas de partage égal entre les frères?
«--Certainement, monsieur, ou alors nous tombons dans les horreurs de la démocratie; nos familles nobles, l'espoir de la France, s'ennuient, elles vivent à la campagne et font beaucoup d'enfants.
Que ferons-nous dans vingt ans, quand il faudra pourvoir tous ces enfants?
Que ferons-nous des fils cadets et comment les placer sous-lieutenants à l'armée, après le vol qu'on a laissé prendre à ces maudits sous-officiers? Mais c'est une question à traiter plus tard, une question secondaire. Je placerai dans l'Église au moins un des fils de tout bon gentilhomme, comme l'Angleterre nous en donne l'exemple.
Je dis que même parmi la canaille, le partage ne doit pas être égal. Si vous n'arrêtez le mal, bientôt tous vos paysans sauront lire. Il faut donc commencer par établir, sous prétexte de convenance de la bonne culture, que jamais la terre ne sera divisée en morceaux de moins d'un arpent... Prenons pour exemple ce que nous connaissons, car c'est là toujours la marche la plus sûre. Voyons de près les intérêts des familles nobles de Nancy....»