Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier
Part 11
Lucien était tourmenté du silence qu'il gardait; à la fin il se fit violence, il osa adresser un mot à Mme de Chasteller, et n'arriva qu'avec beaucoup de peine à exprimer des idées fort communes, juste châtiment de qui n'exerce pas sa mémoire. Mme de Chasteller évita quelques invitations des jeunes gens de la société, dont elle savait par cœur les mots les plus jolis, et, après un moment, par une de ces adresses de femme que nous ne devinons que lorsque nous n'avons plus d'intérêt à les deviner, elle se trouva à danser à la même contredanse que Lucien. Mais, après cette contredanse, elle décida que réellement il n'avait aucune distinction dans l'esprit, et elle cessa presque de penser à lui.
«--Ce ne sera qu'un homme de cheval, comme tous les autres; seulement il monte avec plus de grâce et il a plus de physionomie.»
Ce n'était plus ce jeune homme vif, leste, à l'air insouciant et supérieur à tout, qui passait souvent sous sa croisée. Contrariée de cette découverte, qui augmentait pour elle l'ennui de Nancy, Mme de Chasteller adressa la parole à Lucien et fut presque coquette avec lui. Elle le regardait passer depuis si longtemps que, quoique à elle présenté depuis huit jours seulement, il lui faisait presque l'effet d'une vieille connaissance.
Lucien, qui n'osait que rarement regarder la figure parfaitement froide de la belle personne qui lui parlait, était bien loin de se douter des bontés qu'on avait pour lui. Il dansait et, même en dansant, faisait trop de mouvements, et ces mouvements manquaient de grâce.
«--Décidément, ce joli Parisien n'est bien qu'à cheval; en se mettant à danser, il perd son mérite tout entier. Il n'a pas d'esprit, c'est dommage! Sa physionomie annonçait tant de finesse et de naturel! Ce sera le _naturel_ du manque d'idées!»
Tout à fait rassurée sur les moyens de plaire de Lucien, et peu touchée de l'unique avantage de bien monter à cheval:
«--Ce jeune homme, se dit-elle, veut faire l'homme ébahi de mes grâces, comme les autres.»
Et elle songea librement à ces autres qui l'environnaient et cherchaient à lui plaire. M. d'Antin y réussissait quelquefois. Tout en lui rendant justice, Mme de Chasteller fut impatientée de ce qu'au lieu de lui adresser la parole, Lucien se bornait à sourire des mots aimables de M. d'Antin. Pour comble de déplaisance, il la regardait avec des yeux dont l'expression était exagérée, et pouvait être remarquée. Notre pauvre héros était trop profondément occupé, et de ses remords d'aimer, et de l'impossibilité de trouver un mot aimable à dire, pour surveiller ses yeux. Depuis qu'il avait quitté Paris, il n'avait rien vu, au moral, que de contourné, de sec et de désagréable pour lui. Je ménage les termes: la platitude des désirs, les prétentions puériles, et, plus que tout, la gauche hypocrisie de la province, allaient jusqu'à produire le dégoût chez cet être accoutumé à toute l'élégance des vices de Paris. Au lieu de cette disposition satirique et malheureuse, depuis une heure Lucien n'avait pas assez d'yeux pour voir, pas assez d'âme pour admirer. Les remords d'aimer étaient battus en brèche et détruits avec une rapidité délicieuse. Sa vanité de jeune homme l'avertissait bien, de temps à autre, que le silence continu dans lequel il se renfermait avec délice, n'était pas fait pour augmenter sa réputation d'homme aimable. Mais il était si étonné, si transporté, qu'il n'avait pas le courage de donner une audience sérieuse au soin de sa gloire. Par un charmant contraste avec tout ce qui offensait ses yeux depuis si longtemps, il voyait, à six pas de lui, une femme adorable par une beauté céleste; mais cette beauté était presque son moindre charme. Au lieu de cette politesse empressée, incommode, empreinte de fausseté, puante de mensonge, qui faisait la gloire de la maison de Serpierre; au lieu de cette fureur de faire de l'esprit à tout propos de Mme de Puy-Laurens, Mme de Chasteller était simple et froide, mais de cette simplicité qui charme parce qu'elle daigne ne pas cacher une âme faite pour les émotions les plus nobles; mais de cette froideur voisine des flammes, qui semble prête à se changer en bienveillance et même en transports, si vous savez les inspirer.
Mme de Chasteller s'était éloignée pour faire un tour dans la salle. M. de Blancet avait repris son poste et lui donnait le bras d'un air entrepris; on voyait qu'il songeait au bonheur de lui donner le bras comme son mari. Le hasard amena Mme de Chasteller du côté où se trouvait Lucien. En le retrouvant sous ses yeux, elle eut un mouvement d'impatience contre elle-même. Quoi! elle s'était donné la peine de regarder si souvent un être aussi vulgaire, et dont le sublime mérite consistait, comme celui des héros de l'Arioste, à être un bon homme de cheval! Elle lui adressa la parole, et chercha à l'émoustiller, à le faire parler. Au mot que lui adressa Mme de Chasteller, Lucien devint un autre homme. Par le noble regard qui daignait s'arrêter sur lui, il se crut affranchi de tous les lieux communs qui l'ennuyaient à dire, qu'il disait mal, et qui, à Nancy, font encore l'élément essentiel de la conversation entre gens qui se voient pour la huitième ou dixième fois. Tout à coup, il osa parler, et beaucoup. Il parlait de tout ce qui pouvait intéresser ou amuser la jolie femme qui, tout en donnant le bras à son grand cousin, daignait l'écouter avec des yeux étonnés. Sans perdre rien de sa douceur et de son accent respectueux, la voix de Lucien s'éclaircit et prit de l'éclat. Les idées nettes et plaisantes ne lui manquèrent pas plus que les paroles vives et pittoresques pour les peindre. Dans la simplicité noble du ton qu'il osa prendre spontanément avec Mme de Chasteller, il sut faire apparaître, sans se permettre assurément rien qui pût choquer la délicatesse la plus scrupuleuse, cette nuance de familiarité délicate qui convient à deux âmes de même portée, lorsqu'elles se rencontrent et se reconnaissent au milieu des masques de cet ignoble bal masqué qu'on appelle le monde. Ainsi des anges se parleraient qui, partis du ciel pour quelque mission, se rencontreraient, par hasard, ici-bas. Cette simplicité noble, n'est pas, il est vrai, sans quelque rapport avec la simplicité de langage autorisée par une ancienne connaissance, mais, comme correctif, chaque mot semble dire:
«Pardonnez-moi pour un moment; dès qu'il vous plaira reprendre le masque, nous redeviendrons complètement étrangers l'un à l'autre, ainsi qu'il convient. Ne craignez de ma part, pour demain, aucune prétention à la connaissance, et daignez vous amuser un instant sans tirer à conséquence!»
Les femmes sont un peu effrayées de l'ensemble de ce genre de conversation; mais, en détail, elles ne savent où l'arrêter. Car, à chaque instant, l'homme qui a l'air si heureux de leur parler, semble dire:
«Une âme de notre portée doit négliger les considérations qui ne sont laites que pour le vulgaire, et sans doute vous pensez avec moi que.....»
Mais, au milieu de cette brillante faconde, il faut rendre justice à l'inexpérience de Lucien. Ce n'était point par un effort de génie qu'il s'était élevé tout à coup à ce ton si convenable pour son ambition; il pensait tout ce que ce ton semblait dire; et ainsi, par une cause peu honorable pour son habileté, sa façon de dire était parfaite. C'était l'illusion d'un cœur naïf. Il y avait toujours chez lui une certaine horreur instinctive pour les choses basses qui s'élevaient, comme un mur d'airain, entre l'expérience et lui. Il détournait les yeux de tout ce qui lui semblait trop laid, et il se trouvait, à vingt-trois ans, d'une naïveté qu'un jeune Parisien de bonne maison trouve déjà bien humiliante à seize, à sa dernière année de collège. C'était par un pur hasard qu'il avait pris le ton d'un homme habile. Certainement, il n'était pas expert dans l'art de disposer d'un cœur de femme et de faire naître des sensations. Ce ton si singulier, si attrayant, si dangereux, n'était que choquant et à peu près inintelligible pour M. de Blancet, qui, toutefois, tenait à mêler son mot dans la conversation. Lucien s'était emparé d'autorité de toute l'attention de Mme de Chasteller. Quelque effrayée qu'elle fût, elle ne pouvait se défendre d'approuver beaucoup les idées de Lucien, et quelquefois répondait presque sur le même ton; mais sans cesser précisément d'écouter avec plaisir, elle finit par tomber dans un étonnement profond. Elle se disait, pour justifier ses sourires un peu approbateurs:
«--Il parle de tout ce qui se passe au bal, et jamais de lui.»
Mais, dans le fait, dans la manière dont Lucien osait l'entretenir de toutes ces choses si indifférentes, c'était usurper un rang qui n'était pas peu de chose auprès d'une femme de l'âge de Mme de Chasteller, et surtout accoutumée à autant de retenue: ce rang était unique, rien de moins. D'abord, Mme de Chasteller fut étonnée et amusée du changement dont elle était témoin; mais bientôt elle ne sourit plus, elle eut peur à son tour.
«--De quelle façon de parler il ose se servir avec moi! Et je n'en suis pas choquée, je ne me sens pas offensée!... Grand Dieu! Ce n'est point un jeune homme simple et bon! Que j'étais sotte de le penser. J'ai affaire ici à un de ces hommes adroits, aimables et profondément dissimulés que l'on voit dans les romans. Ils savent plaire, mais précisément parce qu'ils sont incapables d'aimer. M. Leuwen est là, devant moi, heureux et gai, occupé à me réciter un rôle aimable, sans doute; mais il est heureux uniquement parce qu'il sent qu'il parle bien... Apparemment qu'il avait résolu de débuter par une heure de ravissement profond et allant jusqu'à l'air stupide. Mais je saurai bien rompre toute relation avec cet homme dangereux, si habile comédien!»
Et, tout en faisant cette belle réflexion, tout en formant cette magnifique résolution, son cœur était déjà occupé de lui. Elle l'aimait déjà! On peut attribuer à ce moment la naissance d'un sentiment de distinction et de faveur pour Lucien.
Tout à coup elle se repentit vivement d'être restée si longtemps à causer avec lui, assise sur une chaise, éloignée de toutes les femmes, et n'ayant pour tout chaperon que le bon M. de Blancet, qui pouvait fort bien ne rien comprendre à tout ce qu'il entendait. Pour sortir de cette position embarrassante, elle accepta une contredanse que Lucien la pria de danser avec lui. Après la contredanse et pendant la valse qui suivit, Mme d'Hocquincourt appela Mme de Chasteller à une place à coté d'elle, où il y avait de l'air et où l'on était un peu à l'abri de l'extrême chaleur qui commençait à s'emparer de la salle de bal. Lucien, fort lié avec Mme d'Hocquincourt, ne quitta pas ces dames. Là, Mme de Chasteller put se convaincre qu'il était à la mode ce soir-là.
«--Et, en vérité, on a raison, se disait-elle; car, indépendamment de ce joli uniforme qu'il porte si bien, il est source de joie et de gaieté pour tout ce qui l'environne.»
On se prépara à passer dans une tente voisine, où le souper était préparé. Lucien arrangea les choses de façon à ce qu'il pût offrir le bras à Mme de Chasteller. Il semblait à celle-ci être séparée par des journées entières de l'état où se trouvait son âme au commencement de la soirée. Elle avait oublié jusqu'au souvenir de l'ennui qui éteignait sa voix après la première heure passée au bal.
Il était minuit; le souper était préparé dans une charmante salle, formée par des murs de charmille de douze ou quinze pieds de hauteur. Pour mettre le souper à l'abri de la rosée du soir, s'il en survenait, ces murs de verdure supportaient une tente à larges bandes rouges et blanches. C'étaient les couleurs de la personne exilée dont on célébrait la fête. Au travers des murs de charmille, on apercevait, çà et là, par les trouées du feuillage, une belle lune éclairant un paysage étendu et tranquille. Cette nature ravissante était d'accord avec les nouveaux sentiments qui cherchaient à s'emparer du cœur de Mme de Chasteller, et contribuait puissamment à éloigner et à affaiblir les objections de la raison. Lucien avait pris son poste; non pas précisément à côté de Mme de Chasteller: il fallait avoir des ménagements pour les anciens amis de sa nouvelle connaissance. Un regard plus amical qu'il n'eût osé l'espérer, lui avait appris cette nécessité; mais il se plaça de façon à pouvoir fort bien la voir et l'entendre. Il ent l'idée d'exprimer ses sentiments réels par des mots qu'il adresserait, en apparence, aux dames assises auprès de lui. Pour cela il fallait beaucoup parler, et il y réussit, sans trop dire d'extravagances. Il domina bien tôt la conversation; bientôt, tout en amusant les dames assises auprès de Mme de Chasteller, il osa faire entendre de loin des choses qui pouvaient avoir une application fort tendre, ce qu'il n'aurait jamais pensé pouvoir tenter de sitôt. Il est sûr que Mme de Chasteller pouvait fort bien feindre de ne pas comprendre ces mots indirects. Il parvint à amuser même les hommes placés près de ces dames, et qui ne regardaient pas encore ses succès avec le sérieux de l'envie.
Tout le monde parlait et riait fort souvent du côté de la table où Mme de Chasteller était assise. Les personnes placées aux autres parties de la salle firent silence, pour tâcher de prendre pari à ce qui amusait si fort les voisines de Mme de Chasteller. Celle-ci était très occupée, et de ce qu'elle entendait, ce qui la faisait rire quelquefois, et de ses réflexions fort sérieuses, qui formaient un étrange contraste avec le ton si gai de cette soirée.
«--C'est donc là cet homme timide et que je croyais sans idées? Quel être effrayant!»
C'était la première fois, peut-être, de sa vie, que Lucien avait de l'esprit et du plus brillant. Vers la fin du souper, il vit que le succès passait ses espérances. Il était heureux, extrêmement animé, et pourtant, par miracle, il ne dit rien d'inconvenant. Là, cependant, parmi ces fiers Lorrains, il se trouvait en présence de trois ou quatre préjugés féroces, dont nous n'avons, à Paris, que la pale copie: Henri V, la noblesse, la duperie et la sottise, et presque le crime de l'humanité envers le petit peuple. Aucune de ces grandes vérités, fondement du _credo_ du faubourg Saint-Germain, et qui ne se laissent pas offenser impunément, ne reçut la plus petite égratignure de la gaieté de Lucien. C'est que son âme noble avait, au fond, un respect infini pour la situation malheureuse de tous ces pauvres jeunes gens qui l'entouraient. Ils s'étaient privés, quatre ans auparavant, par fidélité à leurs croyances politiques et aux sentiments de toute leur vie, d'une petite part au budget, utile, si ce n'est nécessaire, à leur subsistance. Ils avaient perdu bien plus encore: l'unique occupation au monde qui pût les sauver de l'ennui et par laquelle ils ne crussent pas déroger.
Les femmes jugèrent que Lucien était _parfaitement bien._ Ce fut Mme de Commercy qui prononça le mot sacramentel dans la partie de la salle qui était réservée à la plus haute noblesse. Car il y avait une réunion de sept à huit dames méprisant toute cette société qui, à son tour, méprisait tout le reste de la ville, à peu près comme la garde impériale de Napoléon eût fait peur, en cas de révolte, à cette armée de 1810, qui faisait peur à toute l'Europe.
Au mot si décisif de Mme de Commercy, la jeunesse dorée de Nancy se révolta presque. Ces messieurs, qui savaient être élégants et se bien placer sur la porte d'un café, se taisaient ordinairement au bal, et ne savaient montrer que le mérite de danseurs infatigables et vigoureux. Lorsqu'ils virent que Lucien parlait beaucoup, contre son ordinaire, et que, de plus, il était écouté, ils commencèrent à dire qu'il ôtait fort déplaisant et fort bruyant; que cette amabilité criarde pouvait être à la mode parmi les bourgeois de Paris et dans les arrière-boutiques de la rue Saint-Honoré, mais ne prendrait jamais dans la bonne société de Nancy. Pendant cette déclaration de ces messieurs, les mots plaisants de Lucien prenaient fort bien, et leur donnaient un démenti. Ils furent réduits à répéter entre eux, d'un air tristement satisfait:
«--Après tout, ce n'est qu'un bourgeois, né on ne sait où, et qui ne peut jouir que de la noblesse personnelle que lui confère son épaulette de sous-lieutenant.»
Ces mots de nos officiers lorrains démissionnaires résument la grande dispute qui attriste le dix-neuvième siècle: c'est la colère du rang contre le mérite.
Mais aucune des dames ne songeait à ces idées tristes. Elles échappaient complètement, en ce moment, à la triste civilisation qui pèse sur les cerveaux mâles de la province. Le souper finissait, tout brillant de vin de Champagne; il avait porté plus de gaieté et de liberté sans conséquence dans les manières de tous. Pour notre héros, il était exalté par les choses assez tendres que, sous le masque de la gaieté, il avait osé adresser de loin à la dame de ses pensées. C'était la première fois de sa vie que le succès le jetait dans une telle ivresse. En revenant dans la salle de bal, Mme de Chasteller dansa une valse avec M. de Blancet, auquel Lucien succéda, suivant l'usage allemand, après quelques tours. Tout en dansant, et avec une adresse sans adresse, fille du hasard et de la passion, il sut reprendre la conversation sur un ton fort respectueux, mais qui était cependant, sous plus d'un rapport, celui d'une ancienne connaissance. Profitant d'un grand cotillon que ni lui, ni Mme de Chasteller ne voulurent danser, il put lui dire en riant et sans trop faire tache sur le ton général de l'entretien:
«--Pour me rapprocher de ces beaux yeux, je me suis lié avec le docteur Dupoirier!»
Les traits forts pâles en ce moment de Mme de Chasteller, ses yeux étonnés, exprimaient une surprise profonde et presque de la terreur. Au nom de Dupoirier, elle répondit à mi-voix et comme hors d'état de prononcer complètement les mots:
«--C'est un homme bien dangereux!»
Lucien fut ivre de joie: on ne se fâchait donc pas des motifs qu'il donnait à sa conduite à Nancy! Mais oserait-il croire ce qu'il semblait voir? Il y eut un silence expressif de deux ou trois secondes; les yeux de Lucien étaient fixés sur ceux de Mme de Chasteller. Après quoi il osa répondre:
«--Il est adorable à mes yeux; sans lui je ne serais pas ici... D'ailleurs, j'ai un affreux soupçon...» ajouta sa naïveté imprudente.
«--Lequel? et quoi donc?» dit Mme de Chasteller.
Elle sentit aussitôt qu'une réplique aussi directe, aussi vive de sa part, était une haute inconvenance; mais elle avait parlé avant de réfléchir. Elle rougit profondément. Lucien fut troublé en remarquant que la rougeur s'étendait jusqu'aux épaules. Mais il se trouva qu'il ne pouvait répondre à cette question si simple.
«--Quelle idée va-t-elle prendre de moi?» se dit-il.
À l'instant sa figure changea d'expression; il pâlit, comme s'il eut éprouvé une attaque de quelque mal vif et soudain. Ses traits trahissaient l'affreuse douleur que lui causait le souvenir de M. de Busant de Sicile, qui, après plusieurs heures d'oubli, se présentait à sa mémoire.
Quoi! ce qu'il obtenait n'était donc qu'une faveur banale, tout acquise à l'uniforme, par quelque personne qu'il fût porté. La soif qu'il avait d'arriver à la vérité et l'impossibilité de trouver des termes présentables pour exprimer une idée si offensante, le jetaient dans le dernier embarras.
«--Un mot peut me perdre à jamais,» se dit-il.
L'émotion imprévue qui semblait le glacer, passa en un instant à Mme de Chasteller. Elle pâlit de la peine si cruelle, et sans doute à elle relative, qui se manifestait subitement dans la physionomie si ouverte et si jeune de Lucien; ses traits étaient comme flétris; ses yeux, si brillants naguère, semblaient ternis et ne plus voir.
Il y eut entre eux un échange de deux ou trois mots insignifiants.
«--Mais qu'est-ce donc? dit Mme de Chasteller.
«--Je ne sais, répondit machinalement Lucien.
«--Mais, comment, monsieur, vous ne savez pas?
«--Non, madame!... Mon respect pour vous...»
Le lecteur pourra-t-il croire que Mme de Chasteller, de plus en plus émue, eut l'affreuse imprudence d'ajouter:
«--Ce soupçon aurait-il quelque rapport à moi?
«--Est-ce que je m'y serais arrêté un centième de seconde, reprit Lucien avec tout le feu du premier malheur vivement senti; est-ce que je m'y serais arrêté, s'il n'était relatif à vous, à vous uniquement au monde? À qui puis-je penser si ce n'est à vous? Et ce soupçon ne me perce-t-il pas le cœur vingt fois le jour depuis que je suis à Nancy?»
Il ne manquait, à l'intérêt naissant de Mme de Chasteller, que de voir son honneur soupçonné. Elle n'eut pas même idée de masquer son étonnement du ton que Lucien avait pris dans sa réponse. Le feu avec lequel il venait de lui parler, l'évidence de l'extrême sincérité dans les propos de ce jeune homme, la firent passer d'une pâleur mortelle à une rougeur imprudente; ses yeux mêmes rougirent. Mais, oserais-je bien le dire, en ce siècle gourmé et qui semble avoir contracté mariage avec l'hypocrisie, ce fut d'abord de bonheur que rougit Mme de Chasteller, et non à cause des conjectures que pouvaient former les danseurs qui, en suivant les diverses figures du cotillon, passaient sans cesse devant eux. Elle pouvait choisir de répondre ou de ne pas répondre à cet amour; mais combien il était sincère! avec quel dévouement elle était aimée!
«--Peut-être même, probablement même, se dit-elle, ce transport ne durera-il pas! Mais comme il est vrai, comme il est exempt d'exagération et d'emphase! C'est sans doute là la vraie passion; c'est sans doute ainsi qu'il est doux d'être aimée. Mais être soupçonnée par lui et au point que son amour en soit arrêté! L'imputation est donc infâme?»
Elle restait pensive, la tête appuyée sur son éventail. De temps en temps, son regard se dirigeait vers Lucien, qui était immobile, pale comme un spectre, tout à fait tourné vers elle. Ses yeux étaient d'une indiscrétion qui l'eût fait frémir, si elle y eut pensé.
Une incertitude bien autrement inquiétante était venue agiter son cœur, au commencement de la soirée, quand il ne parlait pas.
«--Ce n'était donc pas faute d'idées, comme j'avais la simplicité de le penser; c'était peut-être le soupçon, cet affreux soupçon qui l'arrêtait dans son estime pour moi... Et le soupçon de quoi?... Quelle calomnie peut être assez noire pour produire un tel effet chez un être si jeune et si bon?»
Mme de Chasteller était tellement agitée que sans songer à ce qu'elle osait dire, et entraînée à son insu par le ton de gaieté que la conversation avait pris au souper, cette étrange question arriva aux oreilles de Lucien:
«--Mais quoi? vous ne trouviez que des mots... peu significatifs à me dire au commencement de la soirée! était-ce un sentiment de politesse exagérée? était-ce la retenue si naturelle quand on se connaît si peu? (Ici la voix baissa malgré elle.) Ou était-ce l'effet de ce soupçon?» dit-elle enfin.
Et sa voix, pour ces deux derniers mots, reprit subitement un timbre contenu, mais fort marqué.
«--C'était l'effet d'une extrême timidité: je n'ai point d'expérience de la vie. Je n'avais jamais aimé; vos yeux, vus de si près, m'effrayaient; je ne vous avais vue jusqu'ici qu'à une grande distance!»
Ce mot fut dit avec un accent si vrai, avec une intimité si tendre, il montrait tant d'amour, qu'avant qu'elle y songeât les yeux de Mme de Chasteller, ces yeux dont l'expression était profonde et vraie, avaient répondu: «J'aime comme vous!»
Elle revint comme d'une extase et, après une demi-seconde, elle se hâta de détourner ses yeux; mais ceux de Lucien avaient recueilli en plein ce regard décisif. Il devint rouge à en être ridicule. Il n'osait presque pas croire à tout son bonheur. Mme de Chasteller, de son côté, sentait que ses joues se couvraient d'une ardeur brûlante.
«--Grand Dieu! je me compromets d'une manière affreuse; tous les regards doivent être dirigés sur cet étranger, auquel je parle depuis si longtemps et avec un tel air d'intérêt!»
Elle appela M. de Blancet, qui dansait le cotillon.