Chapter 41
Mais elle ne pouvait se taire, elle reparla de l'affreuse lettre qu'elle avait reçue le dimanche, une lettre où il lui signifiait que, si elle profitait de son séjour à Lourdes, pour le relancer à Luchon, il lui refuserait sa porte. Un homme épousé par amour! un homme qui la négligeait depuis dix ans, qui profitait de ses continuels déplacements de voyageur de commerce pour promener des créatures d'un bout de la France à l'autre! Cette fois, c'était fini, elle avait demandé au ciel de la faire mourir; car elle n'ignorait pas que l'infidèle était en ce moment même à Luchon avec deux dames, les deux soeurs, ses maîtresses. Et que s'était-il donc passé, mon Dieu? Un coup de foudre, certainement! Les deux dames avaient dû recevoir un avertissement d'en haut, la brusque conscience de leur péché, un rêve peut-être où elles s'étaient vues en enfer. Sans explication, un soir, elles s'étaient sauvées de l'hôtel, elles l'avaient planté là; tandis que lui, qui ne pouvait vivre seul, s'était senti puni à un tel point, qu'il avait eu l'idée soudaine d'aller chercher sa femme, pour la ramener, la garder huit jours. Il ne le disait pas, mais la grâce l'avait sûrement frappé, elle le trouvait trop gentil pour ne pas croire à un vrai commencement de conversion.
--Ah! quelle reconnaissance j'ai à la sainte Vierge! continua-t-elle. Elle seule a dû agir, et je l'ai bien compris, hier soir. Il m'a semblé qu'elle me faisait un petit signe, juste au moment où mon mari prenait la décision de venir me chercher. Je lui ai demandé l'heure exacte, ça concorde parfaitement... Voyez-vous, il n'y a pas eu de plus grand miracle, les autres me font sourire, ces jambes remises, ces plaies disparues. Ah! que Notre-Dame de Lourdes soit bénie, elle qui a guéri mon coeur!
Le gros garçon brun se retournait, et elle s'élança pour le rejoindre, elle en oublia de faire ses adieux. Cette aubaine inespérée d'amour, ce regain tardif de lune de miel, toute une semaine passée à Luchon avec l'homme tant regretté, la rendait réellement folle de joie. Lui, bon prince, après l'avoir reprise dans une heure de dépit et de solitude, finissait par s'attendrir, amusé de l'aventure, en la trouvant beaucoup mieux qu'il n'aurait cru.
À ce moment, dans le flot croissant des malades qu'on apportait, le train de Toulouse arriva enfin. Ce fut un redoublement de tumulte, une confusion extraordinaire. Des sonneries tintaient, des signaux manoeuvraient. On vit le chef de gare qui accourait, qui criait de tous ses poumons:
--Attention là-bas!... Déblayez donc la voie!
Et il fallut qu'un employé se précipitât pour pousser hors des rails une petite voiture oubliée là, avec une vieille femme dedans. Une bande effarée de pèlerins traversa encore, à trente mètres de la locomotive, qui s'avançait, lente, grondante, fumante. D'autres, perdant la tête, allaient retourner sous les roues, si les hommes d'équipe ne les avaient saisis brutalement par les épaules. Enfin, le train s'arrêta, sans avoir écrasé personne, au milieu des matelas, des oreillers, des coussins qui traînaient, des groupes ahuris qui continuaient à tournoyer. Et les portières s'ouvrirent, un flot de voyageurs descendit, tandis qu'un autre flot montait, dans un double courant contraire, d'une obstination qui acheva de mettre le tumulte à son comble. Aux fenêtres des portières fermées, des têtes avaient paru, d'abord curieuses, puis frappées de stupeur devant l'étonnant spectacle, deux têtes de jeunes filles surtout, adorablement jolies, dont les grands yeux candides finirent par exprimer la plus douloureuse pitié.
Mais madame Maze était montée dans un wagon, suivie de son mari, si heureuse, si légère, qu'elle avait vingt ans, comme au soir déjà lointain de son voyage de noce. Et les portières furent refermées, la locomotive lâcha un grand coup de sifflet, puis s'ébranla, repartit lentement, lourdement, parmi la cohue qui, derrière le train, reflua sur les voies en un dégorgement d'écluse lâchée, de nouveau envahissante.
--Barrez donc le quai! criait le chef de gare à ses hommes. Et veillez, quand on amènera la machine!
Au milieu de cette alerte, les pèlerins et les malades en retard venaient d'arriver. La Grivotte passa, avec ses yeux de fièvre, son excitation dansante, suivie d'Élise Rouquet et de Sophie Couteau, très gaies, essoufflées d'avoir couru. Toutes trois se hâtèrent de gagner le wagon, où soeur Hyacinthe les gronda. Elles avaient failli rester à la Grotte, où parfois des pèlerins s'oubliaient, ne pouvant s'en arracher, implorant, remerciant encore la sainte Vierge, lorsque le train les attendait à la gare.
Tout d'un coup, Pierre, inquiet lui aussi, ne sachant plus que penser, aperçut M. de Guersaint et Marie, tranquillement arrêtés sous la marquise, en train de causer avec l'abbé Judaine. Il courut les rejoindre, il dit son impatience.
--Qu'avez-vous donc fait? Je commençais à perdre espoir.
--Comment, ce que nous avons fait? répondit M. de Guersaint étonné, l'air paisible. Mais nous étions à la Grotte, vous le savez bien... Un prêtre se trouvait là, qui prêchait d'une façon remarquable. Nous y serions encore, si je ne m'étais pas rappelé que nous partions... Et nous avons même pris une voiture, comme nous vous l'avions promis...
Il s'interrompit, pour regarder la grande horloge.
--Rien ne presse, que diable! Le train ne partira pas avant un quart d'heure.
C'était vrai, et Marie eut un sourire de joie divine.
--Oh! Pierre, si vous saviez quel bonheur j'emporte de cette dernière visite à la sainte Vierge! Je l'ai vue qui me souriait, je l'ai sentie qui me donnait la force de vivre... Vraiment, ce sont des adieux délicieux, et il ne faut pas nous gronder, Pierre!
Lui-même s'était mis à sourire, un peu gêné de son énervement anxieux. Avait-il donc un si vif désir d'être loin de Lourdes? Craignait-il que Marie, gardée par la Grotte, ne revînt plus? Maintenant qu'elle était là, il s'étonnait, il se sentait très calme.
Comme il leur conseillait pourtant d'aller s'installer dans le wagon, il reconnut le docteur Chassaigne, qui accourait vers eux.
--Ah! mon bon docteur, je vous attendais. Cela m'aurait fait un si gros chagrin, de ne pas vous embrasser avant de partir!
Mais le vieux médecin, tremblant d'émotion, l'interrompit.
--Oui, oui, je me suis attardé... Il y a dix minutes, imaginez-vous, en arrivant ici, je causais là-bas avec le Commandeur, vous savez cet original. Il ricanait de voir vos malades reprendre le train, comme il disait, pour rentrer mourir chez eux, ce qu'ils auraient dû commencer par faire. Et voilà, subitement, qu'il est tombé devant moi, foudroyé... C'était sa troisième attaque de paralysie, celle qu'il attendait...
--Oh! mon Dieu! murmura l'abbé Judaine qui avait entendu, il blasphémait, le ciel l'a puni!
M. de Guersaint et Marie écoutaient très intéressés, très émus.
--Je l'ai fait porter là, sous un coin de hangar, continua le docteur. C'est bien fini, je ne puis rien, il sera mort avant un quart d'heure sans doute... Alors, j'ai songé à un prêtre, je me suis hâté de courir...
Et, se tournant:
--Monsieur le curé, vous qui le connaissiez, venez donc avec moi. On ne peut pas laisser un chrétien s'en aller ainsi. Peut-être va-t-il s'attendrir, reconnaître son erreur, se réconcilier avec Dieu.
Vivement, l'abbé Judaine le suivit; et, derrière eux, M. de Guersaint emmena Marie et Pierre, se passionnant à l'idée de ce drame. Tous les cinq arrivèrent sous le hangar des messageries, à vingt pas de la foule, qui grondait, sans que personne soupçonnât qu'un homme était si voisin, en train d'agoniser.
Là, dans un coin de solitude, entre deux tas de sacs d'avoine, le Commandeur gisait sur un matelas de l'Hospitalité, qu'on avait pris à la réserve. Il était vêtu de son éternelle redingote, la boutonnière garnie de son large ruban rouge; et quelqu'un, ayant eu la précaution de ramasser sa canne à pomme d'argent, l'avait soigneusement posée près du matelas, par terre.
Tout de suite, l'abbé Judaine s'était penché.
--Mon pauvre ami, vous nous reconnaissez, vous nous entendez, n'est-ce pas?
Le Commandeur ne paraissait plus avoir que les yeux de vivants; mais ils vivaient, ils luisaient encore avec une flamme d'énergie obstinée. En frappant cette fois le côté droit, l'attaque devait avoir aboli la parole. Pourtant, il bégayait quelques mots, il parvint à faire comprendre qu'il voulait finir là, sans qu'on le bougeât, sans qu'on l'ennuyât davantage. N'ayant aucun parent à Lourdes, où personne ne savait rien de son passé ni de sa famille, y vivant depuis trois années de son petit emploi à la gare, l'air parfaitement heureux, il voyait enfin son ardent désir, son désir unique se réaliser, celui de s'en aller, de tomber à l'éternel sommeil, au néant réparateur. Et ses yeux, en effet, disaient toute sa grande joie.
--Avez-vous quelque voeu à exprimer? reprit l'abbé Judaine. Ne pouvons-nous pas vous être utiles en quelque chose?
Non, non! ses yeux répondaient qu'il était bien, qu'il était content. Depuis trois années déjà, il ne s'était pas levé un matin, sans espérer qu'il coucherait le soir au cimetière. Quand le soleil brillait, il avait coutume de dire d'un air d'envie: «Ah! quel beau jour pour partir!» Et elle était la bien reçue, la mort qui venait le délivrer de cette exécrable existence.
Le docteur Chassaigne, amèrement, répéta tout bas au vieux prêtre, qui le suppliait de tenter quelque chose:
--Je ne puis rien, la science est impuissante... Il est condamné.
Mais, à ce moment, une vieille femme, une pèlerine de quatre-vingts ans, égarée, ne sachant où elle allait, entra sous le hangar. Elle se traînait sur une canne, bancale et bossue, revenue à la taille d'une enfant, affligée de tous les maux de l'extrême vieillesse; et elle emportait, pendu en sautoir, un bidon plein d'eau de Lourdes, pour prolonger cette vieillesse encore, dans l'effroyable état de ruine où elle était. Un instant, son imbécillité sénile s'effara. Elle regarda cet homme étendu, raidi, qui se mourait. Puis, une bonté d'aïeule reparut au fond de ses yeux troubles, une fraternité de créature très vieille et très souffrante la fit s'approcher davantage. Et, de ses mains agitées d'un continuel tremblement, elle prit son bidon, elle le tendit à l'homme.
Ce fut, pour l'abbé Judaine, une clarté brusque, comme une inspiration d'en haut. Lui, qui avait tant prié pour la guérison de madame Dieulafay, et que la sainte Vierge n'avait pas écouté, se sentit embrasé d'une foi nouvelle, convaincu que, si le Commandeur buvait, il serait guéri. Il tomba sur les genoux, au bord du matelas.
--Ô mon frère, c'est Dieu qui vous envoie cette femme... Réconciliez-vous avec Dieu, buvez et priez, pendant que nous-mêmes allons implorer de toute notre âme la miséricorde divine... Dieu voudra vous prouver sa puissance, Dieu va faire le grand miracle de vous remettre debout, pour que vous passiez encore de longues années sur cette terre, à l'aimer et à le glorifier.
Non, non! les yeux étincelants du Commandeur criaient non! Lui être aussi lâche que ces troupeaux de pèlerins, venus de si loin, à travers tant de fatigues, pour se traîner par terre et sangloter, en suppliant le ciel de les laisser vivre un mois, une année, dix années encore! C'était si bon, c'était si simple de mourir tranquillement dans son lit! On se tourne contre le mur, et l'on meurt.
--Buvez, ô mon frère, je vous en conjure... C'est la vie que vous allez boire, la force, la santé; et c'est aussi la joie de vivre... Buvez pour redevenir jeune, pour recommencer une existence pieuse! buvez pour chanter les louanges de la divine Mère qui aura sauvé votre corps et votre âme!... Elle me parle, votre résurrection est certaine.
Non, non! les yeux refusaient, repoussaient la vie avec une obstination croissante; et il s'y mêlait maintenant une sourde crainte du miracle. Le Commandeur ne croyait pas, haussait depuis trois ans les épaules devant leurs prétendues guérisons. Mais savait-on jamais, dans ce drôle de monde? Il arrivait parfois des choses tellement extraordinaires! Et si, par hasard, leur eau avait eu réellement une vertu surnaturelle, et si, de force, ils lui en faisaient boire, ce serait terrible de revivre, de recommencer son temps de bagne, l'abomination que Lazare, l'élu pitoyable du grand miracle, avait soufferte deux fois! Non, non! il ne voulait pas boire, il ne voulait pas tenter l'affreuse chance de la résurrection.
--Buvez, buvez, mon frère, répétait le vieux prêtre, gagné par les larmes, ne vous endurcissez pas dans votre refus des grâces célestes!
Et l'on vit alors cette chose terrible, cet homme à demi mort déjà se soulever, secouer les liens étouffants de la paralysie, dégager pour une seconde sa langue nouée, bégayant, grondant d'une voix rauque:
--Non, non, non!
Il fallut que Pierre emmenât, remît dans son chemin la vieille pèlerine hébétée. Elle n'avait pas compris ce refus de l'eau qu'elle emportait comme un trésor inestimable, le cadeau même de l'éternité de Dieu aux pauvres gens qui ne veulent pas mourir. Bancale, bossue, traînant sur sa canne le triste reste de ses quatre-vingts ans, elle disparut parmi la foule piétinante, dévorée de la passion d'être, avide de grand air, de soleil et de bruit.
Marie et son père venaient de frémir devant cet appétit de la mort, cette faim goulue du néant, que montrait le Commandeur. Ah! dormir, dormir sans rêve, dans l'infini des ténèbres, éternellement, rien ne pouvait être si doux au monde! Ce n'était point l'espoir d'une autre vie meilleure, le désir d'être heureux enfin, dans un paradis d'égalité et de justice; c'était le seul besoin de la nuit noire, du sommeil sans fin, la joie de ne plus être, à jamais. Et le docteur Chassaigne avait eu un frisson, car lui aussi ne nourrissait qu'une pensée, la félicité de la minute où il partirait. Mais, par delà cette existence, ses chères mortes, sa femme et sa fille l'attendaient au rendez-vous de la vie éternelle, et quel froid de glace, s'il s'était dit un seul moment qu'il ne les y retrouverait pas!
Péniblement, l'abbé Judaine se releva. Il avait cru remarquer que le Commandeur fixait à présent ses yeux vifs sur Marie. Désolé de ses supplications inutiles, il voulut lui montrer un exemple de cette bonté de Dieu, qu'il repoussait.
--Vous la reconnaissez, n'est-ce pas? Oui, c'est la jeune fille qui est arrivée samedi, si malade, paralysée des deux jambes. Et vous la voyez à cette heure, si bien portante, si forte, si belle... Le ciel lui a fait grâce, la voilà qui renaît à sa jeunesse, à la longue vie qu'elle est née pour vivre... N'avez-vous aucun regret à la regarder? La voudriez-vous donc morte aussi, cette enfant, et lui auriez-vous conseillé de ne pas boire?
Le Commandeur ne pouvait répondre; mais ses yeux ne quittaient plus le jeune visage de Marie, où se lisait un si grand bonheur de la résurrection, une si vaste espérance aux lendemains sans nombre; et des larmes parurent, grossirent sous ses paupières; roulèrent le long de ses joues déjà froides. Il pleurait certainement sur elle, il songeait à l'autre miracle qu'il avait souhaité pour elle, si elle guérissait, celui d'être heureuse. C'était l'attendrissement d'un vieil homme, connaissant la misère de ce monde, s'apitoyant sur toutes les douleurs qui attendaient cette créature. Ah! la triste femme, que de fois peut-être regretterait-elle de n'être pas morte à ses vingt ans!
Puis, les yeux du Commandeur s'obscurcirent, comme si ces larmes de pitié dernière les avaient fondus. C'était la fin, le coma arrivait, l'intelligence s'en allait avec le souffle. Il se tourna, et il mourut.
Tout de suite, le docteur Chassaigne écarta Marie.
--Le train part, dépêchez-vous, dépêchez-vous!
En effet, une volée de cloche leur arrivait distinctement, au milieu du tumulte grandi de la foule. Et le docteur, ayant chargé deux brancardiers de veiller le corps, qu'on enlèverait plus tard, quand le train ne serait plus là, voulut accompagner ses amis jusqu'à leur wagon.
Tous se hâtaient. L'abbé Judaine, désespéré, les avait rejoints, après avoir dit une courte prière pour le repos de cette âme révoltée. Mais, comme Marie, suivie de Pierre et de M. de Guersaint, courait le long du quai, elle fut arrêtée encore par le docteur Bonamy, qui triompha en la présentant au père Fourcade.
--Mon révérend père, voici mademoiselle de Guersaint, la jeune fille qui a été guérie si miraculeusement hier lundi.
Le père eut un sourire rayonnant de général auquel on rappelle sa victoire la plus décisive.
--Je sais, je sais, j'étais là... Ma chère fille, Dieu vous a bénie entre toutes, allez et faites adorer son nom.
Puis, il félicita M. de Guersaint, dont l'orgueil paternel jouissait divinement. C'était l'ovation qui recommençait, ce concert de paroles tendres, de regards émerveillés, qui avaient suivi la jeune fille, le matin, au travers des rues de Lourdes, et qui, de nouveau, l'entouraient, à la dernière minute du départ. La cloche avait beau sonner encore, un cercle de pèlerins ravis s'était formé, il semblait qu'elle emportât dans sa personne la gloire du pèlerinage, le triomphe de la religion, désormais retentissant aux quatre coins de la terre.
Et Pierre, à ce moment, fut ému, en remarquant le groupe douloureux que formaient, près de là, M. Dieulafay et madame Jousseur. Leurs regards s'étaient fixés sur Marie, ils s'étonnaient comme les autres de la résurrection extraordinaire de cette jeune fille, si belle, qu'ils avaient vue inerte, maigrie, la face terreuse. Pourquoi donc cette enfant? Pourquoi pas la jeune femme, la chère femme qu'ils remportaient mourante? Leur confusion, leur honte semblait avoir grandi; et ils se reculaient, dans leur malaise de parias trop riches; et ce fut un soulagement pour eux, lorsque, trois brancardiers ayant à grand'peine monté madame Dieulafay dans le compartiment de première classe, ils purent y disparaître à leur tour, en compagnie de l'abbé Judaine.
Mais déjà les employés criaient: «En voiture! en voiture!» Le père Massias, chargé de la direction pieuse du train, avait repris sa place, laissant sur le trottoir le père Fourcade, appuyé à l'épaule du docteur Bonamy. Vivement, Gérard et Berthaud saluèrent encore ces dames, pendant que Raymonde montait rejoindre madame Désagneaux et madame Volmar, installées dans leur coin; et madame de Jonquière, enfin, courut à son wagon, où elle arriva en même temps que les Guersaint. On se bousculait, il y avait des cris, des courses effarées, d'un bout à l'autre du train interminable, auquel on venait d'attacher la locomotive, une machine toute en cuivre, luisante comme un astre.
Pierre faisait passer Marie devant lui, lorsque M. Vigneron, qui revenait au galop, lui cria:
--Il est valable! il est valable!
Très rouge, il montrait, il agitait son billet. Et il galopa jusqu'au compartiment où se trouvaient sa femme et son fils, pour leur annoncer la bonne nouvelle.
Quand Marie et son père furent installés, Pierre resta une minute encore sur le quai, avec le docteur Chassaigne, qui l'embrassa paternellement. Il voulait lui faire promettre de revenir à Paris, de se reprendre un peu à l'existence. Mais le vieux médecin hochait la tête.
--Non, non, mon cher enfant, je reste... Elles sont ici, elles me gardent.
Il parlait de ses chères mortes. Puis, doucement, très attendri:
--Adieu!
--Pas adieu, mon bon docteur, au revoir!
--Si, si, adieu... Le Commandeur avait raison, voyez-vous. Il n'y a rien d'aussi bon que de mourir, mais pour revivre.
Le baron Suire donnait l'ordre d'enlever les drapeaux blancs, en tête et en queue du train. Plus impérieux, les cris des employés continuaient: «En voiture! en voiture!» Et c'était la bousculade suprême, le flot des attardés s'affolant, arrivant en nage, hors d'haleine. Dans le wagon, madame de Jonquière et soeur Hyacinthe comptaient leur monde. La Grivotte, Élise Rouquet, Sophie Couteau étaient bien là. Madame Sabathier s'était assise à sa place, en face de son mari, qui, les yeux à demi clos, attendait patiemment le départ.
Mais une voix demanda:
--Et madame Vincent, elle ne repart donc pas avec nous?
Soeur Hyacinthe, qui se penchait, échangeant encore un sourire avec Ferrand, debout au seuil du fourgon, s'écria:
--La voici!
Madame Vincent traversait les voies, accourait, la dernière, essoufflée, hagarde. Et, tout de suite, d'un coup d'oeil involontaire, Pierre regarda ses bras. Ils étaient vides.
Toutes les portières se refermaient maintenant, claquaient les unes après les autres. Les wagons étaient pleins, il n'y avait plus que le signal à donner. Soufflante, fumante, la machine jeta un premier coup de sifflet, d'une allégresse aiguë; et, à cette minute, le soleil, voilé jusque-là, dissipa la nuée légère, fit resplendir le train, avec cette machine toute en or, qui semblait partir pour le paradis des légendes. C'était un départ d'une gaieté enfantine, divine, sans amertume aucune. Tous les malades semblaient guéris. On avait beau les emporter tels qu'on les avait apportés, ils partaient soulagés, heureux, pour une heure au moins. Et pas la moindre jalousie ne gâtait leur fraternité, ceux qui n'étaient pas guéris s'égayaient, triomphaient avec la guérison des autres. Leur tour viendrait sûrement, le miracle d'hier leur était la formelle promesse du miracle de demain. Au bout de ces trois journées de supplications ardentes, la fièvre du désir continuait, la foi des oubliés demeurait aussi vive, dans la certitude que la sainte Vierge les avait simplement remis à plus tard, pour le salut de leur âme. En eux tous, chez tous ces misérables affamés de vie, brûlaient l'inextinguible amour, l'invincible espérance. Aussi était-ce, débordant des wagons pleins, un dernier éclat de joie, une turbulence d'extraordinaire bonheur, des rires, des cris. «À l'année prochaine! nous reviendrons, nous reviendrons!» Et les petites soeurs de l'Assomption, si gaies, tapèrent dans leurs mains, et le chant de reconnaissance, le _Magnificat_, chanté par les huit cents pèlerins, s'éleva.
--_Magnificat anima mea Dominum..._
Alors, le chef de gare, enfin rassuré, les bras ballants, fit donner le signal. De nouveau, la machine siffla, puis s'ébranla, roula dans l'éclatant soleil, comme dans une gloire. Sur le quai, le père Fourcade était resté, appuyé à l'épaule du docteur Bonamy, souffrant beaucoup de sa jambe, saluant quand même d'un sourire le départ de ses chers enfants; tandis que Berthaud, Gérard, le baron Suire formaient un autre groupe, et que, près d'eux, le docteur Chassaigne et M. Vigneron agitaient leur mouchoir. Aux portières des wagons qui fuyaient, des têtes se penchaient joyeuses, des mouchoirs volaient aussi, dans le vent de la course. Madame Vigneron forçait le petit Gustave à montrer sa figure pâle. Longtemps, on put suivre la main potelée de Raymonde envoyant des saluts. Et Marie demeura la dernière, à regarder Lourdes décroître parmi les verdures.
Triomphal, au travers de la campagne claire, le train disparut, resplendissant, grondant, chantant à pleine voix.
--_Et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo._
IV