Chapter 34
Mais, au milieu de cette tristesse sans bornes, Pierre sentit une pitié profonde le gagner. Ah! cette humanité misérable, elle le bouleversait, réduite à cet excès de malheur, si nue, si faible, si abandonnée, qu'elle renonçait à sa raison, pour ne plus mettre le bonheur possible que dans l'ivresse hallucinée du rêve. Des larmes de nouveau emplirent ses yeux, il pleurait sur lui-même, sur les autres, sur tous les pauvres êtres torturés, qui ont le besoin de stupéfier leur mal, de l'endormir, afin d'échapper aux réalités de ce monde. Il lui semblait encore entendre la foule entassée, agenouillée devant la Grotte, jetant au ciel la supplication enflammée de sa prière, des foules de vingt et trente mille âmes d'où montait une ferveur de désir qu'on voyait fumer sous le soleil, comme un encens. Puis, en dessous de la Crypte même, dans l'église du Rosaire, s'embrasait une autre exaltation de la foi, les nuits entières passées au paradis de l'extase, les délices muettes des communions, les ardents appels sans paroles, où toute la créature se consume, brûle et s'envole. Puis, comme si les cris jetés devant la Grotte, comme si l'adoration perpétuelle au Rosaire ne devaient pas suffire, cette clameur d'ardente requête recommençait autour de lui, sur les murs de la Crypte; mais, là, elle s'éternisait dans le marbre, elle ne cesserait plus de crier la souffrance humaine, jusqu'au lointain des âges; c'était le marbre, c'étaient les murs qui priaient, envahis du frisson d'universelle pitié qui gagnait jusqu'aux pierres. Et, enfin, les prières montaient plus haut, toujours plus haut, s'élançaient de la Basilique rayonnante, bourdonnante au-dessus de lui, pleine en ce moment d'un peuple frénétique, dont il croyait sentir, au travers des dalles de la nef, le souffle énorme éclatant en un cantique d'espoir. Il finissait par être emporté, comme s'il s'était trouvé au milieu du frémissement même de ce flot immense de prières, qui, parti de la poussière du sol, gravissait les étages des églises superposées, s'élargissait de tabernacle en tabernacle, apitoyait les murailles au point qu'elles sanglotaient, elles aussi, et que le cri suprême de misère allait percer le ciel, avec l'aiguille blanche, la haute croix dorée, au bout de la flèche. Ô Dieu tout-puissant, ô Divinité, Force secourable, qui que tu sois, prends en pitié les pauvres hommes, fais cesser la souffrance humaine!
Soudainement, Pierre fut ébloui. Il avait suivi le couloir de gauche, il débouchait au plein jour, en haut des rampes. Et, tout de suite, deux bras tendres le saisirent, l'enveloppèrent. C'était le docteur Chassaigne, dont il oubliait le rendez-vous, qui l'attendait là, pour le mener visiter la chambre de Bernadette et l'église du curé Peyramale.
--Oh! mon enfant, quelle joie doit être la vôtre!... Je viens d'apprendre la grande nouvelle, la grâce extraordinaire dont Notre-Dame de Lourdes a comblé votre amie... Souvenez-vous de ce que je vous disais, avant-hier! Maintenant, je suis tranquille, vous-même êtes sauvé.
Le prêtre, très pâle, eut une dernière amertume. Mais il put sourire, il répondit avec douceur:
--Oui, nous sommes sauvés, je suis bien heureux.
C'était le mensonge qui commençait, la divine illusion qu'il voulait donner aux autres, par charité.
Et Pierre eut encore un spectacle. La grand'porte de la Basilique était ouverte à deux battants, la nappe rouge du soleil enfilait la nef d'un bout à l'autre. Tout flambait dans un faste d'incendie, la grille dorée du choeur, les ex-voto d'or et d'argent, les lampes enrichies de pierreries, les bannières aux broderies de lumière, les encensoirs balancés, pareils à des joyaux qui volaient. Là-bas, au fond de cette splendeur brûlante, parmi les surplis de neige et les chasubles d'or, il reconnaissait Marie, avec ses cheveux dénoués, des cheveux d'or aussi, dont le flot la vêtait d'un manteau d'or. Et les orgues éclataient en un chant royal, et le peuple délirant acclamait Dieu, et l'abbé Judaine qui venait de reprendre sur l'autel le Saint-Sacrement, le présentait une dernière fois, très grand, très haut, resplendissant comme une gloire, dans ce ruissellement d'or de la Basilique, dont toutes les cloches, à la volée, sonnaient le prodigieux triomphe.
V
Tout de suite, comme ils descendaient les rampes, le docteur Chassaigne dit à Pierre:
--Vous venez de voir le triomphe, je vais vous montrer maintenant deux grandes injustices.
Et il le mena, rue des Petits-Fossés, visiter la chambre de Bernadette, cette chambre basse et obscure, d'où elle était sortie, le jour où la sainte Vierge lui apparut.
La rue des Petits-Fossés part de l'ancienne rue du Bois, aujourd'hui rue de la Grotte, et va couper la rue du Tribunal. C'est une ruelle tortueuse, légèrement en pente, d'une grande tristesse. Les passants y sont rares, elle n'est bordée que de longs murs, de maisons misérables, de façades mornes, où pas une fenêtre ne s'ouvre. Un arbre, dans une cour, en est toute la gaieté.
--Nous y sommes, dit le docteur.
La rue, à cet endroit, s'étranglait, très resserrée, et la maison se trouvait en face d'une haute muraille grise, la muraille nue d'une grange. Tous deux, levant la tête, regardaient la petite maison qui semblait morte, avec ses croisées étroites, son crépi grossier, violâtre, d'une laideur honteuse de pauvre. En bas, l'allée s'enfonçait toute noire, une mince grille ancienne seule la fermait; et il y avait une marche à monter, que le ruisseau, par les orages, baignait.
Le docteur reprit:
--Entrez, mon ami, entrez. Vous n'avez qu'à pousser la grille.
L'allée était profonde, Pierre suivait de la main le mur humide, par crainte de quelque faux pas. Il lui semblait descendre dans une cave, en pleine obscurité, avec la sensation, sous lui, d'un sol glissant, toujours trempé d'eau. Puis, au bout, sur une nouvelle indication du docteur, il tourna à droite.
--Baissez-vous, car vous pourriez vous cogner, la porte est basse... Là, nous y sommes.
Comme celle de la rue, cette porte de la chambre était grande ouverte, dans une insouciance d'abandon. Et Pierre, qui s'était arrêté au milieu de la pièce, hésitant, les yeux emplis de la vive clarté du dehors, ne distinguait absolument rien, tombé là en pleine nuit. Une fraîcheur glacée, pareille à la sensation d'un linge mouillé, l'avait saisi aux épaules.
Mais, peu à peu, ses yeux s'habituèrent. Les deux fenêtres, de grandeur inégale, prenaient jour sur une étroite cour intérieure, où ne descendait qu'une lumière verdâtre, comme au fond d'un puits; et, pour lire dans la chambre, en plein midi, il aurait fallu une chandelle. Cette chambre, grande de quatre mètres sur trois mètres cinquante environ, était dallée de grosses pierres raboteuses; tandis que la maîtresse poutre et les solives du plafond, apparentes, avaient noirci à la longue, d'un ton sale de suie. En face de la porte, se trouvait la cheminée, une pauvre cheminée de plâtre, dont une vieille planche vermoulue formait la tablette. Un évier était là, entre la cheminée et l'une des fenêtres. Les murs, dont un ancien badigeon s'en allait par écailles, tachés d'humidité, couturés de cicatrices, tournaient, comme le plafond, à une saleté noire. Et il n'y avait plus de meubles, la pièce paraissait abandonnée, on n'y entrevoyait que des objets confus et extraordinaires, méconnaissables dans l'ombre lourde qui en noyait les coins.
Après un silence, le docteur parla.
--Oui, c'est la chambre, tout est parti d'ici... Rien n'a été changé, seuls les meubles n'y sont plus. J'ai essayé de les replacer, les lits se trouvaient sûrement contre ce mur, en face des fenêtres; les trois lits au moins, car les Soubirous étaient sept, le père, la mère, deux garçons, trois filles... Songez-vous à cela! trois lits emplissant cette pièce! et sept personnes vivant dans ces quelques mètres carrés! et ce tas de monde enterré vif, sans air, sans lumière, presque sans pain! Quelle misère basse, quelle humilité de pauvres êtres pitoyables!
Mais il fut interrompu. Une ombre, que Pierre prit d'abord pour une vieille femme, entra. C'était un prêtre, le vicaire de la paroisse, qui justement occupait aujourd'hui la maison. Il connaissait le docteur.
--J'ai entendu votre voix, monsieur Chassaigne, et je suis descendu... Alors, voilà que vous faites encore visiter la chambre?
--En effet, monsieur l'abbé, je me suis permis... Cela ne vous dérange pas?
--Oh! du tout, du tout!... Venez tant qu'il vous plaira, amenez du monde.
Il riait d'un air engageant, il salua Pierre, qui, étonné de sa tranquille insouciance, lui demanda:
--Pourtant, les gens qui viennent doivent parfois vous importuner?
À son tour, le vicaire parut surpris.
--Ma foi, non! il ne vient personne... Vous comprenez, ce n'est guère connu, ici. Tout le monde reste là-bas, à la Grotte... Je laisse la porte ouverte, pour qu'on ne me tracasse pas. Mais des journées se passent, sans que j'entende seulement le petit bruit d'une souris.
Les yeux de Pierre, de plus en plus, s'accoutumaient à l'obscurité; et, dans les objets vagues, inquiétants, qui emplissaient les coins, il finissait par reconnaître de vieux tonneaux, des débris de cages à poule, des outils cassés, toutes les loques qu'on balaye, qu'on jette au fond des caves. Puis, pendues aux solives, il aperçut des provisions, un panier à salade plein d'oeufs, des liasses de gros oignons roses.
--Et, à ce que je vois, reprit-il, avec un léger frémissement, vous avez cru devoir utiliser la chambre?
Le vicaire commençait à être gêné.
--Sans doute, c'est cela même... Que voulez-vous! la maison est petite, j'ai si peu de place! Et puis, vous n'avez pas idée comme cette pièce est humide, il est radicalement impossible de l'habiter... Alors, mon Dieu! petit à petit, tout cela s'y est entassé de soi-même, sans qu'on l'ait voulu.
--Une pièce de débarras, conclut Pierre.
--Oh! non, pourtant!... Une pièce inoccupée, et ma foi, oui! si vous y tenez, une pièce de débarras!
Sa gêne augmentait, mêlée d'un peu de honte. Le docteur Chassaigne restait silencieux, n'intervenait pas; mais il souriait, il était visiblement ravi de la révolte de son compagnon contre l'ingratitude humaine.
Celui-ci, ne pouvant se maîtriser, continua:
--Vraiment, monsieur le vicaire, excusez-moi si j'insiste. Mais songez donc que vous devez tout à Bernadette, que sans elle Lourdes serait encore une des villes les plus ignorées de France... Et, en vérité, il me semble que la reconnaissance de la paroisse aurait dû transformer cette misérable chambre en une chapelle...
--Oh! une chapelle! interrompit le vicaire, il ne s'agit que d'une créature, l'Église ne saurait lui rendre un culte.
--Eh bien! ne disons pas une chapelle, disons qu'il devrait y avoir ici des lumières, des fleurs, des gerbes de roses, toujours renouvelées par la piété des habitants et des pèlerins... Enfin, je voudrais un peu de tendresse, un souvenir ému, une image de Bernadette, quelque chose qui témoignât délicatement de la place qu'elle doit occuper dans tous les coeurs... C'est monstrueux, cet oubli, cet abandon, la saleté où l'on a laissé tomber cette pièce!
Du coup, le vicaire, un pauvre homme inconscient et inquiet, se rangea de son avis.
--Au fond, vous avez mille fois raison. Mais je n'ai aucun pouvoir, je ne puis rien, moi!... Le jour où l'on viendrait me demander la pièce pour l'arranger, je la donnerais tout de même, j'enlèverais mes tonneaux, bien que je ne sache vraiment pas où les mettre... Seulement, je le répète, ça ne dépend pas de moi, je ne puis rien, rien du tout!
Et, sous le prétexte qu'il avait à sortir, il se hâta de prendre congé, il se sauva, en disant de nouveau au docteur Chassaigne:
--Restez, restez tant qu'il vous plaira. Vous ne me gênez jamais.
Lorsqu'il se retrouva seul avec Pierre, le docteur lui saisit les mains, débordant d'une effusion heureuse.
--Ah! mon cher enfant, que vous venez de me faire plaisir! Comme vous lui avez bien dit ce qui bouillonne dans mon coeur depuis longtemps!... J'ai eu, moi, cette idée, d'apporter ici chaque matin des roses. J'aurais fait simplement nettoyer la pièce, je me serais contenté de mettre sur la cheminée deux grosses gerbes de roses; car vous savez que j'ai voué à Bernadette une infinie tendresse, et il me semblait que ces roses seraient ici la floraison même, l'éclat et le parfum de sa mémoire... Seulement, seulement...
Il eut un geste désespéré.
--Le courage m'a manqué toujours... Oui, je dis le courage, personne n'ayant osé encore se déclarer ouvertement contre les pères de la Grotte... On hésite, on recule devant un scandale religieux. Songez au tapage déplorable que cela soulèverait; et ceux qui s'indignent comme moi, en sont réduits à se taire, à mieux aimer faire le silence.
Et il ajouta, il conclut:
--C'est une grande tristesse, mon cher enfant, que l'ingratitude et la rapacité des hommes. Chaque fois que je viens ici, dans cette misère noire, j'ai le coeur si gros, que je ne peux retenir mes larmes.
Puis, il cessa de parler, ni l'un ni l'autre ne prononça plus un mot, envahis tous deux par la mélancolie poignante qui se dégageait de la pièce. Les ténèbres les baignaient, l'humidité leur donnait un frisson, au milieu du délabrement des murs, de la poussière des vieilles loques entassées. Et l'idée leur était revenue que, sans Bernadette, rien n'aurait existé des prodiges qui avaient fait de Lourdes une ville unique au monde. C'était à sa voix que la source miraculeuse avait jailli, que la Grotte s'était ouverte, flamboyante de cierges. Des travaux immenses s'exécutaient, des églises nouvelles poussaient du sol, des rampes colossales menaient jusqu'à Dieu, toute une cité neuve se bâtissait comme par prodige, avec ses jardins, ses promenades, ses quais, ses ponts, ses boutiques, ses hôtels. Et les peuples les plus lointains de la terre accouraient en foule, et la pluie des millions tombait si drue, si abondante, que la jeune cité semblait devoir grandir indéfiniment, emplir toute la vallée, d'un bout à l'autre des montagnes. Si l'on supprimait Bernadette, plus rien n'existait, l'extraordinaire aventure rentrait dans le néant, le vieux Lourdes inconnu dormait encore son sommeil séculaire, au pied du Château. Bernadette était l'ouvrière unique, la créatrice, et cette chambre d'où elle était partie, le jour où elle avait vu la Vierge, ce berceau même du miracle, de la merveilleuse fortune future, se trouvait dédaigné, laissé en proie à la vermine, bon seulement à faire une pièce de débarras, où l'on serrait les oignons et les tonneaux vides.
Alors, l'opposition, dans l'esprit de Pierre, s'évoqua avec une intensité telle, qu'il revit le triomphe auquel il venait d'assister, l'exaltation de la Grotte et de la Basilique, tandis que Marie, traînant son chariot, montait derrière le Saint-Sacrement, au milieu des clameurs de la foule. Mais, surtout, la Grotte rayonnait; non plus l'ancien creux de roche sauvage, devant lequel l'enfant s'était agenouillée autrefois, sur le bord désert du torrent; mais la chapelle arrangée, enrichie, la chapelle ardente, où les nations défilaient. Tout le bruit, toute la clarté, toute l'adoration, tout l'argent éclataient là-bas, en une splendeur de continuelle victoire. Ici, au berceau, dans ce trou glacé et sombre, pas une âme, pas un cierge, pas un chant, pas une fleur. Personne ne venait, personne ne s'agenouillait ni ne priait. Seuls, quelques visiteurs tendres avaient, pour emporter un souvenir, émietté sous leurs doigts la planche à demi pourrie qui servait de tablette à la cheminée. Le clergé ignorait ce lieu de misère, où les processions auraient dû se rendre, comme à une station de gloire. C'était là que l'enfant pauvre avait commencé son rêve, par une nuit froide, couchée entre ses deux soeurs, prise d'un accès de son mal, pendant que toute la famille dormait lourdement; c'était de là qu'elle était partie, emportant ce rêve inconscient, qui allait renaître en elle sous le plein jour, pour fleurir si joliment en une vision de légende. Et personne ne refaisait le chemin, la crèche était oubliée, on laissait aux ténèbres cette crèche où avait germé la petite semence si humble, qui poussait aujourd'hui, là-bas, en des moissons prodigieuses, que récoltaient les ouvriers de la dernière heure, au milieu de la pompe souveraine des cérémonies.
Pierre, que la grande émotion humaine de toute cette histoire attendrissait aux larmes, reprit enfin à demi-voix, résumant en un mot ses pensées:
--C'est Bethléem.
--Oui, dit le docteur Chassaigne à son tour, c'est le logis misérable, l'asile de rencontre, où naissent les religions nouvelles de la souffrance et de la pitié... Et, parfois, je me demande si tout ne va pas mieux ainsi, s'il n'est pas préférable que cette chambre reste dans cette indigence et dans cet abandon. Il me semble que Bernadette n'a rien à y perdre, car je l'aime davantage, lorsque je viens ici passer une heure.
Il se tut de nouveau, puis il eut un geste de révolte.
--Non, non! je ne peux pardonner, l'ingratitude me jette hors de moi... Je vous l'ai dit, je suis convaincu que Bernadette est allée se cloîtrer librement à Nevers. Mais, si personne ne l'a fait disparaître, quel soulagement pour ceux qu'elle commençait à gêner, ici!... Et ce sont les mêmes hommes, si désireux d'être les maîtres absolus, qui aujourd'hui s'efforcent par tous les moyens de faire le silence sur sa mémoire... Ah! mon cher enfant, si je vous disais tout!
Peu à peu, il parla, il se soulagea. Cette Bernadette, dont les pères de la Grotte exploitaient l'oeuvre si âprement, ils la redoutaient plus encore morte que vivante. Tant qu'elle avait vécu, leur grande terreur était sûrement qu'elle ne revînt à Lourdes partager la proie; et son humilité seule les rassurait, car elle n'était point une dominatrice, elle-même avait choisi l'ombre de renoncement où elle devait s'éteindre. Mais, à présent, ils tremblaient davantage, à l'idée qu'une volonté autre que la leur pouvait ramener les reliques de la voyante. Dès le lendemain de la mort, cette idée était bien venue au conseil municipal: la ville voulait élever un tombeau, on parlait d'ouvrir une souscription. Nettement, les soeurs de Nevers se refusèrent à livrer le corps, qui leur appartenait, disaient-elles. Derrière les soeurs, tout le monde avait alors senti les pères, très inquiets, qui agissaient, qui s'opposaient secrètement à ce retour de cendres vénérées, dans lesquelles ils flairaient une concurrence possible à la Grotte elle-même. Imaginait-on cette chose menaçante? une tombe monumentale au cimetière, les pèlerins s'y rendant en procession, les malades allant baiser fiévreusement le marbre, des miracles s'y produisant au milieu d'une sainte ferveur! C'était la concurrence certaine, désastreuse, le déplacement de la dévotion et du prodige. Et la grande, l'unique peur revenait toujours, celle d'avoir à partager, de voir l'argent se porter ailleurs, si la ville, instruite maintenant, savait tirer parti du tombeau.
On prêtait même aux pères un projet plein d'une astuce profonde. Ils auraient eu l'idée secrète de réserver pour eux le corps de Bernadette, que les soeurs de Nevers se seraient simplement engagées à leur garder, dans la paix de leur chapelle. Seulement, ils attendaient, ils ne voulaient le ramener que le jour où l'affluence des pèlerins commencerait à décroître. À quoi bon, maintenant, ce retour solennel, puisque les foules accouraient sans cesse plus nombreuses; tandis que, lorsque l'extraordinaire succès de Notre-Dame de Lourdes déclinerait, comme toutes les choses de ce monde, on devinait quel réveil de la foi pourrait être la cérémonie solennelle et retentissante, dans laquelle la chrétienté verrait les reliques de l'élue reprendre possession de la terre sacrée où elle avait fait pousser tant de merveilles. Et les miracles recommenceraient, sur le marbre de son tombeau, devant la Grotte ou dans le choeur de la Basilique.
--Vous pouvez chercher, continua le docteur Chassaigne, vous ne trouverez pas à Lourdes, officiellement, une seule image de Bernadette. On vend son portrait, mais il n'est nulle part, dans aucun sanctuaire... C'est l'oubli systématique, c'est le même sentiment de sourde inquiétude qui a fait le silence et l'abandon, dans cette triste chambre où nous sommes. De même qu'on a peur d'un culte possible sur sa tombe, on a peur que les foules ne viennent s'agenouiller ici, le jour où deux cierges brûleraient, où deux bouquets de roses fleuriraient cette cheminée. Et si une paralytique se levait en criant qu'elle est guérie, quel scandale, quel trouble dans les âmes des bons commerçants de la Grotte, qui verraient leur monopole compromis gravement!... Ils sont les maîtres, ils entendent rester les maîtres, ils ne veulent rien lâcher de la ferme magnifique qu'ils ont conquise et qu'ils exploitent. Mais ils tremblent pourtant, oui! ils tremblent devant la mémoire des ouvriers de la première heure, de cette petite fille qui est une si grande morte, dont l'héritage énorme les brûle de convoitise, à un tel point, qu'après l'avoir envoyée vivre à Nevers, ils n'osent même pas ramener son corps, laissé en prison sous la dalle d'un couvent!
Ah! cette destinée pitoyable de pauvre être retranché des vivants, dont le cadavre à son tour était frappé d'exil! Et comme Pierre la plaignait, cette créature de misère qui semblait n'avoir été choisie que pour souffrir, dans sa vie et dans sa mort! Même en admettant qu'une volonté unique, persistante, ne l'eût pas fait disparaître, puis gardée jusque dans la tombe, quelle étrange suite de circonstances, comme il semblait que quelqu'un, inquiet du pouvoir immense qu'elle pouvait prendre, se fût toujours jalousement efforcé de la tenir à l'écart! Elle restait à ses yeux l'élue, la martyre; et, s'il ne pouvait plus croire, si l'histoire de cette malheureuse suffisait pour achever de ruiner en lui la croyance, elle ne l'en bouleversait pas moins dans toute sa fraternité, en lui révélant une religion nouvelle, la seule dont son coeur fût encore plein, la religion de la vie, de la douleur humaine.
Le docteur Chassaigne, justement, avant de quitter la chambre, s'écriait:
--Et c'est ici qu'il faut croire, mon cher enfant. Voyez-vous ce trou obscur, songez-vous à la Grotte resplendissante, à la Basilique triomphante, à toute la ville bâtie, à ce monde créé, à ces foules accourues! Mais si Bernadette n'était qu'une halluciné, une folle, est-ce que l'aventure ne serait pas plus étonnante, plus inexplicable encore? Comment! le rêve d'une folle aurait suffi pour remuer ainsi les nations!... Non, non! un souffle divin a passé, qui seul peut expliquer le prodige.
Vivement, Pierre allait répondre. Oui! c'était vrai, un souffle avait passé, le sanglot de la douleur, le désir inextinguible vers l'infini de l'espoir. Si le rêve d'une enfant souffrante avait suffi pour amener les peuples, pour faire pleuvoir les millions et pousser du sol une cité nouvelle, n'était-ce pas que ce rêve venait apaiser un peu la faim des pauvres hommes, l'insatiable besoin qu'ils ont d'être trompés et consolés? Elle avait rouvert l'inconnu, sans doute à un moment social et historique favorable; et les foules s'y étaient précipitées. Oh! se réfugier dans le mystère, quand la réalité est si dure, s'en remettre au miracle, puisque la nature cruelle semble une longue injustice! Mais on a beau organiser l'inconnu, le réduire en dogmes, en faire des religions révélées, il n'y a toujours au fond que cet appel de la souffrance, ce cri de la vie, exigeant la santé, la joie, le bonheur fraternel, jusqu'à l'accepter dans un autre monde, s'il ne peut être sur cette terre. À quoi bon croire aux dogmes? Ne suffit-il pas de pleurer et d'aimer?