Chapter 27
Pourtant, la nouvelle église paroissiale, bien que les travaux fussent abandonnés et qu'elle dormît dans son enclos de planches, était plus d'à moitié construite, jusqu'aux voûtes des bas côtés. Et il restait là une menace, si quelque jour la ville tentait de la finir. Il fallait achever de la tuer, elle aussi, en faire une ruine irréparable. Le sourd travail continua donc, une merveille de cruauté, de destruction lente. D'abord, le nouveau curé, une simple créature, fut conquis, à ce point qu'il ne décachetait même plus les envois d'argent adressés à la paroisse: toutes les lettres chargées étaient portées directement chez les pères. Ensuite, on critiqua l'emplacement choisi pour la nouvelle église, on fit rédiger, par l'architecte diocésain, un rapport qui déclarait l'église ancienne très solide et suffisant aux besoins du culte. Mais, surtout, on pesa sur l'évêque, on dut lui représenter le côté fâcheux des difficultés d'argent survenues avec l'entrepreneur. Ce Peyramale n'était plus qu'un homme violent, entêté, une sorte de fou dont le zèle indiscipliné avait failli compromettre la religion. Et l'évêque, oubliant qu'il avait bénit la première pierre, lança une lettre pour mettre l'église en interdit, avec défense d'y célébrer tout service religieux, ce qui fut le coup suprême. Des procès interminables s'étaient engagés, l'entrepreneur qui n'avait reçu que deux cent mille francs sur les cinq cent mille francs de travaux exécutés, venait d'attaquer l'héritier du curé, la fabrique et la ville, cette dernière se refusant toujours à verser les cent mille francs votés par elle. D'abord, le Conseil de Préfecture se déclara incompétent; puis, le Conseil d'État lui ayant renvoyé l'affaire, il condamna la ville à donner les cent mille francs et l'héritier à terminer l'église, tout en mettant la fabrique hors de cause. Mais il y eut un nouveau pourvoi devant le Conseil d'État, qui cassa l'arrêt; et, cette fois, retenant l'affaire, il condamna la fabrique, ou à son défaut l'héritier, à payer l'entrepreneur. Ni l'une ni l'autre n'était solvable, la situation en resta là. Ces procès avaient duré quinze années. La ville s'étant résignée à donner ses cent mille francs, on ne devait plus à l'entrepreneur que deux cent mille francs. Seulement, les frais de toutes sortes, les intérêts accumulés avaient grossi cette somme à un tel point, qu'elle atteignait désormais le chiffre de six cent mille francs; et, comme, d'autre part, on estimait à quatre cent mille francs l'argent nécessaire à l'achèvement de l'église, c'était donc un million qu'il fallait pour en sauver la jeune ruine d'une destruction certaine. Dès ce jour, les pères de la Grotte purent dormir tranquilles: ils l'avaient assassinée, l'église à son tour était morte.
Les cloches de la Basilique sonnèrent à toute volée, le père Sempé régna victorieux, au sortir de cette lutte gigantesque, cette guerre au couteau, où l'on avait tué des pierres, après avoir tué un homme, dans l'ombre discrète des sacristies. Et le vieux Lourdes, têtu et inintelligent, porta durement la peine de ne pas avoir mieux soutenu son curé, qui était mort à la peine, pour l'amour de sa paroisse; car, dès lors, la ville nouvelle ne cessa de grandir et de prospérer, aux dépens de l'ancienne ville. Tout l'argent allait à la première, les pères de la Grotte battaient monnaie, commanditaient des hôtelleries et des boutiques de cierges, vendaient l'eau de la source, bien qu'il leur fût défendu de se livrer à aucun négoce, d'après une clause formelle de leur contrat avec la commune. Le pays entier se pourrissait, le triomphe de la Grotte avait amené une telle rage de lucre, une fièvre si brûlante de posséder et de jouir, que, sous la pluie battante des millions, une perversion extraordinaire s'aggravait de jour en jour, changeait en Gomorrhe et en Sodome le Bethléem de Bernadette. Le père Sempé venait d'achever le triomphe de Dieu, dans l'abomination humaine, au milieu du désastre des âmes. Des constructions géantes poussaient du sol, cinq ou six millions étaient déjà dépensés, on avait sacrifié tout à cette volonté absolue de tenir la paroisse à l'écart, afin de garder la proie entière. Les rampes colossales, si coûteuses, n'étaient là que pour éluder le voeu de la Vierge, demandant qu'on vînt à la Grotte en procession. Ce n'était pas y aller en procession que de descendre de la Basilique par la rampe de gauche, puis d'y remonter par la rampe de droite: c'était tourner sur place. Mais les pères avaient réussi à ce qu'on partît de chez eux pour revenir chez eux, de façon à être les uniques propriétaires, les fermiers magnifiques engrangeant toute la moisson. Le curé Peyramale était enterré dans la crypte de son église, inachevée et en ruine; et Bernadette avait longtemps agonisé au loin, au fond d'un couvent, où elle dormait aussi à cette heure, sous la dalle d'une chapelle.
Un grand silence tomba, lorsque le docteur Chassaigne eut terminé ce long récit. Puis, il se leva péniblement.
--Mon cher enfant, il va être dix heures, et je veux que vous vous reposiez un peu... Retournons.
Pierre, silencieux, le suivit. Ils revinrent vers la ville, d'un pas plus rapide.
--Ah! oui, reprit le docteur, il y a eu là de grandes iniquités et de grandes douleurs. Que voulez-vous! l'homme gâte les oeuvres les plus belles... Et vous ne pouvez vous imaginer encore l'affreuse tristesse des choses que je viens de vous conter. Il faut voir, il faut toucher du doigt... Désirez-vous que je vous fasse visiter, ce soir, la chambre de Bernadette et l'église inachevée du curé Peyramale?
--Certes, très volontiers!
--Eh bien! après la procession de quatre heures, je vous retrouverai devant la Basilique, vous viendrez avec moi.
Et ils ne parlèrent plus, perdus chacun dans sa rêverie.
Sur leur droite maintenant, le Gave coulait dans une gorge profonde, une sorte d'entaille où il s'engouffrait, comme disparu, parmi des arbustes. Mais, parfois, on en revoyait une coulée claire, pareille à de l'argent mat. Plus loin, après un brusque détour, on le retrouvait élargi au travers d'une plaine, s'étalant en nappes vives qui devaient changer souvent de lit, car le sol de sable et de cailloux était raviné de toutes parts. Le soleil commençait à être brûlant, déjà haut dans le vaste ciel dont le bleu limpide se fonçait, d'un bord à l'autre de l'immense cirque des montagnes.
Ce fut à ce détour de la route que Lourdes reparut, lointain encore, aux yeux de Pierre et du docteur Chassaigne. Sous la splendide matinée, la ville blanchissait à l'horizon, dans une poussière volante d'or et de pourpre, avec ses maisons, ses monuments de plus en plus distincts, à chaque pas qui les en rapprochait. Et le docteur, sans parler, finit par montrer à son compagnon cette ville grandissante, d'un geste large et triste, comme pour la prendre à témoin des histoires qu'il avait dites. C'était l'exemple, s'évoquant dans l'éclatante lumière du jour.
Déjà, l'on apercevait le braisillement de la Grotte, affaibli à cette heure, parmi les verdures. Puis, les travaux gigantesques s'étendaient, le quai en pierres de taille, tout le long du Gave, dont on avait dû détourner le cours, le pont neuf qui reliait les nouveaux jardins au boulevard récemment ouvert, et les rampes colossales, et l'église massive du Rosaire, et la Basilique élancée, d'une grâce fière, dominant tout. Aux alentours, on ne voyait de la ville neuve, à cette distance, qu'un pullulement de façades blanches, qu'un miroitement d'ardoises neuves, les grands couvents, les grands hôtels, la cité riche poussée comme par miracle de l'antique sol pauvre; tandis que, derrière la masse rocheuse où se profilaient les murs croulants du Château, apparaissaient, confuses et perdues, les toitures humbles de l'ancienne ville, un pêle-mêle de petits toits mangés par l'âge, serrés peureusement les uns contre les autres. Et, comme fond à cette évocation de la vie d'hier et d'aujourd'hui, sous la gloire de l'éternel soleil, le petit Gers et le grand Gers montaient, barraient l'horizon de leurs flancs nus, que les rayons obliques sabraient de jaune et de rose.
Le docteur Chassaigne voulut accompagner Pierre jusqu'à l'hôtel des Apparitions; et là seulement il le quitta, en lui rappelant le rendez-vous qu'il lui avait donné pour le soir. Il n'était pas onze heures encore. Pierre, que la fatigue, tout d'un coup, venait d'anéantir, s'efforça de manger, avant de se mettre au lit; car il sentait bien que le besoin était pour beaucoup dans sa défaillance. Il trouva heureusement une place libre à la table d'hôte, mangea en dormant, les yeux ouverts, sans savoir ce qu'on lui servait; puis, il monta et se jeta sur son lit, après avoir eu le soin de dire à la servante de le réveiller à trois heures.
Mais, dès qu'il fut allongé, la fièvre où il était l'empêcha d'abord de fermer les yeux. Une paire de gants, oubliée dans la chambre voisine, lui avait rappelé M. de Guersaint, parti avant le jour pour Gavarnie, et qui devait n'être de retour que le soir. Quel heureux don que l'insouciance! Lui, maintenant, les membres morts de lassitude, l'esprit éperdu, était triste à mourir. Tout semblait tourner contre sa bonne volonté à reconquérir la foi de son enfance. L'aventure tragique du curé Peyramale venait encore d'aggraver la révolte que lui avait laissée l'histoire de Bernadette, élue et martyre. La vérité qu'il était venu chercher à Lourdes, au lieu de lui rendre la foi, allait-elle donc aboutir à une haine plus grande de l'ignorance et de la crédulité, à cette amère certitude que l'homme est seul en ce monde, avec sa raison?
Enfin, il s'endormit. Mais des images continuaient à flotter dans son pénible sommeil. C'était Lourdes gâté par l'argent, devenu un lieu d'abomination et de perdition, transformé en un vaste bazar, où tout se vendait, les messes et les âmes. C'était le curé Peyramale mort et couché au milieu des ruines de son église, parmi les orties que l'ingratitude avait semées. Et il ne se calma, il ne goûta la douceur du néant que lorsqu'une dernière vision, pâle et pitoyable, se fut effacée, celle de Bernadette à Nevers, agenouillée dans un coin d'ombre, rêvant à son oeuvre, là-bas, qu'elle ne devait jamais voir.
QUATRIÈME JOURNÉE
I
À l'hôpital de Notre-Dame des Douleurs, ce matin-là, Marie était restée assise sur son lit, le dos appuyé contre des oreillers. Ayant passé la nuit entière à la Grotte, elle avait refusé de s'y laisser conduire. Et, comme madame de Jonquière s'était approchée pour relever un des oreillers qui glissait, elle lui demanda:
--Quel jour sommes-nous donc, madame?
--Lundi, ma chère enfant.
--Ah! c'est vrai. On ne sait plus comment on vit n'est-ce pas?... Et puis, je suis si heureuse! C'est aujourd'hui que la sainte Vierge va me guérir.
Elle souriait divinement, d'un air de rêveuse éveillée, les yeux perdus, si absente, si absorbée dans l'idée fixe, qu'elle ne voyait, au loin, que la certitude de son espoir. Et la salle Sainte-Honorine venait de se vider autour d'elle, toutes les malades étaient parties à la Grotte, il ne restait là, dans le lit voisin, que madame Vêtu, agonisante. Mais elle ne l'apercevait même pas, elle était ravie de la paix brusque qui s'était faite. On avait ouvert une des fenêtres sur la cour, le soleil de la radieuse matinée entrait en un large rayon, dont la poussière d'or, précisément, dansait sur son drap, baignant ses mains pâles. Cela était si bon, cette salle lugubre la nuit, avec son entassement de grabats douloureux, sa puanteur, ses gémissements de cauchemar, tout d'un coup ensoleillée ainsi, et rafraîchie par l'air matinal, et tombée à une telle douceur de silence!
--Pourquoi n'essayez-vous pas de dormir un peu? reprit maternellement madame de Jonquière. Vous devez être brisée, de toute une nuit de veille.
Marie parut surprise, si légère, si envolée, qu'elle ne sentait plus ses membres.
--Mais je ne suis pas fatiguée du tout, je n'ai pas sommeil... Dormir, oh! non, cela serait trop triste, je ne saurais plus que je vais être guérie.
Cela fit rire la directrice.
--Alors, pourquoi n'avez-vous pas voulu qu'on vous menât à la Grotte? Vous allez vous ennuyer dans ce lit, toute seule.
--Je ne suis pas seule, madame, je suis avec elle.
Elle joignait les mains, en son extase, tandis que s'évoquait sa vision.
--Vous savez que, cette nuit, je l'ai vue qui inclinait la tête, en me souriant... J'ai bien compris, j'ai bien entendu sa voix, sans qu'elle ouvrît les lèvres. À quatre heures, lorsque passera le Saint-Sacrement, je serai guérie.
Madame de Jonquière voulut la calmer, un peu inquiète de cette sorte de somnambulisme où elle la voyait. Mais la malade répétait:
--Non, non, je ne suis pas plus mal, j'attends... Seulement, vous comprenez, madame, je n'ai pas besoin d'aller ce matin à la Grotte, puisque le rendez-vous qu'elle m'a donné est pour quatre heures.
Et elle ajouta plus bas:
--À trois heures et demie, Pierre viendra me chercher... À quatre heures, je serai guérie.
Le soleil, lentement, montait le long de ses bras nus, si transparents, d'une délicatesse maladive; tandis que ses admirables cheveux blonds, glissés sur ses épaules, semblaient un ruissellement même de l'astre, qui l'enveloppait toute. Un chant d'oiseau vint de la cour, le silence frissonnant de la salle en fut égayé. Quelque enfant, qu'on ne voyait pas, devait jouer par là, car des rires légers par moments s'élevaient aussi, dans l'air tiède, d'une tranquillité délicieuse.
--Allons, conclut madame de Jonquière, ne dormez pas, puisque vous n'avez pas sommeil. Seulement, restez bien sage, ça vous reposera tout de même.
Mais, dans le lit voisin, madame Vêtu se mourait. On n'avait point osé la mener à la Grotte, par crainte de la voir passer en route. Depuis un instant, elle avait les yeux fermés, et soeur Hyacinthe qui l'examinait, appela d'un geste madame Désagneaux, pour lui dire sa mauvaise impression. Toutes les deux, maintenant, penchées au-dessus de la moribonde, l'épiaient avec une inquiétude croissante. Le masque avait jauni encore, couleur de boue; les orbites s'étaient creusées, les lèvres semblaient s'amincir; et le râle surtout, le râle commençait, un souffle lent et pestilentiel, empoisonné par le cancer qui achevait de dévorer l'estomac. Brusquement, elle souleva les paupières, elle s'effraya, en apercevant ces deux visages penchés sur le sien. Est-ce que sa mort était prochaine, qu'on la regardait ainsi? Une tristesse immense parut dans ses yeux, un regret désespéré de la vie. Cela n'allait pas jusqu'à la révolte violente, car elle n'avait plus la force de se débattre; mais quel affreux sort, quitter sa boutique, quitter ses habitudes, son mari, pour venir mourir si loin! braver le supplice abominable d'un tel voyage, prier le jour, prier la nuit, et ne pas être exaucée, et mourir, lorsque d'autres guérissaient!
Elle ne put que bégayer:
--Ah! que je souffre, ah! que je souffre... Je vous en supplie, faites quelque chose, faites au moins que je ne souffre plus.
La petite madame Désagneaux, avec son joli visage de lait, noyé dans l'ébouriffement de ses cheveux blonds, était bouleversée. Elle n'avait pas l'habitude des agonies, elle aurait donné la moitié de son coeur, comme elle le disait, pour sauver cette pauvre femme. Et elle se releva, elle prit à partie soeur Hyacinthe, touchée aux larmes elle aussi, mais résignée déjà au salut par une bonne mort. Est-ce que vraiment il n'y avait rien à faire? est-ce qu'on ne pouvait pas tenter quelque chose, ainsi que la mourante le demandait? Le matin même, deux heures plus tôt, l'abbé Judaine était venu l'administrer, en lui donnant la communion. Elle avait le secours du ciel, c'était le seul sur lequel elle pût compter, puisque, depuis longtemps, elle n'attendait plus rien des hommes.
--Non, non! il faut nous remuer, s'écria madame Désagneaux.
Et elle alla chercher madame de Jonquière, près du lit de Marie.
--Entendez-vous, madame, cette malheureuse qui souffre? Soeur Hyacinthe prétend qu'elle n'en a plus que pour quelques heures. Mais nous ne pouvons la laisser gémir ainsi... Il y a des choses pour calmer. Ce jeune médecin qui est ici, pourquoi ne pas le faire venir?
--Certainement, répondit la directrice. Tout de suite!
On ne pensait jamais au médecin, dans les salles. L'idée n'en venait à ces dames qu'au moment des crises terribles, lorsqu'une de leurs malades hurlait de douleur.
Soeur Hyacinthe elle-même, étonnée de n'avoir pas songé à Ferrand, qu'elle savait dans une pièce voisine, demanda:
--Voulez-vous, madame, que j'aille chercher monsieur Ferrand?
--Mais sans doute! ramenez-le vite.
Et, lorsque la soeur fut partie, madame de Jonquière se fit aider par madame Désagneaux, pour relever un peu la tête de la moribonde, pensant que cela la soulagerait. Ces dames se trouvaient justement seules, ce matin-là, toutes les autres dames hospitalières étant allées à leurs affaires ou à leurs dévotions. Au fond de la grande salle vide, d'une paix si douce, où le soleil mettait son tiède frisson, on n'entendait toujours, par moments, que les rires légers de l'enfant qu'on ne voyait pas.
--Est-ce que c'est Sophie qui fait tout ce bruit? dit soudain la directrice, un peu énervée, dans le gros ennui de la catastrophe qu'elle prévoyait.
Elle marcha vivement, alla jusqu'au bout de la salle; et c'était en effet Sophie Couteau, la petite miraculée de l'année précédente, assise par terre, derrière un lit, qui, malgré ses quatorze ans, s'amusait à faire une poupée avec des chiffons. Elle lui parlait, elle était si heureuse, si perdue dans son jeu, qu'elle en riait d'aise.
--Tenez-vous droite, mademoiselle! Dansez un peu la polka, pour voir! Une! deux! dansez, tournez, embrassez celle que vous voudrez!
Mais madame de Jonquière arrivait.
--Ma petite fille, nous avons là une de nos malades qui souffre beaucoup et qui est au plus mal... Il ne faut pas rire si fort.
--Ah! madame, je ne savais pas.
Elle s'était relevée, elle gardait sa poupée à la main, devenue très sérieuse.
--Madame, est-ce qu'elle va mourir?
--J'en ai peur, ma pauvre enfant.
Alors, Sophie ne souffla plus. Elle avait suivi la directrice, elle s'était assise sur un lit voisin; et, de ses grands yeux, avec une curiosité ardente, sans peur aucune, elle regardait madame Vêtu agoniser. Nerveuse, madame Désagneaux s'impatientait de ne pas voir le médecin venir; tandis que Marie, extasiée, ensoleillée, semblait rester étrangère à tout ce qui se passait autour d'elle, dans l'attente ravie du miracle.
Soeur Hyacinthe n'avait pas trouvé Ferrand, dans la petite pièce où il se tenait d'habitude, près de la lingerie; et elle le cherchait par toute la maison. Depuis deux jours, le jeune médecin s'effarait de plus en plus, au milieu de ce singulier hôpital, où l'on ne réclamait jamais son aide que pour des agonies. La petite boîte de pharmacie qu'il avait apportée, se trouvait même inutile; car il ne fallait pas songer à instituer un traitement quelconque, puisque les malades n'étaient pas là pour se soigner, mais simplement pour guérir, dans le coup de foudre d'un prodige; aussi ne distribuait-il guère que des pilules d'opium, qui endormaient les trop grosses souffrances. Il avait eu la stupeur d'assister à une tournée du docteur Bonamy, au travers des salles. C'était une simple promenade, le médecin venait en curieux, ne s'intéressait pas aux malades, qu'il n'examinait ni n'interrogeait. Il se préoccupait uniquement des prétendues guérisons, s'arrêtait devant les femmes qu'il reconnaissait pour les avoir vues à son bureau, où les miracles étaient constatés. Une d'entre elles avait trois maladies; et la sainte Vierge, jusque-là, n'avait daigné en guérir qu'une; mais on avait bon espoir pour les deux autres. Parfois, une malheureuse, guérie la veille, questionnée sur son état, répondait que les douleurs étaient revenues, ce qui n'entamait point la sérénité du docteur, toujours conciliant, s'en remettant au ciel pour achever ce que le ciel avait commencé. Quand il y avait un commencement de santé meilleure, n'était-ce pas déjà bien beau? Aussi était-ce son mot habituel: il y a un commencement, patientez! Mais ce qu'il redoutait surtout, c'étaient les obsessions des dames directrices, qui toutes auraient voulu le retenir, pour lui montrer des sujets extraordinaires. Chacune avait la vanité de compter, dans son service, les maladies les plus graves, des cas exceptionnels, affreux; de sorte qu'elle brûlait de les faire constater, afin d'en triompher ensuite. Celle-ci l'arrêtait par le bras, lui affirmait qu'elle croyait bien avoir une lèpre. Celle-là le suppliait, lui parlait d'une jeune fille dont les reins étaient couverts d'écailles de poisson. Une troisième chuchotait à son oreille, lui donnait des détails épouvantables sur une dame mariée, du meilleur monde. Il s'échappait, refusait d'en visiter une seule, finissait par promettre de revenir, plus tard, quand il aurait le temps. Comme il le disait, si l'on avait écouté ces dames, la journée se serait passée à donner des consultations inutiles. Puis, tout d'un coup, il s'arrêtait devant une miraculée, appelait Ferrand d'un signe, en s'écriant: «Ah! voici une guérison intéressante!» Et Ferrand, ahuri, devait l'entendre reconstituer la maladie, qui avait totalement disparu, à la première immersion dans la piscine.
Enfin, l'abbé Judaine qu'elle rencontra, apprit à soeur Hyacinthe qu'on venait d'appeler le jeune médecin à la salle des ménages. C'était la quatrième fois qu'il y descendait, pour le frère Isidore, dont les tortures ne cessaient pas. Il ne pouvait que le bourrer d'opium. Dans son martyre, le frère demandait seulement à être calmé un peu, afin de trouver la force de se rendre, l'après-midi encore, à la Grotte, où il n'avait pu aller le matin. Mais la douleur augmentait, il perdit connaissance.
Lorsque la soeur entra, elle trouva le médecin assis au chevet du missionnaire.
--Monsieur Ferrand, montez vite avec moi à la salle Sainte-Honorine, où nous avons une malade en train de mourir.
Il lui avait souri, il ne la voyait jamais sans être égayé et réconforté.
--Je vais avec vous, ma soeur. Mais une minute, n'est-ce pas? Je voudrais ranimer ce malheureux.
Elle prit patience, elle se rendit utile. La salle des ménages, au rez-de-chaussée, était elle aussi tout ensoleillée, baignée d'air par ses trois grandes fenêtres, qui donnaient sur un étroit jardin. Seul avec le frère Isidore, M. Sabathier était resté au lit, ce matin-là, pour se reposer un peu, pendant que madame Sabathier, profitant de l'occasion, allait faire quelques achats, des médailles et des images, destinées à des cadeaux. Béatement assis sur son séant, le dos appuyé contre des coussins, il roulait entre ses doigts les grains d'un chapelet; mais il ne priait plus, il continuait par une sorte de distraction machinale, les yeux sur son voisin, dont il suivait la crise avec un intérêt douloureux.
--Ah! ma soeur, dit-il à soeur Hyacinthe, qui s'était approchée, ce pauvre frère, il m'emplit d'admiration. Hier, j'ai douté un instant de la sainte Vierge, en voyant qu'elle ne daignait pas m'entendre, depuis sept ans que je viens ici; et c'est l'exemple de ce martyr, si résigné dans sa torture, qui m'a fait honte de mon peu de foi... Vous ne vous doutez pas de ce qu'il souffre, et il faut le voir devant la Grotte, avec ses yeux brûlants d'une espérance sublime!... C'est vraiment très beau. Je ne connais, au Louvre, qu'un tableau d'un maître italien inconnu, où il y ait une tête de moine divinisée par une foi pareille.
L'intellectuel reparaissait, l'ancien universitaire nourri de littérature et d'art, chez ce foudroyé de la vie, qui avait voulu se faire hospitaliser, n'être plus qu'un pauvre, pour toucher le ciel. Il eut un retour sur lui-même, il ajouta, dans la ténacité de son espoir, que l'inutilité de sept voyages à Lourdes n'avait pu abattre: