Chapter 25
Un instant, il se promena, indécis. Allait-il attendre comme les autres? Mais le spectacle le retenait. À tous les autels, à toutes les messes, un flot de pèlerins se pressaient, communiaient en hâte, avec une sorte de ferveur vorace. Les ciboires se remplissaient, se vidaient sans cesse, les mains des prêtres se fatiguaient à distribuer le pain de vie; et il s'étonnait de nouveau, jamais il n'avait vu un coin de terre arrosé à ce point du sang divin, et d'où la foi s'exhalât en un tel envolement des âmes. C'était comme un retour aux temps héroïques de l'Église, lorsque les peuples s'agenouillaient sous le même vent de crédulité, dans l'épouvante de leur ignorance, qui s'en remettait, pour leur bonheur, aux mains du Dieu tout-puissant. Il pouvait se croire transporté à huit ou neuf siècles en arrière, aux époques de grande dévotion publique, quand on pensait la fin du monde prochaine. La foule des simples, toute la cohue qui avait assistée à la grand'messe, était restée sur les bancs, à l'aise chez Dieu comme chez elle. Beaucoup n'avaient pas d'asile. L'église n'était-elle pas leur maison, le refuge où jour et nuit la consolation les attendait? Ceux qui ne savaient où coucher, qui n'avaient même pas trouvé une place à l'Abri, entraient au Rosaire, finissaient par se caser sur un banc, ou bien s'allongeaient sur les dalles. Et d'autres, que leur lit attendait, s'oubliaient pour la joie de passer une nuit entière dans ce logis céleste, si pleine de beaux rêves. Jusqu'au jour, l'amas, la promiscuité étaient extraordinaires: toutes les rangées de bancs garnies, des dormeurs épars dans tous les coins, derrière tous les piliers; des hommes, des femmes, des enfants, adossés les uns aux autres, la tête tombée sur l'épaule du voisin, mêlant leurs haleines, avec une tranquille inconscience; la débâcle d'une sainte assistance que le sommeil a foudroyée, une église transformée en une hospitalité de hasard, la porte grande ouverte à la belle nuit d'août, laissant pénétrer tous les passants des ténèbres, les bons et les mauvais, les las et les perdus. Et, de partout, à chacun des quinze autels, les sonnettes de l'élévation tintaient sans relâche; et, du pêle-mêle des dormeurs, à chaque instant, se levaient des bandes de fidèles qui allaient communier, puis qui revenaient se perdre parmi le troupeau sans nom et sans gardien, roulé dans la demi-obscurité comme dans la décence d'un voile.
Pierre continuait à errer, d'un air d'indécision inquiète, au travers de ces groupes vagues, lorsqu'un vieux prêtre, assis sur la marche d'un autel, l'appela d'un signe. Depuis deux heures, il attendait là, et à l'instant où son tour venait enfin, il se sentait pris d'une faiblesse telle, que, par crainte de ne pouvoir achever sa messe, il préférait céder sa place. Sans doute la vue de Pierre perdu, torturé dans l'ombre, l'avait touché. Il lui indiqua la sacristie, attendit encore jusqu'à ce qu'il revînt avec la chasuble et le calice, puis s'endormit profondément sur un des bancs voisins. Pierre alors dit sa messe, comme il la disait à Paris, en honnête homme qui remplit son devoir professionnel. Il gardait l'apparence extérieure d'une foi sincère. Mais rien ne le toucha, ne lui fondit le coeur, de ce qu'il croyait pouvoir attendre des deux jours de fièvre qu'il venait de passer, du milieu extraordinaire et bouleversant où il vivait depuis la veille. Il espérait, au moment de la communion, lorsque le divin mystère s'accomplit, qu'une grande commotion allait le terrasser, qu'il serait baigné de la grâce, devant le ciel ouvert, face à face avec Dieu; et rien ne se produisit, son coeur glacé ne battit même pas, il prononça jusqu'au bout les paroles habituelles, fit les gestes réglementaires, avec la correction machinale du métier. Malgré son effort de ferveur, une seule idée revenait, obstinée, celle que la sacristie était bien trop petite, pour un nombre si énorme de messes. Comment les sacristains pouvaient-ils arriver à fournir les vêtements sacrés et les linges? Cela le confondait, occupait son esprit avec une persistance imbécile.
Puis, étonné, Pierre se retrouva dehors. De nouveau, il marcha dans la nuit, une nuit qui lui parut plus noire, plus muette, d'un vide immense. La ville était morte, pas une lumière ne luisait. Il ne restait que le grondement du Gave, que ses oreilles accoutumées cessaient d'entendre. Et, tout d'un coup, la Grotte flamba devant lui, incendia les ténèbres de son perpétuel brasier, brûlant tel qu'un amour inextinguible. Il y était revenu inconsciemment, ramené sans doute par la pensée de Marie. Trois heures allaient sonner, les bancs se vidaient, il n'y avait plus là qu'une vingtaine de personnes, des formes noires et perdues, des agenouillements vagues, des extases ensommeillées, tombées à un engourdissement divin. On aurait dit que la nuit, en s'avançant, eût épaissi les ombres, reculé la Grotte dans un lointain de rêve. Tout sombrait au fond d'une lassitude délicieuse, il ne venait plus que du sommeil de l'immense campagne obscure; tandis que la voix des eaux invisibles était comme le souffle même de ce pur sommeil, où souriait la sainte Vierge toute blanche, auréolée de cierges. Et, parmi les quelques femmes évanouies, madame Maze était toujours à genoux, les mains jointes, la tête basse, si effacée, qu'elle paraissait fondue dans son ardente supplication.
Mais, tout de suite, Pierre s'était approché de Marie. Il grelottait, il s'imaginait qu'elle devait être glacée, à l'approche du matin.
--Je vous en conjure, Marie, couvrez-vous! Voulez-vous donc souffrir davantage?
Et il remonta le châle qui avait glissé, il s'efforça de le lui nouer au menton.
--Vous avez froid, Marie. Vos mains sont glacées.
Elle ne répondait pas, elle avait la même attitude que deux heures plus tôt, lorsqu'il s'en était allé. Les coudes appuyés aux bords du chariot, elle se soulevait à demi, dans le même élan vers la sainte Vierge, la face transfigurée, rayonnante d'une joie céleste. Ses lèvres remuaient, sans qu'il en sortît aucun son. Peut-être continuait-elle un entretien mystérieux, au pays de l'enchantement, dans le songe tout éveillé qu'elle faisait, depuis qu'elle se trouvait là. Et il lui parla encore, et elle ne lui répondit toujours pas. Puis, d'elle-même, elle murmura enfin, d'une voix lointaine:
--Oh! Pierre, que je suis heureuse!... Je l'ai vue, je l'ai priée pour vous, et elle m'a souri, elle m'a fait un petit signe de la tête, pour me dire qu'elle m'entendait et qu'elle m'exauçait... Et elle ne m'a pas parlé, Pierre, mais j'ai compris ce qu'elle me disait. C'est aujourd'hui, à quatre heures du soir, que je serai guérie, lorsque le Saint-Sacrement passera.
Il l'écoutait, bouleversé. Avait-elle dormi, les yeux ouverts? N'était-ce pas en rêve qu'elle avait vu la sainte Vierge de marbre incliner la tête et sourire? Il fut pris d'un grand frisson, à cette pensée que cette pure enfant avait prié pour lui. Et il marcha jusqu'à la grille, il tomba sur les deux genoux, en bégayant: «Ô Marie! ô Marie!» sans savoir si ce cri de son coeur s'adressait à la Vierge ou à l'amie adorée de son enfance. Puis, il resta là, anéanti, attendant la grâce.
Des minutes interminables s'écoulèrent. Cette fois, c'était l'effort surhumain, l'attente du miracle qu'il était venu chercher pour lui-même, la brusque révélation, le coup de foudre emportant son doute, le rendant à la foi des simples, rajeuni et triomphant. Il s'abandonnait, il aurait voulu qu'une force souveraine ravageât son être et le transformât. Mais, comme tout à l'heure, pendant sa messe, il n'entendait en lui qu'un silence sans bornes, il ne sentait qu'un vide sans fond. Rien n'intervenait, son coeur désespéré semblait cesser de battre. Et il avait beau s'efforcer de prier, de fixer éperdument sa pensée sur cette Vierge puissante, si douce aux pauvres hommes: malgré tout, sa pensée s'échappait, était reconquise par le monde extérieur, s'occupait de détails puérils. De l'autre côté de la grille, dans la Grotte, il venait de revoir le baron Suire endormi, continuant son heureux somme, les mains jointes sur le ventre. D'autres choses encore l'intéressaient, les bouquets aux pieds de la Vierge, les lettres jetées là, comme à la poste du ciel, la délicate dentelle de cire qui demeurait debout autour de la flamme des gros cierges et qui l'entourait, pareille à une riche orfèvrerie d'argent découpé. Ensuite, sans lien apparent, il rêva à son enfance, la figure de son frère Guillaume s'évoqua, très distincte. Depuis la mort de leur mère, il ne l'avait pas revu. Il savait seulement qu'il vivait très à l'écart, s'occupant de science au fond de la petite maison où il s'était comme cloîtré, avec une maîtresse et deux grands chiens; et il n'aurait plus eu de ses nouvelles, s'il n'avait lu dernièrement son nom dans un journal, à propos d'un attentat révolutionnaire. On le disait pris passionnément par des études sur les matières explosibles, fréquentant les chefs des partis les plus avancés. Pourquoi donc lui apparaissait-il ainsi, dans ce lieu d'extase, au milieu de la lumière mystique des cierges, et tel qu'il l'avait connu autrefois, si bon, si tendre frère, avec une révolte de charité pour toutes les souffrances? Il en fut hanté un instant, plein du regret douloureux de cette bonne fraternité perdue. Puis, sans transition encore, il eut un retour sur lui-même, il comprit qu'il s'entêterait là pendant des heures, sans que la foi revînt. Pourtant, il sentait une sorte de tremblement monter en lui, un dernier espoir, l'idée que, si la sainte Vierge faisait le grand miracle de guérir Marie, il croirait sans doute. C'était comme un dernier délai qu'il se donnait, un rendez-vous avec la foi, le jour même, à quatre heures du soir, lorsque passerait le Saint-Sacrement, ainsi qu'elle l'avait dit. Tout de suite, son angoisse cessa, il resta agenouillé, brisé de fatigue, envahi d'une somnolence invincible.
Les heures passaient, la Grotte projetait toujours dans la nuit son resplendissement de chapelle ardente, dont le reflet allait, jusque sur les coteaux voisins, blanchir les façades des couvents. Mais Pierre la vit pâlir peu à peu, et il s'étonna, s'éveilla, avec un petit frisson glacé: c'était le jour qui naissait, dans un ciel trouble, brouillé de grands nuages livides. Il comprit qu'un de ces orages, si brusques dans les pays de montagnes, montait rapidement du midi. Déjà, la foudre lointaine grondait, tandis que des souffles de vent balayaient les routes. Peut-être lui aussi avait-il dormi, car il ne retrouva plus le baron Suire, qu'il ne se souvenait pas d'avoir vu s'éloigner. Il restait à peine dix personnes devant la Grotte, parmi lesquelles il reconnut encore madame Maze, la face entre les mains. Mais, quand elle remarqua qu'il faisait grand jour et qu'on la voyait, elle se leva, disparut par l'étroit sentier qui conduisait au couvent des Soeurs bleues.
Inquiet, Pierre vint dire à Marie qu'il ne fallait pas rester là davantage, si elle ne voulait pas courir le risque d'être trempée.
--Je vais vous reconduire à l'Hôpital.
Elle refusa, elle supplia.
--Non, non! j'attends la messe, j'ai promis de communier ici... Ne vous inquiétez pas de moi, rentrez vite à l'hôtel vous coucher, je vous en conjure. Vous savez bien que des voitures fermées viennent chercher les malades, quand il pleut.
Dès lors, elle s'obstina, pendant que lui-même répétait qu'il ne voulait pas se coucher. Une messe, en effet, était dite de très grand matin, à la Grotte, où c'était une joie divine, pour les pèlerins, que de pouvoir ainsi communier, après une longue nuit d'extase, dans la gloire du soleil levant. Et, comme de larges gouttes commençaient à tomber, un prêtre parut en chasuble, accompagné de deux clercs, dont l'un tenait au-dessus de l'officiant, afin de protéger le calice, un parapluie de soie blanche, brodée d'or, grand ouvert.
Pierre, qui avait poussé le chariot contre la grille, pour abriter Marie sous l'auvent de la roche, où s'étaient également réfugiés les quelques assistants, venait de regarder la jeune fille recevoir l'hostie avec une ferveur brûlante, lorsque son attention fut attirée par un spectacle pitoyable, dont son coeur resta bouleversé.
Sous la pluie diluvienne, drue et lourde, il venait d'apercevoir madame Vincent, les deux bras tendus, offrant à la sainte Vierge sa petite Rose, dont elle portait toujours le cher et douloureux fardeau. N'ayant pu rester à l'Abri, où des réclamations s'élevaient contre le continuel gémissement de la fillette, elle l'avait emportée dans la nuit noire, elle avait battu les ténèbres pendant plus de deux heures, éperdue, folle, avec cette triste chair de sa chair qu'elle serrait sur sa poitrine, sans pouvoir la soulager. Elle ignorait quelle route elle avait suivie, sous quels arbres elle s'était égarée, toute à sa révolte contre l'injuste souffrance qui frappait si durement un petit être si faible, si pur, incapable encore d'avoir péché. N'était-ce pas une abomination, ces tenailles de la maladie torturant sans relâche, depuis des semaines, ce pauvre être, dont elle ne savait comment apaiser le cri? Elle la promenait, la berçait au travers des chemins, d'une course furieuse, dans l'espoir entêté qu'elle finirait par l'endormir, qu'elle ferait taire ce cri qui lui arrachait le coeur. Et, brusquement, exténuée, agonisant de l'agonie de sa fille, elle venait de déboucher devant la Grotte, aux pieds de la Vierge du miracle, qui pardonnait et guérissait.
--Ô Vierge, Mère admirable, guérissez-la!... Ô Vierge, Mère de la divine grâce, guérissez-la!
Elle était tombée à genoux, elle tendait toujours sa fille expirante sur ses deux bras frémissants, dans une exaltation de désir et d'espérance, qui la soulevait toute. Et la pluie, qu'elle ne sentait pas sur ses talons, battait derrière elle, d'un roulement de torrent débordé; tandis que de violents coups de tonnerre ébranlaient les montagnes. Un moment, elle crut qu'elle était exaucée, Rose venait d'avoir une légère secousse, comme visitée par l'archange, les yeux ouverts, la bouche ouverte, toute blanche; et elle avait eu un dernier petit souffle, elle ne criait plus.
--Ô Vierge, Mère du Sauveur, guérissez-la!... Ô Vierge, Mère toute-puissante, guérissez-la!
Mais elle sentit son enfant plus légère encore sur ses bras tendus. Et, maintenant, elle s'effrayait de ne plus l'entendre se plaindre, de la voir si blanche, avec ses yeux ouverts, sa bouche ouverte, sans un souffle. Pourquoi ne souriait-elle pas, si elle était guérie? Tout d'un coup, il y eut un grand cri déchirant, le cri de la mère, dominant la foudre, dans l'orage qui redoublait. Sa fille était morte. Et elle se leva toute droite, elle tourna le dos à cette Vierge sourde, qui laissait mourir les enfants; et elle repartit comme une folle, sous l'averse battante, allant devant elle sans savoir où, emportant et berçant toujours le pauvre petit corps, qu'elle gardait sur les bras depuis tant de jours et tant de nuits. Le tonnerre tomba, dut fendre un des arbres voisins, d'un coup de cognée géant, dans un grand craquement de branches tordues et brisées.
Pierre s'était élancé à la suite de madame Vincent, pour la guider et la secourir. Mais il ne put la suivre, il la perdit tout de suite derrière le rideau trouble de la pluie; et, quand il revint, la messe s'achevait, l'eau tombait moins violemment, l'officiant finit par s'en aller sous le parapluie de soie blanche, brodé d'or; pendant qu'une sorte d'omnibus attendait les quelques malades, pour les reconduire à l'Hôpital.
Marie serra les deux mains de Pierre.
--Oh! que je suis heureuse!... Ne venez pas me chercher avant trois heures, cette après-midi.
Resté seul, sous la pluie qui continuait plus fine et entêtée, Pierre entra dans la Grotte, alla s'asseoir sur le banc, près de la source. Il ne voulait pas se coucher, le sommeil l'inquiétait, malgré sa lassitude, dans la surexcitation nerveuse où il était depuis la veille. La mort de la petite Rose venait encore de l'enfiévrer davantage, il ne pouvait chasser l'idée de cette mère crucifiée, errant par les chemins boueux, avec le corps de son enfant. Quelles étaient donc les raisons qui décidaient la Vierge? Cela le stupéfiait qu'elle pût choisir, il aurait voulu savoir comment son coeur de Mère divine pouvait se résoudre à ne guérir que dix malades sur cent, ce dix pour cent de miracles dont le docteur Bonamy avait établi la statistique. Lui, déjà, la veille, s'était demandé, s'il avait eu le pouvoir d'en sauver dix, lesquels il aurait élus. Pouvoir terrible, choix redoutable, dont il ne se serait pas senti le courage! Pourquoi celui-ci, pourquoi pas celui-là? Où était la justice, où était la bonté? Être la puissance infinie et les guérir tous, n'était-ce pas le cri qui sortait des coeurs? Et la Vierge lui apparaissait cruelle, mal renseignée, aussi dure et indifférente que l'impassible nature, distribuant la vie et la mort comme au hasard, selon des lois ignorées de l'homme.
La pluie cessait, Pierre était là depuis deux heures, lorsqu'il se sentit les pieds mouillés. Il regarda, il fut très surpris: c'était la source qui débordait, à travers les grillages des panneaux. Déjà, le sol de la Grotte se trouvait inondé, une nappe coulait au dehors, sous les bancs, jusqu'au parapet du Gave. Les derniers orages avaient gonflé les eaux d'alentour. Et il songeait que la source, toute miraculeuse qu'elle fût, était soumise aux lois des autres sources, car elle communiquait sûrement avec des réservoirs naturels, où les eaux de pluie pénétraient et s'amassaient. Il s'en alla, pour ne pas avoir les chevilles trempées.
V
Pierre marcha, dans un besoin d'air pur, la tête si lourde, qu'il s'était découvert, pour rafraîchir son front brûlant. Malgré la fatigue de cette terrible nuit de veille, il ne songeait point à dormir, tenu debout par la révolte de tout son être, qui ne se calmait pas. Huit heures sonnaient, et il allait au hasard sous le glorieux soleil matinal, resplendissant dans un ciel sans tache, que l'orage semblait avoir lavé des poussières du dimanche.
Mais, brusquement, il leva la tête, avec l'inquiétude de savoir où il était; et il s'étonna, car il avait fait déjà du chemin, il se trouvait en bas de la gare, près de l'Hospice municipal. Il hésitait, à la bifurcation de deux routes, ne sachant laquelle prendre, lorsqu'une main amie se posa sur son épaule.
--Où donc allez-vous, à cette heure?
C'était le docteur Chassaigne, redressant sa haute taille, serré dans sa redingote, tout vêtu de noir.
--Êtes-vous donc perdu, avez-vous besoin de quelque renseignement?
--Non, non, merci, répondit Pierre troublé. J'ai passé la nuit à la Grotte, avec cette jeune malade qui m'est chère, et je me suis senti le coeur brouillé d'un tel malaise, que je me promène pour me remettre, avant de rentrer me coucher un instant à l'hôtel.
Le docteur continuait à le regarder, lisait clairement en lui son affreuse lutte, son désespoir de ne pouvoir s'endormir dans la foi, toute la souffrance de son effort inutile.
--Ah! mon pauvre enfant! murmura-t-il.
Puis, paternellement:
--Eh bien! puisque vous vous promenez, voulez-vous que nous nous promenions ensemble? Je descendais justement de ce côté, au bord du Gave... Venez donc, et vous verrez, au retour, quel horizon merveilleux!
Lui, chaque matin, marchait ainsi pendant deux heures, toujours seul, fatiguant son deuil. Il allait d'abord, dès son lever, s'agenouiller au cimetière sur la tombe de sa femme et de sa fille, qu'il garnissait de fleurs, en toutes saisons. Et il battait ensuite les chemins, emportait ses larmes, ne rentrait déjeuner que brisé de fatigue.
D'un geste, Pierre avait accepté. Tous deux descendirent la route en pente, côte à côte, sans une parole. Longtemps, ils se turent. Ce matin-là, le docteur paraissait plus accablé que de coutume, comme si la causerie avec ses chères mortes lui eût fait saigner le coeur davantage. Dans son visage pâle, encadré de cheveux blancs, son nez d'aigle s'abaissait, tandis que des larmes noyaient encore ses yeux. Et il faisait si bon, si doux, au grand soleil, par cette admirable matinée! Maintenant, la route suivait le bord du Gave, sur la rive droite, de l'autre côté de la ville nouvelle. On apercevait les jardins, les rampes, la Basilique. Puis, ce fut la Grotte qui apparut, en face, avec le braisillement continu de ses cierges, que le grand jour pâlissait.
Le docteur Chassaigne, qui avait tourné la tête, fit un signe de croix. Pierre ne comprit pas d'abord. Puis, quand il eut vu la Grotte à son tour, il regarda avec surprise son vieil ami, il retomba à son étonnement de l'avant-veille, devant cet homme de science, athée et matérialiste, que la douleur avait foudroyé et qui croyait à présent, pour l'unique joie de revoir dans une autre vie ses chères mortes tant pleurées. Le coeur avait emporté la raison, l'homme vieux et seul ne vivait plus que de l'illusion de revivre, au paradis, où l'on se retrouve. Et le malaise du jeune prêtre en fut accru. Devrait-il donc attendre de vieillir et d'endurer une souffrance égale, pour trouver enfin un refuge dans la foi?
Ils continuèrent à marcher, à s'éloigner de la ville, le long du Gave. Ils étaient comme bercés par ces eaux claires, roulant sur des cailloux, entre des berges plantées d'arbres. Et ils se taisaient toujours, allant d'un pas égal, perdu chacun dans sa tristesse.
--Et Bernadette, demanda tout d'un coup Pierre, l'avez-vous connue?
Le docteur leva le front.
--Bernadette... Oui, oui, je l'ai vue une fois, plus tard.
Il retomba un instant dans son silence, puis il causa.
--Vous comprenez, en 1858, au moment des apparitions, j'avais trente ans, j'étais à Paris, jeune médecin, ennemi de tout surnaturel, et je ne songeais guère à revenir dans mes montagnes, pour voir une hallucinée... Mais, cinq ou six ans plus tard, vers 1864, j'ai passé par ici, et j'ai eu la curiosité de rendre une visite à Bernadette, qui était encore à l'Hospice, chez les soeurs de Nevers.
Pierre se rappela que son désir de compléter son enquête sur Bernadette, était une des raisons de son voyage à Lourdes. Et qui savait si la grâce ne lui viendrait pas de l'humble et adorable fille, le jour où il serait convaincu de la mission de pardon divin qu'elle avait remplie sur la terre? Il lui suffirait peut-être de la mieux connaître, de se persuader qu'elle était bien la sainte et l'élue.
--Parlez-moi d'elle, je vous en prie. Dites-moi tout ce que vous savez.
Un faible sourire monta aux lèvres du docteur. Il comprenait, il aurait voulu calmer cette âme de prêtre, torturée par le doute.
--Oh! bien volontiers, mon pauvre enfant. Je serais si heureux de vous aider à faire la lumière en vous!... Vous avez raison d'aimer Bernadette, cela peut vous sauver; car j'ai réfléchi, depuis ces choses déjà anciennes, et je déclare que je n'ai jamais rencontré de créature si bonne et si charmante.