Lourdes

Chapter 21

Chapter 213,666 wordsPublic domain

--Regardez, voici l'habitation des pères de la Grotte.

--Mais on ne les voit jamais, fit remarquer Pierre.

Le jeune homme, étonné, resta un instant sans répondre.

--On ne les voit jamais, évidemment, puisqu'ils abandonnent tout, la Grotte et le reste, aux pères de l'Assomption, pendant le pèlerinage national.

Pierre regardait l'habitation, qui ressemblait à un château fort. Les fenêtres restaient closes, on aurait cru la maison déserte. Tout sortait de là pourtant, et tout y aboutissait. Et le jeune prêtre croyait entendre le muet et formidable coup de râteau qui s'étendait sur la vallée entière, ramassant le peuple accouru, ramenant chez les pères l'or et le sang des foules.

Mais Gérard continua, à voix basse:

--Et, tenez! vous voyez bien qu'ils se montrent. Voici justement le révérend père directeur Capdebarthe.

Un religieux passait en effet, un paysan à peine dégrossi, au corps noueux, avec une grosse tête, taillée comme à coups de serpe. On ne lisait rien dans ses yeux opaques, et son visage fruste gardait une pâleur terreuse, le reflet roux et morne de la terre. Mgr Laurence, autrefois, avait fait un choix vraiment politique, en confiant l'organisation et l'exploitation de la Grotte à ces missionnaires de Garaison, si tenaces et si âpres, presque tous fils de montagnards, amants passionnés du sol.

Alors, lentement, les cinq redescendirent par le plateau de la Merlasse, le large boulevard qui contourne la rampe de gauche et qui rejoint l'avenue de la Grotte. Il était déjà une heure passée, mais le déjeuner continuait dans toute la ville débordante de foule, les cinquante mille pèlerins et curieux n'avaient pu encore s'asseoir à la file devant les tables. Pierre, qui avait laissé, à l'hôtel, la table d'hôte pleine, qui venait de voir les hospitaliers se serrer de si bon coeur à la table de «la popote», retrouvait des tables nouvelles, toujours des tables. Partout, on mangeait, on mangeait. Mais ici, au grand air, aux deux côtés de la vaste chaussée, c'était le petit peuple qui envahissait les tables dressées sur les trottoirs, de simples planches longues, flanquées de deux bancs, couvertes d'une étroite tente de toile. On y vendait du bouillon, du lait, du café à deux sous la tasse. Les pains, dans de hautes corbeilles, coûtaient également deux sous. Pendus aux bâtons qui soutenaient la tente, se balançaient des liasses de saucissons, des jambons, des andouilles. Quelques-uns de ces restaurateurs en plein vent faisaient frire des pommes de terre, d'autres accommodaient de basses viandes à l'oignon. Une fumée âcre, des odeurs violentes montaient dans le soleil, mêlées à la poussière que soulevait le continuel piétinement des promeneurs. Et des queues patientaient devant chacune des cantines, les convives se succédaient sur les bancs, le long de la planche, garnie de toile cirée, où il y avait à peine, en largeur, la place des deux bols de soupe. Tous se hâtaient, dévoraient, dans la fringale de leur fatigue, cet appétit insatiable que donnent les grandes secousses morales. La bête retrouvait son tour, se gorgeait, après l'épuisement des prières infinies, l'oubli du corps au ciel des légendes. Et c'était, par ce ciel éclatant des beaux dimanches, un véritable champ de foire, la gloutonnerie d'un peuple en goguette, la joie de vivre, malgré les maladies abominables et les miracles trop rares.

--Ils mangent, ils s'amusent, que voulez-vous! dit Gérard, qui devina les réflexions de l'aimable société qu'il promenait.

--Ah! murmura Pierre, c'est bien légitime, les pauvres gens!

Lui, était vivement touché de cette revanche de la nature. Mais, quand ils se retrouvèrent au bas du boulevard, sur le chemin de la Grotte, il fut blessé par l'acharnement des vendeuses de cierges et de bouquets, dont les bandes errantes assaillaient les passants, avec une rudesse de conquête. C'étaient pour la plupart des jeunes femmes, les cheveux nus, ou la tête couverte d'un mouchoir, qui montraient une extraordinaire effronterie; et les vieilles n'étaient guère plus discrètes. Toutes, un paquet de cierges sous le bras, brandissant celui qu'elles offraient, poussaient leur marchandise jusque dans les mains des promeneurs. «Monsieur, madame, achetez-moi un cierge, ça vous portera bonheur!» Un monsieur, entouré, secoué par trois des plus jeunes, faillit y laisser les pans de sa redingote. Puis, l'histoire recommençait pour les bouquets, de gros bouquets ronds, ficelés rudement, pareils à des choux. «Un bouquet, madame, un bouquet pour la sainte Vierge!» Si la dame s'échappait, elle entendait derrière elle de sourdes injures. Le négoce, l'impudent négoce raccrochait ainsi les pèlerins jusqu'aux abords de la Grotte. Non seulement il s'installait triomphant dans toutes les boutiques, serrées les unes contre les autres, transformant chaque rue en un bazar; mais il courait le pavé, barrait le chemin, promenait sur des voitures à bras des chapelets, des médailles, des statuettes, des images pieuses. De toutes parts, on achetait, on achetait presque autant qu'on mangeait, pour rapporter un souvenir de cette kermesse sainte. Et la note vive, la gaieté de cette âpreté commerciale, de cette bousculade des camelots, venait encore des gamins, lâchés au travers de la foule, et qui criaient le _Journal de la Grotte_. Leur mince voix aiguë entrait dans les oreilles: «Le _Journal de la Grotte_! le numéro paru ce matin! deux sous, le _Journal de la Grotte_!»

Au milieu des poussées continuelles, dans les remous du flot sans cesse mouvant, la société se trouva séparée. Raymonde et Gérard restèrent en arrière. Tous deux s'étaient mis à causer doucement, d'un air d'intimité souriante. Il fallut que madame Désagneaux s'arrêtât, les appelât.

--Arrivez donc, nous allons nous perdre!

Comme ils se rapprochaient, Pierre entendit la jeune fille dire:

--Maman est si occupée! Parlez-lui, avant notre départ.

Et Gérard répondit:

--C'est entendu. Vous me rendez bien heureux, mademoiselle.

C'était le mariage conquis et décidé, pendant cette promenade charmante, parmi les merveilles de Lourdes. Elle, toute seule, avait achevé de vaincre, et lui, venait enfin de prendre une résolution, en la sentant à son bras si gaie et si raisonnable.

Mais M. de Guersaint, les yeux en l'air, s'écria:

--Là-haut, sur ce balcon, n'est-ce pas ces gens très riches qui ont voyagé avec nous, vous savez bien cette jeune dame malade, accompagnée de son mari et de sa soeur?

Il parlait des Dieulafay; et, en effet, c'étaient eux, au balcon de l'appartement qu'ils avaient loué, dans une maison neuve, dont les fenêtres donnaient sur les pelouses du Rosaire. Ils occupaient là le premier étage, meublé avec tout le luxe que Lourdes avait pu fournir, des tapis, des rideaux; sans compter le personnel de domestiques envoyé à l'avance de Paris. Et, comme il faisait beau temps, on avait roulé au plein air la malade, allongée dans un grand fauteuil. Elle était vêtue d'un peignoir de dentelle. Le mari, toujours en redingote correcte, se tenait debout à sa droite; tandis que la soeur, habillée divinement, en mauve clair, s'était assise à sa gauche, souriant et se penchant vers elle parfois, pour causer, sans recevoir de réponse.

--Oh! raconta la petite madame Désagneaux, j'ai entendu souvent parler de madame Jousseur, cette jeune dame en mauve. Elle est la femme d'un diplomate, qui la délaisse, malgré sa grande beauté; et l'on a causé beaucoup, l'année dernière, de la passion qu'elle a eue pour un jeune colonel bien connu du monde parisien. Mais les salons catholiques affirment qu'elle a triomphé, grâce à la religion.

Tous restaient la face en l'air, regardant.

--Dire, continua-t-elle, que sa soeur, la malade que vous voyez là, était son vivant portrait. Même elle avait, dans le visage, un air de bonté et de gaieté beaucoup plus doux... Maintenant, regardez! c'est une morte au soleil, une chair réduite, livide et sans os, qu'on n'ose bouger de place. Ah! la malheureuse!

Raymonde, alors, assura que madame Dieulafay, mariée depuis trois ans à peine, avait apporté tous les bijoux de sa corbeille, pour en faire don à Notre-Dame de Lourdes; et Gérard confirma le détail, on lui avait dit, le matin, que les bijoux venaient d'être remis au trésor de la Basilique; sans parler d'une lanterne d'or, enchâssée de pierreries, et d'une grosse somme d'argent, destinée aux pauvres. Mais la sainte Vierge ne devait pas s'être laissé toucher encore, car l'état de la malade semblait empirer plutôt.

Et, dès ce moment, Pierre ne vit plus que cette jeune femme, à ce balcon luxueux, cette créature pitoyable dans sa grande fortune, dominant la foule en liesse, le Lourdes en train de godailler et de rire au beau ciel du dimanche. Les deux êtres chers qui la veillaient si tendrement, la soeur qui avait quitté ses succès de femme adorée, le mari oublieux de sa banque, dont les millions roulaient aux quatre coins du monde, ajoutaient par leur correction irréprochable à la détresse du groupe qu'ils formaient, là-haut, au-dessus de toutes les têtes, en face de l'admirable vallée. Il n'y avait plus qu'eux, et ils étaient infiniment riches, infiniment misérables.

Mais les cinq promeneurs, qui s'attardaient au milieu de l'avenue, manquaient d'être écrasés, à toute minute. Sans cesse des voitures arrivaient, par les larges voies, surtout des landaus attelés à quatre, conduits grand train et dont les grelots sonnaient joyeusement. C'étaient les touristes, les baigneurs de Pau, de Barèges, de Cauterets, que la curiosité amenait, ravis du beau temps, égayés par la course vive au travers des montagnes; et ils ne devaient rester que quelques heures, ils couraient à la Grotte, à la Basilique, en toilettes de plage, puis repartaient avec des rires, contents d'avoir vu ça. Des familles vêtues de clair, des bandes de jeunes femmes, aux ombrelles éclatantes, circulaient ainsi parmi la foule grise et neutre du pèlerinage, qu'elles achevaient de changer en une cohue de fête foraine, où le beau monde daigne venir s'amuser.

Tout d'un coup, madame Désagneaux jeta un cri.

--Comment! c'est toi, Berthe?

Et elle embrassa une grande brune, charmante, qui descendait d'un landau, avec trois autres jeunes dames, très rieuses, très animées. Les voix se croisaient, de petits cris, tout un ravissement à se rencontrer de la sorte.

--Mais, ma chère, nous sommes à Cauterets. Alors, nous avons fait la partie de venir toutes les quatre, comme tout le monde. Et ton mari est ici avec toi?

Madame Désagneaux se récria.

--Eh! non, il est à Trouville, tu sais bien. J'irai le rejoindre jeudi.

--Oui, oui, c'est vrai! reprit la grande brune, qui avait aussi l'air d'une aimable étourdie. J'oubliais, tu es avec le pèlerinage... Et dis donc...

Elle baissa la voix, à cause de Raymonde, demeurée là, souriante.

--Dis donc, ce bébé en retard, l'as-tu demandé à la sainte Vierge?

Un peu rougissante, madame Désagneaux la fit taire, en lui disant à l'oreille:

--Sans doute, depuis deux ans, et bien ennuyée, je t'assure, de ne rien voir venir... Mais, cette fois, je crois que ça y est. Oh! ne ris pas, j'ai senti positivement quelque chose, ce matin, quand j'ai prié à la Grotte.

Le rire pourtant la gagna, toutes s'exclamaient, s'amusaient comme des folles. Et, immédiatement, elle s'offrit pour les piloter, promettant de leur faire tout voir, en moins de deux heures.

--Venez donc avec nous, Raymonde. Votre mère ne s'inquiétera pas.

Il y eut des saluts échangés avec Pierre et M. de Guersaint. Gérard, lui aussi, prit congé, serra la main de la jeune fille, d'une pression tendre, les yeux dans les siens, comme pour s'engager de façon définitive. Puis, ces dames s'éloignèrent, se dirigèrent vers la Grotte; et elles étaient six, heureuses de vivre, promenant le charme délicieux de leur jeunesse.

Lorsque Gérard, à son tour, fut parti de son côté, retournant à son service, M. de Guersaint dit à Pierre:

--Et notre coiffeur de la place du Marcadal? Il faut pourtant que j'aille chez lui... Vous m'accompagnez toujours, n'est-ce pas?

--Sans doute, où vous voudrez. Je vous suis, puisque Marie n'a pas besoin de nous.

Ils gagnèrent le pont neuf, par les allées des vastes pelouses qui s'étendent devant le Rosaire. Et là, ils firent encore une rencontre, celle de l'abbé Des Hermoises, en train de guider deux jeunes dames, arrivées le matin de Tarbes. Il marchait au milieu d'elles, de son air galant de prêtre mondain, et il leur montrait, leur expliquait Lourdes, en leur en évitant les côtés fâcheux, les pauvres, les malades, toute l'odeur de basse misère humaine, qui en avait presque disparu, par cette belle journée ensoleillée.

Au premier mot de M. de Guersaint, qui lui parlait de la location de la voiture, pour l'excursion de Gavarnie, il dut avoir peur de quitter ses jolies promeneuses.

--Comme il vous plaira, cher monsieur. Chargez-vous de ces choses; et, vous avez bien raison, au plus juste prix, car j'aurai avec moi deux ecclésiastiques peu fortunés. Nous serons quatre... Ce soir, faites-moi seulement dire l'heure du départ.

Et il rejoignit ses dames, il les emmena vers la Grotte, en suivant l'allée ombreuse qui borde le Gave, une allée fraîche et discrète d'amoureux.

Pierre s'était tenu à l'écart, las, s'adossant au parapet du pont neuf. Et, pour la première fois, le pullulement extraordinaire des prêtres, parmi la foule, le frappait. Il les regarda passer, innombrables, sur le pont. Toutes les variétés défilaient devant lui: les prêtres corrects, arrivés avec le pèlerinage, que l'on reconnaissait à leur assurance et à leurs soutanes propres; les pauvres curés de campagne, plus timides, mal vêtus, ayant fait des sacrifices pour venir, marchant par les rues effarés; enfin, la nuée des ecclésiastiques libres, tombés à Lourdes on ne savait d'où, y jouissant d'une liberté absolue, sans qu'il fût même possible de constater s'ils disaient leur messe chaque matin. Cette liberté devait leur paraître d'une telle douceur, que, certainement, le plus grand nombre, comme l'abbé Des Hermoises, se trouvaient là en vacances, délivrés de tout devoir, heureux de vivre ainsi que de simples hommes, grâce à la cohue dans laquelle ils disparaissaient. Et, depuis le jeune vicaire soigné, sentant bon, jusqu'au vieux curé en soutane sale, traînant des savates, l'espèce entière était représentée, les gros, les gras, les maigres, les grands, les petits, ceux que la foi amenait, brûlant d'ardeur, ceux qui faisaient simplement leur métier en braves gens, ceux encore qui intriguaient, qui ne venaient là que par sage politique. Pierre restait surpris de ce flot de prêtres passant devant lui, chacun avec sa passion particulière, courant tous à la Grotte, comme on va à un devoir, à une croyance, à un plaisir, à une corvée. Il en remarqua un, très petit, mince et noir, au fort accent italien, dont les yeux luisants semblaient lever le plan de Lourdes, pareil à ces espions qui battent le pays avant la conquête; et il en vit un autre, énorme, à l'air paterne, soufflant d'avoir trop mangé, qui s'arrêta devant une vieille femme malade et finit par lui glisser cent sous dans la main.

M. de Guersaint le rejoignait.

--Nous n'avons qu'à prendre par le boulevard et par la rue Basse, dit-il.

Il le suivit, sans répondre. Lui-même venait de sentir sa soutane sur ses épaules; et jamais il ne l'avait promenée si légère qu'au milieu de cette bousculade du pèlerinage. Il vivait dans une sorte d'étourdissement et d'inconscience, espérant toujours le coup de foudre de la foi, malgré le sourd malaise qui grandissait en lui, au spectacle des choses qu'il voyait. Et le flot croissant des prêtres ne le blessait plus, il retrouvait une fraternité pour eux: combien, sans croire, remplissaient comme lui honnêtement leur mission de guides et de consolateurs!

M. de Guersaint haussa la voix.

--Vous savez que ce boulevard est neuf. Ce qu'on a bâti de maisons, depuis vingt ans, est inimaginable! Il y a là, véritablement, toute une ville nouvelle.

Le Lapaca coulait à droite, derrière les maisons. Ils eurent la curiosité de s'engager dans une ruelle, et ils tombèrent sur de vieilles bâtisses curieuses, qui bordaient le mince ruisseau. Plusieurs anciens moulins alignaient leurs roues. On leur montra celui que Mgr Laurence avait donné aux parents de Bernadette, après les apparitions. On faisait aussi visiter là une masure, la prétendue maison de Bernadette, celle où s'étaient installés les Soubirous, en quittant la rue des Petits-Fossés, et dans laquelle la jeune fille, déjà en pension chez les soeurs de Nevers, n'avait dû coucher que rarement. Enfin, par la rue Basse, ils atteignirent la place du Marcadal.

C'était une longue place triangulaire, la plus animée et la plus luxueuse de l'ancienne ville, celle où se trouvaient les cafés, les pharmaciens, les belles boutiques. Et, entre toutes, une éclatait, peinte en vert clair, garnie de hautes glaces, surmontée d'une large enseigne portant en lettres d'or: Cazaban, coiffeur.

M. de Guersaint et Pierre étaient entrés. Mais il n'y avait personne dans le salon de coiffure, ils durent attendre. Un terrible bruit de fourchettes venait de la pièce voisine, l'ordinaire salle à manger, changée en table d'hôte, et où déjeunaient une dizaine de personnes, bien qu'il fût deux heures déjà. L'après-midi s'avançait, on mangeait toujours, d'un bout à l'autre de Lourdes. Ainsi que tous les autres propriétaires de la ville, quelles que fussent leurs opinions religieuses, Cazaban, pendant la saison des pèlerinages, louait sa propre chambre, abandonnait sa salle à manger, pour se réfugier à la cave, où il mangeait, dormait, s'empilait avec sa famille, dans un trou sans air de trois mètres carrés. C'était une rage de négoce, la population disparaissait comme celle d'une cité conquise, en livrant aux pèlerins jusqu'aux lits des femmes et des enfants, les asseyant à leurs tables, les faisant manger dans leurs assiettes.

--Il n'y a personne? cria M. de Guersaint.

Enfin, un petit homme parut, le type du Pyrénéen vif et noueux, à la face longue, aux pommettes saillantes, le teint hâlé, éclaboussé de rouge. Ses gros yeux luisants ne restaient jamais immobiles; et il y avait, dans toute sa maigre personne, un frémissement, une exubérance continue de gestes et de paroles.

--C'est pour monsieur, une barbe, n'est-ce pas?... Je demande pardon à monsieur; mais mon garçon est sorti, et j'étais là, avec mes pensionnaires... Si monsieur veut s'asseoir, je vais lui expédier ça tout de suite.

Et Cazaban, daignant opérer en personne, battait le savon, affilait le rasoir. Il avait eu un coup d'oeil inquiet sur la soutane de Pierre, qui, sans dire un mot, s'était assis et avait ouvert un journal, dans lequel il semblait plongé.

Il y eut un silence. Mais Cazaban en souffrit tout de suite; et, comme il couvrait de savon le menton de son client:

--Imaginez-vous, monsieur, que mes pensionnaires se sont oubliés si tard à la Grotte, qu'ils déjeunent à peine. Vous les entendez? Je restais avec eux par politesse... Mais, n'est-ce pas? je me dois aussi à mes clients, il faut bien contenter tout le monde.

Alors, M. de Guersaint, qui aimait également à causer, le questionna.

--Vous logez des pèlerins?

--Oh! monsieur, nous en logeons tous, répondit simplement le coiffeur. C'est le pays qui veut ça.

--Et vous les accompagnez à la Grotte?

Du coup, Cazaban se révolta, le rasoir en l'air, très digne.

--Jamais, monsieur, jamais! Voici cinq ans que je ne suis pas descendu dans cette ville nouvelle qu'ils bâtissent.

Il se retenait encore, il regarda de nouveau la soutane de Pierre, disparu derrière le journal; et la vue de la croix rouge, épinglée sur le veston de M. de Guersaint, le rendait prudent. Mais sa langue l'emporta.

--Écoutez, monsieur, toutes les opinions sont libres, je respecte la vôtre, mais je ne donne pas dans ces fantasmagories, moi! Et je ne l'ai jamais caché... Sous l'empire, monsieur, j'étais déjà républicain et libre penseur. Nous n'étions pas quatre dans la ville, à cette époque. Oui! je m'en fais gloire.

Il avait attaqué la joue gauche, il triomphait. Dès ce moment, ce fut un déluge de paroles, intarissable. D'abord, il reprit les accusations de Majesté contre les pères de la Grotte: le trafic sur les objets religieux, la concurrence déloyale faite aux marchands, aux hôteliers et aux loueurs. Ah! les soeurs bleues de l'Immaculée-Conception, il les avait aussi en grande haine, car elles lui avaient pris deux locataires, deux vieilles dames qui passaient à Lourdes trois semaines par an. Et l'on sentait en lui, surtout, la rancune lentement amassée, aujourd'hui débordante, de la vieille ville contre la ville neuve, cette ville poussée si vite, de l'autre côté du Château, cette riche cité aux maisons grandes comme des palais, où allait toute la vie, tout le luxe, tout l'argent, de sorte qu'elle grandissait et s'enrichissait sans cesse, tandis que l'aînée, l'antique ville pauvre des montagnes, achevait d'agoniser, avec ses petites rues désertes, où l'herbe poussait. La lutte continuait pourtant, la ville ancienne ne voulait pas mourir, tâchait de forcer au partage son ingrate soeur cadette, en logeant des pèlerins, en ouvrant des boutiques, elle aussi; mais les boutiques ne s'achalandaient qu'à la condition d'être près de la Grotte, de même que les pèlerins pauvres consentaient seuls à loger au loin; et ce combat inégal aggravait la rupture, faisait deux ennemies irréconciliables de la ville haute et de la ville basse, qui se dévoraient sourdement, en continuelles intrigues.

--Ah! certes, non! ce n'est pas moi qu'on verra à leur Grotte, reprit Cazaban de son air rageur. En abusent-ils, de leur Grotte, la mettent-ils assez à toutes les sauces! Une pareille idolâtrie, une superstition si grossière, au dix-neuvième siècle!... Demandez-leur donc si, depuis vingt ans, ils ont guéri un seul malade de la ville? Nous avons pourtant assez d'estropiés dans nos rues. Au début, ce furent des gens d'ici qui bénéficièrent des premiers miracles. Mais il paraît que, depuis longtemps, leur eau miraculeuse a perdu toute vertu pour nous: nous sommes trop près, il faut venir de loin, si l'on veut que ça agisse... Vrai! c'est trop bête, vous ne me feriez pas descendre là-bas, pour cent francs!

L'immobilité de Pierre devait l'irriter. Il venait de passer à la joue droite, il concluait furieusement contre les pères de l'Immaculée-Conception, dont l'âpreté était l'unique cause du désaccord. Ces pères, qui se trouvaient chez eux, puisqu'ils avaient acheté à la commune les terrains où ils voulaient construire, ne respectaient même pas le traité signé avec la ville, car ils s'y interdisaient formellement tout commerce, la vente de l'eau et des articles de piété. Chaque jour, on aurait pu leur intenter des procès. Mais ils s'en moquaient, ils se sentaient si forts, qu'ils ne laissaient plus un seul don aller à la paroisse, et que tout l'argent récolté s'amassait, roulait en un fleuve à la Grotte et à la Basilique.

Cazaban eut un cri ingénu.

--Encore, s'ils étaient gentils, s'ils consentaient à partager!

Puis, lorsque M. de Guersaint, qui se lavait, se fut rassis: