Lourdes

Chapter 2

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--J'étais par terre, sur le quai, quand on l'a fourré dans le wagon, reprit la Grivotte. Quatre hommes le tenaient...

Mais elle ne put en dire davantage. Un accès de toux la secoua, la renversa sur la banquette. Elle suffoquait, les pommettes roses de ses joues devenaient bleues. Et, tout de suite, soeur Hyacinthe lui souleva la tête, lui essuya les lèvres avec un linge, qui se tachait de rouge. Madame de Jonquière, au même instant, donnait des soins à la malade qu'elle avait en face d'elle. On la nommait madame Vêtu, elle était la femme d'un petit horloger du quartier Mouffetard, qui n'avait pu fermer la boutique, pour l'accompagner à Lourdes. Aussi s'était-elle fait hospitaliser, afin d'être certaine d'avoir des soins. La peur de la mort la ramenait à l'église, où elle n'avait pas remis les pieds depuis sa première communion. Elle se savait condamnée, rongée par un cancer à l'estomac; et, déjà, elle avait le masque hagard et orangé des cancéreux, elle en était aux déjections noires, comme si elle eût rendu de la suie. De tout le voyage, elle n'avait pas encore dit un mot, les lèvres murées, souffrant abominablement. Puis, un vomissement l'avait prise, et elle avait perdu connaissance. Dès qu'elle ouvrait la bouche, une odeur épouvantable, une pestilence à faire tourner les coeurs, s'exhalait.

--Ce n'est plus possible, murmura madame de Jonquière qui se sentait défaillir, il faut donner un peu d'air.

Soeur Hyacinthe achevait de recoucher la Grivotte sur ses oreillers.

--Certainement, ouvrons pour quelques minutes. Mais pas de ce côté-ci, j'aurais peur d'un nouvel accès de toux... Ouvrez de votre côté.

La chaleur augmentait toujours, on étouffait, au milieu de l'air lourd et nauséabond; et ce fut un soulagement que le peu d'air pur qui entra. Pendant un moment, il y eut d'autres soins, tout un nettoyage: la soeur remuait les vases, les bassins, dont elle jeta par la portière le contenu; tandis que la dame hospitalière, avec une éponge, essuyait le plancher que la trépidation secouait durement. Il fallut tout ranger. Ce fut ensuite un nouveau souci, la quatrième malade, celle qui n'avait pas bougé encore, une fille mince dont le visage était enveloppé dans un fichu noir, disait qu'elle avait faim.

Déjà, madame de Jonquière s'offrait, avec son tranquille dévouement.

--Ne vous en inquiétez pas, ma soeur. Je vais lui couper son pain en petits morceaux.

Marie, dans son besoin de distraction, s'était intéressée à cette figure immobile, ainsi cachée sous ce voile noir. Elle soupçonnait bien quelque plaie à la face. On lui avait dit simplement que c'était une bonne. La malheureuse, une Picarde du nom d'Élise Rouquet, avait dû quitter sa place et vivait, à Paris, chez une soeur qui la rudoyait, aucun hôpital n'ayant voulu la prendre, car elle n'était pas autrement malade. D'une grande dévotion, elle avait, depuis des mois, l'ardent désir d'aller à Lourdes. Et Marie attendait, avec une sourde peur, que le fichu s'écartât.

--Sont-ils assez petits comme cela? demandait madame de Jonquière, maternellement. Pourrez-vous les fourrer dans votre bouche?

Sous le fichu noir, une voix rauque grognait.

--Oui, oui, madame.

Enfin, le fichu tomba, et Marie eut un frisson d'horreur. C'était un lupus, qui avait envahi le nez et la bouche, peu à peu grandi là, une ulcération lente s'étalant sans cesse sous les croûtes, dévorant les muqueuses. La tête allongée en museau de chien, avec ses cheveux rudes et ses gros yeux ronds, était devenue affreuse. Maintenant, les cartilages du nez se trouvaient presque mangés, la bouche s'était rétractée, tirée à gauche par l'enflure de la lèvre supérieure, pareille à une fente oblique, immonde et sans forme. Une sueur de sang, mêlée à du pus, coulait de l'énorme plaie livide.

--Oh! voyez donc, Pierre! murmura Marie tremblante.

Le prêtre frémit à son tour, en regardant Élise Rouquet glisser avec précaution les petits morceaux de pain dans le trou saignant qui lui servait de bouche. Tout le wagon avait blêmi devant l'abominable apparition. Et la même pensée montait de toutes ces âmes gonflées d'espoir. Ah! Vierge sainte, Vierge puissante, quel miracle, si un pareil mal guérissait!

--Mes enfants, ne songeons pas à nous, si nous voulons bien nous porter, répéta soeur Hyacinthe.

Et elle fit dire le second chapelet, les cinq mystères douloureux: Jésus au Jardin des Oliviers, Jésus flagellé, Jésus couronné d'épines, Jésus portant sa croix, Jésus mourant sur la croix. Puis, le cantique suivit: «Je mets ma confiance, Vierge, en votre secours...»

On venait de traverser Blois, on roulait déjà depuis trois grandes heures. Et Marie, détournant les yeux d'Élise Rouquet, les arrêtait maintenant sur un homme qui occupait un coin de l'autre compartiment, à sa droite, celui où gisait le frère Isidore. À plusieurs reprises, elle l'avait remarqué, très pauvrement vêtu d'une vieille redingote noire, jeune encore, avec une barbe rare, grisonnante déjà; et il semblait souffrir beaucoup, petit et amaigri, le visage décharné, couvert de sueur. Pourtant, il restait immobile, rentré dans son coin, ne parlant à personne, regardant fixement devant lui de ses yeux grands ouverts. Et, brusquement, elle s'aperçut que les paupières retombaient, et qu'il s'évanouissait.

Alors, elle attira l'attention de soeur Hyacinthe.

--Ma soeur, on dirait que ce monsieur se trouve mal.

--Où donc, ma chère enfant?

--Là-bas, celui qui a la tête renversée.

Ce fut une émotion, tous les pèlerins valides se mirent debout, pour voir. Et madame de Jonquière eut l'idée de crier à Marthe, la soeur du frère Isidore, de taper dans les mains de l'homme.

--Questionnez-le, demandez-lui où il souffre.

Marthe le secoua, lui posa des questions. Mais l'homme ne répondait pas, râlait, les yeux toujours clos.

Une voix effrayée s'éleva, disant:

--Je crois bien qu'il va passer.

La peur grandit, des paroles se croisèrent, des conseils étaient donnés d'un bout à l'autre du wagon. Personne ne connaissait l'homme. Il n'était sûrement pas hospitalisé, car il ne portait pas au cou la carte blanche, couleur du train. Quelqu'un raconta qu'il l'avait vu arriver trois minutes seulement avant le départ, se traînant, et qu'il s'était jeté dans ce coin où il se mourait, d'un air d'immense fatigue. Puis, il n'avait plus soufflé. On aperçut d'ailleurs son billet, passé dans le ruban de son vieux chapeau haute forme, accroché près de lui.

Soeur Hyacinthe eut une exclamation.

--Ah! le voilà qui respire! Demandez-lui son nom.

Mais, questionné de nouveau par Marthe, l'homme exhala seulement une plainte, ce cri à peine balbutié:

--Oh! je souffre!

Et, dès lors, il n'eut que cette réponse. À tout ce qu'on voulait savoir, qui il était, d'où il venait, quelle était sa maladie, quels soins on pouvait lui donner, il ne répondait pas, il jetait ce continuel gémissement:

--Oh! je souffre!... Oh! je souffre!

Soeur Hyacinthe s'agitait d'impatience. Si elle s'était au moins trouvée dans le même compartiment! Et elle se promettait de changer de place. Seulement, il n'y avait pas d'arrêt avant Poitiers. Cela devenait terrible, d'autant plus que la tête de l'homme se renversa de nouveau.

--Il passe, il passe, répéta la voix.

Mon Dieu! qu'allait-on faire? La soeur savait qu'un père de l'Assomption, le père Massias, était dans le train, avec les Saintes Huiles, tout prêt à administrer les mourants; car on perdait chaque année du monde en route. Mais elle n'osait faire jouer le signal d'alarme. Il y avait aussi le fourgon de la cantine, desservi par la soeur Saint-François, et dans lequel était un médecin, avec une petite pharmacie. Si le malade allait jusqu'à Poitiers, où l'on devait s'arrêter une demi-heure, tous les soins possibles lui seraient donnés. L'atroce était qu'il mourût avant Poitiers. On se calma pourtant. L'homme respirait d'une façon plus régulière, et il semblait dormir.

--Mourir avant d'y être, murmura Marie frissonnante, mourir devant la terre promise...

Et, comme son père la rassurait:

--Je souffre, je souffre tant, moi aussi!

--Ayez confiance, dit Pierre, la sainte Vierge veille sur vous.

Elle ne pouvait plus rester sur son séant, il fallut qu'on la recouchât, dans son étroit cercueil. Son père et le prêtre durent y mettre des précautions infimes, car le moindre heurt lui arrachait un gémissement. Et elle demeura sans un souffle, ainsi qu'une morte, avec son visage d'agonie, au milieu de sa royale chevelure blonde. Depuis bientôt quatre heures, on roulait, on roulait toujours. Si le wagon était secoué à ce point, dans un mouvement de lacet insupportable, c'était qu'il se trouvait en queue: les liens d'attache criaient, les roues grondaient furieusement. Par les fenêtres, qu'on était forcé de laisser entr'ouvertes, la poussière entrait, âcre et brûlante; et surtout la chaleur devenait terrible, une chaleur dévorante d'orage, sous un ciel fauve, peu à peu envahi de gros nuages immobiles. Les compartiments surchauffés se changeaient en fournaise, ces cases roulantes où l'on mangeait, où l'on buvait, où les malades satisfaisaient tous leurs besoins, dans l'air vicié, parmi l'étourdissement des plaintes, des prières et des cantiques.

Et Marie n'était pas la seule dont l'état eût empiré, les autres également souffraient du voyage. Sur les genoux de sa mère désespérée, qui la regardait de ses grands yeux obscurcis de larmes, la petite Rose ne remuait plus, d'une telle pâleur, que deux fois madame Maze s'était penchée, pour lui toucher les mains, avec la crainte de les trouver froides. À chaque instant, madame Sabathier devait changer de place les jambes de son mari, car leur poids était si lourd, disait-il, qu'il en avait les hanches arrachées. Le frère Isidore venait de pousser des cris, dans son habituelle torpeur; et sa soeur n'avait pu le soulager qu'en le soulevant et en le gardant entre ses bras. La Grivotte paraissait dormir, mais un hoquet obstiné l'agitait, un mince filet de sang coulait de sa bouche. Madame Vêtu avait rendu encore un flot noir et pestilentiel. Élise Rouquet ne songeait plus à cacher l'affreuse plaie béante de sa face. Et l'homme, là-bas, continuait à râler, d'un souffle dur, comme si, à chaque seconde, il eût expiré. Vainement, madame de Jonquière et soeur Hyacinthe se prodiguaient, elles n'arrivaient pas à soulager tant de maux. C'était un enfer, que ce wagon de misère et de douleur, emporté à toute vitesse, secoué par le roulis qui balançait les bagages, les vieilles hardes accrochées, les paniers usés, raccommodés avec des ficelles; tandis que, dans le compartiment du fond, les dix pèlerines, les vieilles et les jeunes, toutes d'une laideur pitoyable, chantaient sans arrêt, d'un ton aigu, lamentable et faux.

Alors, Pierre songea aux autres wagons du train, de ce train blanc qui transportait particulièrement les grands malades: tous roulaient dans la même souffrance, avec leurs trois cents malades et leurs cinq cents pèlerins. Puis, il songea aux autres trains qui partaient de Paris, ce matin-là, au train gris et au train bleu qui avaient précédé le train blanc, au train vert, au train jaune, au train rose, au train orangé, qui le suivaient. D'un bout à l'autre de la ligne, c'étaient des trains lancés toutes les heures. Et il songea aux autres trains encore, à ceux qui partaient le même jour d'Orléans, du Mans, de Poitiers, de Bordeaux, de Marseille, de Carcassonne. La terre de France, à la même heure, se trouvait sillonnée en tous sens par des trains semblables, se dirigeant tous, là-bas, vers la Grotte sainte, amenant trente mille malades et pèlerins aux pieds de la Vierge. Et il songea que le flot de foule de ce jour-là se ruait aussi les autres jours de l'année, que pas une semaine ne se passait sans que Lourdes vît arriver un pèlerinage, que ce n'était pas la France seule qui se mettait en marche, mais l'Europe entière, le monde entier, que certaines années de grande religion il y avait eu trois cent mille et jusqu'à cinq cent mille pèlerins et malades.

Pierre croyait les entendre, ces trains en branle, ces trains venus de partout, convergeant tous vers le même creux de roche, où flamboyaient des cierges. Tous grondaient, parmi des cris de douleur et l'envolement des cantiques. C'étaient les hôpitaux roulants des maladies désespérées, la ruée de la souffrance humaine vers l'espoir de la guérison, un furieux besoin de soulagement, au travers des crises accrues, sous la menace de la mort hâtée, affreuse, dans une bousculade de cohue. Ils roulaient, ils roulaient encore, ils roulaient sans fin, charriant la misère de ce monde, en route pour la divine illusion, santé des infirmes et consolatrice des affligés.

Et une immense pitié déborda du coeur de Pierre, la religion humaine de tant de maux, de tant de larmes dévorant l'homme faible et nu. Il était triste à mourir, et une ardente charité brûlait en lui, comme le feu inextinguible de sa fraternité pour toutes les choses et pour tous les êtres.

À dix heures et demie, lorsqu'on quitta la gare de Saint-Pierre-des-Corps, soeur Hyacinthe donna le signal, et l'on récita le troisième chapelet, les cinq mystères glorieux, la Résurrection de Notre-Seigneur, l'Ascension de Notre-Seigneur, la Mission du Saint-Esprit, l'Assomption de la Très Sainte Vierge, le Couronnement de la Très Sainte Vierge. Puis, on chanta le cantique de Bernadette, l'infinie complainte de six dizaines de couplets, où la Salutation angélique revient sans cesse en refrain, bercement prolongé, lente obsession qui finit par envahir tout l'être et par l'endormir du sommeil extatique, dans l'attente délicieuse du miracle.

II

Maintenant, les vertes campagnes du Poitou défilaient, et l'abbé Pierre Froment, les yeux au dehors, regardait fuir les arbres, que peu à peu il cessa de distinguer. Un clocher apparut, disparut: tous les pèlerins se signèrent. On ne devait être à Poitiers qu'à midi trente-cinq, le train continuait à rouler, dans la fatigue croissante de la lourde journée d'orage. Et le jeune prêtre, tombé à une profonde rêverie, n'entendait plus le cantique que comme un bercement ralenti de houle.

C'était un oubli du présent, un éveil du passé envahissant tout son être. Il remonta dans ses souvenirs, aussi loin qu'il put remonter. Il revoyait, à Neuilly, la maison où il était né, qu'il habitait encore, cette maison de paix et de travail, avec son jardin planté de quelques beaux arbres, qu'une haie vive, renforcée d'une palissade, séparait seule du jardin de la maison voisine, toute semblable. Il avait trois ans, quatre ans peut-être; et, un jour d'été, il revoyait, assis autour d'une table, à l'ombre du gros marronnier, son père, sa mère et son frère aîné, qui déjeunaient. Son père, Michel Froment, n'avait pas de visage distinct, il le voyait effacé et vague, avec son renom de chimiste illustre et son titre de membre de l'Institut, se cloîtrant dans le laboratoire qu'il s'était fait installer, au fond de ce quartier désert. Mais il retrouvait nettement son frère Guillaume, alors âgé de quatorze ans, sorti du lycée le matin pour quelque congé, et surtout sa mère, si douce, si peu bruyante, les yeux si pleins d'une bonté active. Plus tard, il avait su les angoisses de cette âme religieuse, de cette croyante qui s'était résignée, par estime et par reconnaissance, à épouser un incrédule, plus âgé qu'elle de quinze ans, dont sa famille avait reçu de grands services. Lui, enfant tardif de cette union, venu au monde lorsque son père touchait déjà à la cinquantaine, n'avait connu sa mère que respectueuse et conquise devant son mari, qu'elle s'était mise à aimer ardemment, avec le tourment affreux de le savoir en état de perdition. Et, tout d'un coup, un autre souvenir le saisit, le souvenir terrible du jour où son père était mort, tué dans son laboratoire par un accident, l'explosion d'une cornue. Il avait cinq ans alors, il se rappelait les moindres détails, le cri de sa mère, lorsqu'elle avait trouvé le corps fracassé, au milieu des débris, puis son épouvante, ses sanglots, ses prières, à l'idée que Dieu venait de foudroyer l'impie, damné à jamais. N'osant brûler les papiers et les livres, elle s'était contentée de fermer le cabinet, où personne n'entrait plus. Puis, dès ce moment, hantée par la vision de l'enfer, elle n'avait eu qu'une idée, s'emparer de son fils cadet, si jeune, l'élever dans une religion stricte, en faire la rançon, le pardon du père. Déjà, l'aîné, Guillaume, avait cessé de lui appartenir, grandi au collège, gagné par le siècle; tandis que celui-là, le petit, ne quitterait pas la maison, aurait un prêtre pour précepteur; et son rêve secret, son espoir brûlant était de le voir un jour prêtre lui-même, disant sa première messe, soulageant les âmes en souffrance d'éternité.

Une autre image vive se dressa, entre des branches vertes, criblées de soleil. Pierre aperçut brusquement Marie de Guersaint, telle qu'il l'avait vue un matin, par un trou de la haie qui séparait les deux propriétés voisines. M. de Guersaint, de petite noblesse normande, était un architecte mâtiné d'inventeur, qui s'occupait alors de la création de cités ouvrières, avec église et école: grosse affaire, mal étudiée, dans laquelle il risquait ses trois cent mille francs de fortune, avec son impétuosité habituelle, son imprévoyance d'artiste manqué. C'était une égale foi religieuse qui avait rapproché madame de Guersaint et madame Froment; mais, chez la première, nette et rigide, il y avait une maîtresse femme, une main de fer qui seule empêchait la maison de glisser aux catastrophes; et elle élevait ses deux filles, Blanche et Marie, dans une dévotion étroite, l'aînée surtout déjà grave comme elle, la cadette très pieuse, adorant le jeu cependant, d'une vie intense qui l'emportait en beaux rires sonores. Depuis leur bas âge, Pierre et Marie jouaient ensemble, la haie était continuellement franchie, les deux familles se mêlaient. Et, par ce matin de clair soleil où il la revoyait ainsi, écartant les branches, elle avait dix ans déjà. Lui, qui en avait seize, devait, le mardi suivant, entrer au séminaire. Jamais elle ne lui avait semblé si belle. Ses cheveux d'or pur étaient si longs, que, lorsqu'ils se dénouaient, ils la vêtaient tout entière. Il retrouvait son visage d'alors, avec une extraordinaire précision, ses joues rondes, ses yeux bleus, sa bouche rouge, l'éclat surtout de sa peau de neige. Elle était gaie et brillante comme le soleil, un éblouissement; et elle avait des pleurs au bord des paupières, car elle n'ignorait pas son départ. Tous deux s'étaient assis à l'ombre de la haie, au fond du jardin. Leurs doigts se joignaient, ils avaient le coeur très gros. Pourtant, dans leurs jeux, jamais ils n'avaient échangé de serments, tellement leur innocence était absolue. Mais, à la veille de la séparation, leur tendresse leur montait aux lèvres, ils parlaient sans savoir, se juraient de penser continuellement l'un à l'autre, de se retrouver un jour, comme on se retrouve au ciel, pour être bienheureux. Puis, sans s'expliquer comment, ils s'étaient pris entre les bras, à s'étouffer, ils se baisaient le visage, en pleurant des larmes chaudes. Et il y avait là un souvenir délicieux que Pierre avait emporté partout, qu'il sentait encore vivant en lui, après tant d'années et tant de douloureux renoncements.

Un cahot plus violent l'éveilla de sa songerie. Il regarda dans le wagon, entrevit de vagues êtres de souffrance, madame Maze immobile, anéantie de chagrin, la petite Rose jetant son doux gémissement sur les genoux de sa mère, la Grivotte étranglée d'une toux rauque. Un instant, la gaie figure de soeur Hyacinthe domina, dans la blancheur de sa guimpe et de sa cornette. C'était le dur voyage qui continuait, avec le rayon de divin espoir, là-bas. Puis, peu à peu, tout se confondit sous un nouveau flot lointain, venu du passé; et il ne resta encore que le cantique berceur, des voix indistinctes de songe qui sortaient de l'invisible.

Désormais, Pierre était au séminaire. Nettement, les classes, le préau avec ses arbres, s'évoquaient. Mais, soudain, il ne vit plus, comme dans une glace, que la figure du jeune homme qu'il était alors; et il la considérait, il la détaillait, ainsi que la figure d'un étranger. Grand et mince, il avait un visage long, avec un front très développé, haut et droit comme une tour, tandis que les mâchoires s'effilaient, se terminaient en un menton très fin. Il apparaissait tout cerveau; la bouche seule, un peu forte, restait tendre. Quand la face, sérieuse, se détendait, la bouche et les yeux prenaient une tendresse infinie, une faim inapaisée d'aimer, de se donner et de vivre. Tout de suite, d'ailleurs, la passion intellectuelle revenait, cette intellectualité qui l'avait toujours dévoré du souci de comprendre et de savoir. Et, ces années de séminaire, il ne se les rappelait qu'avec surprise. Comment avait-il donc pu accepter si longtemps cette rude discipline de la foi aveugle, cette obéissance à tout croire, sans examen? On lui avait demandé le total abandon de sa raison, et il s'y était efforcé, il était parvenu à étouffer en lui le torturant besoin de la vérité. Sans doute, il était amolli des larmes de sa mère, il n'avait que le désir de lui donner le grand bonheur rêvé. À cette heure, pourtant, il se souvenait de certains frémissements de révolte, il retrouvait au fond de sa mémoire des nuits passées à pleurer, sans qu'il sût pourquoi, des nuits peuplées d'images indécises, où galopait la vie libre et virile du dehors, où la figure de Marie revenait sans cesse, telle qu'il l'avait vue un matin, éblouissante et trempée de pleurs, le baisant de toute son âme. Et cela seul demeurait maintenant, les années de ses études religieuses, avec leurs leçons monotones, leurs exercices et leurs cérémonies semblables, s'en étaient allées dans une même brume, un demi-jour effacé, plein d'un mortel silence.

Puis, comme on venait de franchir une station à toute vapeur, dans le coup de vacarme de la course, ce fut en lui une succession de choses confuses. Il remarqua un grand clos désert, il crut s'y revoir à vingt ans. Sa rêverie s'égarait. Une indisposition assez grave, en le retardant dans ses études, l'avait jadis fait envoyer à la campagne. Il était resté longtemps sans revoir Marie: deux fois, pendant des vacances passées à Neuilly, il n'avait pu la rencontrer, car elle était continuellement en voyage. Il la savait très souffrante, à la suite d'une chute de cheval qu'elle avait faite, à treize ans, au moment où elle allait devenir femme; et sa mère, désespérée, en proie aux consultations contradictoires des médecins, la conduisait chaque année à une station d'eau différente. Puis, il avait appris le coup de foudre, la mort brusque de cette mère si sévère, mais si utile aux siens, et dans des circonstances tragiques: une fluxion de poitrine qui l'avait emportée en cinq jours, prise un soir de promenade, à la Bourboule, comme elle retirait son manteau pour le jeter sur les épaules de Marie, amenée là en traitement. Le père avait dû partir, ramener sa fille à demi folle et le corps de sa femme morte. Le pis était que, depuis la disparition de la mère, les affaires de la famille périclitaient, s'embarrassaient de plus en plus, aux mains de l'architecte, qui jetait sa fortune sans compter, dans le gouffre de ses entreprises. Marie ne bougeait plus de sa chaise longue, et il ne restait que Blanche pour diriger la maison, prise elle-même par ses derniers examens, des diplômes qu'elle s'entêtait à obtenir, dans la prévision du pain qu'il lui faudrait certainement gagner un jour.