Chapter 14
Alors, Pierre voulut rester près d'elle. Mais toute la place devait être réservée aux malades, on ne tolérait pas la présence des brancardiers. Entraîné par le flot mouvant de la foule, il se trouva porté vers les piscines, il tomba sur un spectacle extraordinaire, qui le retint. Devant les trois édicules, où étaient les baignoires, trois par trois, six pour les femmes et trois pour les hommes, il y avait un long espace, sous les arbres, qu'une grosse corde, nouée aux troncs, fermait et laissait libre; des malades, dans de petites voitures ou sur des brancards, y attendaient leur tour, à la file; tandis que, de l'autre côté de la corde, se pressait une cohue immense, exaltée. À ce moment, un capucin, debout au milieu de l'espace libre, dirigeait les prières. Des _Ave_ se succédaient, que la foule balbutiait, d'un grand murmure confus. Puis, tout d'un coup, comme madame Vincent, qui depuis longtemps attendait, pâle d'angoisse, entrait enfin, avec son cher fardeau, sa fillette pareille à un Jésus de cire, le capucin se laissa tomber sur les genoux, les bras en croix, criant: «Seigneur, guérissez nos malades!» Et il répéta ce cri dix fois, vingt fois, avec une furie croissante, et la foule le répéta chaque fois, s'exaltant davantage à chaque cri, sanglotant, baisant la terre. Ce fut un vent de délire qui passa, abattant tous les fronts. Pierre demeura bouleversé par le sanglot de souffrance qui montait des entrailles de ce peuple, une prière d'abord, de plus en plus haute, où éclatait bientôt une exigence, une voix d'impatience et de colère, assourdissante et acharnée, pour faire violence au ciel. «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Et le cri ne cessait pas.
Mais il y eut un incident. La Grivotte pleurait à chaudes larmes, parce qu'on ne voulait pas la baigner.
--Ils disent comme ça que je suis phtisique et qu'ils ne peuvent pas tremper les phtisiques dans l'eau froide... Ce matin encore, ils en ont trempé une, je l'ai vue. Alors, pourquoi pas moi?... Je me tue à leur jurer depuis une demi-heure qu'ils font de la peine à la sainte Vierge. Je vais être guérie, je le sens, je vais être guérie...
Comme elle commençait à faire scandale, un des aumôniers des piscines s'approcha, tâcha de la calmer. On verrait tout à l'heure, on allait demander l'avis des révérends pères. Si elle était bien sage, on la baignerait peut-être.
Le cri continuait: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Et Pierre, qui venait d'apercevoir madame Vêtu, attendant elle aussi devant les piscines, ne pouvait détourner les yeux de cette face torturée d'espoir, les yeux fixés sur la porte, d'où les bienheureuses, les élues, sortaient guéries. Ce fut au milieu d'un redoublement de prières, d'une frénésie de supplications, que madame Vincent reparut avec sa fillette sur les bras, sa misérable et adorée fillette qu'on avait plongée évanouie dans l'eau froide, et dont la pauvre petite figure, mal essuyée encore, restait aussi pâle, les yeux fermés, plus douloureuse et plus morte. La mère, crucifiée par cette longue agonie, désespérée du refus de la sainte Vierge, insensible au mal de son enfant, sanglotait. Et, de nouveau, lorsque madame Vêtu entra à son tour, avec un emportement de mourante qui va boire la vie, le cri obsédant éclata, sans découragement ni lassitude: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Le capucin s'était abattu la face contre le sol, et la foule, les bras en croix, hurlante, mangeait la terre de baisers.
Pierre voulut rejoindre madame Vincent, pour lui dire une bonne parole de consolation; mais un flot de pèlerins l'empêcha de passer, le rejeta vers la fontaine, qu'une autre cohue assiégeait. C'était toute une construction basse, un long mur de pierre, au chaperon taillé; et, malgré les douze robinets, qui coulaient dans l'étroit bassin, des queues avaient dû s'établir. Beaucoup emplissaient là des bouteilles, des bidons de fer-blanc, des cruches de grès. Pour éviter la trop grande perte d'eau, chaque robinet ne fonctionnait que sous l'action d'un bouton. Aussi, avec leurs frêles mains, des femmes s'attardaient-elles, en s'inondant les pieds. Celles qui n'avaient pas de bidons à remplir, venaient boire et se laver le visage. Pierre remarqua un jeune homme qui buvait sept petits verres et qui se lavait sept fois les yeux, sans s'essuyer. D'autres buvaient dans des coquillages, des timbales d'étain, des poches de cuir. Et il fut surtout intéressé par le spectacle d'Élise Rouquet qui, jugeant inutile d'aller aux piscines, pour la plaie affreuse dont sa face était rongée, se contentait, depuis le matin, de se lotionner à la fontaine, toutes les heures. Elle s'agenouillait, écartait le fichu, appliquait longuement sur la plaie un mouchoir qu'elle imbibait, comme une éponge; et, autour d'elle, la foule se ruait dans une telle fièvre, que les gens ne remarquaient plus son visage de monstre, se lavaient et buvaient au canon même où elle mouillait son mouchoir.
Mais, à ce moment, Gérard qui passait, traînant aux piscines M. Sabathier, appela Pierre, qu'il voyait inoccupé. Et il lui demanda de le suivre, pour donner un coup de main; car l'ataxique n'allait pas être commode à remuer et à descendre dans l'eau. Ce fut ainsi que Pierre demeura près d'une demi-heure dans la piscine des hommes, où il était resté avec le malade, pendant que Gérard retournait à la Grotte en chercher un autre. Cette piscine lui parut bien aménagée. Elle consistait en trois cases, en trois baignoires, où l'on descendait par des marches, et que séparaient des cloisons: l'entrée de chacune était garnie d'un rideau de toile, qu'on pouvait tirer pour isoler le malade. En avant, se trouvait une salle commune, une pièce dallée, meublée seulement d'un banc et de deux chaises, qui servait de salle d'attente. Les malades s'y déshabillaient, se rhabillaient ensuite, avec une hâte gauche, un souci inquiet de pudeur. Un homme était là, nu encore, s'enveloppant à demi dans le rideau, pour remettre un bandage, de ses mains tremblantes. Un autre, un phtisique, d'une effrayante maigreur, grelottait avec un râle, la peau grise, zébrée de taches violettes. Mais Pierre frémit en voyant le frère Isidore qu'on retirait d'une baignoire: il était inanimé, on le crut mort, puis il recommença à pousser des plaintes; et c'était une pitié affreuse, ce grand corps desséché par la souffrance, pareil à un lambeau humain jeté sur l'étal, troué à la hanche d'une plaie. Les deux hospitaliers qui venaient de le baigner, avaient toutes les peines du monde à lui remettre sa chemise, car ils craignaient de le voir s'éteindre, dans une secousse trop brusque.
--Monsieur l'abbé, vous allez m'aider, n'est-ce pas? demanda l'hospitalier qui déshabillait M. Sabathier.
Tout de suite, Pierre s'empressa; et, en le regardant, il reconnut, dans cet infirmier aux fonctions si humbles, le marquis de Salmon-Roquebert, que M. de Guersaint lui avait montré, en descendant de la gare. C'était un homme d'une quarantaine d'années, au grand nez chevaleresque, dans une figure longue. Dernier représentant d'une des plus anciennes et des plus illustres familles de France, il avait une fortune considérable, un hôtel royal à Paris, rue de Lille, des terres immenses, en Normandie. Chaque année, il venait ainsi à Lourdes, pendant les trois jours du pèlerinage national, par charité, sans aucun zèle religieux, car il pratiquait uniquement en homme de bonne compagnie. Et il s'entêtait à ne rien être, il voulait rester simple hospitalier, baignant cette année-là les malades, les bras cassés de fatigue, les mains occupées du matin au soir à remuer des loques, à ôter et à remettre des pansements.
--Faites attention, recommanda-t-il, enlevez les bas sans vous presser. Tout à l'heure, pour ce pauvre homme qu'on rhabille là, la chair est venue.
Et, comme il quittait un instant M. Sabathier, afin d'aller rechausser le malheureux, il sentit, sous ses doigts, que le soulier gauche était mouillé à l'intérieur. Il regarda: du pus avait coulé, emplissant le bout du soulier; et il dut aller le vider dehors, avant de le remettre au pied du malade, avec d'infinies précautions, en évitant de toucher à la jambe, que dévorait un ulcère.
--Maintenant, dit-il à Pierre, en revenant à M. Sabathier, tirez avec moi sur le caleçon, pour que nous l'ayons d'un coup.
Il n'y avait, dans la petite salle, que les malades et les hospitaliers chargés du service. Un aumônier aussi était présent, récitant des _Pater_ et des _Ave_, car les prières ne devaient pas cesser une minute. D'ailleurs, un simple rideau volant fermait la porte, sur le large espace, que les cordes protégeaient; et les supplications de la foule arrivaient en une clameur continue, tandis qu'on entendait la voix perçante du capucin répéter sans relâche: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Des fenêtres hautes laissaient tomber une froide lumière, et il régnait là une continuelle humidité, une odeur fade de cave trempée d'eau.
Enfin, M. Sabathier était nu. On ne lui avait noué, sur le ventre, qu'un tablier étroit, pour la décence.
--Je vous en prie, dit-il, ne me descendez dans l'eau que peu à peu.
L'eau froide le terrifiait. Il racontait encore que, la première fois, il avait éprouvé un saisissement si atroce, qu'il s'était juré de ne recommencer jamais. À l'entendre, il n'y avait pas de pire torture. Puis, l'eau, comme il le disait, n'était guère engageante; car, de crainte que le débit de la source ne pût suffire, les pères de la Grotte ne faisaient alors changer l'eau des baignoires que deux fois par jour; et, comme il passait dans la même eau près de cent malades, on s'imagine quel terrible bouillon cela finissait par être. Il s'y rencontrait de tout, des filets de sang, des débris de peau, des croûtes, des morceaux de charpie et de bandage, un affreux consommé de tous les maux, de toutes les plaies, de toutes les pourritures. Il semblait que ce fût une véritable culture des germes empoisonneurs, une essence des contagions les plus redoutables, et le miracle devait être que l'on ressortît vivant de cette boue humaine.
--Doucement, doucement, répétait M. Sabathier à Pierre et au marquis, qui l'avaient saisi par-dessous les cuisses, pour le porter à la baignoire.
Et il regardait l'eau avec une terreur d'enfant, cette eau épaisse et d'aspect livide, sur laquelle des plaques luisantes, louches, flottaient. Il y avait au bord, à gauche, un caillot rouge, comme si un abcès avait crevé à cette place. Des bouts de linge nageaient ainsi que des chairs mortes. Mais son épouvante de l'eau froide était si grande, qu'il préférait pourtant ces bains souillés de l'après-midi, parce que tous les corps qui s'y trempaient, finissaient par les réchauffer un peu.
--Nous allons vous laisser glisser sur les marches, expliqua le marquis à demi-voix.
Puis, il recommanda à Pierre de le soutenir fortement par les aisselles.
--Ne craignez rien, dit le prêtre, je ne lâcherai pas.
Lentement, M. Sabathier fut descendu. On ne voyait plus que son dos, un pauvre dos de douleur, qui se balançait, se gonflait, se moirait d'un frisson. Et, quand il fut plongé, la tête se renversa dans un spasme, on entendit comme un craquement des os, pendant qu'il étouffait, d'un souffle éperdu.
L'aumônier, debout devant la baignoire, avait repris, avec une ferveur nouvelle:
--Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!
M. de Salmon-Roquebert répéta le cri, qui était réglementaire pour les hospitaliers, à chaque immersion. Pierre dut également le jeter, et sa pitié devant tant de souffrance était si grande, qu'il retrouvait un peu de sa foi: depuis bien longtemps, il n'avait pas prié ainsi, souhaitant qu'il y eût au ciel un Dieu, dont la toute-puissance pût soulager l'humanité misérable. Mais, au bout de trois ou quatre minutes, lorsqu'ils retirèrent de la baignoire, à grand'peine, M. Sabathier, blême et grelottant, il éprouva une tristesse plus désespérée, à voir l'ataxique si malheureux, comme anéanti, de ne sentir aucun soulagement: encore une tentative inutile! la sainte Vierge n'avait pas daigné l'entendre, pour la septième fois. Il fermait les yeux, deux grosses larmes coulaient de ses paupières closes, tandis qu'on le rhabillait.
Pierre, ensuite, reconnut le petit Gustave Vigneron qui entrait, avec sa béquille, pour prendre son premier bain. À la porte, la famille venait de s'agenouiller, le père, la mère, la tante, madame Chaise, tous les trois cossus et d'une dévotion exemplaire. On chuchotait dans la foule, on disait que c'était un employé supérieur du ministère des Finances. Mais, comme l'enfant commençait à se déshabiller, il y eut une rumeur, le père Fourcade et le père Massias parurent, en donnant l'ordre de suspendre les immersions. Le grand miracle allait être tenté, la faveur extraordinaire sollicitée ardemment depuis le matin, la résurrection de l'homme.
Dehors, les prières continuaient, un furieux appel de voix qui se perdaient au ciel, dans la chaude après-midi d'été. Et une civière couverte entra, que les deux brancardiers déposèrent au milieu de la salle. Le baron Suire, président de l'Hospitalité, suivait, ainsi que Berthaud, un des chefs de service; car l'aventure remuait tout le personnel, et il y eut quelques mots échangés à voix basse, entre ces messieurs et les deux pères de l'Assomption. Puis, ceux-ci tombèrent à genoux, les bras en croix, priant, la face illuminée, transfigurée par leur brûlant désir de voir se manifester l'omnipotence de Dieu.
--Seigneur, écoutez-nous!... Seigneur, exaucez-nous!
On venait d'emporter M. Sabathier, il n'y avait plus là d'autres malades que le petit Gustave, à moitié dévêtu, oublié sur une chaise. Les rideaux de la civière furent tirés, le cadavre de l'homme apparut, déjà rigide, comme réduit et aminci, avec ses grands yeux qui étaient restés obstinément ouverts. Mais il fallait le déshabiller, car il avait encore ses vêtements, et cette besogne terrible fit hésiter un moment les hospitaliers. Pierre remarqua que le marquis de Salmon-Roquebert, si dévoué aux vivants, sans répugnance, s'était mis à l'écart, s'agenouillant lui aussi, pour ne pas toucher à ce corps. Et il l'imita, se prosterna près de lui, afin d'avoir une contenance.
Peu à peu, le père Massias s'exaltait, d'une voix si haute, qu'elle couvrait celle de son supérieur, le père Fourcade.
--Seigneur, rendez-nous notre frère!... Seigneur, faites cela pour votre gloire!
Déjà, un des hospitaliers s'était décidé à tirer sur le pantalon de l'homme; mais les jambes ne cédaient pas, il aurait fallu soulever le corps; et l'autre hospitalier, qui déboutonnait la vieille redingote, fit, à demi-voix, la réflexion qu'il serait plus court de tout couper, avec des ciseaux. Autrement, jamais on ne viendrait à bout de la besogne.
Berthaud se précipita. Il avait consulté le baron Suire, d'un mot rapide. Lui, au fond, en homme politique, désapprouvait le père Fourcade d'avoir tenté une pareille aventure. Seulement, il n'était plus possible de ne pas aller jusqu'au bout: la foule attendait, suppliait le ciel depuis le matin. Et la sagesse était d'en finir tout de suite, le plus respectueusement qu'on pourrait envers le mort. Aussi, plutôt que de le trop secouer pour le mettre nu, Berthaud pensait qu'il valait mieux le plonger tout habillé dans la piscine. Il serait toujours temps de le changer, s'il ressuscitait; et, dans le cas contraire, peu importait, mon Dieu! Vivement, il dit ces choses aux hospitaliers, il les aida à passer des sangles sous les cuisses et sous les épaules de l'homme.
Le père Fourcade avait approuvé d'un signe de tête, pendant que le père Massias redoublait de ferveur.
--Seigneur, soufflez sur lui et il renaîtra!... Seigneur, rendez-lui son âme pour qu'il vous glorifie!
D'un effort, les deux hospitaliers soulevèrent l'homme sur les sangles, le portèrent au-dessus de la baignoire, le descendirent dans l'eau lentement, tourmentés de la crainte qu'il ne leur échappât. Alors, Pierre, saisi d'horreur, vit très bien le corps s'immerger, avec ses pauvres vêtements, dont l'étoffe se collait aux os, dessinant le squelette. Il flottait comme un noyé. Puis, l'abominable, ce fut que la tête, malgré la rigidité cadavérique, retombait en arrière; et elle était sous l'eau, les hospitaliers s'efforçaient vainement de relever la sangle des épaules. Un moment, l'homme faillit glisser au fond de la baignoire. Comment aurait-il pu retrouver son souffle, puisqu'il avait la bouche pleine d'eau, avec ses yeux grands ouverts, qui semblaient, sous ce voile, mourir une seconde fois?
Pendant les trois interminables minutes qu'on le trempa, les deux pères de l'Assomption, ainsi que l'aumônier, dans un paroxysme de désir et de foi, s'efforcèrent de violenter le ciel.
--Seigneur, regardez-le seulement, et il ressuscitera!... Seigneur, qu'il se lève à votre voix pour convertir la terre!... Seigneur, vous n'avez qu'un mot à dire, le monde entier célébrera votre nom!
Comme si un vaisseau se fût brisé dans sa gorge, le père Massias s'abattit sur les coudes, suffoquant, n'ayant plus que la force de baiser les dalles. Et, du dehors, arriva la clameur de la foule, le cri sans cesse répété, que le capucin lançait toujours: «Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...» Cela tombait si singulièrement, que Pierre retint un cri de révolte. Près de lui, il sentait le marquis frémir. Aussi fut-ce un soulagement général, lorsque Berthaud, décidément fâché de l'aventure, dit d'une voix brusque aux hospitaliers:
--Retirez-le, retirez-le donc!
On retira l'homme, on le déposa sur la civière, avec ses loques de noyé collées à ses membres. Ses cheveux s'égouttaient, des ruisseaux coulaient, inondaient la salle. Et le mort restait mort.
Tous s'étaient levés, le regardaient, au milieu d'un silence pénible. Puis, comme on le recouvrait et qu'on l'emportait, le père Fourcade le suivit, appuyé à l'épaule du père Massias, traînant sa jambe goutteuse, dont il avait oublié un moment la douloureuse pesanteur. Il retrouvait déjà toute sa forte sérénité, on l'entendit qui disait à la foule, pendant un silence:
--Mes chers frères, mes chères soeurs, Dieu n'a pas voulu nous le rendre. C'est que, sans doute, dans son infinie bonté, il le garde parmi ses élus.
Et ce fut tout, il ne fut plus question de l'homme. De nouveau, on amenait des malades, les deux autres baignoires étaient occupées. Cependant, le petit Gustave, qui avait suivi la scène de son oeil fin et curieux, sans terreur, achevait de se déshabiller. Son misérable corps d'enfant scrofuleux apparut, avec ses côtes saillantes et l'arête épineuse de son échine, d'une maigreur qui faisait ressembler ses jambes à des cannes, la gauche surtout, desséchée, réduite à l'os; et il avait deux plaies, l'une à la cuisse, l'autre aux reins, affreuse celle-ci, la chair à nu. Il souriait pourtant, si affiné par le mal, qu'il semblait avoir la raison et la philosophie brave d'un homme, pour ses quinze ans qui en paraissaient à peine dix.
Le marquis de Salmon-Roquebert, l'ayant pris délicatement dans ses bras, refusa l'aide de Pierre.
--Merci, il ne pèse pas plus qu'un oiseau... Et n'aie pas peur, mon cher petit, j'irai doucement.
--Oh! monsieur, je ne crains pas l'eau froide, vous pouvez me plonger.
Il fut plongé ainsi dans la baignoire où l'on avait trempé l'homme. À la porte, madame Vigneron et madame Chaise, qui ne pouvaient entrer, s'étaient remises à genoux et priaient dévotement; tandis que le père, M. Vigneron, admis dans la salle, faisait de grands signes de croix.
Pierre s'en alla, puisqu'il n'était plus utile. L'idée que trois heures étaient sonnées depuis longtemps, et que Marie devait l'attendre, le fit se hâter. Mais, comme il tentait de fendre la foule, il vit arriver la jeune fille, traînée dans son chariot par Gérard, qui n'avait pas cessé d'amener des malades aux piscines. Elle s'était impatientée, soudainement envahie par la certitude qu'elle se trouvait enfin en état de grâce. Et elle eut un mot de reproche.
--Oh! mon ami, vous m'avez donc oubliée!
Il ne trouva rien à répondre, il la regarda disparaître dans les piscines des femmes, et il tomba à genoux, mortellement triste. C'était ainsi qu'il voulait l'attendre, prosterné, pour la reconduire à la Grotte, guérie certainement, chantant des louanges. Puisqu'elle était certaine d'être guérie, ne devait-elle pas l'être? D'ailleurs, lui-même cherchait en vain des mots de prière, au fond de son être bouleversé. Il restait sous le coup des choses terribles qu'il venait de voir, écrasé de fatigue physique, le cerveau déprimé, ne sachant plus ce qu'il voyait, ni ce qu'il croyait. Seule, sa tendresse éperdue pour Marie restait, le jetait à un besoin de sollicitations et d'humilité, dans cette pensée que les tout petits, quand ils aiment bien et qu'ils supplient les puissants, finissent par obtenir des grâces. Et il se surprit à répéter avec la foule, d'une voix de détresse, sortie du fond de son être:
--Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...
Cela dura dix minutes, un quart d'heure peut-être. Puis, Marie reparut, dans son chariot. Elle avait sa face désespérée et pâle, ses beaux cheveux noués en un lourd paquet d'or, que l'eau n'avait pas touché. Et elle n'était pas guérie. Une stupeur d'infini découragement fermait sa bouche, tandis que ses yeux se détournaient, comme pour ne pas rencontrer ceux du prêtre, qui, saisi, le coeur glacé, se décida à reprendre la poignée du timon, afin de la reconduire devant la Grotte.
Et le cri des fidèles, à genoux, les bras en croix, baisant la terre, reprenait dans la folie croissante, fouetté par la voix aiguë du capucin.
--Seigneur, guérissez nos malades!... Seigneur, guérissez nos malades!...
Devant la Grotte, comme Pierre la réinstallait, Marie eut une défaillance. Tout de suite, Gérard qui était là, vit accourir Raymonde, avec une tasse de bouillon; et ce fut dès lors, entre eux, un assaut de zèle, autour de la malade. Raymonde, surtout, insistait pour faire accepter son bouillon, tenant gentiment la tasse, prenant des airs câlins de bonne infirmière; tandis que Gérard la trouvait tout de même charmante, cette fille sans fortune, déjà experte aux choses de la vie, prête à conduire un ménage d'une main ferme, sans cesser d'être aimable. Berthaud devait avoir raison, c'était la femme qu'il lui fallait.
--Mademoiselle, désirez-vous que je la soulève un peu?
--Merci, monsieur, je suis bien assez forte... Et puis, je la ferai boire à la cuiller, cela ira mieux.
Mais Marie, obstinée dans son silence farouche, revenait à elle, refusait le bouillon du geste. Elle voulait qu'on la laissât tranquille, qu'on ne lui parlât pas. Ce fut seulement lorsque les deux autres s'éloignèrent, en se souriant, qu'elle dit au prêtre, d'une voix sourde:
--Mon père n'est donc pas venu?
Pierre, après avoir hésité un moment, dut confesser la vérité.
--J'ai laissé votre père endormi, et il ne se sera pas réveillé.
Alors, Marie, retombant à son anéantissement, le renvoya lui-même, du geste dont elle écartait tout secours. Immobile, elle ne priait plus, elle regardait de ses grands yeux fixes la Vierge de marbre, la statue blanche, dans le flamboiement de la Grotte. Et, comme quatre heures sonnaient, Pierre, le coeur meurtri, s'en alla au bureau des constatations, en se rappelant le rendez-vous que lui avait donné le docteur Chassaigne.
IV
Le docteur Chassaigne attendait Pierre devant le bureau médical des constatations. Mais il y avait là une foule compacte, fiévreuse, guettant les malades qui entraient, les questionnant, les acclamant à la sortie, lorsque se répandait la nouvelle du miracle, un aveugle qui voyait, une sourde qui entendait, une paralytique qui retrouvait des jambes neuves. Et Pierre eut grand'peine à traverser cette cohue.