Part 6
La pudeur de Louise, ou plutôt son effroi du mâle, mais aussi son désir, étaient des sentiments instinctifs. Elle reculait le moment inévitable, donnant pour raison qu’alors elle devrait quitter sa famille, avoir une chambre, un lit, des meubles, un «chez soi»; et qu’il fallait de l’argent. Mais je l’entendis confier à une amie: «Il faut ça, oui, il faut tout ça! Mais si ça ne s’arrange pas avant deux mois, ça sera n’importe comment!» Pourtant, quand Barnavaux parlait de ses économies, de sa prime de rengagement, elle refusait d’écouter. Et je crus longtemps que c’était sa virginité seule, sa peureuse virginité qui se défendait: ce n’était pas si simple! Il n’y a pas une femme, ni même un homme au monde, qui soit devenu absolument comme une bête. Nous le saurions mieux, si nous n’étions gâtés par cent ans de littérature anti-humaine.
Je le vis bien, le jour où la si petite chose, qui est si grande, et dont il ne faut pas rire, advint. Et elle advint, comme d’ordinaire, pour des motifs apparents, purement extérieurs. Barnavaux, jusque-là caserné à la Nouvelle-France, fut envoyé avec sa compagnie au fort de Palaiseau. Éloignés l’un de l’autre, se voyant moins souvent, ils éprouvèrent le besoin irrésistible de se voir autrement. Un jour, au rendez-vous que nous avions pris tous trois boulevard Montparnasse, Barnavaux annonça, poussant Louise devant moi:
--Madame Barnavaux!
Telle fut sa délicatesse. J’écris cette phrase sans ironie. Aux colonies, il eût ajouté bien d’autres choses. Mais Louise baissa les yeux: ils avaient perdu leur regard d’homme.
Et plus tard elle me dit: «Je ne croyais pas que c’était si peu--et si peu de chose, comme ça... on devrait être mariés, voyez-vous!» Ce fut là toute sa plainte, que je n’entendis jamais plus. Mais je conçus que les milliers d’années d’efforts patients faits par la femme pour assurer son bonheur, et la vie de ses enfants, de foi religieuse, aussi, n’ont pas été en vain et, qu’ils se trompent, ceux qui ne veulent pas en tenir compte.
Barnavaux, lui aussi, n’était plus le même. Il prenait encore un air dégagé, en parlant de Louise, il tâchait de garder sa vieille voix, sa voix de là-bas, pour dire: «ma mousso» ou «ma congaye»: mais Louise n’était ni une mousso noire, ni une congaye jaune, il le savait bien. C’était une blanche, et il la respectait. Même il la respectait plus que n’eût fait un autre, un autre qui n’aurait pas vu le monde, et possédé de petites esclaves. Il avait conscience de ce qu’elle était: une femme de son sang. Il en était ému; sa figure changeait devant elle. Et le sol, en même temps que la femme, l’avaient reconquis: il avait peur de repartir.
Cependant, il savait bien qu’il repartirait. Elle n’en doutait pas davantage. Voilà pourquoi, courageusement, ils ne parlaient jamais d’avenir. Lui disait seulement.
--Si je savais un métier, bon Dieu!...
V
BARNAVAUX DE GARDE
Aux deux extrémités du comptoir d’étain, les petites cuillers aux manches très longs, réunies en gerbes dans des vases en verre côtelé, avaient l’air de fleurs artificielles mal faites et d’éclat trop dur. Il y avait aussi des œufs rouges dans des corbeilles, et presque à chaque minute un client apportait son verre d’absinthe sous un robinet très mince, placé au sommet d’une fontaine en faux argent, isolée comme une île au milieu d’une espèce de vasque. De très haut, l’eau tombait sur la liqueur qui devenait d’abord d’un vert hideux et gâté, puis d’une teinte précieuse et pâle. Des gouttelettes rebondissaient sur les parois du verre, éclaboussant la vasque, et l’homme enfin buvait, presque toujours avec cet air spécial aux vrais amateurs d’absinthe, qui semblent non pas se désaltérer, mais apaiser une faim dont ils défaillent. Jusqu’au milieu de la rue flottait une odeur d’alcool et d’anis, mélange de finesse et de brutalité, qui fait penser vaguement à d’autres impressions à la fois répugnantes et voluptueuses: l’odeur des fleurs dans une pièce où on a fumé, l’aspect de certaines femmes, la vue du sang.
Barnavaux me dit:
--Hein, il sait son affaire, le patron du bar?
Quand la vasque était remplie d’eau teintée d’absinthe, le garçon y puisait avec une mesure d’étain, et s’en allait asperger le trottoir. C’est de là que venait cette odeur pénétrante et séductrice: pour attirer les chalands, le patron faisait des vaporisations d’absinthe!
A la fin, un homme entra et se fit verser le breuvage qu’on vendait presque uniquement dans ce lieu. Tous ceux qui avaient passé devant le comptoir étaient des ouvriers, des soldats ou des filles. Mais lui, aux yeux les moins avertis, se manifestait comme un misérable d’une autre sorte, et plus horrible, vêtu d’un pantalon noir ruineux, d’une jaquette grise couverte de taches infâmes. Il y a des plaies qu’on n’ose regarder parce qu’elles sont, en vérité, trop laides et déshonorantes; elles n’inspirent pas de pitié, rien que du dégoût. Les traits de cet homme, au-dessus d’un faux-col très sale et d’une régate poisseuse, son front d’une couleur cuivreuse avec des plaques d’un rose pâle sous une barbe de huit jours blanchissante et rêche, un nez d’une enflure blême, inspiraient un sentiment pareil. Cette statue vivante de l’abjection portait des gants.
Elle s’avança vers Barnavaux d’un air souriant qui découvrit des dents affreuses. L’homme offrit une consommation à Barnavaux et à sa société, mais celui-ci détourna les yeux et me dit d’une voix hésitante:
--On part?
En général, Barnavaux est moins délicat sur le choix de ses connaissances, et l’homme, j’en étais convaincu, allait offrir une tournée. Mais je ne le poussai pas à s’expliquer, ce n’était pas le moment. Je payai notre compte et nous sortîmes en silence.
--Cet homme vous connaît? demandai-je enfin.
--Oui, dit Barnavaux. Seulement, je croyais qu’il était mort. Ça m’écœure, ça me fait mal qu’il soit encore en vie, ça n’est pas juste. Si vous saviez de quoi il vit! Et il voulait offrir à boire, avec cet argent-là. On ne peut pas accepter, voyez-vous!
Il est très rare de voir Barnavaux traverser une crise de moralité. Je le connais: il est au-dessus des préjugés vulgaires. Cependant, j’attendis qu’il parlât de lui-même. Il y mit plus de temps que je ne croyais. Les choses étaient difficiles à démêler, parce qu’elles contenaient une part d’horreur abstraite qui lui paraissait indéfinissable. Il n’a pas de mots pour ce qui est abstrait. Ce n’est pas sa partie.
* * * * *
--Vous n’avez pas connu, dit-il, le père Bordieux, le gouverneur de la Côte des Graines: il était parti, quand vous êtes arrivé à Boké; mais vous avez entendu parler de lui. C’était un petit homme tout simple, avec une mine sérieuse et des yeux d’enfant. Imaginez un missionnaire à qui on aurait mis une redingote sous prétexte qu’il est anticlérical. Je suppose que c’est à cause de cet air curé qu’on l’appelait le père Bordieux, bien qu’il ne fût pas vieux de plus d’une pièce de trente ans. A cette époque Boké n’était pas la belle ville qu’elle est maintenant, bâtie à l’américaine, avec ses boulevards et ses avenues qui se coupent à angle droit, ses trottoirs de ciment sur lesquels les nègres, toute la journée, poussent des wagonnets, et ses fontaines. Mais c’est Bordieux qui l’a dessinée, c’est lui qui a trouvé l’argent pour la faire, à force d’économies d’abord... Il paraît que dans ses bureaux, quand un employé avait besoin d’un crayon neuf, il devait passer chez le gouverneur, qui lui signait un bon de cinq centimes, avec spécialisation d’emploi. Mais des employés, il n’y en avait guère. Au commencement on les aurait comptés sur les doigts d’une main: le secrétaire général, le commissaire de police, et le chef de la milice qui était en même temps gardien du cimetière et fossoyeur. Le père Bordieux faisait tout lui-même, ou à peu près, comme une espèce de roi d’Yvetot; il menait sa colonie à la façon d’un gros propriétaire qui aurait des fermes. Chaque matin il faisait son tour de ville, s’arrêtait devant les plus petits comme chez les plus gros, les riches qui font le commerce du caoutchouc par milliers de boules, et ceux qui débutent avec une grande boîte, qu’ils étalent à même par terre, et où il y a de tout: de vieux pantalons, des réveille-matin qui ne marchent pas, mais sonnent très fort, de l’ambre faux et des perles de verre. En général ceux-là sont des Maltais ou des Syriens, sales comme des peignes et voleurs comme des aigles-charognes. Mais lui, il parlait à tout le monde. «Allons, ça va-t-il comme vous voulez?» qu’il disait. Et quand il y avait des mistoufles, il les arrangeait lui-même, à sa manière. C’était une espèce de saint Louis, assis sous une ombrelle verte, parce qu’il n’y avait pas de chênes.
»C’est comme ça que Boké devint la grande ville que vous avez vue, avec ses maisons à l’européenne, bâties jusqu’en pleine brousse dans des endroits où il n’y avait pas encore de routes. Il était venu beaucoup de monde, et des tas de femmes, bien entendu: des petites négresses de Sierra-Leone, qui faisaient semblant de vendre des oranges et qui allaient tout de même le dimanche au temple des Anglais; d’autres échappées de l’école des sœurs de Sainte-Catherine; six Japonaises, deux Valaques et des Françaises. Le père Bordieux ne leur demandait pas: «Ça va-t-il comme vous voulez?» mais il laissait faire. Je suppose que c’était à cause de son respect pour la liberté du commerce. Quelquefois pourtant il disait: «Pauvres femmes, pauvres femmes: il n’y a qu’elles et moi qui ne s’enrichiront pas ici, allez!» C’est sûr en tout cas qu’il n’y avait pas d’intérêt personnel. Dans Boké, si on parlait de lui, c’était à cause de sa vertu, qui faisait rire.
»Voilà pourquoi on fut bien étonné le jour que le père Bordieux loua une toute petite maison du côté de la Pointe-aux-Douaniers, la meubla, engagea un boy et une négresse cuisinière; et le lit, les fauteuils en osier ripoliné, le canapé pour la sieste, les tentures, on m’a dit qu’il tâtait tout ça comme un amoureux. Le mois suivant, le paquebot des Transports Maritimes débarqua une dame blonde qui n’était plus bien jeune, et qui demanda tout de suite qu’on la conduisît à la maison du gouverneur. Je ne sais pas ce qu’ils dirent, parce qu’ils s’enfermèrent, mais ce que tout le monde sut, c’est que le gouverneur commanda sa voiture, lui qui marchait toujours à pied, même à l’heure de la sieste, et conduisit la dame, sans se cacher, jusqu’à la petite maison qu’il avait louée pour elle. Nul ne pensa à rien dire, parce que chacun aux colonies a le droit d’arranger sa vie comme il l’entend; et peut-être qu’il avait connu cette femme quand il était tout jeune, tout jeune, et qu’elle, qui commençait à blanchir maintenant, n’était pas vieille encore. Mais le père Bordieux, en sortant de la maison, se fit conduire chez le président du tribunal--je vous ai dit que Boké avait grandi, il y avait un tribunal--et lui dit tout simplement:
»--C’est ma mère qui vient d’arriver. Je vous prie de l’annoncer. Elle ne recevra pas les fonctionnaires et ne logera pas au gouvernement. Je suis un enfant naturel, et elle a eu bien de la peine à m’élever. C’était une très pauvre, très pauvre femme.
»Je ne sais pas pourquoi il employa pour parler d’elle les mêmes mots qui lui étaient venus à la bouche en parlant des autres. Je suppose que c’est par hasard, et personne en tout cas dans la colonie ne voulut s’en inquiéter, parce qu’on l’aimait bien, le père Bordieux. Il allait très souvent dîner ou passer la soirée chez la dame, et quelquefois elle venait chez lui en visite. Et vous savez, partout où on la voyait on la saluait jusqu’à terre. Si elle avait voulu jouer à la mère du gouverneur, peut-être que ça aurait été différent, très différent; mais elle était si timide, elle parlait à si peu de gens, et on voyait si bien que c’était par peur, et non par orgueil. Vous pensez qu’il y eut tout de même des gens qui essayèrent de l’employer, qui vinrent la voir, qui lui demandèrent des services, en payant: la mère du gouverneur! Elle les reçut de telle façon qu’ils n’y revinrent pas. Seulement, des fois, elle se promenait par la ville, et ses yeux devenaient tout agrandis de joie, ou bien tout émus, ça se voyait. Je suis sûr qu’elle avait dans l’idée: «C’est mon fils qui a fait toutes ces choses, et c’est moi qui l’ai élevé, moi toute seule!» Un sentiment comme ça! Un sentiment comme ça! On voudrait être femme pour la chance de l’avoir. C’est ce qu’il y a de plus plein, de plus riche dans l’univers, il n’y a rien au-dessus.
Louise regarda Barnavaux, et fit «oui» de la tête. Elle comprenait ça. Il poursuivit:
--Mais un jour que j’étais de garde à la porte du gouvernement, je vois arriver un Européen que je ne connaissais pas. Je ne pourrais pas vous dire s’il était bien ou mal habillé. Dans ces pays chauds, tous les blancs sont vêtus de même: un pantalon et un dolman de toile blanche, et un casque blanc. D’ailleurs, ce n’était pas à moi de recevoir ou de renvoyer des visites. J’étais de garde, je vous dis, avec un fusil et un sabre-baïonnette, par conséquent parfaitement inutile, sauf pour le cas de ce qui n’arrive jamais, un assassinat ou une émeute. L’Européen entra donc dans le vestibule sans me rien demander, et il dit à l’employé noir qui était là:
»--J’arrive de France par le paquebot d’aujourd’hui, et je veux parler au gouverneur.
»Le père Bordieux recevait tout le monde, même les nègres. Celui-là était un blanc. On le fit monter tout de suite. Bordieux ne devait pas se rappeler l’avoir jamais vu, car je l’entendis qui disait:
»--Je vous demande pardon, monsieur, je ne vous connais pas.
»--Mais moi, dit l’autre en rigolant, je vous ai reconnu!
»Quand le gros de la chaleur était passé, comme c’était le cas, le gouverneur travaillait sous la varangue du premier étage, pour avoir le vent de mer, et je pouvais tout entendre.
»--Vous m’avez reconnu! qu’il dit, le pauvre gouverneur. Qu’est-ce que vous voulez dire?
»--J’ suis vot’ père! répond l’autre, insolent comme un garçon boucher en voiture.
»--Qu’est-ce que ça veut dire? demanda Bordieux. Je ne comprends pas.
»Mais je comprenais très bien à sa voix, qui était déjà toute changée, qu’il avait peur de comprendre. L’homme reprit:
»--Oui, vot’ père, vot’ père, vot’ père! Voulez-vous que je l’ crie? Ça m’ gêne pas de l’ crier, ça m’ fera plaisir, même: vous êtes un fils qui m’ fait honneur. C’est pour ça que j’ vous ai r’connu. Tenez, v’là la copie de l’acte: sous-seing privé et transcription ensuite sur les registres de l’état civil. Quand j’ai appris qu’ vous étiez gouverneur, j’ai pensé qu’ ça valait des frais, et le voyage. Je me r’trouve une famille: à mon âge, et quand on n’a pas été heureux, c’t’ une veine!
»Le gouverneur murmura quelque chose que je n’entendis pas. L’autre, lui, cria plus fort:
»--Une action en désaveu de paternité? Essayez un peu! Vous perdrez... _Elle_ est ici, n’est-ce pas? On peut lui demander. Donnez-moi un peu son adresse que j’aille la voir!
»Je ne sais pas le geste que fit Bordieux, mais l’homme dit tout à coup, d’une voix crapule, avec de la peur tout de même entre chaque syllabe:
»--Vous n’allez pas m’ tuer? Ça ne s’rait pas à faire.
»Alors je compris l’idée qui avait traversé la tête du père Bordieux, le geste qui avait épouvanté l’autre un instant, et je les trouvai tout naturels. Je vous jure que s’il m’avait commandé pour monter en armes, comme j’étais, je... je ne sais pas ce que j’aurais fait! Mais lui, c’était un gouverneur, un homme qui avait des fonctions, des devoirs, un but dans la vie--et puis quoi! il manquait de courage parce qu’il avait de la vertu. A la fin, je l’entendis qui demandait:
»--Qu’est-ce que vous voulez? Vous ne voulez pas rester ici, vous ne pouvez pas rester ici.
»--C’ que j’ veux? dit l’homme. J’ veux des aliments. J’ai droit à une pension alimentaire, c’est la loi, une pension alimentaire honorable.
»--Honorable! fit le gouverneur.
»--Oui honorable, proportionnée à votre rang, pour que je puisse tenir le mien. C’est la loi, j’ vous répète. Vous le savez bien, voyons!
»Après ça je n’entendis plus rien. Mais ce qu’il y a de sûr, c’est que l’homme reprit le prochain bateau avec ce qu’il voulait: il était saoul-perdu depuis ce jour-là, il fallut le porter.
* * * * *
--Et, demandai-je après un long silence, c’est l’homme que nous avons vu?
--Oui, dit Barnavaux, c’est celui-là.
--C’est une belle crapule! fit Louise.
Et elle ne dit plus rien, de toute la promenade. Elle était pensive.
Comme elle demeurait en arrière, un instant, pour regarder une petite capote d’enfant à un étalage, Barnavaux me dit:
--J’ai peut-être eu tort, de raconter ça devant elle.
Je le regardai. Il avait l’air très sérieux.
--Oui, continua-t-il: la reconnaissance, l’enfant naturel, enfin tout!...
Il fit encore quelques pas, les dents serrées, incapable de cacher plus longtemps son souci.
--Elle est enceinte!
VI
UN SOUVENIR
C’était à cause de Müller. Barnavaux m’avait fait dire que le camarade était dans la peine, et qu’il lui fallait des distractions. Et je savais bien quelle genre de peine il pouvait avoir. Je l’avais déjà rencontré, on s’en souvient peut-être, sur la vaste terre: il avait toujours été sentimental, lui, et l’un de ceux que Barnavaux méprise. Mais enfin, voilà pourquoi, poussant un peu Louise, qui devenait lourde, nous avions été déjeuner, juste au-dessous du fort d’Issy, au cabaret de la mère Mahieu.
Devant nous, c’était la vallée de la Seine, depuis Saint-Cloud et le Mont-Valérien jusqu’à Paris. Tout conspire pour l’enlaidir, et elle est toujours belle, plus belle même que jamais, qu’aux temps sauvages où ses habitants n’étaient encore que des tribus farouches. Devant des arbres qui ne sont plus taillés, reste d’un vieux jardin massacré, des trains passent sur des arches hardies. Vers l’Ouest, sur deux rangées de collines, c’est un mélange tigré, barbare, étincelant, de maisons et de bois obstinés à vivre; devant soi, des cheminées d’usine, une armée, une formidable armée de cheminées d’usine. Et les fonds sont si beaux, pourtant, il y a au pied de ces cheminées de si magiques taches bleues--des palissades peintes, quand on regarde--ces grands panaches gris se mêlaient si bien à la brume lumineuse, aux pommelures des nuées, ce jour-là, que rien au monde, aucun des plus beaux paysages que j’eusse vus sous le ciel, n’aurait pu me donner autant d’exaltation. On sentait aussi que c’était plein d’hommes.
Mais Müller ne disait rien. C’était un homme buté sur son ennui, il ne voulait pas faire attention aux plaisirs de l’existence. Quand on lui parlait, si c’était moi, il tombait dans des abîmes de timidité; si c’était Barnavaux, il haussait les épaules. Et Barnavaux lui dit à la fin:
--Pourquoi tu t’es mis après cette femme-là, aussi? Elle ne voulait pas de toi. La première chose, quand on se met après une femme, c’est de savoir si elle veut, si elle peut vouloir de vous. Mais chaque fois, tu es comme ça: tu te mets toujours sur celle qu’il ne faut pas.
Müller haussa encore une fois les épaules. Il avait l’air de dire qu’on ne fait pas comme on veut.
--Si, dit Barnavaux, on peut faire comme on veut. Il n’y a qu’à savoir s’y prendre à temps. Et c’est manquer de délicatesse, que de ne pas savoir. Moi...
Il s’arrêta une seconde, regardant Louise, et continua:
--Oui, moi, ça a failli m’arriver! Et j’étais plus jeune que toi, j’avais plus de droit à ne pas savoir. C’est à la fin de mon premier congé, quand j’étais ordonnance d’Andral. On lui avait dit d’aller au bord de la mer, pour un de ses enfants, et comme ça toute la famille était partie pour Bray-Dunes, un petit village près de Dunkerque, juste à la frontière belge. J’ai vu des pays, depuis, vous savez si j’en ai vu; et pourtant, celui-là, ça me fait encore quelque chose, d’y penser! Rien n’y ressemble, à ce qui est ailleurs, ni la terre ni les gens. On dit qu’il y a longtemps, longtemps, un bateau italien s’est mis au plein sur la côte et que les naufragés sont restés là, mêlés aux femmes; et depuis ça n’est plus des Belges, ça n’est plus des Flamands, c’est un peuple à part, qui n’est pas comme les autres. Et je crois qu’ils ont fait leurs maisons, leurs jardins, leurs champs, leurs canaux et leurs barques pour que ça leur plaise, pour que ça soit à leur idée. Tenez: il y a des maisons à volets verts partout en Flandres, et aussi propres, il y a des haies vives dans presque tous les pays du monde; mais à Bray-Dunes, tous les samedis, sur ces grandes haies vertes, hautes comme des murs, on accroche tout ce qu’on a lavé, nettoyé, brossé: le linge blanc, les bardes rouges et bleues, la vaisselle d’étain frottée au sable. Et ça n’est pas fichu au hasard, c’est comme une revue d’équipement, oui, mais aussi comme une exposition de tableaux. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise? On voyait ça: eh bien, on était ému!
»Les hommes? Tout le temps que j’ai été là, je ne les ai pas vus. Dès le mois de mars ils vont à la pêche d’Islande, et ne reviennent qu’en août ou septembre. Il ne reste que les femmes, et alors, réfléchissez! En comptant neuf mois, tout juste, ça met les naissances en mai ou juin. Et il n’y en a pas une qui manque à faire un petit. Aujourd’hui c’est Maria, demain c’est Jeanne ou Julie. Devant toutes les portes il y a des berceaux, et sur la route de l’église, bon Dieu! c’est comme une procession, des femmes et encore des femmes, portant sur le dos une corbeille d’osier, avec un enfant qui dort ou qui crie, pour garniture. Mais après, hein, après?
»Après, toutes ces femmes pensent: «Ils vont venir, ils vont venir! Nos hommes vont venir!» Ah! leurs yeux! Mais non, ce n’est pas leurs yeux, ils sont restés les mêmes. C’est leur regard qui a changé: si pâle, si clair, si lavé, si brûlant, parce que toute femme est neuve, qui a fait un nouvel enfant, et son désir d’amour, à ce moment-là, c’est si fort, si rude et si beau! Et elles sont toutes comme ça, toutes ensemble, et à cette saison, où il y a de grands tournesols jaunes au-dessus des haies, des roses qu’on sent de loin, la mer jaune, le sable qui rôtit les pieds quand on marche et le derrière quand on s’y couche! Et toutes elles se font belles. Non seulement leur corps, mais leur maison. C’est elles qui peignent sur les volets verts des losanges rouges, elles qui inventent des dessins extraordinaires pour la margelle des beaux puits ronds: ils vont venir, pensez, ils vont venir! Et pendant ce temps-là, nom de Dieu! J’étais le seul homme du pays. Vous savez ce que c’est, si on entend toute une foule qui chante, ça vous enlève. J’étais enlevé, et je me disais: «Mais je suis là, moi, pourtant, je suis là!»
»La plus belle, c’était Lisa. Lisa Debauve, elle s’appelait de tous ses noms. C’était elle que je voulais. Presque tous les jours je la voyais partir pour la pêche aux chevrettes, sa jupe rouge relevée sur une espèce de caleçon en flanelle rayée, assez court pour que ses jambes, ses genoux et le bas de ses cuisses fussent tout nus. Quand on commence à vouloir une femme, il y a toujours quelque chose en elle qu’on aime et qu’on désire particulièrement, quelque chose qu’on voit d’abord, quand on pense à elle, même en son absence...
A ce moment Müller, qui n’avait pas paru écouter, fit tout à coup «oui» de la tête. Il avait senti ça, lui aussi, il approuvait.