Lois psychologiques de l'évolution des peuples
Part 7
C'est en appliquant les principes développés dans le présent ouvrage que j'ai essayé de résoudre un problème cherché depuis longtemps : l'origine des arts de l'Inde. Le sujet étant fort peu connu et constituant une application intéressante de nos idées sur la psychologie des races, nous allons en résumer ici les lignes les plus essentielles [9].
[9] Pour les détails techniques qui ne pourraient même pas être effleurés ici je renverrai à mon ouvrage : _Les Monuments de l'Inde_, un vol. in-folio illustré de 400 planches d'après mes photographies, plans et dessins (librairie Didot). Plusieurs de ces planches, réduites, ont paru dans mon ouvrage _Les Civilisations dans l'Inde_, in-4deg de 800 pages.
Au point de vue des arts, l'Inde n'apparaît que fort tard dans l'histoire. Ses plus vieux monuments, tels que les colonnes d'Asoka, les temples de Karli, de Bharhut, de Sanchi, etc., sont de deux siècles à peine antérieurs à notre ère. Lorsqu'ils furent construits, la plupart des vieilles civilisations du monde ancien, celles de l'Égypte, de la Perse et de l'Assyrie, celle de la Grèce elle-même, avaient terminé leur cycle et pénétraient dans la nuit de la décadence. Une seule civilisation, celle de Rome, avait remplacé toutes les autres. Le monde ne connaissait plus qu'un maître.
L'Inde, qui émergeait si tard de l'ombre de l'histoire, avait donc pu emprunter bien des choses aux civilisations antérieures ; mais l'isolement profond où naguère encore on admettait qu'elle avait toujours vécu, et l'étonnante originalité de ses monuments, sans parenté visible avec tous ceux qui les avaient précédés, a fait longtemps écarter toute hypothèse d'emprunts étrangers.
A côté de leur incontestable originalité, les premiers monuments de l'Inde montraient aussi une supériorité d'exécution que, dans la suite des siècles, ils ne devaient pas dépasser. Des oeuvres d'une telle perfection avaient été précédées sans doute de longs tâtonnements antérieurs ; mais, malgré les plus minutieuses recherches, aucune ébauche, aucun monument d'ordre inférieur ne révélait la trace de ces tâtonnements.
La découverte récente, dans certaines régions isolées du nord-ouest de la péninsule, de débris de statues et de monuments révélant des influences grecques évidentes avait fini par faire croire aux indianistes que l'Inde avait emprunté ses arts à la Grèce.
L'application des principes précédemment exposés et l'examen approfondi de la plupart des monuments existant encore dans l'Inde, nous conduisit à une solution tout à fait différente. L'Inde, suivant nous, malgré son contact accidentel avec la civilisation grecque, ne lui a emprunté aucun de ses arts et ne pouvait lui en emprunter aucun. Les deux races en présence étaient trop différentes, leurs pensées trop dissemblables, leurs génies artistiques trop incompatibles pour qu'elles aient pu s'influencer.
L'examen des anciens monuments disséminés dans l'Inde montre immédiatement d'ailleurs qu'entre ses arts et ceux de la Grèce il n'y a aucune parenté. Alors que tous nos monuments européens sont pleins d'éléments empruntés à l'art grec, les monuments de l'Inde n'en présentent absolument aucun. L'étude la plus superficielle prouve que nous sommes en présence de races extrêmement différentes, et qu'il n'y eut jamais peut-être de génies plus dissemblables - je dirai même plus antipathiques - que le génie grec et le génie hindou.
Cette notion générale ne fait que s'accentuer quand on pénètre plus avant dans l'étude des monuments de l'Inde et dans la psychologie intime des peuples qui les ont créés. On constate bientôt que le génie hindou est trop personnel pour subir une influence étrangère éloignée de sa pensée. Elle peut être imposée, sans doute, cette influence étrangère ; mais, si prolongée qu'on la suppose, elle reste infiniment superficielle et transitoire. Il semble qu'entre la constitution mentale des diverses races de l'Inde et celle des autres peuples, il y ait des barrières aussi hautes que les obstacles formidables créés par la nature entre la grande péninsule et les autres contrées du globe. Le génie hindou est tellement spécial que, quel que soit l'objet dont la nécessité lui impose l'imitation, cet objet est immédiatement transformé et devient hindou. Même dans l'architecture, où il est pourtant difficile de dissimuler les emprunts, la personnalité de ce bizarre génie, cette faculté de déformation rapide se révèle bien vite. On peut bien faire copier une colonne grecque par un architecte hindou, mais on ne l'empêchera pas de la transformer rapidement en une colonne qu'à première vue on qualifiera d'hindoue. Même de nos jours où l'influence européenne est pourtant si puissante dans l'Inde, de telles transformations s'observent journellement. Donnez à un artiste hindou un modèle européen quelconque à copier, il en adoptera la forme générale, mais il exagérera certaines parties, multipliera, en les déformant, les détails d'ornementation, et la seconde ou la troisième copie aura dépouillé tout caractère occidental pour devenir exclusivement hindoue.
Le caractère fondamental de l'architecture hindoue, - et ce caractère se retrouve dans la littérature, fort parente pour cette raison de l'architecture, - c'est une exagération débordante, une richesse infinie de détails, une complication qui est précisément l'antipode de la simplicité correcte et froide de l'art grec. C'est surtout en étudiant les arts de l'Inde qu'on comprend à quel point les oeuvres plastiques d'une race sont souvent en rapport avec sa constitution mentale, et forment le plus clair des langages pour qui sait les interpréter. Si les Hindous avaient, comme les Assyriens, entièrement disparu de l'histoire, les bas-reliefs de leurs temples, leurs statues, leurs monuments suffiraient à nous révéler leur passé. Ce qu'ils nous diraient surtout, c'est que l'esprit méthodique et clair des Grecs n'a jamais pu exercer la plus légère influence sur l'imagination débordante et sans méthode des Hindous. Ils nous feraient comprendre aussi pourquoi une influence grecque dans l'Inde ne put jamais être que transitoire et limitée toujours à la région où elle fut momentanément imposée.
L'étude archéologique des monuments nous a permis de confirmer par des documents précis ce que la connaissance générale de l'Inde et de l'esprit hindou révèle immédiatement. Elle nous a permis de constater ce fait curieux que, à plusieurs reprises et notamment pendant les deux premiers siècles de notre ère, des souverains hindous en relations avec les rois Arsacides de la Perse, dont la civilisation était très empreinte d'hellénisme, voulurent introduire dans l'Inde l'art grec, mais ne réussirent jamais à l'y faire vivre.
Cet art d'emprunt, tout officiel, et sans relation avec la pensée du peuple chez lequel il était importé, disparut toujours avec les influences politiques qui lui avaient donné naissance. Il était d'ailleurs trop antipathique au génie hindou, pour avoir eu, même pendant la période où il fut imposé, quelque influence sur l'art national. On ne retrouve pas, en effet, dans les monuments hindous contemporains ou postérieurs, tels que les nombreux temples souterrains, trace d'influences grecques. Elles seraient, d'autre part, trop faciles à discerner pour pouvoir être méconnues. En dehors de l'ensemble, qui est toujours caractéristique, il y a des détails techniques, le travail des draperies notamment, qui révèle immédiatement la main d'un artiste grec.
La disparition de l'art grec dans l'Inde fut aussi soudaine que son apparition, et cette soudaineté même montre à quel point il fut un art d'importation, officiellement imposé, mais sans affinité avec le peuple qui avait dû l'accepter. Ce n'est jamais ainsi que disparaissent les arts chez un peuple ; ils se transforment, et l'art nouveau emprunte toujours quelque chose à celui dont il hérite. Venu brusquement dans l'Inde, l'art grec en disparut brusquement, et y exerça une influence aussi nulle que celle des monuments européens que les Anglais y construisent depuis deux siècles.
L'absence actuelle d'influence des arts européens dans l'Inde, malgré plus d'un siècle de domination absolue, peut être rapprochée du peu d'influence des arts grecs, il y a dix-huit siècles. On ne peut nier qu'il y ait là une incompatibilité de sentiments esthétiques, car les arts musulmans, bien qu'aussi étrangers à l'Inde que les arts européens, ont été imités dans toutes les parties de la péninsule. Même dans celles où les musulmans n'ont jamais possédé aucun pouvoir, il est rare de trouver un temple ne contenant pas quelques motifs d'ornementation arabe. Sans doute, comme au temps lointain du roi Kanishka, nous voyons aujourd'hui des rajahs, tels que celui de Gwalior, séduits par la grandeur de la puissance des étrangers, se faire bâtir des palais européens de style gréco-latin, mais - toujours comme au temps de Kanishka - cet art officiel, superposé à l'art indigène, est totalement sans influence sur ce dernier.
L'art grec et l'art hindou ont donc jadis subsisté côte à côte, comme l'art européen et l'art hindou aujourd'hui, mais sans jamais s'influencer. En ce qui concerne les monuments de l'Inde proprement dite, il n'en est pas un seul dont on puisse dire qu'il présente dans son ensemble ou dans ses détails une ressemblance quelconque, si lointaine qu'on la suppose, avec un monument grec.
Cette impuissance de l'art grec à s'implanter dans l'Inde a quelque chose de frappant, et il faut bien l'attribuer à cette incompatibilité que nous avons signalée entre l'âme des deux races, et non à une sorte d'incapacité native de l'Inde à s'assimiler un art étranger, puisqu'elle a parfaitement su s'assimiler et transformer les arts qui étaient en rapport avec sa constitution mentale.
Les documents archéologiques que nous avons pu réunir nous ont montré que c'est en effet à la Perse que l'Inde a demandé l'origine de ses arts ; non pas à la Perse un peu hellénisée du temps des Arsacides, mais à la Perse héritière des vieilles civilisations de l'Assyrie et de l'Egypte. On sait que lorsque, 330 ans avant Jésus-Christ, Alexandre renversa la dynastie des rois Achéménides, les Perses possédaient depuis deux siècles une civilisation brillante. Ils n'avaient pas trouvé sans doute la formule d'un art nouveau, mais le mélange des arts égyptien et assyrien dont ils avaient hérité, avait produit des oeuvres remarquables. Nous en pouvons juger par les ruines encore debout de Persépolis. Là, les pylônes de l'Égypte, les taureaux ailés de l'Assyrie, et même quelques éléments grecs nous montrent que, sur cette région limitée de l'Asie, se trouvaient en présence tous les arts des grandes civilisations antérieures.
C'est dans la Perse que l'Inde est venue puiser, mais elle puisait en réalité dans les arts de la Chaldée et de l'Égypte que la Perse s'était bornée à emprunter.
L'étude des monuments de l'Inde révèle de quels emprunts ils ont vécu à leur origine ; mais, pour constater ces emprunts, il faut s'adresser aux monuments les plus anciens : l'âme hindoue est tellement spéciale, que les choses empruntées subissent, pour s'adapter à ses conceptions, des transformations telles qu'elles deviennent bientôt méconnaissables.
Pourquoi l'Inde, qui s'est montrée si incapable d'emprunter quoi que ce soit à la Grèce, s'est-elle, au contraire, montrée si apte à emprunter à la Perse ? C'est évidemment que les arts de la Perse étaient très en rapport avec la structure de son esprit, alors que les arts de la Grèce ne l'étaient nullement. Les formes simples, les surfaces peu ornementées des monuments, grecs ne pouvaient convenir à l'esprit hindou, alors que les formes tourmentées, l'exubérance de la décoration, la richesse de l'ornementation des monuments de la Perse devaient le séduire.
Ce n'est pas d'ailleurs seulement à cette époque lointaine, antérieure à notre ère, que la Perse, représentante de l'Egypte et de l'Assyrie, exerça par ses arts son influence sur l'Inde. Lorsque, bien des siècles plus tard, les musulmans apparurent dans la péninsule, leur civilisation, pendant son passage à travers la Perse, s'était profondément saturée d'éléments persans ; et ce qu'elle apporta à l'Inde, ce fut un art surtout persan qui portait encore la trace de ses vieilles traditions assyriennes continuées par les rois achéménides. Les portes gigantesques des mosquées, et surtout les briques émaillées qui les recouvrent, sont des vestiges de la civilisation chaldéo-assyrienne. Ces arts, l'Inde sut se les assimiler encore, parce qu'ils étaient en rapport avec le génie de sa race, alors que l'art grec autrefois, l'art européen aujourd'hui, profondément antipathiques à sa façon de sentir et de penser, sont toujours restés sans influence sur lui.
Ce n'est donc pas à la Grèce, comme le soutiennent encore les archéologues, mais bien à l'Egypte et à l'Assyrie - par l'intermédiaire de la Perse, - que l'Inde se rattache. L'Inde n'a rien pris à la Grèce, mais toutes deux ont puisé aux mêmes sources, à ce trésor commun, fondement de toutes les civilisations, élaboré pendant des siècles par les peuples de l'Egypte et de la Chaldée. La Grèce lui a emprunté, par l'intermédiaire des Phéniciens et des peuples de l'Asie Mineure, l'Inde par l'intermédiaire de la Perse. Les civilisations de la Grèce et de l'Inde remontent ainsi à une source commune ; toutefois dans les deux contrées, les courants issus de cette source ont bientôt - suivant le génie de chaque race - profondément divergé.
Mais si, comme nous l'avons dit, l'art est en rapport intime avec la constitution mentale de la race et si pour cette raison le même art emprunté par des races dissemblables revêt aussitôt des formes très différentes, nous devons nous attendre à ce que l'Inde, habitée par des races très diverses, possède des arts fort différents, des styles d'architecture sans ressemblance, malgré l'identité des croyances.
L'examen des monuments des diverses régions de l'Inde montre à quel point il en est ainsi. Les différences entre les monuments sont même tellement profondes que nous n'avons pu les classer que par régions, c'est-à-dire suivant la race, et pas du tout suivant la religion à laquelle appartiennent les peuples qui les ont construits.
Il n'y a aucune analogie entre les monuments du nord de l'Inde et ceux du sud élevés à la même époque par des peuples professant pourtant une religion semblable. Même pendant la domination musulmane, c'est-à dire pendant la période où l'unité politique de l'Inde fut la plus complète, l'influence du pouvoir central la plus grande, les monuments purement musulmans présentent des différences profondes d'une région à l'autre. Une mosquée d'Ahmedabad, une mosquée de Lahore, une mosquée d'Agra, une mosquée de Bijapour, bien que consacrées au même culte, ne présentent qu'une bien faible parenté, parenté beaucoup moindre que celle qui rattache un monument de la Renaissance à ceux de la période gothique.
Ce n'est pas seulement l'architecture qui diffère dans l'Inde d'une race à l'autre ; la statuaire varie également dans les diverses régions, non seulement par les types représentés, mais surtout par la façon dont ils sont traités. Que l'on compare les bas-reliefs ou les statues de Sanchi avec ceux de Bharhut, presque contemporains pourtant, la différence est déjà manifeste. Elle est plus grande encore quand on compare les statues et les bas-reliefs de la province d'Orissa avec ceux du Bundelkund, ou encore les statues du Mysore avec celles des grandes pagodes du sud de l'Inde. L'influence de la race apparaît partout. Elle apparaît d'ailleurs dans les moindres objets artistiques : personne n'ignore combien ils sont différents d'une partie de l'Inde à l'autre. Il ne faut pas un oeil très exercé pour reconnaître un coffret de bois sculpté de Mysore du même coffret sculpté dans le Guzrat, ni pour distinguer un bijou de la côte d'Orissa d'un bijou de la côte de Bombay.
Sans doute, l'architecture de l'Inde est, comme celle de tous les Orientaux, une architecture principalement religieuse ; mais quelque grande que puisse être l'influence religieuse, en Orient surtout, l'influence de la race est beaucoup plus considérable.
Cette âme de la race, qui dirige la destinée des peuples, dirige donc aussi leurs croyances, leurs institutions et leurs arts ; quel que soit l'élément de civilisation étudié, nous la retrouvons toujours. Elle est la seule puissance contre laquelle aucune autre ne saurait prévaloir. Elle représente le poids de milliers de générations, la synthèse de leur pensée.
LIVRE III
L'HISTOIRE DES PEUPLES COMME CONSEQUENCE DE LEUR CARACTÈRE
CHAPITRE PREMIER
COMMENT LES INSTITUTIONS DÉRIVENT DE L'AME DES PEUPLES
L'histoire d'un peuple dérive toujours de sa constitution mentale. - Exemples divers. - Comment les institutions politiques de la France dérivent de l'âme de la race. - Leur invariabilité réelle sous leur variabilité apparente. - Nos partis politiques les plus divers poursuivent, sous des noms différents, des buts politiques identiques. - Leur idéal est toujours la centralisation et la destruction de l'initiative individuelle au profit de l'Etat. - Comment la Révolution française n'a fait qu'exécuter le programme de l'ancienne monarchie. - Opposition de l'idéal de la race anglo-saxonne à l'idéal latin. - L'initiative du citoyen substituée à l'initiative de l'Etat. - Les institutions des peuples dérivent toujours de leur caractère.
L'histoire dans ses grandes lignes peut être considérée comme le simple exposé des résultats engendrés par la constitution psychologique des races. Elle découle de cette constitution, comme les organes respiratoires des poissons découlent de leur vie aquatique. Sans la connaissance préalable de la constitution mentale d'un peuple, l'histoire apparaît comme un chaos d'événements régis par le hasard. Lorsque l'âme d'un peuple nous est connue, sa vie se montre au contraire comme la conséquence régulière et fatale de ses caractères psychologiques. Dans toutes les manifestations de la vie d'une nation, nous retrouvons toujours l'âme immuable de la race tissant elle-même son propre destin.
C'est surtout dans les institutions politiques que se manifeste le plus visiblement la souveraine puissance de l'âme de la race. Il nous sera facile de le prouver par quelques exemples.
Prenons d'abord la France, c'est-à-dire un des pays du monde qui ont été soumis aux bouleversements les plus profonds, où, en peu d'années, les institutions politiques semblent avoir le plus radicalement changé, où les partis semblent le plus divergents. Si nous envisageons, au point de vue psychologique, ces opinions si dissemblables en apparence, ces partis sans cesse en lutte, nous constaterons qu'ils ont en réalité un fond commun parfaitement identique qui représente exactement l'idéal de notre race. Intransigeants, radicaux, monarchistes, socialistes, en un mot tous les défenseurs des doctrines les plus diverses, poursuivent avec des étiquettes dissemblables un but parfaitement identique : l'absorption de l'individu par l'Etat. Ce que tous veulent avec la même ardeur, c'est le vieux régime centralisateur et césarien, l'Etat dirigeant tout, réglant tout, absorbant tout, réglementant les moindres détails de la vie des citoyens, et les dispensant ainsi d'avoir à manifester aucune lueur de réflexion et d'initiative. Que le pouvoir placé à la tête de l'Etat s'appelle roi, empereur, président, etc., il n'importe, ce pouvoir, quel qu'il soit, aura forcément le même idéal, et cet idéal est l'expression même des sentiments de l'âme de la race [10]. Elle n'en tolérerait pas d'autre.
[10] « Tel est, écrit un fort judicieux observateur, Dupont White, le singulier génie de la France : elle n'est pas de caractère à réussir en certaines choses, essentielles ou désirables qui touchent à l'ornement ou au fond même de la civilisation sans y être soutenue et stimulée par son gouvernement. »
Si donc notre nervosité extrême, notre facilité très grande à être mécontents de ce qui nous entoure, l'idée qu'un gouvernement nouveau rendra notre sort plus heureux, nous conduisent à changer sans cesse nos institutions, la grande voix des morts qui nous mène, nous condamne à ne changer que des mots et des apparences. La puissance inconsciente de l'âme de notre race est telle que nous ne nous apercevons même pas de l'illusion dont nous sommes victimes.
Rien assurément, si l'on ne s'en tient qu'aux apparences, n'est plus différent de l'ancien régime que celui créé par notre grande Révolution. En réalité pourtant, et sans s'en douter certes, elle n'a fait que continuer la tradition royale, en achevant l'oeuvre de centralisation commencée par la monarchie depuis quelques siècles. Si Louis XIII et Louis XIV sortaient de leurs tombes pour juger l'oeuvre de la Révolution, ils blâmeraient sans doute quelques-unes des violences qui ont accompagné sa réalisation, mais ils la considéreraient comme rigoureusement conforme à leurs traditions et à leur programme et reconnaîtraient qu'un ministre chargé par eux d'exécuter ce programme n'eût pas mieux réussi. Ils diraient que le moins révolutionnaire des gouvernements que la France a connus fut précisément celui de la Révolution. Ils constateraient, en outre, que, depuis un siècle, aucun des régimes divers qui se sont succédé en France n'a essayé de toucher à cette oeuvre, tant elle est bien le fruit d'une évolution régulière, la continuation de l'idéal monarchique et l'expression du génie de la race. Sans doute ces fantômes illustres, en raison de leur grande expérience, présenteraient quelques critiques, et peut-être feraient-ils observer qu'en remplaçant la caste aristocratique gouvernementale par la caste administrative, on a créé dans l'Etat un pouvoir impersonnel plus redoutable que celui de l'ancienne noblesse, parce que c'est le seul qui, échappant aux changements politiques, possède des traditions, un esprit de corps, l'absence de responsabilité et la perpétuité, c'est-à-dire une série de conditions qui l'amèneront nécessairement à devenir le seul maître. Ils n'insisteraient pas beaucoup, je crois, cependant sur cette objection, considérant que les peuples latins se souciant fort peu de liberté et beaucoup d'égalité, supportent aisément tous les despotismes, à la seule condition que ces despotismes soient impersonnels. Peut-être encore trouveraient-ils bien excessifs et bien tyranniques les règlements innombrables, les mille liens qui entourent aujourd'hui le moindre des actes de la vie, et feraient-ils remarquer que quand l'Etat aura tout absorbé, tout réglementé, dépouillé les citoyens de toute initiative, nous nous trouverons spontanément, et sans aucune révolution nouvelle, en plein socialisme. Mais, alors les lumières divines qui éclairent les rois, ou à défaut les lumières mathématiques qui enseignent que les effets croissent en progression géométrique quand les mêmes causes subsistent, leur permettraient de concevoir que le socialisme n'est autre chose que l'expression ultime de l'idée monarchique, dont la Révolution n'a été qu'une phase accélératrice.
Ainsi, dans les institutions d'un peuple, nous retrouvons à la fois ces circonstances accidentelles mentionnées au début de cet ouvrage, et ces lois permanentes que nous avons essayé de déterminer. Les circonstances accidentelles créent les noms, les apparences. Les lois fondamentales, et les plus fondamentales découlent du caractère des peuples, créent la destinée des nations.
A l'exemple qui précède, nous pouvons opposer celui d'une autre race, la race anglaise, dont la constitution psychologique est très différente de la nôtre. Par ce fait seul, ses institutions s'éloigneront radicalement des nôtres.