Lois psychologiques de l'évolution des peuples
Part 6
Je ne saurais insister davantage et suis obligé de me borner à indiquer les idées fondamentales. Si je pouvais entrer dans les développements nécessaires, j'irais plus loin et je dirais que, lorsque des peuples sont différents, les mots considérés chez eux comme correspondants représentent des modes de penser et de sentir tellement éloignés, qu'en réalité leurs langues n'ont pas de synonymes et que la traduction réelle de l'une à l'autre est impossible. On le comprend en voyant, à quelques siècles de distance, dans le même pays, dans la même race, le même mot correspondre à des idées tout à fait dissemblables.
Ce que les mots anciens représentent, ce sont les idées des hommes d'autrefois. Les mots qui étaient à l'origine des signes de choses réelles ont bientôt leur sens déformé par suite des changements des idées, des moeurs et des coutumes. On continue à raisonner sur ces signes usés qu'il serait trop difficile de changer, mais il n'y a plus aucune correspondance entre ce qu'ils représentaient à un moment donné et ce qu'ils signifient aujourd'hui. Lorsqu'il s'agit de peuples très éloignés de nous, ayant appartenu à des civilisations sans analogie avec les nôtres, les traductions ne peuvent donner que des mots absolument dénués de leur sens réel primitif, c'est-à-dire éveillant dans notre esprit des idées sans parenté avec celles qu'ils ont évoquées jadis. Ce phénomène est frappant, surtout pour les anciennes langues de l'Inde. Chez ce peuple aux idées flottantes, dont la logique n'a aucune parenté avec la nôtre, les mots n'ont jamais eu ce sens précis et arrêté que les siècles et la tournure de notre esprit ont fini par leur donner en Europe. Il y a des livres, comme les Védas, dont la traduction, vainement tentée, est impossible [8]. Pénétrer dans la pensée d'individus avec lesquels nous vivons, mais dont certaines différences d'âge, de sexe, d'éducation nous séparent, est déjà fort difficile ; pénétrer dans la pensée de races sur lesquelles s'est appesantie la poussière des siècles est une tâche qu'il ne sera jamais donné à aucun savant d'accomplir. Toute la science qu'on peut acquérir ne sert qu'à montrer la complète inutilité de telles tentatives.
[8] Parlant des nombreuses tentatives de traduction des Védas, un éminent indianiste, M. Barth, ajoute : « Un résultat se dégage de toutes ces études si diverses, et parfois si contradictoires, je veux dire notre impuissance à traduire ces documents au vrai sens du mot. »
Si brefs et si peu développés que soient les exemples qui précèdent, ils suffisent à montrer combien sont profondes les transformations que les peuples font subir aux éléments de civilisation qu'ils empruntent. L'emprunt paraît souvent considérable, parce que les noms, en effet, changent brusquement ; mais il est toujours en réalité fort minime. Avec les siècles, grâce aux lents travaux des générations, et par suite d'additions successives, l'élément emprunté finit par différer beaucoup de l'élément auquel il s'est substitué tout d'abord. De ces variations successives, l'histoire, qui s'attache surtout aux apparences, ne tient guère compte, et, quand elle nous dit, par exemple, qu'un peuple adopta une religion nouvelle, ce que nous nous représentons aussitôt, ce ne sont pas du tout les croyances qui ont été adoptées réellement, mais bien la religion telle que nous la connaissons aujourd'hui. Il faut pénétrer dans l'étude intime de ces lentes adaptations pour bien comprendre leur genèse et saisir les différences qui séparent les mots des réalités.
L'histoire des civilisations se compose ainsi de lentes adaptations, de petites transformations successives. Si ces dernières nous paraissent soudaines et considérables, c'est parce que, comme en géologie, nous supprimons les phases intermédiaires pour n'envisager que les phases extrêmes.
En réalité, si intelligent et si bien doué qu'on suppose un peuple, sa faculté d'absorption pour un élément nouveau de civilisation est toujours fort restreinte. Les cellules cérébrales ne s'assimilent pas en un jour ce qu'il a fallu des siècles pour créer, et ce qui est adapté aux sentiments et aux besoins d'organismes différents. De lentes accumulations héréditaires permettent seules de telles assimilations. Lorsque nous étudierons plus loin l'évolution des arts chez le plus intelligent des peuples de l'antiquité, les Grecs, nous verrons qu'il lui a fallu bien des siècles pour sortir des grossières copies des modèles de l'Assyrie et de l'Égypte, et arriver d'étapes en étapes successives aux chefs-d'oeuvre que l'humanité admire encore.
Et cependant tous les peuples qui se sont succédé dans l'histoire - à l'exception de quelques peuples primitifs tels que les Égyptiens et les Chaldéens - n'ont guère eu qu'à s'assimiler, en les transformant suivant leur constitution mentale, les éléments de civilisation qui constituent l'héritage du passé. Le développement des civilisations eût été infiniment plus lent, et l'histoire des divers peuples n'eût été qu'un éternel recommencement, s'ils n'avaient pu profiter des matériaux élaborés avant eux. Les civilisations créées, il y a sept ou huit mille ans, par les habitants de l'Égypte et de la Chaldée, ont formé une source de matériaux où toutes les nations sont venues puiser tour à tour. Les arts grecs sont nés des arts créés sur les bords du Tigre et du Nil. Du style grec, est sorti le style romain qui, mélangé à des influences orientales, a donné successivement naissance aux styles byzantin, roman et gothique, styles variables suivant le génie et l'âge des peuples chez qui ils ont pris naissance, mais styles qui ont une commune origine.
Ce que nous venons de dire des arts est applicable à tous les éléments d'une civilisation : institutions, langues et croyances. Les langues européennes dérivent d'une langue mère jadis parlée sur le plateau central de l'Asie. Notre droit est le fils du droit romain, fils lui-même de droits antérieurs. La religion juive dérive directement des croyances chaldéennes. Associée à des croyances aryennes, elle est devenue la grande religion qui régit les peuples de l'Occident depuis près de deux mille ans. Nos sciences elles-mêmes ne seraient pas ce qu'elles sont aujourd'hui sans le lent labeur des siècles. Les grands fondateurs de l'astronomie moderne, Copernic, Kepler, Newton, se rattachent à Ptolémée, dont les livres servirent à l'enseignement jusqu'au XVe siècle, et Ptolémée se rattache, par l'école d'Alexandrie, aux Égyptiens et aux Chaldéens. Nous entrevoyons ainsi, malgré les formidables lacunes dont l'histoire de la civilisation est pleine, une lente évolution de nos connaissances qui nous fait remonter à travers les âges et les empires jusqu'à l'aurore de ces antiques civilisations, que la science moderne essaye aujourd'hui de rattacher aux temps primitifs où l'humanité n'avait pas d'histoire. Mais si la source est commune, les transformations - progressives ou régressives - que chaque peuple, suivant sa constitution mentale, fait subir aux éléments empruntés, sont fort diverses, et c'est l'histoire même de ces transformations qui constitue l'histoire des civilisations.
Nous venons de constater que les éléments fondamentaux dont se compose une civilisation sont individuels à un peuple, qu'ils sont le résultat, l'expression même de sa structure mentale, et qu'ils ne peuvent par conséquent passer d'une race à une autre sans subir des changements tout à fait profonds. Nous avons vu aussi que ce qui masque l'étendue de ces changements, c'est, d'une part, les nécessités linguistiques qui nous obligent à désigner sous des mots identiques des choses fort différentes, et, d'autre part, les nécessités historiques qui amènent à n'envisager que les formes extrêmes d'une civilisation, sans considérer les formes intermédiaires qui les unissent. En étudiant dans le prochain chapitre les lois générales de l'évolution des arts, nous pourrons montrer avec plus de précision encore la succession des changements qui s'opèrent sur les éléments fondamentaux d'une civilisation lorsqu'ils passent d'un peuple à un autre.
CHAPITRE III
COMMENT SE TRANSFORMENT LES ARTS
Application des principes précédemment exposés à l'étude de l'évolution des arts chez les peuples orientaux. - L'Égypte. - Idées religieuses d'où ses arts dérivent. - Ce que devinrent ses arts transportés chez des races différentes : Éthiopiens, Grecs et Perses. - Infériorité primitive de l'art grec. - Lenteur de son évolution. - Adoption et évolution en Perse de l'art grec, de l'art égyptien et de l'art assyrien. - Les transformations subies par les arts dépendent de la race, et nullement des croyances religieuses. - Exemples fournis par les grandes transformations subies par l'art arabe suivant les races qui ont adopté l'Islamisme. - Application de nos principes à la recherche des origines et de l'évolution des arts de l'Inde. - L'Inde et la Grèce ont puisé aux mêmes sources, mais en raison de la diversité des races elles sont arrivées à des arts n'ayant aucune parenté. - Transformations immenses que l'architecture a subies dans l'Inde suivant les races qui l'habitent, et malgré la similitude des croyances.
En examinant les rapports qui relient la constitution mentale d'un peuple, ses institutions, ses croyances et sa langue, j'ai dû me borner à de brèves indications. Pour élucider de tels sujets, il faudrait entasser des volumes.
En ce qui concerne les arts, un exposé clair et précis est infiniment plus facile. Une institution, une croyance sont choses de définition douteuse, d'interprétation obscure. Il faut rechercher les réalités, changeantes à chaque époque, qui se cachent derrière des textes morts, se livrer à tout un travail d'argumentation et de critique pour arriver à des conclusions finalement contestables. Les oeuvres d'art, les monuments surtout, sont au contraire fort définies et d'interprétation facile. Les livres de pierre sont les plus lumineux des livres, les seuls qui ne mentent jamais, et c'est pour cette raison que je leur ai donné une place prépondérante dans mes ouvrages sur l'histoire des civilisations de l'Orient. J'ai toujours eu la plus grande défiance pour les documents littéraires. Ils trompent souvent et instruisent rarement. Le monument ne trompe guère et instruit toujours. C'est lui qui garde le mieux la pensée des peuples morts. Il faut plaindre la cécité mentale des spécialistes qui n'y cherchent que des inscriptions.
Étudions donc maintenant comment les arts sont l'expression de la constitution mentale d'un peuple et comment ils se transforment en passant d'une civilisation à une autre.
Dans cet examen, je ne m'occuperai que des arts orientaux. La genèse et la transformation des arts européens ont été soumises à des lois identiques ; mais, pour montrer leur évolution chez les diverses races, il faudrait entrer dans des détails que ne saurait comporter le cadre infiniment restreint de cette étude.
Prenons d'abord les arts de l'Égypte, et voyons ce qu'ils sont devenus jadis en passant successivement chez trois races différentes : les nègres de l'Éthiopie, les Grecs et les Perses.
De toutes les civilisations qui ont fleuri sur la surface du globe, celle de l'Égypte s'est traduite le plus complètement dans ses arts. Elle s'y est exprimée avec tant de puissance et de clarté que les types artistiques nés sur les bords du Nil ne pouvaient convenir qu'à elle seule et n'ont été adoptés par d'autres peuples qu'après avoir subi de considérables transformations.
Les arts égyptiens, l'architecture surtout, sont issus d'un idéal particulier qui, durant cinquante siècles, fut la préoccupation constante de tout un peuple. L'Egypte rêvait de créer à l'homme une demeure impérissable en face de son existence éphémère. Cette race, au contraire de tant d'autres, a méprisé la vie et courtisé la mort. Ce qui l'intéressait avant tout, c'était l'inerte momie qui, de ses yeux d'émail incrustés dans son masque d'or, contemple éternellement, au fond de sa noire demeure, des hiéroglyphes mystérieux. A l'abri de toute profanation dans sa maison sépulcrale, vaste comme un palais, cette momie retrouvait, peint et sculpté sur les parois de corridors sans fin, ce qui l'avait charmée durant sa brève existence terrestre.
L'architecture égyptienne est surtout une architecture funéraire et religieuse, ayant plus ou moins pour but la momie et les dieux. C'est pour eux que se creusaient les souterrains, que s'élevaient les obélisques, les pylônes, les pyramides, pour eux encore que les colosses pensifs se dressaient sur leurs trônes de pierre avec un geste si majestueux et si doux.
Tout est stable et massif dans cette architecture, parce qu'elle visait à être éternelle. Si les Égyptiens étaient le seul peuple de l'antiquité que nous connaissions, nous pourrions bien dire, en effet, que l'art est la plus fidèle expression de l'âme de la race qui l'a créé.
Des peuples très différents les uns des autres : les Éthiopiens, race inférieure, les Grecs et les Perses, races supérieures, ont emprunté, soit à l'Égypte seule, soit à l'Égypte et à l'Assyrie, leurs arts. Voyons ce qu'ils sont devenus entre leurs mains.
Prenons d'abord le plus inférieur des peuples que nous venons de citer, les Éthiopiens.
On sait qu'à une époque fort avancée de l'histoire égyptienne (XXIVe dynastie), les peuples du Soudan, profitant de l'anarchie et de la décadence de l'Egypte, s'emparèrent de quelques-unes de ses provinces et fondèrent un royaume qui eut successivement Xapata et Méroé pour capitale, et qui conserva son indépendance pendant plusieurs siècles. Éblouis par la civilisation des vaincus, ils essayèrent de copier leurs monuments et leurs arts ; mais ces copies, dont nous possédons des spécimens, ne sont le plus souvent que de grossières ébauches. Ces nègres étaient des barbares que leur infériorité cérébrale condamnait à ne jamais sortir de la barbarie ; et, malgré l'action civilisatrice des Égyptiens continuée pendant plusieurs siècles, ils n'en sont, en effet, jamais sortis. Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire ancienne ou moderne qu'une peuplade nègre se soit élevée à un certain niveau de civilisation ; et toutes les fois que, par un de ces accidents qui, dans l'antiquité, se sont produits en Éthiopie, de nos jours à Haïti, une civilisation élevée est tombée entre les mains de la race nègre, cette civilisation a été rapidement ramenée à des formes misérablement inférieures.
Sous une latitude bien différente, une autre race, alors également barbare, mais une race blanche, celle des Grecs, emprunta à l'Égypte et à l'Assyrie les premiers modèles de ses arts, et se borna d'abord, elle aussi, à d'informes copies. Les produits des arts de ces deux grandes civilisations lui étaient fournis par les Phéniciens, maîtres des routes de la mer reliant les côtes de la Méditerranée, et par les peuples de l'Asie Mineure, maîtres des routes de terre qui conduisaient à Ninive et à Babylone.
Personne n'ignore à quel point les Grecs finirent par s'élever au-dessus de leurs modèles. Mais les découvertes de l'archéologie moderne ont prouvé aussi combien furent grossières leurs premières ébauches, et ce qu'il leur fallut de siècles pour arriver à produire les chefs-d'oeuvre qui les rendirent immortels. A cette lourde tâche de créer un art personnel et supérieur avec un art étranger, les Grecs ont dépensé environ sept cents ans ; mais les progrès réalisés dans le dernier siècle sont plus considérables que ceux de tous les âges antérieurs. Ce qui est le plus long à franchir pour un peuple, ce ne sont pas les étapes supérieures de la civilisation, ce sont les étapes inférieures. Les plus anciens produits de l'art grec, ceux du Trésor de Mycènes, du XIIe siècle avant notre ère, indiquent des essais tout barbares, de grossières copies d'objets orientaux ; six siècles plus tard, l'art reste bien oriental encore ; l'Apollon de Ténéa, l'Apollon d'Orchomène ressemblent singulièrement à des statues égyptiennes ; mais les progrès vont devenir fort rapides, et, un siècle plus tard, nous arrivons à Phidias et aux merveilleuses statues du Parthénon, c'est-à-dire à un art dégagé de ses origines orientales et fort supérieur aux modèles dont il s'était inspiré pendant si longtemps.
Il en fut de même pour l'architecture, bien que les étapes de son évolution soient moins faciles à établir. Nous ignorons ce que pouvaient être les palais des poèmes homériques, vers le IXe siècle avant notre ère ; mais les murs d'airain, les faîtes brillant de couleurs, les animaux d'or et d'argent gardant les portes, dont nous parle le poète, font immédiatement songer aux palais assyriens revêtus de plaques de bronze et de briques émaillées, et gardés par des taureaux sculptés. Nous savons, en tout cas, que le type des plus anciennes colonnes doriques grecques, qui paraissent remonter au VIIe siècle, se retrouve en Égypte à Karnak et à Béni-Hassan ; que la colonne ionique a plusieurs de ses parties empruntées à l'Assyrie ; mais nous savons aussi que de ces éléments étrangers, un peu superposés d'abord, puis fusionnés, et enfin transformés, sont nés des colonnes nouvelles fort différentes de leurs primitifs modèles.
A une autre extrémité de l'ancien monde, la Perse va nous offrir une adoption et une évolution analogues, mais une évolution qui n'a pu arriver à son terme, parce qu'elle a été brusquement arrêtée par la conquête étrangère. La Perse n'a pas eu sept siècles, comme la Grèce, mais deux cents ans seulement pour se créer un art. Un seul peuple, les Arabes, a réussi jusqu'ici à faire éclore un art personnel dans un temps aussi court.
L'histoire de la civilisation perse ne commence guère qu'avec Cyrus et ses successeurs, qui réussirent, cinq siècles avant notre ère, à s'emparer de la Babylonie et de l'Égypte, c'est-à-dire des deux grands centres de civilisation dont la gloire éclairait alors le monde oriental. Les Grecs, qui devaient dominer à leur tour, ne comptaient pas encore. L'empire perse devint le centre de la civilisation, jusqu'à ce que, trois siècles avant notre ère, il fût renversé par Alexandre, qui déplaça du même coup le centre de la civilisation du monde. Ne possédant aucun art, les Perses, lorsqu'ils se furent emparés de l'Égypte et de la Babylonie, lui empruntèrent des artistes et des modèles. Leur puissance n'ayant duré que deux siècles, ils n'eurent pas le temps de modifier profondément ces arts, mais, lorsqu'ils furent renversés, ils commençaient déjà à les transformer. Les ruines de Persépolis, encore debout, nous redisent la genèse de ces transformations. Nous y retrouvons sans doute la fusion, ou plutôt la superposition des arts de l'Égypte et de l'Assyrie, mêlés à quelques éléments grecs ; mais, des éléments nouveaux, notamment la haute colonne persépolitaine aux chapiteaux bicéphales, s'y montrent déjà, et permettent de pressentir que si le temps n'avait pas été si restreint pour les Perses, cette race supérieure se fût créé un art aussi personnel, sinon aussi élevé que celui des Grecs.
Nous en avons la preuve, lorsque nous retrouvons les monuments de la Perse une dizaine de siècles plus tard. A la dynastie des Achéménides, renversée par Alexandre, a succédé celle des Séleucides, puis celles des Arsacides et enfin celles des Sassanides, renversée au VIIe siècle par les Arabes. Avec eux la Perse acquiert une architecture nouvelle et quand elle édifie de nouveau des monuments, ils ont un cachet d'originalité incontestable résultant de la combinaison de l'art arabe avec l'ancienne architecture des Achéménides, modifiée par sa combinaison avec l'art hellénisant des Arsacides (portails gigantesques prenant toute la hauteur de la façade, briques émaillées, arcades ogivales, etc.). Ce fut cet art nouveau que les Mogols devaient ensuite transporter dans l'Inde en le modifiant à leur tour.
Dans les exemples qui précèdent, nous trouvons des degrés variés des transformations qu'un peuple peut faire subir aux arts d'un autre, suivant la race et suivant le temps qu'il a pu consacrer à cette transformation.
Chez une race inférieure, les Éthiopiens, ayant cependant les siècles pour elle, mais n'étant douée que d'une capacité cérébrale insuffisante, nous avons vu que l'art emprunté avait été ramené à une forme inférieure. Chez une race, à la fois élevée et ayant les siècles pour elle, les Grecs, nous avons constaté une transformation complète de l'art ancien en un art nouveau fort supérieur. Chez une autre race, les Perses, moins élevée que les Grecs , et à laquelle le temps fut mesuré, nous n'avons trouvé qu'une grande habileté d'adaptation et des commencements de transformation.
Mais, en dehors des exemples la plupart lointains que nous venons de citer, il en est d'autres beaucoup plus modernes, dont les spécimens sont encore debout, qui montrent la grandeur des transformations qu'une race est obligée de faire subir aux arts qu'elle emprunte. Ces exemples sont d'autant plus typiques, qu'il s'agit de peuples professant la même religion, mais ayant des origines différentes. Je veux parler des musulmans.
Lorsqu'au VIIe siècle de notre ère, les Arabes s'emparèrent de la plus grande partie du vieux monde gréco-romain, et fondèrent ce gigantesque empire qui s'étendit bientôt de l'Espagne au centre de l'Asie, en longeant tout le nord de l'Afrique, ils se trouvèrent en présence d'une architecture nettement définie : l'architecture byzantine. Ils l'adoptèrent simplement tout d'abord, aussi bien en Espagne qu'en Égypte et en Syrie, pour l'édification de leurs mosquées. La mosquée d'Omar, à Jérusalem, celle d'Amrou, au Caire, et d'autres monuments encore debout, nous montrent cette adoption. Mais elle ne dura pas longtemps, et on voit les monuments se transformer de contrée en contrée, de siècle en siècle. Dans notre _Histoire de la Civilisation des Arabes_, nous avons montré la genèse de ces changements. Ils sont tellement considérables, qu'entre un monument du début de la conquête, comme la mosquée d'Amrou, au Caire (742), et celle de KaïtBey (1468) de la fin de la grande période arabe, il n'y a pas trace de ressemblance. Nous avons fait voir par nos explications et nos figures que, dans les divers pays soumis à la loi de l'Islam : l'Espagne, l'Afrique, la Syrie, la Perse, l'Inde, les monuments présentent des différences tellement considérables qu'il est vraiment impossible de les classer sous une même dénomination, comme on peut le faire, par exemple, pour les monuments gothiques, qui, malgré leurs variétés, présentent une évidente analogie.
Ces différences radicales dans l'architecture des pays musulmans ne peuvent tenir à la diversité des croyances, puisque la religion est la même ; elle tient à ces divergences de races, qui influent sur l'évolution des arts aussi profondément que sur les destinées des empires.
Si cette assertion est exacte, nous devons nous attendre à trouver dans un même pays, habité par des races différentes, des monuments fort dissemblables, malgré l'identité des croyances et l'unité de la domination politique. C'est là précisément ce qu'on peut observer dans l'Inde. C'est dans l'Inde qu'il est le plus facile de trouver des exemples venant à l'appui des principes généraux exposés dans cet ouvrage et c'est pourquoi j'y reviens toujours. La grande péninsule constitue le plus suggestif et le plus philosophique des livres d'histoire. C'est aujourd'hui la seule contrée, en effet, où, par de simples déplacements dans l'espace, on puisse se déplacer à volonté dans le temps, et revoir vivantes encore les séries d'étapes successives que l'humanité a dû traverser pour atteindre les niveaux supérieurs de la civilisation. Toutes les formes d'évolution s'y retrouvent : l'âge de la pierre y a ses représentants, et l'âge de l'électricité et de la vapeur les y possède également. Nulle part on ne saurait mieux voir le rôle des grands facteurs qui président à la genèse et à l'évolution des civilisations.