Lois psychologiques de l'évolution des peuples
Part 4
La première des conditions qui viennent d'être énumérées est d'une importance capitale. Un petit nombre de blancs transportés chez une population nègre nombreuse disparaissent, après quelques générations, sans laisser de traces de leur sang parmi leurs descendants. Ainsi ont disparu tous les conquérants qui ont envahi des populations trop nombreuses. Ils ont pu, comme les Latins en Gaule, les Arabes en Égypte, laisser derrière eux leur civilisation, leurs arts et leur langue. Ils n'y ont jamais laissé leur sang.
La seconde des conditions précédentes a également une importance très grande. Sans doute des races fort différentes, le blanc et le noir par exemple, peuvent se fusionner, mais les métis qui en résultent constituent une population très inférieure aux produits dont elle dérive, et complètement incapable de créer, ou même de continuer une civilisation. L'influence d'hérédités contraires dissocie leur moralité et leur caractère. Quand les métis de blancs et de nègres ont hérité par hasard, comme à Saint-Domingue, d'une civilisation supérieure, cette civilisation est rapidement tombée dans une misérable décadence. Les croisements peuvent être un élément de progrès entre des races supérieures, assez voisines, telles que les Anglais et les Allemands de l'Amérique. Ils constituent toujours un élément de dégénérescence quand ces races, même supérieures, sont trop différentes [6].
[6] Tous les pays qui présentent un trop grand nombre de métis sont, pour cette seule raison, voués à une perpétuelle anarchie, à moins qu'ils ne soient dominés par une main de fer. Tel sera fatalement le cas du Brésil. Il ne compte qu'un tiers de blancs. Le reste de la population se compose de nègres et de mulâtres. Le célèbre Agassiz dit avec raison « qu'il suffît d'avoir été au Brésil pour ne pas pouvoir nier la décadence résultant des croisements qui ont eu lieu dans ce pays plus largement qu'ailleurs. Ces croisements effacent, dit-il, les meilleures qualités, soit du blanc, soit du noir, soit de l'Indien, et produisent un type indescriptible dont l'énergie physique et mentale s'est affaiblie ».
Croiser deux peuples, c'est changer du même coup aussi bien leur constitution physique que leur constitution mentale. Les croisements constituent d'ailleurs le seul moyen infaillible que nous possédions de transformer d'une façon fondamentale le caractère d'un peuple, l'hérédité seule étant assez puissante pour lutter contre l'hérédité. Ils permettent de créer à la longue une race nouvelle, possédant des caractères physiques et psychologiques nouveaux.
Les caractères ainsi créés restent au début très flottants et très faibles. Il faut toujours de longues accumulations héréditaires pour les fixer. Le premier effet des croisements entre races différentes est de détruire l'âme de ces races, c'est-à-dire cet ensemble d'idées et de sentiments communs qui font la force des peuples et sans lesquels il n'y a ni nation ni patrie. C'est la période critique de l'histoire des peuples, une période de début et de tâtonnements que tous ont dû traverser, car il n'est guère de peuple européen qui ne soit formé des débris d'autres peuples. C'est une période pleine de luttes intestines et de vicissitudes, qui dure tant que les caractères psychologiques nouveaux ne sont pas encore fixés.
Ce qui précède montre que les croisements doivent être considérés à la fois comme un élément fondamental de la formation de races nouvelles, et comme un puissant facteur de dissolution des races anciennes. C'est donc avec raison que tous les peuples arrivés à un haut degré de civilisation ont soigneusement évité de se mêler avec des étrangers. Sans l'admirable régime des castes, la petite poignée d'Aryens qui envahit l'Inde, il y a trois mille ans, se fût bien vite noyée dans l'immense foule des populations noires qui l'enveloppait de toutes parts, et aucune civilisation ne fût née sur le sol de la grande péninsule. Si, de nos jours, les Anglais n'avaient pas conservé en pratique le même système, et avaient consenti à se croiser avec les indigènes, il y a déjà longtemps que le gigantesque empire de l'Inde leur aurait échappé. Un peuple peut perdre bien des choses, subir bien des catastrophes, et se relever encore. Il a tout perdu, et ne se relève plus quand il a perdu son âme.
C'est au moment où les civilisations en décadence sont devenues la proie d'envahisseurs pacifiques ou guerriers, que les croisements exercent successivement le rôle destructeur, puis créateur, dont je viens de parler. Ils détruisent la civilisation ancienne puisqu'ils détruisent l'âme du peuple qui la possédait. Ils permettent la création d'une civilisation nouvelle puisque les anciens caractères psychologiques des races en présence ont été détruits et que sous l'influence de conditions d'existence nouvelle, de nouveaux caractères vont pouvoir se former.
C'est seulement sur les races en voie de formation et dont par conséquent les caractères ancestraux ont été détruits par des hérédités contraires, que peut se manifester l'influence du dernier des facteurs mentionnés au début de ce chapitre, les milieux. Très faible sur les races anciennes, l'influence des milieux est au contraire très grande sur les races nouvelles. Les croisements, en détruisant des caractères psychologiques ancestraux, créent une sorte de table rase sur laquelle l'action des milieux, continuée pendant des siècles, arrive à édifier, puis à fixer des caractères psychologiques nouveaux. Alors, et seulement alors, une nouvelle race historique est formée. Ainsi s'est constituée la nôtre.
L'influence des milieux - milieux physiques et moraux - est donc très grande ou au contraire très faible suivant les cas, et on s'explique ainsi que les opinions les plus contradictoires aient pu être émises sur leur action. Nous venons de voir que cette influence est très grande sur les races en voie de formation ; mais si nous avions considéré des races anciennes solidement fixées depuis longtemps par l'hérédité, nous aurions pu dire que l'influence des milieux est au contraire à peu près entièrement nulle.
Pour les milieux moraux, nous avons la preuve de leur nullité d'action par l'absence d'influence de nos civilisations occidentales sur les peuples de l'Orient, alors même qu'ils sont soumis pendant plusieurs générations à leur contact, ainsi que cela s'observe sur les Chinois habitant les Etats-Unis. Pour les milieux physiques, nous constatons la faiblesse de leur pouvoir par les difficultés de l'acclimatement. Transportée dans un milieu trop différent du sien, une race ancienne - qu'il s'agisse d'un homme, d'un animal ou d'une plante - périt plutôt que de se transformer. Conquise par dix peuples divers, l'Egypte a toujours été leur tombeau. Pas un n'a pu s'y acclimater. Grecs, Romains, Perses, Arabes, Turcs, etc., n'y ont jamais laissé de traces de leur sang. Le seul type qu'on y rencontre est celui de l'impassible Fellah, dont les traits reproduisent fidèlement ceux que les artistes égyptiens gravaient il y a sept mille ans sur les tombes et les palais des Pharaons.
La plupart des races historiques de l'Europe sont encore en voie de formation, et il importe de le savoir pour comprendre leur histoire. Seul l'Anglais actuel représente une race presque entièrement fixée. Chez lui l'ancien Breton, le Saxon et le Normand se sont effacés pour former un type nouveau bien homogène. En France, au contraire, le Provençal est bien différent du Breton, et l'Auvergnat du Normand. Cependant, s'il n'existe pas encore un type moyen du Français, il existe au moins des types moyens de certaines régions. Ces types sont malheureusement bien séparés encore par les idées et le caractère. Il est donc par conséquent difficile de trouver des institutions qui puissent leur convenir également, et ce n'est que par une centralisation énergique qu'il est possible de leur donner quelques communauté de pensée. Nos divergences profondes de sentiments et de croyances, et les bouleversements politiques qui en sont la conséquence, tiennent principalement à des différences de constitution mentale que l'avenir seul pourra peut-être effacer.
Il en a toujours été ainsi quand des races différentes se sont trouvées en contact. Les dissentiments et les luttes intestines ont toujours été d'autant plus profondes que les races en présence étaient plus différentes. Quand elles sont trop dissemblables, il devient absolument impossible de les faire vivre sous les mêmes institutions et les mêmes lois. L'histoire des grands empires formés de races différentes a toujours été identique. Ils disparaissent le plus souvent avec leur fondateur. Parmi les nations modernes, les Hollandais et les Anglais ont seuls réussi à imposer leur joug à des peuples asiatiques fort différents d'eux, mais ils n'y sont parvenus que parce qu'ils ont su respecter les moeurs, les coutumes et les lois de ces peuples, les laissant en réalité s'administrer eux-mêmes, et bornant leur rôle à toucher une partie des impôts, à pratiquer le commerce et à maintenir la paix.
A part ces rares exceptions, tous les grands empires réunissant des peuples dissemblables ne peuvent être créés que par la force et sont condamnés à périr par la violence. Pour qu'une nation puisse se former et durer il faut qu'elle se soit constituée lentement, par le mélange graduel de races peu différentes, croisées constamment entre elles, vivant sur le même sol, subissant l'action des mêmes milieux, ayant les mêmes institutions et les mêmes croyances. Ces races diverses peuvent alors, au bout de quelques siècles, former une nation bien homogène.
A mesure que vieillit le monde, les races deviennent de plus en plus stables, et leurs transformations par voie de mélange de plus en plus rares. En avançant en âge l'humanité sent le poids de l'hérédité devenir plus lourd et les transformations plus difficiles. En ce qui concerne l'Europe, on peut dire que l'ère de formation des races historiques sera bientôt passée.
LIVRE II
COMMENT LES CARACTÈRES PSYCHOLOGIQUES DES RACES SE MANIFESTENT DANS LES DIVERS ÉLÉMENTS DE LEURS CIVILISATIONS
CHAPITRE PREMIER
LES DIVERS ÉLÉMENTS D'UNE CIVILISATION COMME MANIFESTATION EXTÉRIEURE DE L'AME D'UN PEUPLE
Les éléments dont une civilisation se compose sont les manifestations extérieures de l'âme des peuples qui les ont créés. - L'importance de ces divers éléments varie d'un peuple à un autre. - Les arts, la littérature, les institutions, etc., jouent, suivant les peuples, le rôle fondamental. - Exemples fournis dans l'antiquité par les Egyptiens, les Grecs et les Romains. - Les divers éléments d'une civilisation peuvent avoir une évolution indépendante de la marche générale de cette civilisation. - Exemples fournis par les arts. - Ce qu'ils traduisent. - Impossibilité de trouver dans un seul élément d'une civilisation la mesure du niveau de cette civilisation. -Éléments qui assurent la supériorité à un peuple. - Des éléments philosophiquement fort inférieurs peuvent être, socialement, très supérieurs.
Les éléments divers : langues, institutions, idées, croyances, arts, littérature, dont une civilisation se compose, doivent être considérés comme la manifestation extérieure de l'âme des hommes qui les ont créés. Mais suivant les époques et les races, l'importance de ces éléments comme expression de l'âme d'un peuple est fort inégale.
Il n'est guère aujourd'hui de livres consacrés aux oeuvres d'art, où il ne soit répété qu'elles traduisent fidèlement la pensée des peuples et sont la plus importante expression de leur civilisation.
Sans doute il en est souvent ainsi, mais il s'en faut de beaucoup que cette règle soit absolue, et que le développement des arts corresponde toujours au développement intellectuel des nations. S'il est des peuples pour qui les oeuvres d'art sont la plus importante manifestation de leur âme, il en est d'autres, très haut placés pourtant sur l'échelle de la civilisation, chez qui les arts n'ont joué qu'un rôle fort secondaire. Si l'on était condamné à écrire l'histoire de la civilisation de chaque peuple en ne prenant qu'un élément, cet élément devrait varier d'un peuple à l'autre. Ce seraient les arts pour les uns, mais, pour les autres, ce seraient les institutions, l'organisation militaire, l'industrie, le commerce, etc., qui nous permettraient de les mieux connaître. C'est un point qu'il importe d'abord d'établir, car il nous permettra plus tard de comprendre pourquoi les divers éléments de la civilisation ont subi des transformations très inégales en se transmettant d'un peuple à un autre.
Parmi les peuples de l'antiquité, les Egyptiens et les Romains présentent des exemples tout à fait caractéristiques de cette inégalité dans le développement des divers éléments d'une civilisation, et même dans les diverses branches dont chacun de ces éléments se compose.
Prenons d'abord les Egyptiens. Chez eux, la littérature fut toujours très faible, la peinture fort médiocre. L'architecture et la statuaire produisirent au contraire des chefs-d'oeuvre. Leurs monuments provoquent encore notre admiration. Les statues qu'ils nous ont laissées telles que le Scribe, le Cheik-el-Beled, Rahotep, Nefertiti, et bien d'autres, seraient encore des modèles aujourd'hui, et ce n'est que pendant une bien courte période que les Grecs ont réussi à les surpasser.
Des Egyptiens, rapprochons les Romains, qui jouèrent un rôle si prépondérant dans l'histoire. Ils ne manquèrent ni d'éducateurs ni de modèles, puisqu'ils avaient les Egyptiens et les Grecs derrière eux ; et, cependant, ils ne réussirent pas à se créer un art personnel. Jamais, peut-être, aucun peuple ne manifesta moins d'originalité dans ses productions artistiques. Les Romains se souciaient fort peu des arts, ne les envisageaient guère qu'au point de vue utilitaire et n'y voyaient qu'une sorte d'article d'importation analogue aux autres produits, tels que les métaux, les aromates et les épices qu'ils demandaient aux peuples étrangers. Alors qu'ils étaient déjà les maîtres du monde, les Romains n'avaient pas d'art national, et même, à l'époque où la paix universelle, la richesse et les besoins du luxe développèrent un peu leurs faibles sentiments artistiques, ce fut toujours à la Grèce qu'ils demandèrent des modèles et des artistes. L'histoire de l'architecture et de la sculpture romaines ne sont guère qu'un sous-chapitre de l'histoire de l'architecture et de la sculpture grecques.
Mais ce grand peuple romain, si inférieur dans ses arts, éleva au plus haut degré trois autres éléments de la civilisation. Il eut des institutions militaires qui lui assurèrent la domination du monde ; des institutions politiques et judiciaires que nous copions encore ; enfin il créa une littérature dont la nôtre s'est inspirée pendant des siècles.
Nous voyons donc, d'une façon frappante, l'inégalité de développement des éléments de la civilisation chez deux nations dont le haut degré de culture ne saurait être contesté, et nous pouvons pressentir les erreurs auxquelles on s'exposerait en ne prenant pour échelle qu'un de ces éléments, les arts par exemple. Nous venons de trouver chez les Egyptiens des arts extrêmement originaux et remarquables, la peinture exceptée ; une littérature, au contraire, fort médiocre. Chez les Romains, des arts médiocres, sans traces d'originalité, mais une littérature brillante, et enfin des institutions politiques et militaires de premier ordre.
Les Grecs eux-mêmes, un des peuples qui ont manifesté le plus de supériorité dans les branches les plus différentes, peuvent être cités également pour prouver le défaut de parallélisme entre le développement des divers éléments de la civilisation. A l'époque homérique, leur littérature était déjà fort brillante, puisque les chants d'Homère sont encore regardés comme des modèles dont la jeunesse universitaire de l'Europe est condamnée à se saturer depuis des siècles ; et pourtant les découvertes de l'archéologie moderne ont prouvé qu'à l'époque à laquelle remontent les chants homériques, l'architecture et la sculpture grecques étaient grossièrement barbares, et ne se composaient que d'informes imitations de l'Egypte et de l'Assyrie.
Mais ce sont surtout les Hindous qui nous montreront ces inégalités de développement des divers éléments de la civilisation. Au point de vue de l'architecture, il est bien peu de peuples qui les aient dépassés. Au point de vue de la philosophie, leurs spéculations ont atteint une profondeur à laquelle la pensée européenne n'est arrivée qu'à une époque toute récente. En littérature, s'ils ne valent pas les Grecs et les Latins, ils ont produit cependant des morceaux admirables. Pour la statuaire, ils sont au contraire médiocres et très au-dessous des Grecs. Sur le domaine des sciences et sur celui des connaissances historiques, ils sont absolument nuls, et on constate chez eux une absence de précision qu'on ne rencontre chez aucun peuple à un pareil degré. Leurs sciences n'ont été que des spéculations enfantines ; leurs livres d'histoire d'absurdes légendes, ne renfermant pas une seule date et probablement pas un seul événement exact. Ici encore, l'étude exclusive des arts serait insuffisante pour donner l'échelle de la civilisation chez ce peuple.
Bien d'autres exemples peuvent être fournis à l'appui de ce qui précède. Il y a des races qui, sans jamais avoir occupé un rang tout à fait supérieur, réussirent à se créer un art absolument personnel, sans parenté visible avec les modèles antérieurs. Tels furent les Arabes. Moins d'un siècle après qu'ils eurent envahi le vieux monde gréco-romain, ils avaient transformé l'architecture byzantine adoptée par eux tout d'abord, au point qu'il serait impossible de découvrir de quels types ils se sont inspirés, si nous n'avions encore sous les yeux la série des monuments intermédiaires.
Alors même d'ailleurs qu'il ne posséderait aucune aptitude artistique ou littéraire, un peuple peut créer une civilisation élevée. Tels furent les Phéniciens, qui n'eurent d'autre supériorité que leur habileté commerciale. C'est par leur intermédiaire que s'est civilisé le monde antique dont ils mirent toutes les parties en relation ; mais par eux-mêmes ils n'ont à peu près rien produit, et l'histoire de leur civilisation n'est que l'histoire de leur commerce.
Il est enfin des peuples chez qui tous les éléments de la civilisation restèrent inférieurs, à l'exception des arts. Tels furent les Mogols. Les monuments qu'ils élevèrent dans l'Inde, et dont le style n'a presque rien d'hindou, sont tellement splendides qu'il en est quelques-uns que des artistes compétents ont qualifié des plus beaux monuments édifiés par la main des hommes ; et cependant personne ne pourrait songer à classer les Mogols parmi les races supérieures.
On remarquera d'ailleurs que, même chez les peuples les plus civilisés, ce n'est pas toujours à l'époque culminante de leur civilisation que les arts atteignent le plus haut degré de développement. Chez les Égyptiens et chez les Hindous, les monuments les plus parfaits sont généralement les plus anciens ; en Europe, c'est au moyen âge, regardé comme une époque de demi-barbarie, qu'a fleuri ce merveilleux art gothique dont les oeuvres admirables n'ont jamais été égalées.
Il est donc tout à fait impossible de juger du niveau d'un peuple uniquement par le développement de ses arts. Ils ne constituent, je le répète, qu'un des éléments de sa civilisation ; et il n'est pas démontré du tout que cet élément - pas plus que la littérature d'ailleurs - soit le plus élevé. Souvent, au contraire, ce sont les peuples placés à la tête de la civilisation : les Romains dans l'antiquité, les Américains de nos jours, chez qui les oeuvres artistiques sont les plus faibles. Souvent aussi, comme nous le disions à l'instant, ce fut aux âges de demi-barbarie que les peuples enfantèrent leurs chefs-d'oeuvre littéraires et artistiques, leurs chefs-d'oeuvre artistiques surtout. Il semblerait même que la période de personnalité dans les arts, chez un peuple, est une éclosion de son enfance ou de sa jeunesse, et non pas de son âge mûr ; et, si l'on considère que, dans les préoccupations utilitaires du monde nouveau dont nous entrevoyons l'aurore, le rôle des arts est à peine marqué, nous pouvons prévoir le jour où ils seront classés parmi les manifestations, sinon inférieures, au moins tout à fait secondaires d'une civilisation.
Bien des raisons s'opposent à ce que les arts suivent dans leur évolution des progrès parallèles à ceux des autres éléments d'une civilisation et puissent toujours renseigner par conséquent sur l'état de cette civilisation. Qu'il s'agisse de l'Égypte, de la Grèce ou des divers peuples de l'Europe, nous constatons cette loi générale qu'aussitôt que l'art a atteint un certain niveau, c'est-à-dire que certains chefs-d'oeuvre ont été créés, commence immédiatement une période de décadence, tout à fait indépendante du mouvement des autres éléments de la civilisation. Cette phase de décadence des arts subsiste jusqu'à ce qu'une révolution politique, une invasion, l'adoption de croyances nouvelles ou tout autre facteur vienne introduire dans l'art des éléments nouveaux. C'est ainsi qu'au moyen âge les croisades apportèrent des connaissances et des idées nouvelles qui imprimèrent à l'art une impulsion d'où résulta la transformation du style roman en style ogival. C'est ainsi encore que, quelques siècles plus tard, la Renaissance des études gréco-latines amena la transformation de l'art gothique en art de la Renaissance. C'est également ainsi que, dans l'Inde, les invasions musulmanes amenèrent la transformation de l'art hindou.
Il importe de remarquer, également, que puisque les arts traduisent d'une façon générale certains besoins de la civilisation et correspondent à certains sentiments ils sont condamnés à subir des transformations conformes à ces besoins, et même à disparaître entièrement si les besoins et les sentiments qui les ont engendrés viennent eux-mêmes à se transformer ou à disparaître. Il ne s'ensuivra pas du tout pour cela que la civilisation soit en décadence, et ici encore nous saisissons le défaut de parallélisme entre l'évolution des arts et celle des autres éléments de la civilisation. A aucune époque de l'histoire, la civilisation n'a été aussi élevée qu'aujourd'hui, et à aucune époque, peut-être, il n'y eut d'art plus banal et moins personnel. Les croyances religieuses, les idées et les besoins qui faisaient de l'art un élément essentiel de la civilisation, aux époques où elle avait pour sanctuaires les temples et les palais, ayant disparu, l'art est devenu un accessoire, une chose d'agrément à laquelle il n'est possible de consacrer ni beaucoup de temps ni beaucoup d'argent. N'étant plus une nécessité, il ne peut plus guère être qu'artificiel et d'imitation. Il n'y a plus de peuples aujourd'hui qui aient un art national, et chacun, en architecture comme en sculpture, vit des copies plus ou moins heureuses d'époques disparues.
Elles représentent sans doute des besoins ou des caprices, ces modestes copies, mais il est visible qu'elles ne sauraient traduire nos idées modernes. J'admire les oeuvres naïves de nos artistes du moyen âge peignant des saints, le Christ, le paradis et l'enfer, choses tout à fait fondamentales alors, et qui étaient le principal objectif de l'existence ; mais quand des peintres qui n'ont plus ces croyances couvrent nos murs de légendes primitives ou de symboles enfantins, en essayant de revenir à la technique d'un autre âge, ils ne font que de misérables pastiches sans intérêt pour le présent et que méprisera l'avenir.