Lois psychologiques de l'évolution des peuples
Part 11
En se plaçant exclusivement au point de vue politique, on constate que là encore l'influence des croyances religieuses est immense. Ce qui fait leur irrésistible force, c'est qu'elles constituent le seul facteur qui puisse momentanément donner à un peuple une communauté absolue d'intérêts, de sentiments et de pensées. L'esprit religieux remplace ainsi d'un seul coup ces lentes accumulations héréditaires nécessaires pour former l'âme d'une nation. Le peuple subjugué par une croyance ne change pas sans doute de constitution mentale mais toutes ses facultés sont tournées vers un même but : le triomphe de sa croyance, et, par ce seul fait, sa puissance devient formidable. C'est aux époques de foi que, momentanément transformés, les peuples accomplissent ces efforts prodigieux, ces fondations d'empires qui étonnent l'histoire. C'est ainsi que quelques tribus arabes, unifiées par la pensée de Mahomet, conquirent en peu d'années des nations qui ignoraient jusqu'à leurs noms, et fondèrent leur immense empire.
Ce n'est pas la qualité des croyances qu'il faut considérer, mais le degré de domination qu'elles exercent sur les âmes. Que le dieu invoqué soit Moloch ou toute autre divinité plus barbare encore, il n'importe. Il importe même pour son prestige qu'il soit tout à fait intolérant et barbare. Les dieux trop tolérants et trop doux ne donnent aucune puissance à leurs adorateurs. Les sectateurs du rigide Mahomet dominèrent pendant longtemps une grande partie du monde et sont redoutables encore ; ceux du pacifique Bouddha n'ont jamais rien fondé de durable et sont déjà oubliés par l'histoire.
L'esprit religieux a donc joué un rôle politique capital dans l'existence des peuples, parce qu'il fut toujours le seul facteur capable d'agir rapidement sur leur caractère. Sans doute, les dieux ne sont pas immortels, mais l'esprit religieux, lui, est éternel. Assoupi pour quelque temps, il se réveille dès qu'une nouvelle divinité est créée. Il a permis à la France, il y a un siècle, de tenir victorieusement tête à l'Europe en armes. Le monde a vu, une fois encore, ce que peut l'esprit religieux ; car ce fut vraiment une religion nouvelle qui se fondait alors, et qui anima de son souffle tout un peuple. Les divinités qui venaient d'éclore étaient sans doute trop fragiles pour pouvoir durer ; mais aussi longtemps qu'elles durèrent, elles exercèrent un empire absolu.
Le pouvoir de transformer les âmes que les religions possèdent est d'ailleurs assez éphémère. Il est rare que les croyances se maintiennent pendant un temps un peu long à ce degré d'intensité qui transforme entièrement le caractère. Le rêve finit par pâlir, l'hypnotisé se réveille un peu, et le vieux fond du caractère reparaît.
Alors même que les croyances sont toutes-puissantes, le caractère national se reconnaît toujours à la façon dont ces croyances sont adoptées et aux manifestations qu'elles provoquent. Voyez la même croyance en Angleterre, en Espagne et en France : quelles différences ! La Réforme eût-elle jamais été possible en Espagne, et l'Angleterre eût-elle jamais consenti à se soumettre à l'effroyable joug de l'Inquisition ? Chez les peuples qui ont adopté la Réforme, ne perçoit-on pas aisément les caractères fondamentaux de races qui, malgré l'hypnotisation des croyances, avaient conservé les traits spéciaux de leur constitution mentale : l'indépendance, l'énergie, l'habitude de raisonner et de ne pas subir servilement la loi d'un maître ?
L'histoire politique, artistique et littéraire des peuples est fille de leurs croyances ; mais ces dernières, tout en modifiant le caractère, sont également profondément modifiées par lui. Le caractère d'un peuple et ses croyances, telles sont les clefs de sa destinée. Le premier est, dans ses éléments fondamentaux, invariable, et c'est précisément parce qu'il ne varie pas que l'histoire d'un peuple conserve toujours une certaine unité. Les croyances, elles, peuvent varier, et c'est justement parce qu'elles varient que l'histoire enregistre tant de bouleversements.
Le moindre changement dans l'état des croyances d'un peuple a forcément pour suite toute une série de transformations dans son existence. Nous disions, dans un précédent chapitre, qu'en France, les hommes du XVIIIe siècle semblaient fort différents de ceux du XVIIe. Sans doute, mais quelle est l'origine de cette différence ? Simplement dans ce fait que, d'un siècle à l'autre, l'esprit avait passé de la théologie à la science, opposé la raison à la tradition, la vérité observée à la vérité révélée. Par ce simple changement de conceptions, l'aspect d'un siècle s'est transformé, et, si nous voulions en suivre les effets, nous verrions que notre grande Révolution, ainsi que les événements qui la suivent et durent encore, sont la simple conséquence d'une évolution des idées religieuses.
Et si aujourd'hui la vieille société chancelle sur ses bases et voit toutes ses institutions profondément ébranlées, c'est qu'elle perd de plus en plus les antiques croyances dont elle avait vécu jusqu'ici. Quand elle les aura tout à fait perdues, une civilisation nouvelle, fondée sur une foi nouvelle prendra nécessairement sa place. L'histoire nous montre que les peuples ne survivent pas longtemps à la disparition de leurs dieux. Les civilisations nées avec eux meurent également avec eux. Il n'est rien d'aussi destructif que la poussière des dieux morts.
CHAPITRE III
LE ROLE DES GRANDS HOMMES DANS L'HISTOIRE DES PEUPLES
Les grands progrès de chaque civilisation ont toujours été réalisés par une petite élite d'esprits supérieurs. - Nature de leur rôle. - Ils synthétisent tous les efforts d'une race. - Exemples fournis par les grandes découvertes. - Rôle politique des grands hommes. - Ils incarnent l'idéal dominant de leur race. - Influence des grands hallucinés. - Les inventeurs de génie transforment une civilisation. - Les fanatiques et les hallucinés font l'histoire.
En étudiant la hiérarchie et la différenciation des races, nous avons vu que ce qui différencie le plus les Européens des Orientaux, c'est que les premiers sont les seuls à posséder une élite d'hommes supérieurs. Essayons de marquer en quelques lignes les limites du rôle de cette élite.
Cette petite phalange d'hommes éminents qu'un peuple civilisé possède et qu'il suffirait de supprimer à chaque génération pour abaisser considérablement le niveau intellectuel de ce peuple, constitue la véritable incarnation des pouvoirs d'une race. C'est à elle que sont dus les progrès réalisés dans les sciences, les arts, l'industrie, en un mot dans toutes les branches de la civilisation.
L'histoire démontre que c'est à cette élite peu nombreuse que nous sommes redevables de tous les progrès accomplis. Bien que profitant de ces progrès la foule n'aime guère cependant qu'on la dépasse, et les plus grands penseurs ou inventeurs ont été bien souvent ses martyrs. Cependant toutes les générations, tout le passé d'une race, s'épanouissent en ces beaux génies qui sont les fleurs merveilleuses d'une race. Ils sont la vraie gloire d'une nation, et chacun, jusqu'au plus humble, pourrait s'enorgueillir en eux. Ils ne paraissent pas au hasard et par miracle, mais représentent le couronnement d'un long passé. Ils synthétisent la grandeur de leur temps et de leur race. Favoriser leur éclosion et leur développement, c'est favoriser l'éclosion du progrès dont bénéficiera toute l'humanité. Si nous nous laissions trop aveugler par nos rêves d'égalité universelle nous en serions les premières victimes. L'égalité ne peut exister que dans l'infériorité, elle est le rêve obscur et pesant des médiocrités vulgaires. Les temps de sauvagerie l'ont seuls réalisée. Pour que l'égalité régnât dans le monde, il faudrait rabaisser peu à peu tout ce qui fait la valeur d'une race au niveau de ce qu'elle a de moins élevé.
Mais si le rôle des hommes supérieurs est considérable dans le développement d'une civilisation, il n'est pas cependant tout à fait tel qu'on le dit généralement. Leur action consiste, je le répète, à synthétiser tous les efforts d'une race ; leurs découvertes sont toujours le résultat d'une longue série de découvertes antérieures ; ils bâtissent un édifice avec des pierres que d'autres ont lentement taillées. Les historiens, généralement fort simplistes, ont toujours cru pouvoir accoler devant chaque invention le nom d'un homme ; et pourtant, parmi les grandes inventions qui ont transformé le monde, telles que l'imprimerie, la poudre, la vapeur, la télégraphie électrique, il n'en est pas une dont on puisse dire qu'elle a été créée par un seul cerveau. Quand on étudie la genèse de telles découvertes, on voit toujours qu'elles sont nées d'une longue série d'efforts préparatoires : l'invention finale n'est qu'un couronnement. L'observation de Galilée sur l'isochronisme des oscillations d'une lampe suspendue prépara l'invention des chronomètres de précision, d'où devait résulter pour le marin la possibilité de retrouver sûrement sa route sur l'Océan. La poudre à canon est sortie du feu grégeois lentement transformé. La machine à vapeur représente la somme d'une série d'inventions dont chacune a exigé d'immenses travaux. Un Grec, eût-il eu cent fois le génie d'Archimède, n'aurait pu découvrir la locomotive. Il ne lui eût aucunement servi d'ailleurs de la découvrir, car, pour l'exécuter, il lui eût fallu attendre que la mécanique eût réalisé des progrès qui ont demandé deux mille ans d'efforts.
Pour être, en apparence, plus indépendant du passé, le rôle politique des grands hommes d'Etat ne l'est pas beaucoup moins cependant que celui des grands inventeurs. Aveuglés par l'éclat bruyant de ces puissants remueurs d'hommes qui transforment l'existence politique des peuples, des écrivains tels que Hegel, Cousin, Carlyle, etc., ont voulu en faire des demi-dieux dont le génie seul modifie la destinée des peuples. Ils peuvent sans doute troubler l'évolution d'une société, mais il ne leur est pas donné d'en changer le cours. Le génie d'un Cromwell ou d'un Napoléon ne saurait accomplir une telle tâche. Les grands conquérants peuvent détruire par le fer et le feu les villes, les hommes et les empires comme un enfant peut incendier un musée rempli des trésors de l'art ; mais cette puissance destructive ne doit pas nous illusionner sur la nature de leur rôle. L'influence des grands hommes politiques n'est durable que lorsque, comme César ou Richelieu, ils savent diriger leurs efforts dans le sens des besoins du moment ; la vraie cause de leurs succès est généralement alors bien antérieure à eux-mêmes. Deux ou trois siècles plus tôt César n'eût pas plié la grande république romaine sous la loi d'un maître, et Richelieu eût été impuissant à réaliser l'unité française. En politique, les véritables grands hommes sont ceux qui pressentent les besoins qui vont naître, les événements que le passé a préparés, et montrent le chemin où il faut s'engager. Nul ne le voyait peut-être, ce chemin, mais les fatalités de l'évolution devaient bientôt y pousser les peuples aux destins desquels ces puissants génies président momentanément. Eux aussi, comme les grands inventeurs, synthétisent les résultats d'un long travail antérieur.
Il ne faudrait pas pousser trop loin cependant ces analogies entre les diverses catégories des grands hommes. Les inventeurs jouent un rôle important dans l'évolution future d'une civilisation, mais aucun rôle immédiat dans l'histoire politique des peuples. Les hommes supérieurs auxquels sont dues, depuis la charrue jusqu'au télégraphe, les importantes découvertes qui sont le patrimoine commun de l'humanité, n'ont jamais eu les qualités de caractère nécessaires pour fonder une religion ou conquérir un empire, c'est-à-dire pour changer visiblement la face de l'histoire. Le penseur voit trop la complexité des problèmes pour avoir jamais des convictions bien profondes, et trop peu de buts politiques lui paraissent assez dignes de ses efforts pour qu'il en poursuive aucun. Les inventeurs peuvent modifier à la longue une civilisation ; les fanatiques, à l'intelligence étroite, mais au caractère énergique et aux passions puissantes, peuvent seuls fonder des religions, des empires et soulever le monde. A la voix d'un Pierre l'Ermite, des millions d'hommes se sont précipités sur l'Orient : les paroles d'un halluciné, comme Mahomet, ont créé la force nécessaire pour triompher du vieux monde gréco-romain ; un moine obscur, comme Luther, a mis l'Europe à feu et à sang. Ce n'est pas parmi les foules que la voix d'un Galilée ou d'un Newton aura jamais le plus faible écho. Les inventeurs de génie hâtent la marche de la civilisation. Les fanatiques et les hallucinés créent l'histoire.
De quoi se compose-t-elle, en effet, l'histoire, telle que les livres l'écrivent, sinon du long récit des luttes soutenues par l'homme pour créer un idéal, l'adorer, puis le détruire. Et devant la science pure, de tels idéals ont-ils plus de valeur que les vains mirages créés par la lumière sur les sables mobiles du désert ?
Ce sont pourtant les hallucinés, créateurs ou propagateurs de tels mirages, qui ont le plus profondément transformé le monde. Du fond de leurs tombeaux, ils courbent encore l'âme des races sous le joug de leurs pensées et agissent sur le caractère et la destinée des peuples. Ne méconnaissons pas l'importance de leur rôle, mais n'oublions pas non plus que la tâche qu'ils ont accomplie, ils n'ont réussi à l'accomplir que parce qu'ils ont inconsciemment incarné et exprimé l'idéal de leur race et de leur temps. On ne conduit un peuple qu'en incarnant ses rêves. Moïse a représenté, pour les Juifs, le désir de délivrance qui couvait depuis des années sous leurs fronts d'esclaves lacérés par les fouets égyptiens. Bouddha et Jésus ont su entendre les misères infinies de leur temps et traduire en religion le besoin de charité et de pitié qui, à des époques de souffrance universelle, commençaient à se faire jour dans le monde. Mahomet réalisa par l'unité de la croyance l'unité politique d'un peuple divisé en milliers de tribus rivales. Le soldat de génie qui fut Napoléon incarna l'idéal de gloire militaire, de vanité, de propagande révolutionnaire, qui étaient alors les caractéristiques du peuple qu'il promena pendant quinze ans à travers l'Europe à la poursuite des plus folles aventures.
Ce sont donc en définitive les idées, et par conséquent, ceux qui les incarnent et les propagent, qui mènent le monde. Leur triomphe est assuré dès qu'elles ont pour les défendre des hallucinés et des convaincus. Peu importe, qu'elles soient vraies ou fausses. L'histoire nous prouve même que ce sont les idées les plus chimériques qui ont toujours le mieux fanatisé les hommes et joué le rôle le plus important. C'est au nom des plus décevantes chimères que le monde a été bouleversé jusqu'ici, que des civilisations qui semblaient impérissables ont été détruites, et que d'autres ont été fondées. Ce n'est pas, comme l'assure l'Évangile, le royaume du ciel qui est destiné aux pauvres d'esprit, mais bien celui de la terre, à la seule condition qu'ils possèdent la foi aveugle qui soulève les montagnes. Les philosophes, qui consacrent souvent des siècles à détruire ce que les convaincus ont parfois créé en un jour, doivent s'incliner devant eux. Les convaincus font partie des forces mystérieuses qui régissent le monde. Ils ont déterminé les plus importants des événements dont l'histoire enregistre le cours.
Ils n'ont propagé que des illusions sans doute, mais c'est de ces illusions à la fois redoutables, séduisantes et vaines, que l'humanité a vécu jusqu'ici et sans doute continuera à vivre encore. Ce ne sont que des ombres. Il faut les respecter pourtant. Grâce à elles, nos pères ont connu l'espérance, et dans leur course héroïque et folle à la poursuite de ces ombres, ils nous ont sortis de la barbarie primitive et conduits où nous sommes aujourd'hui. De tous les facteurs du développement des civilisations, les illusions sont peut-être les plus puissants. C'est une illusion qui a fait surgir les pyramides et pendant cinq mille ans hérissé l'Egypte de colosses de pierre. C'est une illusion qui, au moyen âge, a édifié nos gigantesques cathédrales et conduit l'Occident à se précipiter sur l'Orient pour conquérir un tombeau. C'est en poursuivant des illusions qu'ont été fondées des religions qui ont plié la moitié de l'humanité sous leurs lois et qu'ont été édifiés ou détruits les plus vastes empires. Ce n'est pas à la poursuite de la vérité, mais à celle de l'erreur, que l'humanité a dépensé le plus d'efforts. Les buts chimériques qu'elle poursuivait, elle ne pouvait les atteindre ; mais c'est en les poursuivant qu'elle a réalisé tous les progrès qu'elle ne cherchait pas.
LIVRE V
LA DISSOCIATION DU CARACTÈRE DES RACES ET LEUR DÉCADENCE
CHAPITRE PREMIER
COMMENT LES CIVILISATIONS PALISSENT ET S'ÉTEIGNENT
Dissolution des espèces psychologiques. - Comment des dispositions héréditaires qui avaient demandé des siècles pour se former peuvent être rapidement perdues. - Il faut toujours un temps très long à un peuple pour s'élever à un haut degré de civilisation et parfois un temps très court pour en descendre. - Le principal facteur de la décadence d'un peuple est l'abaissement de son caractère. - Le mécanisme de la dissolution des civilisations a jusqu'ici été le même pour tous les peuples. - Symptômes de décadence que présentent quelques peuples latins. - Développement de l'égoïsme. - Diminution de l'initiative et de la volonté. - Abaissement du caractère et de la moralité. - La jeunesse actuelle. - Influence probable du socialisme. - Ses dangers et sa force. - Comment il ramènera les civilisations qui le subiront à des formes d'évolution tout à fait barbares. - Peuples où il pourra triompher.
Pas plus que les espèces anatomiques, les espèces psychologiques ne sont éternelles. Les conditions de milieux qui maintiennent la fixité de leurs caractères ne subsistent pas toujours. Si ces milieux viennent à se modifier, les éléments de constitution mentale, maintenus par leur influence, finissent par subir des transformations régressives qui les conduisent à disparaître. Suivant des lois physiologiques, aussi applicables aux cellules cérébrales qu'aux autres cellules du corps, et qui s'observent chez tous les êtres, les organes mettent infiniment moins de temps à disparaître qu'il ne leur en a fallu pour se former. Tout organe qui ne fonctionne pas cesse bientôt de pouvoir fonctionner. L'oeil des poissons qui vivent dans les lacs des cavernes s'atrophie à la longue, et cette atrophie finit par devenir héréditaire. A ne considérer même que la courte durée d'une vie individuelle, un organe qui a demandé peut-être des milliers de siècles pour se former par de lentes adaptations et accumulations héréditaires, arrive à s'atrophier fort rapidement, lorsqu'il cesse d'être mis en action.
La constitution mentale des êtres ne saurait échapper à ces lois physiologiques. La cellule cérébrale qui n'est plus exercée cesse, elle aussi, de fonctionner, et des dispositions mentales qui avaient demandé des siècles pour se former peuvent être promptement perdues. Le courage, l'initiative, l'énergie, l'esprit d'entreprise et diverses qualités de caractère fort longues à acquérir peuvent s'effacer assez rapidement quand elles n'ont plus l'occasion de s'exercer. Ainsi s'explique qu'il faille toujours à un peuple un temps très long pour s'élever à un haut degré de culture, et parfois un temps très court pour tomber dans le gouffre de la décadence.
Quand on examine les causes qui ont conduit successivement à la ruine les peuples divers dont nous entretient l'histoire, qu'il s'agisse des Perses, des Romains, ou de tout autre, on voit que le facteur fondamental de leur chute fut toujours un changement de leur constitution mentale résultant de l'abaissement de leur caractère. Je n'en vois pas un seul qui ait disparu par suite de l'abaissement de son intelligence.
Pour toutes les civilisations passées, le mécanisme de la dissolution a été identique, et identique à ce point que c'est à se demander, comme l'a fait un poète, si l'histoire, qui a tant de livres, n'aurait pas qu'une seule page. Arrivé à ce degré de civilisation et de puissance où, étant sûr de ne plus être attaqué par ses voisins, un peuple commence à jouir des bienfaits de la paix et du bien-être que procurent les richesses, les vertus militaires se perdent, l'excès de civilisation crée de nouveaux besoins, l'égoïsme se développe. N'ayant d'autre idéal que la jouissance hâtive de biens rapidement acquis, les citoyens abandonnent la gestion des affaires publiques à l'Etat et perdent bientôt toutes les qualités qui avaient fait leur grandeur. Alors des voisins barbares ou demi-barbares, ayant des besoins très faibles mais un idéal très fort, envahissent le peuple trop civilisé, puis forment une nouvelle civilisation avec les débris de celle qu'ils ont renversée. C'est ainsi que, malgré l'organisation formidable des Romains et des Perses, les Barbares détruisirent l'empire des premiers et les Arabes celui des seconds. Ce n'étaient pas certes les qualités de l'intelligence qui manquaient aux peuples envahis. A ce point de vue aucune comparaison n'était possible entre les conquérants et les vaincus. Ce fut quand elle portait déjà en elle des germes de prochaine décadence, c'est-à-dire sous les premiers empereurs, que Rome compta le plus de beaux esprits, d'artistes, de littérateurs et de savants. Presque toutes les oeuvres qui ont fait sa grandeur remontent à cette époque de son histoire. Mais elle avait perdu cet élément fondamental qu'aucun développement de l'intelligence ne saurait remplacer : le caractère [19]. Les Romains des vieux âges avaient des besoins très faibles et un idéal très fort. Cet idéal - la grandeur de Rome - dominait absolument leurs âmes, et chaque citoyen était prêt à y sacrifier sa famille, sa fortune et sa vie. Lorsque Rome fut devenue le pôle de l'univers, la plus riche cité du monde, elle fut envahie par des étrangers venus de toutes parts et auxquels elle finit par donner les droits de citoyen. Ne demandant qu'à jouir de son luxe, ils s'intéressaient fort peu à sa gloire. La grande cité devint alors un immense caravansérail, mais ce ne fut plus Rome. Elle semblait bien vivante encore, mais son âme était morte depuis longtemps.
[19] « Le mal dont souffrait alors la société romaine, écrit M. Fustel de Coulanges, n'était pas la corruption des moeurs, c'était l'amollissement de la volonté et pour ainsi dire l'énervement du caractère. »
Des causes analogues de décadence menacent nos civilisations raffinées, mais il s'en ajoute d'autres dues à l'évolution produite dans les esprits par les découvertes scientifiques modernes. La science a renouvelé nos idées et ôté toute autorité à nos conceptions religieuses et sociales. Elle a montré à l'homme la faible place qu'il occupe dans l'univers et l'absolue indifférence de la nature pour lui. Il a vu que ce qu'il appelait liberté n'était que l'ignorance des causes qui l'asservissent, et que, dans l'engrenage des nécessités qui les mènent, la condition naturelle de tous les êtres est d'être asservis. Il a constaté que la nature ignorait ce que nous appelons la pitié, et que tous les progrès réalisés par elle ne l'avaient été que par une sélection impitoyable amenant sans cesse l'écrasement des faibles au profit des forts.
Toutes ces conceptions glaciales et rigides, si contraires à ce que disaient les vieilles croyances qui ont enchanté nos pères, ont produit d'inquiétants conflits dans les âmes. Dans des cerveaux ordinaires, ils ont engendré cet état d'anarchie des idées qui semble la caractéristique de l'homme moderne. Chez la jeunesse artiste et lettrée, ces mêmes conflits ont abouti à une sorte d'indifférence morne, destructive de toute volonté, à une incapacité complète de s'enthousiasmer pour une cause quelconque, et à un culte exclusif d'intérêts immédiats et personnels.