Loges et coulisses

Part 3

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Regnier lui répond en se mettant à sa disposition et lui lance cette boutade à propos de ses lettres, qu’elle parfumait trop au gré du vieux comédien:

Mon désir le plus vif est de t’aider dans ton travail...

Est-il donc si nécessaire que tu ailles à la Bourboule, alors que tu n’y resteras que quinze jours à peine? ce temps me paraît bien court pour un traitement sérieux. Ne pourrais-tu recourir tout simplement aux eaux d’Enghien?

Consulte un peu là-dessus ton médecin. Demande-lui donc aussi, par occasion, si c’est une bonne chose pour tes nerfs que cette abominable odeur musquée ou ambrée qui parfume tes lettres dont s’imprègne toute ton organisation. Les odeurs sont sans doute agréables, mais encore faut-il du choix.

Adieu, je t’embrasse et t’aime bien. REGNIER.

Le soir de la première arriva (5 septembre 1877). Ce fut un gros succès pour la débutante. Aussitôt après la représentation, ne se tenant pas de joie débordante, elle écrit à son maître cette lettre enthousiaste:

Mercredi soir, minuit et demi.

Mon bon Maître,

Je viens de remporter un _grand succès_, et je ne veux pas m’endormir avant de vous remercier, vous à qui je le dois; je n’ai jamais été heureuse comme ce soir, et je crois que mon affection pour vous augmenterait encore si cela était possible. Une seule chose troublait ma joie, c’était de ne pas vous savoir là pour vous récompenser de toutes vos peines. A chaque applaudissement, je pensais à vous, mon cher Maître, qui m’avez donné votre temps, qui m’avez assuré mon avenir. Jamais affection n’a été plus profonde, jamais reconnaissance n’a été plus sincère, croyez-le bien, mon bon Maître. Sans vous je ne serais rien, et depuis deux heures on me dit que je suis une artiste. Avec vous je laisse parler mon cœur. Vous ne pouvez vous figurer tout ce que renferme ce mot: artiste, pour une petite fille qui, hier encore, doutait de l’avenir, et qui avait besoin de relire vos lettres pour se donner du courage. Mon plus grand succès a été au troisième acte, dans la partie dramatique du rôle. J’en suis doublement heureuse.

N’allez pas prendre pour de la vanité ce qui n’est que l’effet de la joie que je ressens depuis une heure.

Comme je vais travailler, mon bon Maître, pour vous faire honneur et compter dans ma carrière beaucoup de soirées comme celle-ci!

A bientôt, mon cher Maître, et encore merci du plus profond de mon cœur.

J’irai vous voir dès que je vous saurai de retour.

Je vous embrasse bien affectueusement.

Votre reconnaissante et bienheureuse élève, G. RÉJANE.

Réjane joua le 19 septembre 1877 le rôle de Lucie dans _les Vivacités du capitaine Tic_, puis se mit à répéter _le Club_, trois actes de Gondinet et Félix Cohen.

Le 9 octobre 1877 elle écrit: «Mon cher Maître, on vient de nous lire une comédie en trois actes de M. Gondinet; j’ai un rôle charmant, mais difficile. Je viens vous demander quelques-uns de vos bons conseils, si vous avez un peu de votre temps à me consacrer. Je répète tous les jours à midi, etc.»

_Le Club_ fut joué le 22 novembre. Le lendemain, Regnier lui écrivait:

23 novembre 1877.

M. Miro, ma chère enfant, m’a dit hier soir que tu n’étais pas contente de toi, et que la peur t’avait empêchée de faire mieux que tu n’as fait. La peur cependant ne t’a pas empêchée de plaire beaucoup et de jouer ton rôle avec une très grande sûreté. Ta voix était bonne, tes intentions bien arrêtées, et tu n’as pas assurément à te plaindre de l’accueil qui t’a été fait. Ton rôle est bien établi et tu n’as rien à y changer. Je ne suis pas compétent pour parler toilettes, mais, si brillantes que soient les tiennes, je les désirerais moins compliquées. Tu n’as pas une taille à te perdre ainsi dans ce flot d’étoffe qui gêne un peu tes mouvements et qui t’enlève de la tenue.--Tu n’auras pas peur ce soir, entre en scène avec moins de timidité; que l’on sente _la dame_; que tes gestes soient plus aisés et plus libres. Marche posément, voilà la seule observation que j’aie à te faire, si mince qu’elle soit, elle a de l’importance. Après cela je n’ai que des compliments à te faire sur ton succès qui en présage bien d’autres encore.

Je t’embrasse, ma chère enfant de tout mon cœur. REGNIER.

Réjane joue la pièce cent fois. Mais nous voici à la fin de l’année 1877. Et, en somme, il lui a fallu attendre trois ans, depuis septembre 1874, pour qu’on lui confie un vrai rôle, malgré ses petits succès constants et répétés. En ce temps-là, c’était Mme Bartet qui jouait tout au Vaudeville. Tous les auteurs allaient à elle. Personne, à part son maître, n’encourageait Réjane. Elle végétait donc, et avait grande envie de s’en aller. Elle demeura encore un an sans rien jouer. Pourtant elle prit patience. Et le 9 septembre 1878, elle créait _le mari d’Ida_, trois actes de Delacour et Mancel, avec un grand succès. Elle n’a pas encore trouvé cependant le secret de ses futures toilettes, et la critique le lui fait entendre sans ménagement. M. Sarcey dit d’elle:

Mademoiselle Réjane est tout à fait jolie et amusante dans le rôle d’Ida. Elle a toujours un peu plus l’air d’une gentille femme de chambre que d’une aimable femme du monde, mais elle dit avec tant d’intelligence, elle a un esprit si parisien, elle exerce sur tous ceux qui l’écoutent une séduction irrésistible.

On donna en matinée le 2 février 1879, _les Mémoires du Diable_, et elle eut le rôle de Marie; _les Faux Bonshommes_ furent repris le 22 février, et elle y joua le rôle d’Eugénie. Et, à ce propos, Regnier lui écrit:

Dimanche, 23 février 1879.

Que je te dise d’abord, ma chère enfant, que tu as été charmante hier, que tu as joué tout ton rôle avec sincérité, gaieté, vérité et esprit, et que tu n’as qu’à persévérer dans cette voie de probité artistique qui fait seule les vrais comédiens. En outre, ta figure n’était nullement gâtée par cet abominable maquillage qui rend les yeux féroces en les cerclant de noir, qui déplace la fraîcheur de la joue pour la monter aux yeux, ce qui donne à croire que celle qui se défigure ainsi est atteinte d’ophtalmie. Tu n’étais point plâtrée, et quand tu avais à rougir tu rougissais. Persévère, reste ce que tu es et ne demande à la parfumerie que le nécessaire. Autrement dis-toi bien que les vieilles ne se rajeunissent pas et que les jeunes s’avarient avant l’heure marquée par le temps.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une observation:--Tu te bouches les oreilles quand Edgard te parle, dans une scène du deuxième acte. Réponds-lui donc en tenant encore tes deux doigts sur tes oreilles et en tournant _un peu_ la tête vers lui.--Ce sera, je crois, infiniment plus drôle. Tu ne quitteras ce mouvement que lorsque Edgard te dira: «Vous m’avez donc entendu!» Si tu veux essayer ce que je te conseille, préviens-en Dieudonné.

La première des _Tapageurs_, de Gondinet, est du 19 avril 1879. Mlle Bartet joue le rôle de Clarisse, elle joue celui de Geneviève, un petit bout de rôle sans importance. On l’y trouve touchante et gracieuse. Mais au bout de quelques jours Mlle Bartet tombe subitement malade, et il faudra rendre la recette si quelqu’un ne se sacrifie pas en jouant le rôle _le soir même_! Deslandes s’adresse à Réjane. Elle fait la folie de consentir après de longues prières. Le reste de la troupe voit pourtant d’un œil jaloux la jeune artiste prendre la première place. On veut lui faire peur. On lui annonce que la salle est furieuse, qu’on casse tout! N’ayant pas le temps d’apprendre le rôle par cœur, Réjane avait préféré, pour être moins troublée, jouer sur scénario, c’est-à-dire improviser le rôle de Clarisse sur le thème de l’auteur. On fait un succès à sa hardiesse, à sa crânerie, à sa présence d’esprit. La direction pour la remercier, lui envoie une petite flèche en diamants et perles. Le lendemain, elle réclame un raccord. Deux camarades seulement viennent répéter avec elle. Elle se sentait devenir malade d’émotion, d’énervement et de colère. Le troisième jour, Mlle Bartet, rétablie soudain, reprend son rôle. Réjane avait demandé à son directeur, après cet effort prodigieux, de ne pas rejouer aussitôt son rôle de Geneviève, qui avait été lu et appris par une autre. Elle va tranquillement dîner en ville, et, à dix heures, elle va se coucher. Mais il y avait eu malentendu. La doublure n’était pas allée au théâtre. On avait fait une annonce au public. Cris. Potin! Dans la coulisse, triomphe des bonnes petites camarades qui crient: «Rendez la flèche!»

Pendant les quinze jours qui suivirent Réjane souffrit d’un tremblement dans les jambes.

Elle n’a pas oublié son professeur. Elle suit le concours du Conservatoire, et elle lui écrit le 1er août 1879: «Si vous saviez combien je suis heureuse du grand succès que vous venez de remporter et qui n’a pas été récompensé comme il devait l’être; car M. Brémont a été au-dessus des plus grands éloges; il a de la chaleur et de la passion, on sent le souffle du maître.»

Dans la reprise des _Lionnes pauvres_ d’Augier, 22 novembre 1879, elle est discutée. Le public lui fait fête et l’auteur l’approuve, mais la critique, y compris M. Sarcey, n’admet pas son interprétation du rôle de Séraphine.

M. Alphonse Defère lui conseille de changer de couturière, et il félicite au contraire Mlle de Cléry sur son élégance.

Et Barbey d’Aurevilly de s’écrier prophétiquement:

Avec son corps délié et serpentin, avec cette poitrine dans laquelle il semble qu’il n’y ait pas de place pour le cœur, avec cet air de couleuvre qui marche sur sa queue debout, mais qui deviendra une guivre un jour, Mlle Réjane avait admirablement le physique de son rôle, mais elle y en a ajouté l’intelligence. Cette jeune fille, qui rappelle Rachel par le délié des formes et par la gracilité de toute sa personne, pourrait bien avoir quelque jour, comme Rachel, une grande destinée dramatique. J’en augure beaucoup après l’avoir vue l’autre soir... On l’a rappelée deux fois. La seconde fois, elle était tuée d’émotion, brisée, toute en larmes: on craignait de la voir se casser en deux en saluant. Ah! l’émotion des vrais artistes! Avant d’entrer en scène, Mlle Mars pâlissait sous son rouge et Mme Malibran aussi, quand on l’applaudissait, pleurait...

Emile Augier lui-même la soutient et la défend. Il approuve l’interprétation qu’elle a donnée au rôle de Séraphine Pommeau que Mlle Blanche Pierson avait refusé comme antipathique. Et finalement c’est un très grand succès. On la discute, c’est vrai, mais la flamme est sortie, désormais elle compte. Voici d’ailleurs la précieuse lettre que lui écrivait Regnier à ce propos:

2 décembre 1879.

Si je ne vais presque plus au spectacle, ma chère enfant, rassasié comme je le suis de tout ce que je fais dans la journée, je ne m’en intéresse pas moins à tout ce qui te touche et j’ai été très heureux du grand succès que tu viens d’obtenir. Mon fils, mon gendre, qui assistaient à la première représentation des _Lionnes pauvres_, m’en avaient d’abord rendu compte, Mlle Baretta, écho de ce qui se dit au Théâtre-Français, m’assurait que l’interprétation de ton nouveau rôle te classait au premier rang, et enfin, mon ami Legouvé t’a trouvée tout simplement admirable. Je te laisse à penser si tous ces éloges m’allaient au cœur, et si j’y voyais la réalisation de ce que j’ai toujours auguré de toi comme artiste. Les leçons que je t’ai données ont eu pour but de t’apprendre à consulter toujours le bon sens dans la conception d’un rôle, de t’enseigner les procédés au moyen desquels on parle toujours avec vérité, d’acquérir la souplesse d’entendement et d’oreille qui met la comédienne à même de rendre avec sûreté les intentions que le poète ou l’auteur lui demandent, alors même que ces intentions ne sont pas celles qu’elle a elle-même d’abord comprises. Un bon comédien doit pouvoir toujours jongler avec les intentions et les inflexions qu’on lui demande, et si différentes qu’elles soient les unes des autres, il faut toujours que la conviction se laisse voir au fond de sa phrase. En connais-tu beaucoup qui soient capables de ce genre d’exercice? Le _métier_, l’affreux métier, ce que les peintres appellent _le chic_, s’empare trop du théâtre, et ce qui m’étonne, c’est que, y réussissant si peu, il ait tant d’adhérents. Garde-toi de ce défaut, tâche de rester vraie. En dehors du Théâtre-Français où il y a des modèles, regarde Geoffroy, regarde Saint-Germain et, si tu l’as connue, rappelle-toi Alphonsine, voilà de vivants enseignements... mais me voilà loin de toi, et je me reprends à te donner des conseils alors que je ne te dois que des compliments. Le plus grand, le plus élevé que tu aies reçu est l’approbation que M. Augier a donnée à la façon dont tu as joué son rôle, son goût est des plus sûrs, mais il est aussi des plus difficiles, et si tu l’as contenté, tu dois être aussi très contente.

Je ne manquerai pas de t’aller voir, mais je suis forcé de choisir mon heure, et par cet horrible froid je ne puis me résoudre à quitter le soir le coin de mon feu. Je suis vieux, mon cœur seul n’est pas atteint par l’âge, et il reste toujours jeune pour mes amis; reste de ceux-là, ma chère enfant, et compte en tout temps sur l’affection, sur l’affection véritable, de ton vieux maître.

REGNIER.

A présent, c’est _la Vie de Bohème_ qui la hante. On lui a distribué le rôle de Mimi. Elle est inquiète:

1er avril 1880.

Mon bon Maître,

Si vous saviez quel plaisir c’est pour moi qui vous vois si rarement de vous prouver que je n’oublie rien de tout ce que vous avez fait pour moi, et de venir fidèlement à votre anniversaire vous apporter mes vœux de bonheur et de santé.

J’aurais voulu aller vous dire tout cela de vive voix, mon cher Maître; mais je suis prise toute la journée par les répétitions de _Bohème_. A cinq heures et demie, lorsque je sors du théâtre, j’ai besoin de rentrer chez moi me reposer, puis travailler encore. Ce rôle de Mimi m’inquiète beaucoup, mon bon Maître: il faut le jouer, je crois, avec une grande simplicité, et être simple c’est si difficile au théâtre.

Je repasse dans ma tête toutes vos bonnes leçons du Conservatoire, et, depuis, tous vos bons conseils dont je me suis toujours si bien trouvée. C’est en suivant la méthode que vous m’avez donnée que je travaille tous mes rôles, et si j’ai du succès dans celui-ci, c’est encore à vous qu’il reviendra.

Merci encore pour tout ce que vous avez fait pour moi, mon bon Maître, je vous en serai toujours reconnaissante.

Votre élève, G. RÉJANE.

Son vieux maître lui répond:

3 avril 1880.

Ma bonne chère petite, sois heureuse, marche d’un pied léger, mais sûr, dans la carrière où tu as rencontré déjà le succès, ne te glorifie pas de tes triomphes, et dis-toi qu’un artiste, si haut qu’il soit placé, a toujours quelque chose à apprendre.

Ton rôle de _Mimi_ t’inquiète; penses-tu que je puisse t’y être utile? Si tu le crois, je m’arrangerai pour t’en donner mon avis. Le Vaudeville est près de l’Opéra, viens me voir à mon cabinet dans un après-midi, et si quelque chose t’embarrasse, nous en causerons. Seulement, préviens-moi du jour où tu voudrais me voir.

Ton bien affectionné, REGNIER.

Elle joue donc Mimi le 15 avril 1880. Et ici il faut admirer une fois de plus la touchante incohérence de la critique:

M. Vitu, dans _Le Figaro_, écrit:

Elle n’est pas la fille insouciante et passionnée telle que l’avaient comprise Mlle Thuillier et Mme Broisat, instruites et stimulées par les indications personnelles de Théodore Barrière; elle lui donne une physionomie ingénue qui n’est pas précisément dans la vérité du personnage; mais elle a joué la longue et difficile scène de l’agonie avec une mesure très délicate qui en atténue l’horreur, et avec un accent de sincérité candide qui lui a valu des applaudissements mérités.

M. Defère, dans _Le Soir_, dit que «ce qui manque surtout à Mlle Réjane, c’est la physionomie de l’emploi... Elle ne nous a pas tiré une larme», ajoute-t-il.

M. Paul Perret, dans _Paris-Journal_, dit:

La pièce est mal jouée, sauf par Mlle Réjane et par Dieudonné. Ce dernier est un joyeux et solide Schaunard, et Murger, s’il était encore de ce monde, aurait trouvé dans Mlle Réjane la seule Mimi digne du rôle depuis Mlle Thuillier.

Je parle de longtemps...

Cette comédienne a une nervosité très rare; une qualité particulièrement attrayante sous cette figure touchante et simple de Mimi.

Scapin, dans _Le Voltaire_, écrit:

Mimi, c’est Mademoiselle Réjane, une petite comédienne joliment douée, mais qui manqua visiblement d’études.

Puis, c’est _le Père Prodigue_, de Dumas fils (19 novembre 1880) où elle joue le rôle effacé d’Hélène.

Pourtant Barbey d’Aurevilly écrit d’elle:

Ce n’est plus la profonde vipère des _Lionnes pauvres_, mais c’est le visage et la taille le plus faits que je sache pour le drame, quand on en fera de vivants. Dans ce fourreau si fin et si flexible, il y a de l’acier dramatique, pour plus tard, et l’acier sortira!

M. Sarcey: «Elle échoue à rendre sympathique cette figure sèche et ce parlage métaphysique.»

Clément Caraguel lui accorde de la «grâce».

M. Henri de Pène la trouve en progrès.

Passons rapidement sur _La Petite Sœur_, un acte de Mme Marie Barbier (4 mai 1881), _Odette_, de Sardou, où elle joue le rôle de la baronne Cornaro, femme de quarante ans qui, dans la pièce, doit donner des conseils à Odette, que jouait Mme Pierson! _L’Auréole_, (20 mars 1882), un acte de M. Normand, où elle réussit complètement; _Un mariage de Paris_, trois actes d’About et de Najac (5 mai 1882), qui lui vaut son premier travesti.

Ainsi, du 15 mars 1875 au 31 mai 1882, en huit années d’engagement, elle avait repris ou créé sur la scène du Vaudeville vingt rôles différents, qui tous avaient été remarqués, et dont deux ou trois furent de grands succès, et elle n’avait, dans la maison, aucune situation définie digne de son talent, digne surtout des promesses que ce talent varié indiquait. Ni Sardou, roi du Théâtre, ni les divers directeurs qui s’étaient succédé à la Chaussée-d’Antin, le grand artiste Carvalho, l’intelligent et brave père Cormon, ni Roger, ni Bertrand, ni Raymond Deslandes n’avaient soupçonné qu’ils avaient une comédienne de premier ordre à leur disposition. Les avis ne leur manquaient point cependant; Réjane, inoccupée ou mal employée chez eux, grandissait tout de même en réputation et en succès dans les seuls théâtres d’à côté qu’elle eût alors à sa disposition; elle était la vie, l’âme, si ce mot peut être employé ici, de tous les spectacles du Cercle de la rue Royale, de toutes les revues de l’Épatant, de toutes ces pièces faites entre causeries d’auteurs célèbres et d’auteurs mondains, satires sans profondeur et sans fiel, essais dramatiques superficiels et sans prétention, articles de Paris, du boulevard de Paris plutôt, servant à l’exhibition des comédiennes célèbres en disponibilité, des chanteurs et comédiens amateurs, aux débuts des belles filles qui commencent à tâter sérieusement du théâtre. Réjane trouvait moyen de faire des choses artistiques avec tout cela. Elle répétait sérieusement, comme pour une œuvre sérieuse; elle écoutait, pour les costumes, les avis des peintres qui collaborent d’ordinaire à ces brillantes machines, les conseils des auteurs, qui redressent ces couplets à pointes, pour en tirer un parti charmant. Avec une scène de parodie, un rondeau, des couplets, un arrangement de coiffure ou de costume, elle obtenait des succès étourdissants; toujours prête à rendre service, à apprendre la chanson nouvelle, le monologue improvisé, à remplacer la comédienne malade ou en retard, à chanter, à danser, enfin à faire en camarade ce que voulaient ces spectacles de camarades, elle était la coqueluche de ce public particulier à qui les auteurs du Vaudeville faisaient alors toutes les avances possibles avec leurs comédies dites parisiennes.

L’écho des succès de Réjane arrivait jusqu’au bon Deslandes, homme de club aussi à ses heures, il souriait, disait comme je ne sais plus quel sociétaire de la Comédie-Française: «Bon» ou «c’est une actrice mondaine», et continuait à donner ses spectacles moyens, dans lesquels Réjane n’avait qu’une part sans intérêt. «On ne te comprend pas, tu n’as rien à faire avec ces gens-là, lui dit son camarade Pierre Berton, tu es une étoile! Fiche ton camp d’ici!» Une étoile, c’est ce que cherchait alors M. E. Bertrand, directeur des Variétés, pour remplacer au besoin celle qu’il avait et qui commençait à vieillir. Plus avisé que les directeurs de Vaudeville, il l’engagea pour trois années, malgré une apparition insignifiante faite dans _Les Demoiselles Clochart_, pièce incomplète de Henri Meilhac. Ainsi toutes choses marchent à un total inévitable. Le succès des revues mondaines, des spectacles à couplets, aboutit à l’idéal du genre, à un traité avec les Variétés, et par conséquent aux pièces de Raoul Toché, Blum, Wolf et Clairville; si c’était mieux que ce qu’elle faisait au Vaudeville, ce n’était pas exactement ce qu’elle rêvait. Heureusement, elle allait être prêtée de tous côtés pour créer des rôles importants et dignes d’elle.

Elle parut, boulevard Montmartre, d’abord le 22 octobre 1882, à côté de Judic, dans _La Princesse_, comédie-opérette de Raoul Toché; le 4 décembre, elle débute officiellement dans _Les Variétés de Paris_, revue de MM. Blum, Wolf et Raoul Toché. Elle joua cent fois avec Christian _La Nuit de Noces de P. L. M._, un acte amusant de Fabrice Carré. Sarah Bernhardt, alors directrice de l’Ambigu avec son fils, eut besoin d’elle pour créer _la Glu_, drame en cinq actes de Jean Richepin, où elle parut aux côtés d’Agar et de Lacressonnière. Après cette apparition sur le théâtre de sa jeunesse, où elle retrouvait, heureuse, l’acclamation à la sortie des artistes, l’injure dans la scène antipathique, le succès populaire, elle fut envoyée au Palais-Royal pour créer, le 9 octobre 1883, _Ma Camarade_, comédie en cinq actes de Henri Meilhac et Philippe Gille, une des comédies les plus fines et les plus amusantes du répertoire de ce gai théâtre.