Part 2
Dans son feuilleton qui suivit le concours, M. Sarcey écrivait:
Le soir même du concours, je dînais avec un des auteurs dramatiques les plus en vogue de ce temps.
«Je vous attendais, me dit-il. Il me faut pour une pièce qu’on va bientôt jouer une petite fille qui ait de l’esprit et du mordant; me rapportez-vous du Conservatoire?
--Dame! tout de même. C’est une enfant de quinze ans; elle a une de ces petites frimousses spirituelles qui sentent leur Parisienne d’une lieue. Elle se nomme d’un bien vilain nom qu’elle changera pour entrer au théâtre: Réju, élève de Regnier, et le diable au corps. Si celle-là ne fait pas son chemin je serai bien attrapé. Si j’étais directeur, je l’engagerais tout de suite. Mais comme je suis critique, je l’engagerai tout simplement à achever ses études. A son âge on doit avoir de hautes ambitions; le meilleur moyen de primer dans un théâtre de genre, c’est d’avoir visé la Comédie-Française.
--Vous parlez comme un livre!» me répondit Meilhac.
Tiens? son nom vient de m’échapper. Mais je ne m’en dédis pas: tout ce qu’il y a d’ingénues-comiques en disponibilité va tomber chez lui pour demander son rôle; et je rirais bien dans ma vieille barbe. Elle est charmante, cette jolie et piquante jeune fille, et je suis bien aise qu’on lui ait, malgré sa grande jeunesse, donné un premier accessit.
En ce temps-là, Réjane donnait des leçons à son tour! Pour l’aider à vivre, on lui avait trouvé deux sœurs, jeunes filles bordelaises douées d’un fort accent gascon. Il s’agissait de rectifier cet accent pour leur apprendre le _Passant_. Elles disaient «le Passaing» et «Voulez-vous un peu de brioche, té?» A neuf heures, tous les jours, et par tous les temps, elle se rendait au domicile des deux sœurs et faisait de son mieux... Un matin, en passant devant une église, elle vit un rassemblement, des quantités de fleurs, tout un apparat. Les gens de l’omnibus s’enquirent, et un homme qui venait de lire le journal dit: «C’est une actrice qu’on enterre, c’est Desclée...» Réjane se leva, comme pour descendre de la voiture, mais elle réfléchit qu’on l’attendait pour sa leçon, qu’elle en avait besoin, et elle se rassit en faisant un long signe de croix... C’est ainsi qu’elle adressa son dernier adieu à la grande artiste de qui elle devait par la suite procéder. A cette époque, Réjane avait vu Desclée trois ou quatre fois, dans _Froufrou_, dans _la Princesse Georges_, dans _le Demi-Monde_, dans la _Femme de Claude_. Et elle s’était dit, en la voyant: «C’est ça, le théâtre!»
Au cours de cette dernière année de Conservatoire, Réjane connut une des plus grandes joies de sa vie. Un matin Regnier lui fait dire, pendant une leçon à la classe, _la Fille d’Honneur_, une poésie qu’elle avait entendue rabâcher cent fois à Mlle Baretta, et qu’elle savait ainsi par cœur. Réjane tremblait, car ses deux élèves bordelaises assistaient au cours comme auditrices, et le professeur, très sévère, arrêtait les élèves à chaque seconde et les faisait répéter jusqu’à l’inflexion juste. Mais il la laissa aller jusqu’au bout, sans l’interrompre une seule fois. Elle, ne comprenant rien à cette bienveillance inaccoutumée, se demandait: «Mon Dieu! que va-t-il dire à la fin?...» Lui, tranquillement, sur le ton qu’on emploie pour annoncer une chose fatale, contre laquelle il n’y a pas à lutter, prononça ces simples mots: «C’est très bien, ma petite, descends, tu seras une grande artiste...» Ah! l’artiste, depuis lors, eut l’occasion de signer bien des engagements splendides, elle goûta la joie de bien des triomphes, reçut les félicitations des souverains dans leurs palais, mais jamais les émotions ressenties depuis n’eurent la qualité et l’intensité de celle-là!
Talbot était encore directeur du petit théâtre de la Tour-d’Auvergne. Il attirait là, le dimanche, les jeunes élèves du Conservatoire pour un cachet de cinq francs. Naturellement Réjane y accompagnait ses camarades dès sa première année d’études. Elle avait même joué _les Deux Timides_ avec Albert Carré, dont l’accent lourd et un peu pâteux faisait la joie des autres, et qui jouait vraiment très mal. Il tenait dans cette pièce le rôle du père de Réjane. «Au beau milieu de l’action--c’est Réjane qui raconte,--je le vois encore, assis devant une table, il cherche son mouchoir, le porte à son nez, et s’arrête d’écrire la lettre qu’il venait de commencer. Il saignait du nez! Il n’hésite pas, il se lève, quitte la scène et me plante là, tranquillement. Notez que c’était la première fois que je me trouvais devant un public. Qu’est-ce que je vais devenir, seule, là, sur ce plancher, sans réplique? Faut-il que je m’en aille? Faut-il que je reste? Va-t-il revenir? Mme Doche se trouvait justement dans l’avant-scène. Éperdue, je la regarde, comme la femme qui a créé _la Dame aux Camélias_, et mes yeux suppliants lui demandent un miracle. Elle me fait signe comme elle peut, et voyez si c’est commode quand on est assis dans une loge--me fait signe de m’asseoir! Par miracle, en effet, je comprends. Je comprends et je m’assieds... Mais une fois là, que vais-je faire? Les mêmes problèmes s’agitent dans ma cervelle. J’entends du vacarme dans la coulisse. Des gens me crient: «Mais sortez donc!» Comme c’est facile de sortir quand on n’a pas de mot de sortie! D’ailleurs d’autres voix m’arrivent: «Il ne saigne plus. Il va rentrer.» J’attends toujours.
»Décidément que vais-je faire devant cette table? J’aperçois la plume et le papier. J’ai une inspiration du ciel. Je saisis la plume de l’air le plus naturel du monde, et je me mets à achever la lettre commencée par Carré, au milieu des applaudissements de la salle qui a tout compris. Le «saigneur» revient enfin et la pièce peut finir.»
On allait aussi quelquefois le dimanche jouer dans la banlieue de Paris. On poussait jusqu’à Versailles, Mantes ou Chartres. Et c’est un jour, à Chartres, qu’on jouait _les Paysans Lorrains_, que le nom de «Réjane» parut pour la première fois sur une affiche. Jusque-là elle s’appelait Réju. Et tout le monde se mit d’accord pour lui conseiller de changer de nom, depuis Alexandre Dumas jusqu’à ses camarades. On avait cherché à conserver quelque chose du nom, et on hésitait entre Régille, Réjalle, Réjolle, quand un matin, à la classe, elle trouva soudain: «Tiens, Réjane, pourquoi pas Réjane?»
Ballande donnait en ce temps-là à la Porte-Saint-Martin, des matinées-conférences. Comme Talbot, il recourait aux jeunes élèves du Conservatoire, mais, au lieu de cinq francs, il les payait dix francs. Aussi ces représentations étaient-elles recherchées. Réjane y joua un jour dans _le Dépit amoureux_, qu’on donnait en cinq actes, le rôle travesti d’Ascanio, rôle obscur et même incompréhensible qu’on supprime d’ordinaire. Mais elle y fut mal notée: Ballande lui avait fait répéter les saluts, avec un chapeau melon qu’elle mettait sous son bras après les grands gestes à plumeau en usage au XVIIe siècle. Ce chapeau melon était très bombé; aussi la jour de la représentation quand elle eut à faire les mêmes gestes et qu’elle essaya de serrer son chapeau plat sous son bras, il était déjà loin derrière elle.
Une deuxième tentative faite par Ballande fut moins heureuse encore, Réjane tenait un rôle dans _les Ménechmes_. Elle attendait dans le foyer. Tout à coup on lui crie: «C’est à vous!» Elle se met à courir, enfile un escalier, le descend, et se trouve sur... le trottoir de la rue de Bondy! Elle s’était trompée de chemin! Quand elle remonta, après cinq minutes de recherches, vous devinez comment elle fut reçue.
Le concours de 1874 arriva.
Ses camarades, son professeur, se disaient sûrs de son premier prix. Elle avait choisi, ou plutôt Regnier avait choisi pour elle une scène de Roxelane, des _Trois Sultanes_. Mme Angelo, toujours prête à lui rendre service, s’était chargée de l’habiller. «Tu n’auras pas une robe de mille francs, lui dit-elle, car on te sait pauvre, et il ne faut pas qu’on te prenne pour ce que tu n’es pas!» Néanmoins elle lui commanda sa toilette chez Laferrière. C’était encore une robe de tarlatane blanche, comme l’année précédente. Mais de quelle façon! Elle mit naturellement du jasmin dans ses cheveux et constata qu’elle en avait créé la mode, car presque toutes ses camarades s’étaient fleuries de jasmin, comme elle avait fait à son premier concours.
La scène des _Trois Sultanes_ n’avait pas beaucoup réussi, et elle se sentait grand’peur. Par bonheur, elle devait donner la réplique à son camarade Davrigny dans _la Jeunesse_, d’Emile Augier. Dans la pièce, les deux jeunes gens se rencontrent à la fontaine. Le jeune homme dit: «Cyprienne!» Elle répond simplement: «Ah! mon Dieu!» Mais ses yeux s’emplissent de larmes, sa gorge se serre, et l’accent qu’elle met dans cette exclamation est tel, que la salle entière éclate en applaudissements. Ce début la remonta, et, rassurée, elle joua la scène avec un succès d’émotion considérable. De sorte que, poussée jusqu’à présent vers les soubrettes et les coquettes gaies, elle eut ce jour-là, et par hasard, la révélation de son don dramatique.
On ne lui décerna pourtant qu’un second prix, qu’elle partagea avec Jeanne Samary.
Son professeur Regnier n’avait pas eu la patience d’attendre la fin du concours. Il l’entendit jouer sa scène et s’en alla en disant: «C’est le premier prix, sûr! Et tu viendras me l’annoncer chez moi, tout à l’heure.» Regnier l’attendait, en effet, en haut de son escalier. Aussitôt qu’il l’aperçut, il lui cria:
«Eh bien?
--Je ne l’ai pas, monsieur! Le second seulement.»
Et le vieux maître, tout pâle, frémissant de colère, lâcha:
«Ah! les malfaiteurs!...»
La Presse du lendemain est encore bien instructive à consulter.
Sarcey a suivi Réjane. Il la retrouve avec son second prix et il dit:
J’avoue que, pour ma part, j’aurais volontiers attribué à Mlle Réjane un premier prix. Il me semble qu’elle l’avait mérité. Mais le jury se décide souvent par des motifs extrinsèques et secrets, où il ne nous est pas permis de pénétrer. Un premier prix donne droit d’entrée à la Comédie-Française, et le jury ne croyait point que Mlle Réjane avec sa petite figure éveillée, convînt au vaste cadre de la maison de Molière. Voilà qui est bien; mais le second prix, qu’on lui a décerné, autorise le directeur de l’Odéon à la prendre dans sa troupe, et cette perspective seule aurait dû suffire pour détourner le jury de son idée... Que fera Mlle Réjane à l’Odéon? Elle montrera ses jambes dans _la Jeunesse de Louis XIV_ que l’on va reprendre au début de la saison. Voilà un beau venez-y voir! Il faut qu’elle aille ou au Vaudeville ou au Gymnase. C’est là qu’elle se formera, c’est là qu’elle apprendra son métier, qu’on jugera de ce qu’elle est capable de faire, qu’elle se préparera à la Comédie-Française si elle y doit jamais entrer...
... Qu’elle a d’esprit dans le regard et dans le sourire avec ses petits yeux perçants et malins, avec sa petite mine en avant, elle vous a un air si futé qu’on se sent égayé rien qu’à la voir.
Sa bienvenue au jour, lui rit dans tous les yeux.
Et il répète encore:
Je serai bien surpris si elle ne fait pas son chemin.
Voilà Réjane hors de l’école. Sa vraie carrière va commencer.
Où ira-t-elle?
Avant la fin du Conservatoire, M. Duquesnel, alors directeur de l’Odéon, lui avait proposé d’y aller jouer _la Jeunesse de Louis XIV_, et le regretté M. Carvalho lui ouvrait le Vaudeville. Mais elle refusa, désireuse de finir ses études régulières. Le Gymnase la guettait également. Elle se décida pour le Vaudeville et signa, avec les nouveaux directeurs, un engagement conditionnel. Si l’Odéon, comme c’était son droit, ne la réclamait pas, elle débuterait au boulevard. A l’Odéon, on lui offrait 150 francs par mois, au Vaudeville c’était 4.000 francs par an et les costumes. Elle souhaitait donc ardemment que l’Odéon l’oubliât. Il paraissait l’oublier, en effet. L’ouverture d’octobre arriva. Sa situation n’était toujours pas réglée. Elle alla au Ministère des Beaux-Arts. Elle retrouva là le secrétaire du Ministre, qui l’avait vivement complimentée lors du concours. Elle lui exposa son cas et ses angoisses, et obtint une lettre du Ministre qui la dégageait de l’Odéon. Il ne restait d’ailleurs plus que deux jours de délai pour qu’elle fût légalement libérée. Mais, prévenu sans doute, M. Duquesnel, avant l’expiration de ce délai, envoya à Réjane un bulletin de répétition pour _la Jeunesse de Louis XIV_. La débutante, qui aimait déjà les choses bien faites, se rendit à l’Odéon et fut reçue par le directeur qui lui dit:
«Eh bien! nous répétons demain à une heure.
--Il n’y a qu’un obstacle à cela, répondit Réjane, c’est que j’ai demain à la même heure, une répétition au Vaudeville...» Ce n’était pas vrai, mais, nous venons de le dire, elle aimait les choses bien faites... Explication. M. Duquesnel avait entre les mains une lettre du directeur des Beaux-Arts, l’autorisant à réclamer le second prix pour l’Odéon. «C’est que j’ai aussi une lettre qui me dégage, objecta-t-elle tranquillement; elle n’est pas du directeur des Beaux-Arts, c’est vrai, mais elle est du Ministre... Voyez plutôt...» Et elle sortit sa lettre, qu’elle lui montra de loin, sans lui permettre de la toucher...
Ce fut toute une affaire. M. Duquesnel se plaignit, et on lui accorda des compensations pour le dédommager.
«De sorte que, dit Réjane lorsqu’elle raconte cette anecdote, si l’Odéon aujourd’hui a des fauteuils en velours, c’est à moi qu’il le doit!»
* * *
Ici se place un chapitre charmant de la jeunesse de Réjane: ce sont ses rapports avec son grand professeur Regnier. Elle a conservé soigneusement les lettres qu’il lui a écrites, et nous avons pu retrouver, grâce à l’obligeance de Mme Alexandre Dumas, quelques-unes des lettres de Réjane. On verra, d’un côté, quelle confiance, quelle naïveté et quelle reconnaissance; de l’autre, quelle sagesse, quelle intelligence, quelle bonté, quelle noblesse d’âme.
L’anniversaire de Regnier tombait le 1er avril. Tous les ans, sans jamais l’oublier, Réjane écrivait le 31 mars à son professeur, et lui envoyait son petit souvenir. Regnier répondait:
1er avril 1875.
Est-ce que tu dois me faire des cadeaux, mon enfant! En ai-je besoin pour être assuré de ton affection? Suis donc mieux mes conseils, chère fillette, garde ton argent, et ne songe à me donner jamais que ton amitié. C’est le seul présent que je veuille de toi et le seul aussi, je t’en préviens, que j’accepterai à l’avenir.
Tu désires pouvoir encore fêter longtemps l’anniversaire de ma naissance, je le désire aussi pour toi, tu n’aurais jamais de meilleur ami, de meilleur conseiller, et personne, sauf ta mère, qui s’intéresse davantage à ton bonheur.
Je te remercie néanmoins, et t’embrasse de tout mon cœur.
Ton vieux ami, REGNIER.
Réjane était allée en voyage, l’été. A son retour, elle écrivait:
Lundi, 23 août 1875.
Mon bon Maître,
Je suis de retour de la mer depuis quelques jours, j’espère avoir retrouvé à Scheveningen la santé qui depuis quelques mois semblait me faire défaut. J’ai suivi vos conseils et suis allée visiter La Haye, Rotterdam, Amsterdam, et enfin Anvers; que de chefs-d’œuvre, et comme j’aurais été heureuse de vous voir à ce moment-là, pour vous communiquer mes impressions; jamais je n’oublierai tout ce que j’ai vu, et il me tarde d’être près de vous pour causer de toutes ces merveilles.
M. Coquelin est venu nous lire _Madame Lili_ avec sa verve et son esprit habituels; mais je suis bien embarrassée sans vous, mon bon Maître, et pourtant je vous sais si fatigué que je n’ose pas vous demander de me sacrifier quelques heures d’un repos dont vous avez tant besoin.
Nous répétons tous les jours environ de une heure à trois heures; si vous avez un instant, je compte sur votre bonté habituelle pour ne pas oublier votre bien dévouée et bien reconnaissante élève.
Merci à l’avance et pardon, mon bon Maître, pour tout mon bavardage.
GABRIELLE RÉJANE.
Regnier lui répondait le lendemain:
24 août 1875.
Je suis heureux, ma bien chère petite, des bonnes nouvelles que tu me donnes de ta santé. Soigne-la bien, combats ta nature anémique par un exercice quotidien et sans fatigue, par de la viande rôtie un peu saignante et par un peu de bon vin.
Ton voyage t’a donc plu?--J’étais sûr de tes impressions; recherches-en toujours de pareilles, ton esprit, tes idées, ton goût, ton talent s’en trouveront bien. Fréquente nos musées, émoustille ton cerveau, lis beaucoup, écris même; c’est le régime intellectuel que je te conseille et qui sera aussi profitable à ton âme que l’autre peut être à ta gentille argile.
Pourquoi n’a-t-on pu retarder la mise à l’étude de ta pièce nouvelle? A partir du 15 du mois prochain, je me serai ressaisi, je serai libre, et j’aurais eu plaisir à te faire étudier ton rôle. En ce moment on m’accable de travail en raison de mon prochain départ, et j’ai peu de moments à moi. N’importe, j’en trouverai pour toi, mais il faut que tu m’aides un peu.
Veux-tu samedi, à 10 h. ½, venir au Théâtre-Français?--Est-ce une heure possible pour toi?
Réponds-moi. En tout cas, je te consacrerai ma matinée de dimanche prochain. Tu viendras à Saint-Cloud; vous y déjeunerez si ta mère le veut, et nous travaillerons à fond.
Adieu, ma chère enfant, je t’embrasse et t’aime bien.
Ton ami, REGNIER.
Dans un _post-scriptum_, il ajoutait:
Retiens qu’il n’y a jamais eu d’accent sur mon nom.
Engagée pour deux années au théâtre du Vaudeville, elle y débute, le 25 mars 1875 (si on peut appeler cela un début), dans _la Revue des Deux-Mondes_, où elle jouait le rôle du Prologue, et où elle passa naturellement inaperçue.
Son nom se trouve ensuite dans la distribution de la reprise de _Fanny Lear_ (24 avril 1875), de Meilhac et Halévy, et dans _Vaudeville’s Hotel_, pochade-revue en un acte, du 5 juin 1875; les journaux se taisent encore.
Sa première création date du 4 septembre 1875, dans _Madame Lili_, un acte en vers de Marc Monnier, qu’elle joua avec Dieudonné, Boisselot et Mme Alexis. Ce fut aussi son premier succès. Sarcey, dans _le Temps_, écrit d’elle:
Mademoiselle Réjane est charmante de malice, d’ingénuité et de tendresse. Cette jolie et piquante fille a de l’esprit jusqu’au bout des ongles. Quel bonheur qu’elle ne chante pas! Si elle avait de la voix, l’opérette nous la dévorerait.
Son nom paraît successivement sur presque toutes les affiches de l’année: le 16 novembre 1875, dans _Midi à quatorze heures_, un acte de M. Théodore Barrière; le 25 décembre, dans _Renaudin de Caen_, vaudeville de Duvert et Lauzanne; le 26 décembre, dans _la Corde sensible_, un acte de Clairville et Thiboust, où Albert Carré, si mauvais comédien, jouait Califourchon; le 10 avril 1876, dans _le Verglas_, un acte du peintre Vibert; le 10 avril 1876, dans _le Premier Tapis_, un acte de Decourcelle et Busnach; le 17 avril, dans _les Dominos Roses_, trois actes de Delacour et Hennequin; le 21 novembre 1876, dans _Perfide comme l’Onde_, un acte d’Octave Gastineau; le 13 décembre, dans _le Passé_, un acte de Mme Pauline Thys, et _Nos Alliées_, trois actes de Pol Moreau.
C’est le lendemain du _Verglas_ que son maître lui écrivait cette lettre si jolie et si probe:
137, rue de Rome, 11 avril 1876.
Tu as lieu d’être contente de la soirée d’hier, ma chère enfant, et tes succès vont croissants. Le rôle que tu joues dans _le Verglas_ aurait peut-être demandé une actrice plus mûre que toi, mais il n’est pas mauvais d’avoir à s’essayer de bonne heure dans des caractères qui dépassent nos années, et de s’habituer à la tenue et au style qu’ils réclament. Sous ce point de vue-là, tu feras bien, sans exagération, de viser aux grandes manières, sois _dame_ et non pas _petite fille_, que ton maintien ait bon air, surveille ta tenue et parle sans négligence aucune.
Ton rôle étant meilleur, ton succès a été plus vif dans la seconde pièce, et j’ai été véritablement étonné de ton chant. Tu feras bien de cultiver ce côté de talent que je ne te connaissais pas, il peut être pour toi d’un grand avantage. Ne néglige rien, il passe vite le temps où l’on peut acquérir, et crois-moi, crois-moi, crois-moi. Tiens-toi par l’étude et le travail, en dehors du _chic_ et de _la ficelle_, et laisse-moi te répéter encore que c’est par le simple et le vrai qu’on arrive à l’effet véritable. Bref, j’ai été très content de toi hier. Continue, cela va bien... _Mais_ surveille ta tenue, ne te déhanche pas tantôt sur une jambe, tantôt sur une autre, n’avale pas tes syllabes et tes mots. Articule tout sans affectation, mais aussi sans négligence.
Je t’embrasse.
Ton ami, REGNIER.
Dans _le Premier Tapis_, Offenbach l’avait entendue chanter un petit air de Lecocq intercalé; sa voix était claire et charmante, et elle phrasait à ravir, comme Regnier le lui dit. Le lendemain, le maëstro la fait venir et lui offre 20,000 francs par an si elle veut signer un engagement aux Variétés pour un rôle qu’il écrira pour elle. Comme elle était engagée au Vaudeville, elle ne se laissa pas tenter, mais il a tenu à un fil peut-être que Réjane ne devînt divette!
Son maître l’a vue aussi dans _Perfide comme l’Onde_, un acte de M. Octave Gastineau, qu’elle créait; et il lui écrit:
137, rue de Rome, 26 novembre 1876.
Il m’a semblé, mon enfant, que tes yeux, hier, me cherchaient dans l’avant-scène que tu m’avais envoyée; j’étais à l’orchestre, où j’étais descendu pour te mieux voir,--et je t’ai bien vue. _Perfide comme l’Onde_ n’est pas une pièce d’une grande force, néanmoins elle renferme une idée suffisante pour un petit acte, et elle est bien conduite. Tu es très gentille, très amusante dans ton rôle, et je pense qu’il t’en vaudra d’autres dans un emploi où la faveur du public semble te porter.
_Tu es comédienne_ et tu viens de le bien prouver. Mais quelle que soit l’excentricité des rôles que l’on te confiera, tiens toujours à y être _distinguée_. J’ai été un peu effrayé du ton des jeunes filles que j’ai vues hier,--ceci bien entre nous deux,--ne te laisse pas gagner par le laisser-aller de la tenue et de la prononciation. Parle bien à ton interlocuteur, et quand tes yeux regardent la salle, qu’ils voient dans le vide et ne s’adressent jamais à personne. Tu sais encore éviter ce défaut, que l’exemple ne t’y entraîne pas: reste vraie. Bref, tu as bien joué, on t’a applaudie, et tu méritais de l’être. Reçois donc tous mes compliments et l’embrassade de
Ton ami, REGNIER.
Désormais, sa correspondance avec Regnier suivra les événements de sa carrière.
Elle avait signé un nouvel engagement à 9,000 francs par an au Vaudeville, malgré sa mère, qui ne voulait pas démordre de 9,600 francs. Les pourparlers eussent même été rompus si Réjane, à l’insu de sa mère, n’avait promis aux directeurs de leur rembourser, sur ses appointements, les 600 francs du litige.
«J’économisai sur le cresson, raconte-t-elle drôlement, au lieu de deux bottes à trois sous, j’en prenais deux pour cinq sous! Je fourrais de temps en temps cinquante centimes dans mes bottines. Et un beau jour j’apportai aux directeurs 150 francs péniblement amassés. Il faut dire, à leur honneur, qu’ils les refusèrent. Mais ma mère n’en a jamais rien su. Et, quelquefois voulant m’écraser de sa supériorité de femme forte, elle me dit encore: «Hein, sans moi, tu ne les aurais pas eus, tes 600 francs!»
Pendant l’été de 1877, elle apprend _Pierre_, quatre actes de Cormon et Beauplan, qu’elle doit jouer à côté de Mme Doche. Elle a peur. D’Abbeville, où elle est en tournée, elle écrit, le 3 août, à Regnier: «... Si vous pouviez me donner une heure pour le troisième acte de _Pierre_; plus le moment approche, plus je redoute cet acte, qui est tout sentiment. Si je ne me sens pas soutenue par vos bons conseils, mon cher Maître, je ne réponds plus de rien...»