Loges et coulisses

Part 14

Chapter 143,760 wordsPublic domain

Mon cher Huret,

Je vais donc passer de bonne grâce sous vos Fourches Caudines.

1º Si j’ai des pièces en train?--Une seule, dont le titre n’est pas encore fixé--une comédie moderne, en cinq actes que je compte présenter dans le courant de l’année prochaine au Théâtre-Français, après que ce même théâtre aura représenté ma _Catherine_ qui doit passer cet hiver. J’ai aussi promis à Antoine de lui donner quelque chose.

2º Je crois que la mise en scène, très poussée, peut aider au succès, y contribuer même dans une assez large part, mais à condition qu’elle soit intelligemment, pittoresquement, spirituellement appropriée au milieu social de la pièce, et au caractère, à la nature des personnages. Malgré tout, je ne pense pas qu’elle suffise, même de premier ordre, à tenir lieu d’une pièce absente ou à en sauver une sans valeur. Je suis persuadé aussi qu’un chef-d’œuvre peut s’en passer. Autant vous dire que moi, il m’en faut, et de la très soignée! J’imagine que le souci d’exactitude, le luxe des décors, des ameublements, des toilettes, etc., sont loin d’avoir dit leur dernier mot. On fera de plus en plus fort... jusqu’à l’Exposition. Après, tout se calmera.

3º Il n’y a pas de vogue pour tel ou tel genre. Il n’y a de vogue que pour la pièce «réussie». Elle _portera_, si c’est une pièce à thèse, tout comme une pièce gaie, sentimentale ou dramatique, n’ayant pour objet que l’éternel jeu des passions et la simple observation de la vie. L’action dramatique, à mon avis, doit toujours prendre parti, montrer clairement ce qu’il veut, de quel côté il souhaite faire pencher la balance.

4º Oui, je pense que les spectacles coupés ont chance de redevenir à la mode et que tous les petits théâtres, Grand Guignol, Roulotte, etc., contribueront à accentuer ce mouvement. La courte pièce en un acte, la saynète, le dialogue vont faire beaucoup de mal à la chanson de café-concert.

5º Comment empêcher les femmes de conserver leurs chapeaux au théâtre?

--Je me déclare incompétent.

6º Décore-t-on assez d’auteurs dramatiques?

--Non! jamais assez! Le nombre des croix à donner sera toujours inférieur à celui de mes confrères dont le talent mérite récompense!

7º Les auteurs manquent-ils de débouchés?

--Oui.

8º Les directeurs manquent-ils de bonnes pièces?

--Je ne sais pas. Je ne suis qu’auteur.

Cordiale poignée de main, mon cher Huret,

Henri LAVEDAN.

M. Alexandre Bisson

est consciencieux. Merci.

Les Surprises, 5 août 1897.

Cher monsieur Huret,

Vous voulez bien me demander mon avis sur un petit tas de questions, aussi diverses qu’intéressantes. Je m’empresse de vous l’envoyer.

Vous me demandez:

_Où je passe mes vacances?_

Est-ce pour y venir? En ce cas, vous auriez joliment raison, car la plage de La Baule (Loire-Inférieure) est bien la plus jolie qu’il y ait au monde: le pays est charmant et le bon beurre n’y coûte que vingt-deux sous!... Il est vrai qu’il est plutôt mauvais; mais on peut se rattraper sur les œufs, qui sont pour rien...

_Si je travaille?_

Hélas? il le faut bien!

_A quoi?_

Voici: le matin, je fais des petits trous dans le sable et, comme c’est très fatigant, je me repose généralement l’après-midi.

_Si je m’amuse?_

Jeune indiscret!... Non, moi, je ne m’amuse pas: ce sont les autres qui m’amusent!

_Quel est mon avis sur la signification du développement des cafés-concerts?_

A mon sens, le développement de ces établissements doit signifier que le public y va beaucoup.

_Si je crois que les cafés-concerts soient nuisibles aux théâtres?_

Je vous crois que je le crois! Mais je crois aussi que les théâtres font bien du mal aux cafés-concerts.

_Si je pense que les directeurs de théâtre ont raison de lutter contre les cafés-concerts?_

En mon âme et conscience, oui, je le pense!... On a toujours raison de lutter contre ce qui vous est préjudiciable.

_Si je suis assez renseigné pour deviner ce que jouera le théâtre de l’Œuvre l’année prochaine?_

Oui, justement, je suis très bien renseigné. M. Lugné-Poe, qui, en ce moment, est en Scandinavie, consacrera sa saison prochaine au vaudeville américain. Quelques minstrels sont également à prévoir.

_Si je suis sincèrement d’avis que le drame historique manque de débouchés?_

Non, sincèrement, je ne suis pas d’avis. On le voit partout, le drame historique: aux Français, à l’Odéon, au Château-d’Eau, à la Porte-Saint-Martin, même au Gymnase, où l’on va donner _La Jeunesse de Louis XIV_. Il n’y en a que pour lui! Je croirais plutôt que c’est le drame historique qui manque aux débouchés.

_Les chapeaux de femmes vont-ils se maintenir cette année à l’orchestre?_

Oui, mais ils ne gêneront plus personne. Chaque dossier de fauteuil sera orné d’une petite fente verticale. Quand on aura devant soi un chapeau-écran, on n’aura qu’à glisser 10 centimes dans la petite fente verticale, et aussitôt, sans secousse, le fauteuil de la dame s’abaissera de 40 centimètres. Il faudra vraiment ne pas avoir 10 centimes dans sa poche...

_Si j’ai l’occasion de juger la différence des publics qui voient jouer mes pièces à Paris et dans les tournées?_

Non. Je n’ai pas l’occasion. Comme théâtre, à La Baule, nous avons une fanfare et pas d’ouvreuses.

_Ne va-t-on pas revenir aux spectacles coupés?_

Moi, je ne demande pas mieux, ayant quelques pièces en réserve pour ce moment béni!... En tout cas, on pourrait toujours commencer par couper, dans les grandes pièces, le troisième acte, qui est généralement le plus difficile à faire.

Maintenant que je vous ai répondu avec cette vieille et rude franchise, que l’on ne retrouve plus guère aujourd’hui que dans les classes dirigées, laissez-moi vous poser à mon tour une toute petite question:

_Quelle influence aura, selon vous, la restauration du théâtre d’Orange sur le développement progressif des saxo-tubas dans les musiques militaires?_

En attendant votre réponse, que j’espère sincère, croyez-moi, cher monsieur Huret, votre bien cordialement dévoué,

Alexandre BISSON.

M. Léon Gandillot

se tient, de parti pris, en dehors des questions posées. Impuissant Torquemada de la Société des auteurs, il pleure l’abolition des bûchers de l’Inquisition. Ecoutons-le:

Mardi, 15 août 1897.

Mon cher Huret,

Pendant que je suis bien sage et bien inoffensif à regarder les petits bateaux qui vont sur l’eau à Etretat, vous avez la cruauté de venir me faire le coup du questionnaire. Et ce sont les problèmes les plus ardus et les plus complexes de la question théâtrale que vous remuez à la fois négligemment du bout de votre plume et dont vous exigez une solution immédiate.

Quant à moi, mon cher Huret, pour tout ce qui touche aux choses de théâtre, je n’ai qu’une opinion: c’est la faute à la Société des auteurs dramatiques. C’est mon idée fixe, je ne vois que ça, je ne connais que ça.

La multiplication des cafés-concerts et le tort que les bouisbouis font aux scènes plus relevées, le krach du vaudeville, les chapeaux de femmes à l’orchestre, la décoration des actrices et les spectacles coupés, voilà, évidemment, de nombreux objets d’étude et de controverse, et encore on pourrait ne pas oublier le palpitant billet de faveur et le cas de l’invraisemblable monsieur Bérenger, mais personnellement je suis hypnotisé par l’unique question de la Société des auteurs dramatiques.

L’obsédante pensée de cette Société de Nessus, dont il est impossible de rejeter de ses épaules l’implacable tutelle; la constatation de ce fait monstrueux, d’ailleurs universellement ignoré par la magistrature d’abord, que nul en France ne peut exercer la profession d’auteur dramatique s’il n’adhère aux statuts de la corporation, laquelle tient dans les mains de son syndicat par les traités imposés, au mépris du Code civil, tous les théâtres, entendez-vous, tous les théâtres de Paris et de la province, et en interdit de la sorte l’accès à qui refuserait de signer le pacte social; cette servitude inouïe, scandaleuse, immorale et illégale, à laquelle se soumettent tous les auteurs dramatiques, voici le sujet de l’étonnement douloureux dont je ne suis pas revenu depuis que je suis entré dans la carrière (quand mes aînés y étaient encore, hélas!) Et toutes les autres questions, plus ou moins captivantes, intéressant l’avenir du théâtre, me laisseront froid tant qu’on n’aura pas résolu la primordiale, c’est-à-dire celle de l’émancipation de l’auteur dramatique; tant qu’on n’aura pas proclamé le droit de tout citoyen de faire des pièces et d’en vendre, de s’établir enfin vaudevilliste aussi bien qu’ébéniste ou charcutier.

Excusez-moi donc, mon cher Huret, etc.,

L. GANDILLOT.

M. Georges Feydeau

paraît avoir trouvé le moyen d’empêcher les femmes de conserver leur chapeau à l’orchestre:

Paris, 21 août.

Mon cher ami,

Vous m’avez demandé une lettre à bâtons rompus, à bâtons rompus je vous réponds!

Et, d’abord, tâchons de nous ressouvenir de notre questionnaire car, avec le souci d’ordre qui me caractérise, je l’ai tellement bien rangé que je ne puis plus mettre la main dessus.

_Où je suis?_

Depuis huit jours à l’étranger, à Paris! Mais pas pour longtemps car j’ai peur d’y oublier le français; la semaine prochaine je pars pour le Midi; l’été est vraiment trop dur à Paris; il n’y a pas, il fait trop froid.

_Les directeurs de théâtre ont-ils raison de lutter contre les cafés-concerts?_

Évidemment! Comme les cafés-concerts auront raison de lutter contre les théâtres.

_Les cafés-concerts font-ils vraiment du tort au théâtre?_

C’est indiscutable! _Champignol malgré lui_ a eu 560 représentations, _le Dindon_, _l’Hôtel du Libre-Echange_, _Monsieur chasse_, _le Fil à la patte_, quelque chose comme un millier de représentations: «Ah! sans ces sacrés cafés-concerts!...»

_Quel sera le goût du snobisme au théâtre de «l’Œuvre» cet hiver?_

Il faudrait d’abord admettre que le snobisme ait un goût, et alors il ne serait plus le snobisme. Or, comme il n’obéit pas à un goût mais à un mot d’ordre, posez la question à ceux qui le donnent.

_Êtes-vous d’avis que le drame historique et en vers manque de débouchés?_

Je ne crois pas tant qu’il manque de débouchés, je crois surtout qu’il manque de spectateurs.

_Trouvez-vous qu’on décore assez d’auteurs dramatiques?_

Comme chevaliers, certainement. Maintenant, comme officiers...?

_Connaissez-vous un moyen d’empêcher les femmes de conserver leur chapeau au théâtre?_

Je n’en vois qu’un. Déclarer que seules pourront garder leurs chapeaux les femmes âgées de plus de quarante ans.

A vous, quand même,

Georges FEYDEAU.

M. Georges Courteline

n’envoie pas dire leur fait aux directeurs et appuie ses démonstrations d’une opulente érudition.

Mon cher Huret,

Mille pardons d’avoir tant tardé à vous répondre. Je n’étais pas à Paris, en sorte que je ne trouve qu’aujourd’hui votre lettre.

Est-ce que les directeurs de théâtres vont nous raser encore longtemps? Ils nous assomment avec leurs revendications. Sous le prétexte--d’ailleurs mensonger--que leur commerce ne bat que d’une aile, ils décrètent l’univers entier d’accusation et portent plainte contre les passants. Un jour, c’est l’Assistance publique qui les ruine; le lendemain, c’est le billet de faveur qui est la cause de leurs désastres; il y a un mois, c’était Montmartre qui leur prenait leur clientèle; aujourd’hui c’est le café-concert dont le «développement» les menace. En vérité, on n’a pas idée de ça. Et puis quoi, le café-concert? Qu’est-ce qu’il a fait, le café-concert? Et où est-il le «développement» que ces gens nous signalent du doigt comme une sorte de spectre rouge? Si vous voulez bien vous reporter aux dernières années de l’Empire, c’est-à-dire à trente ans d’ici, vous constaterez, preuves en main, que Paris comptait, pour le moins, une demi-douzaine de beuglants qui ont aujourd’hui disparu et n’ont pas été remplacés. Vous me direz: «Parisiana.» Bon! Eh bien! et la Tertulia? et les Porcherons? et le XIXe Siècle? Sans parler de l’Eldorado devenu théâtre régulier, de l’Alcazar, qu’on a démoli il y a six semaines, et de l’Horloge, que notre ami Bodinier, si j’en crois une information récente, se propose de désaffecter au profit des jeunes écrivains dramatiques. Cependant, depuis la guerre, je vois surgir la Renaissance, les Nouveautés, la Comédie-Parisienne, le Nouveau-Théâtre, la Bodinière, est-ce que je sais? Alors quoi? Nous avons cinq théâtres de plus, six cafés-concerts de moins, et c’est le concert qui se développe!... Je vous avoue que je ne comprends pas. Et remarquez que, si j’ai oublié involontairement de mentionner les Bouffes-du-Nord, j’ai fait exprès de ne citer ni le Théâtre libre, ni l’Œuvre, ni les Escholiers, ces maisons n’étant pas ouvertes au public payant et ne créant, dès lors, aucune concurrence aux théâtres à bureaux ouverts.

Tout ça, c’est des bêtises et des mauvaises raisons. A bonne pièce, bonne recette; toute l’affaire est là. Est-ce que _La Douloureuse_ de Maurice Donnay n’a pas été une grosse affaire d’argent? _Le Chemineau_ de Richepin a-t-il, oui ou non, tenu l’affiche pendant cinq mois? _La Samaritaine_, de Rostand, a-t-elle réalisé près de 70,000 francs en dix représentations à peine? Prenons les choses de moins haut. Est-ce que Michaut a à se plaindre avec _Champignol_, _La Tortue_, _L’Hôtel du Libre-Echange_ et aussi le _Sursis_, qui en est, aujourd’hui, à la 280e? Il faut peut-être que je m’apitoie sur le sort de l’infortuné Rochard qui se fait des rentes avec _Les Deux Gosses_, depuis quelque chose comme deux ans. Et l’excellent Léon Marx, directeur du théâtre Cluny et professeur de pourboires aux cochers, il faut aussi que je verse des larmes sur la misérable condition où l’ont réduit les cabarets de Montmartre et les cafés-concerts du centre? Je vous répète, mon cher Huret, que tout cela est enfantin, et que les directeurs de théâtre sont mal fondés dans leurs plaintes. Si Samuel a 3,500 francs de frais par jour et si Baduel, à la Porte-Saint-Martin, remporte une tape avec _Don César de Bazan_ et avec des pièces de Déroulède, j’en suis fâché; mais ce n’est la faute ni de Reschal, ni d’Yvette, ni du grand Brunin.

Qu’on ne fasse pas de bêtises; on ne sera pas tenté de les faire payer aux autres.

Bien à vous,

G. COURTELINE.

M. Maurice Hennequin,

tout en se plaignant d’une chaleur torride, développe l’anecdote avec agrément:

Spa, 14 août 1897.

Ah! mon cher Huret, parler théâtre par une torride matinée d’août! quand tout chante, tout vibre... et que la pêche à la truite vous attend! c’est à vous envoyer à tous les diables!

Où je passe mes vacances?

Un peu partout; à Spa pour le moment. Et si j’ajoutais que par cette température je travaille toute la journée, vous me traiteriez de fichu blagueur... et vous auriez raison! Je m’amuse donc autant que je peux et je travaille le moins possible: qui n’est pas un peu socialiste à ses heures?

Hélas! je songe qu’il me faudra bientôt regagner Paris pour lire aux artistes du Palais-Royal _Les Fêtards_, pièce en trois actes et quatre tableaux, écrite en collaboration avec Antony Mars, musique de Victor Roger. Vous parlerai-je aussi d’une comédie dont nous venons, Georges Duval et moi, de terminer le troisième acte et qui en aura quatre? de... et de...? Non! je ne vous en parlerai pas, car j’ai un principe qui, pour ne pas dater de la Révolution, n’en est pas moins excellent: tant qu’une pièce n’est pas entrée en répétition...

La liberté des cafés-concerts?

Je trouve que les directeurs ont parfaitement raison de se défendre. Quant à mes arguments, les mêmes que les leurs. Je crois donc inutile d’insister et je passe à la question des chapeaux.

Ah! ces chapeaux!

Eh bien! mon cher Huret, tout me porte à croire que nous en souffrirons encore cette année.

Tenez, à propos de cette question, une simple histoire:

C’était à Bruxelles, au Vaudeville, on jouait _Le Paradis_. A l’orchestre se prélassait une grosse dame au chapeau tour-eiffelesque--avez-vous remarqué que les chapeaux de théâtre sont toujours plus grands que les chapeaux de ville? c’est charmant!--et derrière la dame un malheureux spectateur se penchait tantôt à droite, tantôt à gauche et finalement ne voyait rien du tout.

A un moment, n’en pouvant plus:

«Madame.

--Monsieur?

--Votre chapeau m’empêche de voir.

--Désolée! Que voulez-vous que j’y fasse?

--Mais... ôtez-le!

--Oter mon chapeau? Jamais!»

Il eut beau insister; la dame était de roc. Alors que fit-il? Il tira de sa poche--vous savez qu’on fume au Vaudeville--un énorme cigare, l’alluma et se mit à envoyer avec grâce toute la fumée dans la figure de la dame.

«Monsieur!

--Madame?

--Faites donc attention!

--Votre chapeau, madame!

--Mais vous m’asphyxiez!

--Votre chapeau, madame!!

--Vous êtes un malappris!

--Votre chapeau, madame!!!»

Et la dame dut s’avouer vaincue: elle ôta son chapeau!

Comme nous ne pouvons, à Paris, opposer le cigare aux chapeaux, pourquoi ne pas prendre un moyen mixte? interdire le chapeau à l’orchestre et le tolérer au balcon?

Tel est mon plan.

Si je suis d’avis qu’il est urgent d’ouvrir de nouvelles salles pour créer des débouchés aux drames en vers et historiques?

Mais n’est-ce pas là le programme de Coquelin à la Porte-Saint-Martin?

Alors?

Si je suis pour le retour aux spectacles coupés?

Oui. Mais le public?

C’est une erreur, à mon avis, de se baser sur le succès de certaines pièces en un acte dans les petits théâtres à côté pour indiquer un revirement du goût public en ce sens.

Question de milieu.

Comment je pratique la collaboration?

Question embarrassante et délicate!

Il y a cent façons De couper les joncs...

dit la chanson. Il y a également cent façons de collaborer: cela dépend des collaborateurs.

O joie! il ne reste plus qu’une question! Décore-t-on assez de gens de théâtre?

Mais non... puisque je ne le suis pas!

Excusez le décousu de cette lettre, mon cher Huret, mais encore un coup--comme dit l’Oncle--la pêche à la truite m’attend.

Bien cordiale poignée de main,

Maurice HENNEQUIN.

M. Albin Valabrègue

plaisante:

Heiden, le 6 août 1897.

Mon cher confrère,

Vous m’adressez une quinzaine de questions. Heureusement, je suis dans le pays des avalanches:

1º Je passe mes vacances, l’hiver, à Paris; l’été, je fais comme la nature, je produis. Cette année, délaissant un peu les fleurs... de rhétorique et les plates-bandes philosophiques, j’ai particulièrement soigné les vignes qui me donnent ce petit vin clairet, dont les Nouveautés et le Palais-Royal attendent chacun une barrique. Ils l’auront! Le _Journal des Débats_ nous dira si c’est du vin de derrière les _Faguets_;

2º Je préfère de beaucoup le théâtre au café-concert, parce que je vais au théâtre gratuitement et qu’au café-concert je paye ma place.

Je ne vois qu’un moyen de ruiner l’industrie des cafés-Yvette: c’est de multiplier les entrées de faveur dans les théâtres;

3º Le drame historique et en vers ne manque pas de débouchés. Il a:

_a_) La Comédie-Française; _b_) L’Odéon; _c_) La Porte-Saint-Coquelin; _d_) La Renaissance; _e_) Le Château-d’Eau (qui a joué des vers de M. Jules Barbier).

Donc, si l’on construit de nouvelles salles, je demande qu’elles soient affectées à la représentation d’œuvres lyriques de l’école française, d’œuvres étrangères très profondes. (Il n’y a rien qui fasse faire de l’argent aux vaudevilles comme de multiplier, ailleurs, les spectacles ennuyeux);

4º Les chapeaux de femme se maintiendront encore à l’orchestre, cette année. Mais qu’importe? Enlevez les chapeaux, il reste les têtes coiffées!... Il faudrait donc n’admettre, à l’orchestre, que de petites femmes chauves!

5º J’ignore complètement ce que voudront, cette année, les abonnés de l’_Œuvre_. Je conseille aux auteurs de la maison de nous donner un peu de tout, d’égaler le plus possible Shakespeare, Molière, Victor Hugo, etc., etc., et ce sera très bien;

6º Il est désirable que les spectacles coupés reviennent à la mode. Voici, pour mon compte, ce que j’ai imaginé: j’ai créé le BAISSER DE RIDEAU, politique, social, littéraire, artistique, religieux, philosophique, scientifique, etc., etc.

J’ai remis à Porel et à Carré un petit acte, modeste et simple, dans lequel je traite, en un quart d’heure, la question de l’_éducation de l’âme_, de beaucoup supérieure à l’instruction actuelle, c’est-à-dire à l’entassement des connaissances humaines dans des cerveaux d’enfants.

Maintenant, voici pourquoi cette innovation doit conquérir Paris, la province et l’étranger: le _baisser de rideau_ sera _gratuit_; il sera donné en supplément de spectacle. (J’espère que le gouvernement n’y verra pas une loterie.)

Si le spectateur s’ennuie, il n’aura rien à réclamer... que son pardessus.

L’heure est venue où le théâtre doit _prouver quelque chose_. Il faut préparer, amorcer, tâter le public, au moyen de petites œuvres d’une durée de dix à quinze minutes. Si le public accepte et applaudit, on deviendra ambitieux.

On va encore dire que je suis un original, mais je voudrais bien faire comprendre à mes contemporains que tout progrès a sa source dans l’originalité et qu’une chose doit être neuve avant d’être ancienne.

Sur cette conclusion, dédiée à M. La Palisse, je vous ferai observer que j’ai répondu, en six numéros, à vos quinze questions, et je serre vos mains d’inquisiteur.

Albin VALABRÈGUE.

M. Ernest Blum

aussi:

Château de Boisement, 6 août 97.

Mon cher Huret,

Quelques lignes seulement en réponse à vos nombreuses questions; il fait tellement chaud que, comme dit mon confrère Chose, je vous écris d’une main et transpire de l’autre!

Je me plais à la campagne sans m’y plaire beaucoup; mais là, au moins, quand il y a un souffle de vent il est pour moi,--il est vrai que lorsqu’il y en a un grand, j’en profite aussi.

Je travaille tant que je peux! j’accumule vaudevilles, comédies, opérettes et mélodrames! Mon rêve est d’accaparer tous les théâtres l’hiver prochain et de gagner deux ou trois millions de droits d’auteur.

Vous me demandez si les bouisbouis et les cafés-concerts font du tort aux théâtres: je ne le crois pas; il me semble qu’il y a à Paris place pour tout le monde au soleil--surtout quand celui-ci ne donne pas.

Vous me demandez également si les femmes doivent retirer leur chapeau au théâtre: ça, oui, par exemple! je suis pour qu’elles le retirent, et même bien autre chose avec!

Enfin, vous voulez savoir si je suis pour le spectacle qui commence tôt et finit de bonne heure, comme du temps de mon frère Molière? Mon idéal, c’est qu’il n’y ait plus à Paris que des matinées, afin de laisser la soirée libre aux gens qui, à mon salutaire exemple, n’aiment pas à se coucher tard.

Voilà, mon cher Huret. J’oublie peut-être quelque chose, car je n’ai pas votre lettre sous les yeux.--Je vous ai répondu par sympathie pour vous; mais là, entre nous deux, qu’est-ce que vous allez bien faire de mes «opinions»?--les vendre à des femmes du monde?

Bien à vous,

Ernest BLUM.

M. Aurélien Scholl

nous en veut de le faire écrire. Qu’il nous pardonne!

Etampes, le 5 août 1897.

Mon cher Huret,

Si je travaille l’été? Quelquefois, quand un nuage bienfaisant m’en donne le loisir et que, par un jeu de volets, j’ai pu éloigner les mouches et les rendre aux hirondelles et aux fauvettes dont elles relèvent. Mais, par trente degrés de chaleur, je travaille comme la bière, c’est-à-dire que je fermente.

Si je fais du théâtre? Oui, pour moi. Et je puis ajouter que mes pièces ont beaucoup de succès, quand je les raconte.

Mon sentiment sur les cafés-concerts est qu’ils font concurrence aux théâtres comme l’avenue de l’Opéra à la rue de la Paix, comme le boulevard Haussmann aux anciens boulevards, comme les établissements de bouillon aux restaurants jadis en vogue.

Si j’ai trouvé un moyen d’empêcher les femmes de garder leur chapeau au théâtre? Mais certainement: que les hommes en fassent autant. «Otez votre chapeau, j’ôterai le mien.»

Les pièces en un acte vont-elles revenir en vogue? Oui, si Courteline, Tristan Bernard, Pierre Veber, Louis Dumur et Jules Renard trouvent des imitateurs, sinon des égaux.