Loges et coulisses

Part 12

Chapter 123,704 wordsPublic domain

J’ai peur en prenant ma plume, oui, peur de ne pas savoir raconter--en quelques instants rapides,--comme je devrais le faire, la puissante, la profonde émotion de ces trois heures de représentation où une salle entière, composée, au hasard de l’arrivée des demandes, de la fleur des comédiens français, d’hommes de lettres connus, de grands peintres, de sculpteurs célèbres, a fait à une artiste étrangère la plus vibrante, la plus enthousiaste, la plus poignante des manifestations qu’il soit possible de voir.

Je ne sais si les annales de l’art dramatique recèlent un cas pareil à celui-là, mais c’est un fait important pour l’histoire du théâtre en France, et qu’il faut noter simplement, sincèrement, comme en un procès-verbal de l’émotion humaine.

Tant qu’il s’était agi de l’enthousiasme public, on a pu, avec un peu de mauvaise foi et de parti pris, soutenir que le succès spontané qui était allé à la Duse lui était venu de snobs incompétents ou de salles composées d’étrangers! Mais lorsque, grâce à l’idée brave et hardie de M. Sarcey, l’artiste italienne s’est trouvée devant la foule accourue de toutes les régions de l’art, lorsque la majorité de cette foule a été, statistiques en main, composée de l’élite des comédiens de Paris, l’heure devint alors intéressante pour les admirateurs de l’artiste, de contrôler la source de leur enthousiasme et la qualité de leur émotion...

C’était donc hier.

La vaste salle de la Porte-Saint-Martin était bondée du haut en bas, débordait jusque dans les couloirs. Voici, d’ailleurs, au hasard, quelques noms recueillis:

Prince et princesse de Bulgarie, loge 41, avec leur suite; prince et princesse Murat, comtesse de Wolkenstein, ambassadrice d’Autriche-Hongrie; ambassadeur d’Italie et comtesse Tornielli, marquis et marquise Paulucci, comte et comtesse Aimery de La Rochefoucauld, comtesse A. de Chevigné, comtesse Greffulhe, vicomtesse de Courval, marquise de Chaponey, Mme Kinen, comtesse de Guerne, M. et Mme Ridgway, M. et Mme L. Ganderax, comtesse Potocka, comtesse de Béarn, princesse François de Broglie, comte Henri de Ségur, comtesse Lydie Rostopchine, comte et comtesse d’Aunay, Mme Kirewsky, Mlle de Freedericksz, comte Robert de Fitz-James, comte Antoine de Gontaut-Biron, M. et Mme Ferdinand Bischoffsheim, vicomtesse de Croy, marquis de Novallas, baron Edouard Franchetti, M. et Mme Henri Baignières, M. et Mme Strauss, née Halévy, comtesse et Mlle Branicka, comte et comtesse Jacques de Bryas;

Mme Maxwell Heddle, prince et princesse de Poix, duc et duchesse de Gramont, baron Imbert de Saint-Amand, marquis de Torre Alfina, M. Polacco, prince Giovanni Borghèse, prince Strozzi, Mme Jeanne Raunay, docteur Raïchline et Mme Raïchline, Mme Ouarnier, Fiérens-Gevaert, Aderer, le ministre de l’instruction publique, M. Roujon, directeur des beaux-arts; le ministre de la guerre et Mme la générale Billot;

Les deux Mounet, Le Bargy, Georges Berr, Worms, Villain, Duflos, Joliet, Laugier, de Féraudy, Prud’hon, Boucher, Baillet, Albert Lambert, Delaunay, Fenoux, Esquier, Veyret; Mmes Hadamard, Hamel, Rachel Boyer, Nancy Martel, Bertiny, Lynnès, Moreno, Reichenberg, Dudlay, Pierson, du Minil, Fayolle, Marsy, Ludwig, Kalb, Brandès, Frémaux, Lerou, Lainé-Luguet, Lara, Wanda de Boncza; M. et Mme Leitner, M. et Mme Silvain, M. et Mme Truffier, M. et Mme Leloir;

Théodore Dubois, Segond-Weber, Pasca, Théo, Jules Lemaître, Jane Hading, Jeanne Granier, Sarcey, Brisson, Fériel, Marie Samary, les trois Coquelin, Samé, Dumény, Réyé, Natanson, Mary Deval, Emile Simon, Grand, José Dupuis, Baron, Fernand Le Borne, Gémier, Henry Mayer, Antoine, Renot, Danbé, Georges de Porto-Riche, Taillade, Paulin-Ménier, Lavedan, Faguet, Alice Lavigne, Fugère, Cheirel, Got, Mme Henriot, Mme Malvau, le comte Primoli, Tirman, Paul Deschanel, Gailhard, Carvalho, Lamoureux;

Paul Meurice, Marcelle Lender, Henri Rochefort, Jacques Normand, Larroumet, Pierre Berton, René Luguet, Emile Zola, Parodi, Marcel Prévost, Léon Bonnat, Mlle Loventz, Claveau, Rodenbach, de Cottens et Paul Gavault, Ernest La Jeunesse, Chevassu, Montcharmon, Gustave Roger, de La Charlotterie, Mme veuve Alex. Dumas, Mme Colette Dumas, Mme d’Hauterive, Galipaux, Dieudonné, Maugé, Gobin, Pellerin, Lamy, Mary Gillet, Rochard, Marx, Mello, Francès, Laborie, marquis de Massa, général Freedericksz, Ludovic Halévy, Rose Caron, Rosa Bruck, Pozzi, Ganderax, Albert Carré, Maury, Samuel, Suzanne Devoyod, du Tillet;

Frédéric Masson, Léa et Dinah Félix, Victor Roger, Paul Alexis, Mévisto, Tagliafico, Vibert, Mérignac, Pinero, Marcella Pregi, Coudert, Ginisty, Geffroy, Gildès, Andrée Mégard, Burkel, Marthe Mellot, Ellen Andrée, Léo Claretie et Mme Claretie, de Joncières, Cléo de Mérode, Y. Lambrecht, Alvarès.

Dans la salle, une attente fiévreuse. Un certain nombre de ceux qui sont là ont déjà vu l’artiste et la qualité des choses dites sur elle a excité la curiosité, l’intérêt, sans doute même éveillé l’idée d’une révolte, d’une réaction contre les opinions faites. Sera-ce un combat? sera-ce une apothéose? Émouvant problème, comme celui qui se dresse dans un cirque, quand apparaît sur l’arène, pour lutter contre les «Remparts» et les «Terreurs», un amateur inconnu, sans autre défense que sa force confiante et sa loyauté.

Mais voici que le rideau se lève sur la _Cavalleria_. Dès la première scène, pris par la mimique douloureuse, la démarche désespérément lasse de Santuzza, des rangs de fauteuils applaudissent... Et désormais, à chaque minute du bref drame italien, cette salle de spécialistes avertis de tous les moyens du métier, de techniciens perspicaces, d’observateurs lucides, soulignera par des bravos chaque accent juste, chaque mouvement réel, chaque regard éloquent de la grande artiste. De scène en scène, l’enthousiasme grandit, des murmures discrets circulent qui colportent l’admiration collective, et l’atmosphère de la salle est créée, définitive, et c’est fini, je sens que la bataille est déjà gagnée, trop vite pour mes goûts de combat, juste à temps pour que la beauté de cette salle unique fût complète et pure. Car on pouvait noter là un phénomène admirable, miraculeux, de la force et de la noblesse de l’art vrai: ce que cette assemblée d’artistes applaudissait avec cette frénésie unanime, ce n’était pas seulement ce qu’elle percevait si clairement du génie de la Duse, ces bravos ne signifiaient pas seulement l’éloge compétent de camarades ébranlés par la traduction synthétique d’une vie d’émotion, de douleur, d’amour dont le raccourci palpitait devant eux, ces applaudissements allaient au delà encore! Ils étaient la traduction inconsciente, impulsive de leur amour pour leur art, c’était l’hommage ému qu’ils envoyaient plus loin qu’à l’artiste passagère, c’était leur idéal qu’ils saluaient, c’était leur art ennobli devant qui ils se sentaient agrandis eux-mêmes, et qui leur donnait de l’orgueil! Oui, c’est bien ce sentiment de gratitude infinie qu’a dû sentir la Duse quand montait vers elle le tonnerre incessant des ovations!

Que dire du reste de cette représentation inouïe?

Après chaque acte joué, après la _Cavalleria_, après ce cinquième acte de _La Dame aux Camélias_, que la Duse n’a jamais si bien joué--au dire de ses amis,--parmi la foule des couloirs, il m’a été impossible de recueillir _une seule_ note discordante dans l’émotion générale. Je rencontre les meilleurs artistes de la Comédie-Française, et les plus célèbres d’entre les «solitaires», Coquelin, Taillade, Marie Laurent, que sais-je encore? Je recueille de leur bouche l’accent sincère d’une admiration sans mélange; non seulement je vois les yeux des femmes rougis et mouillés, mais les yeux des comiques les plus exaspérés sont aussi trempés de larmes...

Quand le rideau se lève sur le deuxième acte de _La Femme de Claude_, un mouvement se fait dans la salle. Après Santuzza, traînant péniblement les pieds sur le sol raboteux du village sicilien (car on avait eu cette illusion!), après Marguerite Gautier, moribonde et négligée, voici Césarine, triomphante et belle d’une beauté d’empoisonneuse et de damnée! Cette transformation magique a produit une longue sensation. L’actrice en eut conscience, sans doute, car jamais son sourire n’eut plus de charme pervers et jamais son œil plus d’éclat vénéneux...

Le rideau est tombé, après des interruptions sans nombre, sur le deuxième acte de _La Femme de Claude_ qui clôturait ce spectacle, l’orchestre s’est levé, des tonnerres de bravos et de vivats ont retenti par toute la salle, les mouchoirs et les chapeaux s’agitent, les fleurs pleuvent des avant-scènes, on crie: «Au revoir! au revoir! au revoir!» Et dix fois le rideau a dû se relever devant l’artiste émue, qui ne pouvait cacher sa joie idéalement descendue dans l’ivresse de son sourire!

La coulisse a été envahie ensuite par la foule des artistes. Les uns voulaient seulement la revoir, les autres l’embrasser, d’autres lui demandaient l’une des roses qu’elle tenait à la main. Pendant une heure, le défilé n’a pas cessé. J’ai vu là de jeunes comédiennes et de vibrants comédiens d’avenir la regarder de loin, des larmes aux yeux, n’osant s’approcher d’elle... Coquelin veut absolument jouer une fois avec elle et l’engage à jouer en français.

«Cela vous serait si facile! Essayez! Vous verrez quel succès!»

Mme Marie Laurent vient aussi, et, lentement, avec de graves paroles, lui dit son admiration.

L’ambassadeur et l’ambassadrice d’Italie arrivent à leur tour, la complimentent, l’air heureux.

Et sa troupe, qui repart aujourd’hui pour l’Italie, attend, pour lui faire ses adieux, que le flot des visiteurs se soit écoulé.

«Allez, allez, vous êtes libres! Merci, merci tous, mille fois.»

Elle les embrasse, très émue. Ils la regardent très affectueusement.

Je lui demande enfin:

«Quand partez-vous?»

Et, en riant de ses idéales dents blanches:

«Jamais! jamais! Je ne quitte plus la France!»

QUELQUES LETTRES SUR QUELQUES QUESTIONS

14 août 1897.

Généralement, au mois d’août, les gens de lettres se sont déjà assez reposés pour qu’il soit permis de les ennuyer un peu... De plus, les auteurs dramatiques ont réglé depuis longtemps leur bilan, et ils ont dû suffisamment ruminer les événements de la dernière saison pour que leur opinion soit faite sur les questions controversées l’hiver.

Voici les quelques points sur lesquels ont porté mes investigations près d’une quarantaine d’auteurs dramatiques, jeunes et vieux, choisis dans les genres les plus divers.

Aux auteurs de comédies modernes, il fallait poser ces questions que l’actualité impose:

--_Êtes-vous partisan de la pièce à thèse au théâtre? Pensez-vous que l’art dramatique a pour but la moralisation, ou, au contraire, êtes-vous pour l’impartialité de l’œuvre d’art se justifiant par des raisons de beauté et de vérité seulement?_

--_Peut-on exécuter une pièce à thèse avec des personnages concrets inspirés de la réalité? Ou bien est-on condamné à n’y employer que des personnages conventionnels, généraux et abstraits?_

--_En ce moment, croyez-vous à un mouvement vers la littérature dramatique synthétique, ou plutôt à un mouvement vers la littérature dramatique analytique?_

--_Croyez-vous à l’efficacité, pour le succès d’une pièce, de l’exactitude et de la minutie de la mise en scène, du luxe des décors, de l’ameublement et des toilettes?_

--_Va-t-on vers plus ou moins de mise en scène?_

Aux auteurs comiques, aux humoristes, il fallait demander:

--_A quoi attribuez-vous le développement des cafés-concerts et des «bouisbouis»?_

--_Pensez-vous qu’ils soient nuisibles aux théâtres et que les directeurs aient raison dans leur croisade contre eux?_

--_Le succès des pièces en un acte sur les petites scènes non classées n’annonce-t-il pas un retour du goût public vers les spectacles coupés?_

--_Êtes-vous_ sincèrement _convaincu que le drame historique et en vers manque de débouchés?_

--_Que savez-vous du succès de vos pièces en tournée? Quelle comparaison avez-vous faite entre les différents publics qui les ont entendues?_

--_Quel sera, cet hiver, le goût du snobisme des abonnés de l’_Œuvre_?_

--_Quel moyen d’empêcher les femmes de conserver leur chapeau sur la tête au théâtre?_

Aux poètes des drames en vers, aux auteurs des drames populaires, il fallait demander:

--_Que pensez-vous de l’évolution présente du genre que vous avez exploité «avec tant de succès?»_

--_Le goût public indique-t-il qu’il y a urgence à ouvrir de nouvelles scènes aux drames en vers? S’il s’en créait de nouvelles, trouverait-on des interprètes suffisants?_

--_Croyez-vous à l’introduction du vers libre dans le drame en vers?_

_Etc., etc._

Ces questions ont été mêlées, selon les compétences supposées des auteurs.

M. Alphonse Daudet

comme toujours nous apporte la clarté.

Champrosay, 7 août 1897.

Voilà bien des questions, mon cher Huret. Je vais essayer d’y répondre, dans l’ordre où vous me les posez, et aussi sommairement que possible.

1º Le théâtre vous semble aller vers les pièces à thèse. Vous me demandez si je crois à un mouvement durable?

Je ne le crois pas. Chez nous, pour l’instant, rien ne saurait être de durée. Au théâtre, comme ailleurs, je ne vois qu’inquiétude, agitation, trépidation et des bicyclettes sur toutes les routes.

2º Si l’on peut donner à une pièce à thèse des personnages réels, vivants, concrets?

Forcément, malgré toute l’habileté de l’auteur, et sa souplesse à imiter la vie, les personnages de ce genre de pièce ont quelque chose de rigide, d’implacable. N’importe où ils vont, ils y vont avec un billet d’aller et retour en poche. Il leur manque l’imprévu, le délicieux illogisme de la vie.

3º Si je ne trouve pas qu’il y ait excès dans le souci actuel d’exactitude minutieuse de mise en scène, décors, ameublements?

Certes oui, il y a excès dès lors qu’il y a minutie; puisqu’au théâtre la minutie se perd, disparaît. Chercher la _dominante_ des choses et des êtres, s’y tenir. Tout le reste est inutile. Quant aux réactions exagérées dans le sens de la simplicité, elles font sourire. On vous parle de _reconstitutions shakespeariennes_ pour cet hiver... Allons, tant mieux!

Et puis vous voudriez m’interroger aussi sur les causes du succès des bouisbouis, cafés-concerts, la _mort_ du drame historique, etc.

Tout cela, mon ami Huret, c’est beaucoup d’affaires.

Il faudrait parler de la cherté et de l’incommodité des places, de la longueur des pièces et de leurs entr’actes; de la paresse du public français, paresse venant surtout d’une trop rapide compréhension; du peu d’attention que nous portons à toutes choses, du besoin de se mettre en scène qui dévore tous les spectateurs, les empêche d’écouter, cabotins eux-mêmes... Mais c’est tout un livre que vous me demandez. Venez me voir un jeudi. Nous le causerons, ce livre!

Votre Alphonse DAUDET.

M. Paul Hervieu.

va peut-être un peu embarrasser M. Jules Lemaître, l’éminent critique de la _Revue des Deux-Mondes_:

Trouville, 26 août 97.

Oui, mon cher Huret, j’étais en vacances, quand votre lettre m’est parvenue; et, dans le plaisir de vous répondre, c’est encore y rester, quoique vous m’ayez mis en face de bien laborieuses questions.

Vous me demandez «si je suis toujours convaincu que l’on peut faire une pièce à thèse avec des personnages concrets, inspirés de la réalité? Ou si je n’admets pas que l’on soit condamné dans ce genre de pièces à n’employer que personnages généraux, conventionnels et abstraits».

Permettez-moi d’user de ce vieux moyen de répondre qui consiste à interroger.

Qu’entendez-vous par une pièce à thèse? Ou plutôt, quelles sont les comédies de mœurs où il n’y ait point de thèse? Est-ce que l’auteur ne prétend pas toujours faire naître une conclusion quelconque dans l’esprit des spectateurs, soit qu’il présente un conflit des caractères avec les caractères, ou des aspirations humaines avec la fatalité, ou des droits naturels avec les lois écrites, l’auteur a voulu intéresser à la façon propre qu’il a eue d’apercevoir un sujet? Pourquoi, dans certains cas, ce «sujet» se met-il à s’appeler «thèse»? Voilà ce qui me paraît aussi arbitrairement fixé que l’instant où le boulevard des Capucines se met à s’appeler boulevard de la Madeleine?

_La Douloureuse_, de notre ami Donnay, qui a eu, cet hiver, un succès si brillant et si mérité; _La Douloureuse_, qui veut dire qu’il y a de l’addition à payer, avait-elle en cela une thèse, oui ou non?

L’éminent critique dramatique de la _Revue des Deux-Mondes_ écrivait récemment qu’il n’aimait pas les pièces à thèse. «Une pièce à thèse, disait-il, est un leurre. L’auteur a la prétention de prouver pour tous les cas, et ne prouve tout au plus que pour le cas qu’il a pu choisir et conditionner à sa guise...»

Je crois, en effet, que c’est l’art avec lequel M. Jules Lemaître a choisi et conditionné les personnages du _Pardon_ qui nous a fait admettre qu’un mari pardonne à sa femme quand, à son tour, il était devenu coupable envers elle. Mais exposer cela au public, n’est-ce pas soutenir une thèse? Et intituler une pièce: _L’Age difficile_, n’est-ce pas enfermer toute une thèse, déjà, dans son titre? Ne faut-il pas bien choisir et conditionner le cas, pour me prouver qu’il y a un âge difficile, à moi, par exemple, qui trouve tous les âges malaisés?

Enfin, mon cher Huret, convenez que s’il y a jamais eu une pièce à thèse, c’est _Le Voyage de M. Perrichon_, où l’auteur vous démontre que l’on préfère ceux que l’on a sauvés à ceux par qui l’on a été sauvé.

Pour peu que vous me faisiez l’amitié d’entrer, un moment, dans les vues que je vous soumets, avec votre érudition du théâtre, vous distinguerez bientôt tant de thèses dans les pièces qui ne sont point dites «à thèse», que vous vous étonnerez, comme moi, de voir certaines pièces de mœurs, seulement, jouir de cette qualification, en vertu d’un simple pléonasme.

A bientôt, cher ami, et cordiale poignée de main.

Paul HERVIEU.

M. Georges de Porto-Riche

est amer:

Cher monsieur,

Je n’ai guère réfléchi sur mon art, j’ai toujours écrit instinctivement, en dehors de toute préoccupation d’école, sans m’inspirer d’aucun principe. C’est pourquoi je me trouve embarrassé pour répondre à vos questions.

Quant à mes projets de théâtre, voici ce que je puis vous en apprendre. Je crois qu’on jouera deux pièces de moi l’hiver prochain: la première à l’Odéon[4], la seconde à la Renaissance. Malgré ma réserve absolue, tout a été dit et imprimé pour discréditer l’une et l’autre de ces pièces. L’_Argus_ m’a communiqué à leur sujet près de trois cents entrefilets de journaux aussi malveillants qu’inexacts! Ces notes, généralement suggérées par des cabots, des alphonses, des directeurs tarés, des auteurs méchants et quelques vieilles dames excitées, m’ont causé beaucoup de tourments, mais ne m’ont pas découragé. Et j’espère que le public--qui a aimé l’_Infidèle_ et _Amoureuse_--me dédommagera bientôt de ces tribulations. L’essentiel est de donner une bonne œuvre. Si j’ai la chance d’en avoir écrit une, tout sera oublié. «Le chien aboie, la caravane passe,» dit un proverbe oriental.

[4] On a joué en effet le _Passé_ à l’Odéon. Mais rien autre jusqu’à 1901.

Mes meilleurs sentiments, cher monsieur, et pardon de mon griffonnage.

G. DE PORTO-RICHE. 21 août 97, Villa des Fontes, Honfleur...

M. Alfred Capus

comme à son ordinaire, déborde de bon sens:

Blois, 21 août 1897.

Mon cher Huret,

Vous l’avez l’art de poser des questions difficiles et insidieuses et l’on ne peut s’en tirer avec vous que par la simplicité. En ce qui concerne la première de ces questions: «Les cafés-concerts et les établissements de Montmartre nuisent-ils aux théâtres et les directeurs ont-ils raison de leur faire la guerre?» Je crois qu’en effet les petites scènes de Montmartre font beaucoup de tort aux théâtres; mais réciproquement les théâtres font un tort considérable aux petites scènes de Montmartre. C’est la concurrence la plus légitime du monde. Et qui sait d’ailleurs si tous ces établissements fantaisistes et irréguliers ne sont pas les débuts de quelque chose d’important, par exemple d’une forme nouvelle de nos plaisirs? Combien de spectacles interdits d’abord par la police qui sont devenus officiels quelques années plus tard!

Ce qu’on appelait autrefois le «spectacle coupé», demandez-vous en second lieu, est-il définitivement mort, et le succès précisément des petits théâtres d’à côté ne peut-il lui redonner la vogue?

Cela est très possible, sinon probable. Il est convenu aujourd’hui dans le monde dramatique que le public ne va pas aux spectacles coupés. Mais comme il y va, à Montmartre, je ne vois aucune raison essentielle pour qu’il n’y retourne pas, sur le boulevard. Et le théâtre qui eût donné le même soir _Le Plaisir de rompre_, de Jules Renard; _Un Client sérieux_, de Courteline et _Le Fardeau de la liberté_, de Tristan Bernard, n’aurait certainement pas fait une mauvaise spéculation, pour parler simplement à ce point de vue.

Votre question sur la mise en scène, mon cher Huret, est une des plus actuelles de l’art dramatique, mais elle exigerait plus de développement que n’en comportent ces petites réponses «d’été». On pourrait dire de la mise en scène ce que Brummel disait de l’élégance du costume. Un homme est parfaitement habillé lorsqu’on ne peut faire, sur sa toilette et sur la façon dont il la porte, aucune observation ni en bien, ni en mal. De même, une pièce est bien montée, lorsque la mise en scène ne se remarque pas et qu’elle semble naturelle et nécessaire à l’action. L’idéal serait qu’à la fin du spectacle on ne se rappelât pas si les décors étaient vieux ou neufs.

Vous êtes bien aimable, mon cher ami, de me demander aussi à quoi je travaille. Je suis en train de terminer une comédie en quatre actes.

Poignée de main, Alfred CAPUS.

M. Brieux

s’esquive:

21 août 1897.

Émettre publiquement des théories sur l’art dramatique, moi! Je m’en garderai bien, mon cher Huret, et, d’ailleurs, j’en serais incapable. Je ne veux pas faire tort à des idées que je crois justes en les défendant misérablement. J’ai déjà assez de peine à faire une pièce.

Excusez-moi donc de ne pas répondre sur ce point à votre questionnaire.

Pour le reste, voici:

J’envoie à la copie une comédie en quatre actes _Les Trois Filles de M. Verdier_[5], que je viens enfin de terminer. J’irai la lire à Porel un jour de la semaine prochaine.

[5] Devenue _Les Trois Filles de M. Dupont_, jouée depuis au Gymnase.

De plus, Antoine, après une reprise de _Blanchette_, jouera, cet hiver, sur son théâtre, une pièce en cinq actes: _Résultat des courses_, que j’ai écrite l’année dernière.

Bien cordialement,

BRIEUX.

_P.-S._--Et certainement non, qu’on ne décore pas assez d’auteurs dramatiques--ni de courriéristes de théâtre!

M. Émile Zola

résume:

Médan, 14 août 97.

Mon cher Huret,

Je suis bien paresseux, et répondre sérieusement à vos questions, ce serait écrire tout un traité de littérature dramatique.

En principe, je n’aime guère les pièces à thèse. Mais, au théâtre comme partout, l’unique point important est d’avoir du génie. Donc, le théâtre d’une époque est ce que le génie veut, et le théâtre d’idée peut triompher aujourd’hui, puis être battu demain par le théâtre de passion, selon les auteurs et les pièces qui se produiront. On peut souhaiter cela, mais le prévoir est difficile.

Personnellement, je crois que tout moraliste dramatique déforme la vérité pour aider au triomphe de la cause qu’il plaide, et cela me gêne, la vérité vraie seule est honnête. Seulement, je ne suis plus assez sectaire pour condamner en bloc toutes les œuvres qui ne sont pas de mon goût. Je me contente d’admirer quand il y a lieu.

Je suis pour le décor exact, pour la mise en scène exacte. Le théâtre est la représentation de la vie, et cette représentation ne va pas sans la vérité des milieux. Un personnage n’est complet que lorsqu’il apporte avec lui l’air où il baigne, tout ce qui l’enveloppe et le détermine.

Cordialement à vous,

Émile ZOLA.

M. Jules Case