Loges et coulisses

Part 11

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Elle réfléchit deux secondes, et répond:

«Le _vérisme_? Non. La vie m’apparaît aussi intense, aussi _vraie_ dans le rêve que dans la réalité. Et d’ailleurs, où est la vérité? Les héros de Shakespeare ne sont-ils pas vivants? Et ceux d’Ibsen? C’est vrai, j’ai un faible pour une réalité émue et comme enveloppée de rêve... J’ai failli jouer _La Princesse Maleine_, de Maeterlinck; j’ai une adoration folle pour ses dernières «marionnettes», _Aglavaine et Sélizette_. Laquelle de ces deux délicieuses femmes eussé-je préféré incarner? Je ne sais.

--Vous lisez donc beaucoup?

--Comment faire pour ne pas devenir bête? La vie de théâtre est la moins intellectuelle de toutes. Une fois qu’on sait son rôle, le cerveau ne travaille plus. Les nerfs seuls, la sensibilité, les recherches d’émotion, voilà ce qui travaille et ce qui occupe. C’est pourquoi, en général, il y a tant d’acteurs et d’actrices bêtes. Et qui dit bêtes, dit souvent aussi immoral et grossier. Aussi je n’ai jamais, jusqu’à présent, trouvé de véritable ami dans le milieu théâtral. Et quel dommage! Ce serait si bien de mettre de côté les calculs étroits, les petites compétitions, le cabotinage, en un mot, pour devenir des gens comme les autres! Et c’est ce qui fait qu’aussitôt mes représentations finies, vite, je me sauve, loin, bien loin, que je change de vêtements, que je change même de femme de chambre!»

La Duse s’est peu à peu animée. Elle frappe à présent, avec violence, de ses doigts secs, le bois du guéridon.

Mais, presque aussitôt, elle se met à rire d’elle-même, d’un rire frais et jeune. On apporte une carte: c’est un importun qu’il faut recevoir. Je me lève.

«N’est-ce pas, dit-elle, il faut surtout aimer la vie? La mer, la verdure, le soleil,

Et le reste est littérature!

«C’est un vers admirable que je me répète chaque fois qu’une tuile me tombe sur la tête!»

NOTES BIOGRAPHIQUES SUR LA DUSE

1er juillet 1897.

J’ai fait parler plus haut la célèbre comédienne italienne sur ses goûts, ses impressions et les angoisses de ses débuts à Paris. Il n’est pas inutile de donner, de plus, quelques courtes notes sur son état civil et sa carrière artistique.

Elle est née entre Padoue et Venise--en chemin de fer. Sa naissance a été enregistrée dans le petit village de Vigevano, le 3 octobre 1859.

Son atavisme est remarquable. Un Duse jouait la comédie du temps de Goldoni, au dix-huitième siècle. Son grand-père fonda à Padoue le théâtre Garibaldi et son père, Alessandro Duse, jouait la comédie avec un certain mérite. Il était à la tête d’une troupe ambulante qui parcourait le Piémont et la Lombardie. Mais les femmes de sa famille ne montèrent jamais sur les planches. C’est elle la première. Elle tient à ce détail: c’est ainsi sans doute qu’elle explique que, produit d’ancêtres mâles de talent médiocre et de sensibilité artificielle, elle a bénéficié du côté féminin d’une hérédité de sensibilité vraie et de spontanéité naturelle. La complexité étonnante de ce caractère d’artiste pourrait peut-être trouver sa cause dans cette opposition héréditaire.

Elle a débuté à _trois_ ans au théâtre! Elle ne se laissait conduire sur les planches qu’en rechignant. Longtemps elle conserva une sorte d’éloignement pour la scène. A douze ans, elle jouait, en tournée, le rôle de Francesca de Rimini! Malgré son jeune âge, elle fut acceptée sans encombre par le public. Elle obtint son premier succès à quatorze ans, dans _Roméo et Juliette_ qu’elle joua sur une scène en plein air, l’arena de Vérone. Elle y déploya une telle passion que la représentation tourna pour elle en véritable «triomphe». Néanmoins elle dut continuer sa vie nomade. Elle interprétait les drames français, _Kean_, _La Grâce de Dieu_, _Les Enfants d’Édouard_, etc., etc.

Au dire de ses biographes, ce n’est seulement qu’en 1879, à Naples, qu’elle promit définitivement de devenir une grande artiste. Une grande tragédienne, Giacinta Pezzana, lui laissa jouer près d’elle le rôle de Thérèse Raquin où elle fut, assure-t-on, admirable.

Elle fit ensuite partie de la troupe de Rossi, qu’elle quitta de plus en plus fréquemment pour essayer de voler de ses propres ailes. Dès lors, sa réputation ne fit que grandir. Il y a juste dix ans (1887) qu’elle commença ses tournées à travers l’Europe avec sa troupe à elle. Elle aborde successivement tous les rôles du répertoire français et quelques-uns du répertoire italien: la Camille d’_Horace_, _Fédora_, _Francillon_, _l’Étrangère_ (où elle joue alternativement les deux rôles de femme), _Magda_, _La Locandiera_, de Goldoni, _Divorçons_, _La Femme de Claude_, _L’Abbesse de Jouarre_, _La Princesse de Bagdad_, _La Visite de noces_, etc., etc.

La Duse a été mariée. Elle a une fille de quatorze ans qu’elle fait élever dans un lycée d’Allemagne et qu’elle adore.

On sait le grand cas qu’Alexandre Dumas fils faisait de son talent. Elle avait avec lui une correspondance suivie.

Elle ne se trouva avec Dumas qu’une seule fois. Elle alla à Marly, en compagnie de Gualdo, un poète italien de grand talent, qui est resté un de ses amis fervents. Quand elle vit Dumas, avant même de prononcer un mot, elle se mit à fondre en larmes. L’écrivain fut forcé de la consoler, avec des paroles tendres de grand frère. Elle ne le vit plus jamais.

L’Allemagne, la Russie, l’Autriche, l’Angleterre, l’Amérique l’accueillirent avec enthousiasme. Elle fut fêtée et choyée par la haute société européenne. Elle est très liée avec l’ambassadrice d’Autriche, à Paris, qu’elle vient visiter à chacun de ses voyages en France.

Ses tournées sont fructueuses. En Europe, raconte son impresario, elle fait des salles de 16.000 francs, en Amérique, elle «vaut» 35.000 francs par soirée. Elle dépense l’argent comme elle le gagne. Elle a des villas et des pied-à-terre aux quatre coins de l’Europe et même en Amérique: à Londres, à Rome, à Venise, à New-York.

Détails particuliers: la Duse ne peut pas supporter les parfums, ni les bijoux--ni les importuns. Les journalistes--pas tous, espérons-le--sont ses bêtes noires.

Lors de son dernier séjour à Copenhague, les reporters danois ont dû imaginer des «trucs» pour épier tous ses mouvements: l’un d’eux, improvisé cocher, a conduit sa voiture de la gare à l’hôtel; un autre, prenant la place d’un garçon, lui a servi son dîner; un troisième, déguisé en cordonnier, lui a pris mesure d’une paire de chaussures; trois autres, l’entrée des coulisses du Folketheâtre étant interdite formellement aux personnes étrangères, ont pu se faire engager comme machinistes et prendre ainsi des notes particulières.

On a vu, pourtant, qu’elle sait, au besoin, faire des exceptions.

C’est ce soir son début! Aujourd’hui, c’est donc son dernier grand jour de fièvre. Mais Mme Sarah Bernhardt lui a prédit un grand succès. Il faut l’en croire, car elle s’y connaît.

DU MAQUILLAGE A LA PEINTURE

14 février 1897.

Bientôt s’ouvrira dans les galeries Bernheim jeune, rue Laffitte, l’exposition de peintures, sculptures, miniatures, dessins, etc., uniquement réservée aux artistes de tous les théâtres et aux musiciens de tous les pays, et qui sera faite au profit de l’Œuvre des artistes dramatiques et de l’Orphelinat des Arts.

Un Comité s’était organisé à cet effet, qui a à sa tête Mme Sarah Bernhardt comme présidente, M. Max Bouvet, de l’Opéra-Comique, comme vice-président, et MM. Albert Lambert fils et Gaston Bernheim jeune comme secrétaires.

Cette exposition sera une surprise!

On ignore en effet, généralement, combien sont nombreux les artistes dramatiques et lyriques qui, en pratiquant l’art difficile du maquillage, en vivant au milieu du trompe-l’œil de la scène et des décors, ont pris goût à la peinture et à la sculpture et aux autres arts de l’œil et la main.

Ce qu’on verra là sera pour le moins curieux.

Déjà on sait les noms d’un certain nombre d’artistes qui concourent à cette exposition, et qui ne craindront pas de soumettre leurs «œuvres» à MM. Detaille et Bonnat, qu’on espère avoir dans le jury d’admission, lequel jury recevra d’ailleurs tout ce qu’on lui enverra, ou alors c’est qu’il n’y a plus d’égalité.

Mme Sarah Bernhardt, élève de J.-P. Laurens et de Clairin pour la peinture, de Falguière pour la sculpture, et qui dès longtemps a fait ses preuves, exposera le buste de Girardin, le masque de Damala mort, et probablement le buste de M. Sardou, s’il est fini.

Le vice-président de l’Œuvre, M. Max Bouvet, l’un des meilleurs artistes de M. Carvalho, est un professionnel de la peinture. Élève de Cormon, il a exposé plusieurs fois aux Champs-Élysées, a même été médaillé en 1893, pour un paysage que l’État a acheté ensuite. Je causais l’autre jour avec lui de ses deux arts, et il m’a fait d’assez originales confidences:

--Mais je préfère cent fois la peinture au théâtre, et j’ai bien l’intention de me retirer de la scène, aussitôt que je le pourrai, pour me consacrer exclusivement à la peinture. Quand je peins, moi, je n’ai pas de besoins! Des toiles, de la couleur, des pinceaux, une pipe et du tabac, voilà tout! Aussi, allez, dès que j’aurai cinq sous de côté, je m’en irai! Je m’en irai bien loin, en Bretagne, peindre des crépuscules au bord de la mer. Je reviendrai à Paris, de temps en temps, voir, par comparaison, si je suis en progrès, chercher des critiques, me retremper enfin, et puis, cela fait, je repiquerai des deux vers les plages de l’Armorique, avec une joie!...»

On ne peut pas donner aujourd’hui la liste complète des œuvres qui figureront à cette exposition. D’ailleurs, toutes les adhésions ne sont pas encore arrivées. Mais ne sait-on pas que M. Mounet-Sully fait de la sculpture, que même il s’amuse à sculpter quelquefois les figures qu’il doit porter sur la scène? C’est ainsi qu’il exposera sans doute un _Œdipe_, et, en plus, un médaillon de Pasteur. M. Albert Lambert fils fait des dessins et des charges; M. Le Bargy exposera des illustrations de _Don Juan_; Mlle Reichenberg dessine au crayon; Mme Pierson peint des natures mortes; la regrettée petite Thomsen dessinait à ravir et peignait des aquarelles délicieuses; M. Delaunay fils est peintre; Mme Lerou, aquarelliste; Coquelin cadet a des crayons; M. Volny annonce un immense dessin qui sera une copie de Cabanel: _Adam et Ève_, et un portrait-aquarelle de M. George Ohnet.

M. Joliet dessine très bien; M. Albert Lambert père est sculpteur; M. Saint-Germain dessine les chats avec une habileté surprenante; M. Gobin, du Palais-Royal, est un paysagiste convaincu; M. Lassouche, dessine des caricatures; M. Duquesne, le Napoléon de _Madame Sans-Gêne_, fait de la peinture; M. Eugène Damoye et M. Dorival, de l’Odéon, sont peintres également; Mme Jane Hading a, dit-on, la spécialité des croquis mortuaires; M. Victor Maurel fait de la peinture--d’idées et d’impressions mélangées; M. Fugère, de l’Opéra-Comique, peint des paysages et des natures mortes; M. Mondaud, baryton, a été peintre de fleurs, à Bordeaux; MM. Laurent, Lubert et Viola, ténors, sont paysagistes; M. Gresse fils, basse, fait de la caricature; M. Belhomme, basse, dessine; Mlle Nina Pack est peintre.

A citer encore: MM. Louis Fourcade, de l’Opéra (peinture); Montigny, du Vaudeville (paysages); Fontbonne (paysages); Mme Renée de Pontry, sculpteur, qui exposera les bustes de Christine Nilsson, du prince Karageorgewitch (en bronze) et de Brémont (en marbre); Mlle Craponne, du théâtre de Lyon, de la peinture; Mmes Netty, France, Virginie Rolland, Jane Morey (du Vaudeville), MM. Alexandre fils, du Châtelet; Prosper de Witt, de Bruxelles, etc., etc.

Mais il arrive tous les jours, de tous les coins de la France, des adhésions nouvelles à la galerie de la rue Laffitte, on affiche des placards dans tous les théâtres de la province et de l’étranger. Et, quand s’ouvrira, du 15 au 20 avril, chez Bernheim, l’exposition des Artistes, ce ne sera vraiment pas là un spectacle ordinaire. On pourra s’y rendre de confiance: on en aura pour son argent.

* * *

4 mai 1897.

Un de ces vieux clichés, comme il s’en fane tous les jours, prétend que les arts sont frères. Les voici, au contraire, qui se concurrencent! L’exposition des peintures et des sculptures des artistes lyriques et dramatiques s’ouvre demain mercredi dans les galeries Bernheim jeune et fils, 8, rue Laffitte. Elle durera jusqu’au 30 mai. On peut y aller, on doit même y aller. Le produit des entrées est destiné à la caisse de l’Association des artistes.

Nous avons pu, en privilégié, voir donner la dernière couche de vernis à ces produits des comédiens et comédiennes de ce temps. Il serait trop facile d’en rire, il serait exagéré d’en pleurer. On est d’ailleurs prévenu, dès l’entrée, qu’on n’y met pas de prétention. Mlle Rachel Boyer, de la Comédie-Française, a dessiné, de ses mains spirituelles l’affiche de l’exposition: c’est un Romain, ou un pompier, déguisé en pantin dont on voit les ficelles. De ses bras articulés il tient, à droite, un pinceau qui pourrait être un sceptre, à gauche une palette qui est un bouclier; un petit cœur percé d’une flèche est dessiné sur le biceps gauche.

L’exposition est au premier étage. On me donne un catalogue; je l’ouvre et--déception!--je ne retrouve pas les vers qu’avait écrits, en préface, et sans vouloir les signer, la plus accorte des soubrettes de la Maison de Molière.

N’importe, je les sais par cœur, et les voici qui me montent aux lèvres:

Les Comédiens et les Chanteurs, L’été, forment la ribambelle Qu’on voit assiéger les hauteurs Où la nature est le plus belle.

Ils font des dessins et des vers, Ils veulent tous croquer le site Qui, pendant les sombres hivers, Gardera le soleil au gîte.

Les peintures et les pastels Qui sous nos yeux vont apparaître, Ruisseaux, chaumes, lilas, castels, Sont les doux souvenirs du reître,

Du marquis ou bien du valet, De Turcaret, roi des finances, Du baryton, du ténor et Du jeune premier en vacances.

Pour un but plein de charité, Nous avons fait cet assemblage. Voyez combien le Comité A réussi son étalage.

Nous avons des tableaux très gais Peints par une reine tragique, Et tel dramatique sujet Est l’œuvre d’un acteur comique.

Nous voici devant l’exposition de Mme Sarah Bernhardt, les bustes de Louise Abbema, de Régina Bernhardt, en marbre, et d’Émile de Girardin, en bronze, et la poétesse dit:

La sculpture est un art divin: Voyez ces bustes mirifiques, Voyez M. de Girardin, Modelé par des doigts magiques.

Plus loin, c’est l’envoi de Mme Blanche Pierson, un double tableau, qui tient tout un panneau: _Le Noël des pauvres_ et _Le Noël des riches_. D’un côté, un gros sabot d’où sortent une poupée en carton, un ballon d’un sou, une toupie, un petit cheval, une trompette, un chapelet et un rond de boudin; délicieuse imagination! De l’autre, autour d’une pantoufle fourrée de cygne, un bracelet d’or, un riche collier de perles, un miroir sans reflet, un éventail. Ce n’est rien, mais cela parle au cœur!... Aussi la poétesse en dit éloquemment:

Voyez ce diptyque réel: L’agape du riche suivie Du souper pauvre, à la Noël, --Sujet amer comme la vie.

Mais nous sommes devant le vrai clou de l’exposition: les paysages et les marines de Bouvet.

Et ces cailloux, cailloux si bleus Qu’ils donnent leur nom à la lande, Sont d’un chanteur, peintre amoureux Des flots de la plage normande.

En effet, Bouvet a envoyé là dix paysages bretons, quoi qu’en dise la rime, dont quelques-uns sont des merveilles de coloris tendre et de poésie. L’un de ces tableaux a figuré au Salon des Champs-Élysées: c’est _la Lande des cailloux_, à nu devant la marée basse et le crépuscule, indiscutablement impressionniste; Bouvet aime cette heure changeante et troublante, et il excelle à faire palpiter les rayons de la lune levante sur les flots à peine agités. Il rêve de devenir seulement un peintre, et il faut l’y encourager:

Et la poète conclut:

Le _planches_ sont sœurs du burin! Ce sont là nos humbles oboles. Nous remplissons notre destin: Des _actes_ après des paroles!

Enfin, lorgnez et regardez Tous les bustes, toutes les toiles. Vite, approchez... vite, achetez Les bolides de vos Étoiles!

J’ai compté 170 toiles, dessins ou sculptures. Mais je n’ai pas pu les noter tous. Relevons seulement au hasard: cinq toiles de Mme Brémont, des portraits surtout où la finesse ne manque pas; quatre toiles de Mme Foyot d’Alvar (la créatrice d’_Aïda_ à l’Opéra), entre autres des chrysanthèmes et des hortensias pleins de fraîcheur; une jolie marine et une petite maison d’opéra-comique de Fugère (Opéra-Comique); le portrait de sa mère par M. Gailhard, directeur de l’Opéra, qui en vaut bien d’autres; quatre pastels de M. Joliet, de la Comédie-Française; des fleurs de Mme Judic et le portrait de sa vache Manette, les pieds dans l’eau, que la grande critique a déjà consacrés; des dessins de M. Alb. Lambert fils, un Mounet-Sully qui a les jambes un peu courtes, mais qu’importe! de belles pensées de M. Viola; deux toiles de Mlle Jane Morey, du Vaudeville, dont l’une s’appelle _Douloureuse_, symbolique allusion sans amertume à la pièce de Maurice Donnay dont elle n’est pas; une caricature de Gobin, du Palais-Royal, par lui-même; un village de Mlle Diéterle, des Variétés, et deux plats de fleurs et de fruits en relief; un tableau de M. Paul Blaque, qu’on ira voir exprès: ce sont les ruines du Château-Gaillard, que le peintre a voulues réelles: il y a collé des graviers, très gros au premier plan, plus fins aux plans suivants, il les a peints et vernis, ce qui donne un aspect criant de sincérité à cette œuvre d’un genre nouveau; ajoutons que les graviers viennent directement des Andelys, de sorte qu’il n’y a pas à s’y méprendre. On a envie de marcher dessus.

Quoi encore? Une mer de M. Boudouresque, deux toiles de M. Brémont, un bouquet de fleurs de Mlle de Craponne, des caricatures de M. Giraud, de l’Opéra: M. Lapissida, débraillé, les mains dans les poches, des verrues sur la face, un œil malin et l’autre naïf, d’après nature; M. Reyer, campé dans une posture de danseur; M. Gailhard, en conquistador, sombre et ennuyé comme à l’ordinaire; des Volny, des bustes de Renée de Pontry, etc., etc.

En descendant de l’exposition des comédiens et comédiennes, où vous n’aurez pas perdu votre temps, vous pourrez voir des Ziem, des Corot, des Daubigny, qui ne vous paraîtront pas plus mal pour cela.

MADAME DUSE A L’AMBASSADE D’ITALIE

2 juillet 1897.

Ceux qui sont un peu au courant des goûts de la grande artiste italienne n’apprendront pas sans quelque étonnement qu’elle a failli hier à toutes ses habitudes en acceptant l’aimable invitation de l’ambassadrice et de l’ambassadeur de son pays. Il n’a pas fallu moins, en effet, de la bonne grâce simple et charmante de la comtesse Tornielli pour décider la timidité et la réserve presque sauvages de l’originale artiste à surmonter les affres d’un déjeuner donné en son honneur à l’hôtel de la rue de Grenelle.

Dimanche dernier encore, fuyant les importuns et les soucis de sa situation, elle s’était échappée de son hôtel, et toute seule, à pied, on aurait pu la voir errer le long des quais de la Seine, et finalement s’embarquer à bord d’un bateau-mouche, parmi la foule tumultueuse du dimanche, aller jusqu’à Saint-Cloud, écoutant les conversations puériles et reposantes des gens du peuple, puis se perdre sous les ombrages frais du grand parc, rêveuse et seule toujours.

La voici pourtant, ce matin, en toilette blanche et crème, assise sur un fauteuil, entre Mme Louis Ganderax et la comtesse de Wolkenstein, ambassadrice d’Autriche; sa figure mate, encadrée de cheveux noirs éclairés çà et là de fils d’argent, sourit gaiement grâce à ses admirables dents blanches, et ce sourire est d’une fraîcheur enfantine et virginale, tandis que ses beaux yeux asymétriques ont cet air à la fois étonné et mélancolique qui inscrit sur sa figure au repos un délicat et troublant problème.

Tous les invités sont là: le comte Primoli, MM. Victorien Sardou, Roujon, directeur des beaux-arts; Édouard Pailleron, Paul Deschanel, l’ambassadeur d’Autriche-Hongrie et la comtesse de Wolkenstein-Trostburg, la comtesse Greffulhe, le prince A. de Chimay, comtesse Rostopchine, Jules Lemaître, Bonnat, Brieux, Georges de Porto-Riche, Mounet-Sully, Imbert de Saint-Amand, Luigi Gualdo, le chevalier Polacco, secrétaire d’ambassade; marquis et marquise Paulucci dei Calboli, vicomte et vicomtesse Melchior de Vogüé, et moi.

La comtesse Tornielli invite M. Paul Deschanel à offrir son bras à Mme Duse, et l’on va se mettre à table. L’ambassadrice a à sa droite le comte de Wolkenstein, à sa gauche M. Paul Deschanel, voisin de Mme Duse. L’ambassadeur a à sa droite la comtesse de Wolkenstein, à sa gauche la comtesse Greffulhe.

Déjeuner charmant dans la pénombre fraîche de la haute salle embaumée par le parfum des roses de France dont le milieu de la longue table est couvert. Les regards discrets et sympathiques vont à l’artiste, à qui tous ceux qui sont là doivent la pure émotion de la douleur et de la passion ou de son irrésistible charme. Éléonora Duse doit sentir peser délicieusement sur elle cette atmosphère de gratitude et de silencieuse admiration, car sa vivante physionomie s’avive encore de gaieté; elle rit comme une enfant aux propos de ses voisins, et ceux qui ne l’ont vue que dans ses rôles dramatiques s’étonnent et s’émerveillent de la candeur joyeuse de son rire.

Le repas terminé, on descend un instant au jardin. La comtesse Tornielli se multiplie près de ses invités qui, chacun séparément, se trouvent d’accord pour vanter l’idéale simplicité et le charme naturel de la grande artiste italienne. Au milieu de cette verdure attendrie des arbres et des pelouses, la comtesse Greffulhe, habillée de mousseline vert pâle ou turquoise malade, deux ou trois bijoux d’émeraude au corsage et aux oreilles, une ombrelle verte à manche de verre transparent, a l’air, avec sa svelte taille, d’une gracieuse et poétique émanation des feuilles et des herbes du jardin. Tout le monde remarque cette harmonie inattendue et de haut goût, et chacun lui en fait compliment.

Dans un coin, Mme Duse a causé avec M. Sardou; elle a écouté Jules Lemaître lui demandant, quand elle reviendra, d’ajouter à son répertoire quelques pièces plus modernes; quelqu’un lui conseille de jouer en français; on lui demande ses impressions sur le public parisien, et très simplement, en quelques mots sincères, elle dit sa reconnaissance et sa joie de l’accueil si spontanément sympathique qu’elle en a reçu; on l’interroge aussi sur ses projets: elle va partir avec bonheur pour la Suisse où elle se reposera, dans la verdure, la fraîcheur et la solitude, de ce terrible mois de travail et de soucis; M. Mounet-Sully lui dit qu’il n’oubliera jamais sa représentation de la _Dame aux camélias_ et qu’il ira samedi l’applaudir encore avec tous les artistes de Paris; Mme Duse lui demande, en revanche, une loge pour pouvoir l’applaudir le même soir dans _Œdipe_, au Théâtre-Français...

Puis on monte dans un salon du premier étage, où l’ambassadrice prie la comtesse de Guerne de chanter quelques airs en italien. Accompagnée par son frère, le comte Henri de Ségur, la comtesse de Guerne, nièce de la comtesse Tornielli, chante en effet, de sa belle voix souple et sûre, avec un art délicat et accompli, _la Rondinella pellegrina_, de Petrella, l’air de _la Linda di Chamonix_, de Donizetti, et l’_Agnus Dei_ de _Mors et Vita_, de Gounod.

Après quoi les hôtes de l’ambassadeur et de l’ambassadrice d’Italie se séparent, en prenant,--comme disait quelqu’un--un dernier rayon à l’Étoile, qui, à son tour, disparaît, modestement, silencieusement, comme elle était venue.

LA DUSE DEVANT LES COMÉDIENS FRANÇAIS

4 juillet 1897.